INSCRIPTION SUR UNE LAME D ARGENT
Il y a quelque trente ans, on a découvert à Poitiers une inscrijDtion l)izarie sur laquelle s'est très longuement exercée la sagacité de plusieurs érudits, mais dont le contenu n'a pas encore été complètement compris pour cela.
De Longuemar, qui l'a signalée, lui a consacré toute une dissertation très importante.
« Dans l'une des dernières séances de la Société des Antiquaires de rOuest, pendant l'année 1858, M. de la Marsonniére, qui en était alors le président , présenta , dit-il , une lame d'argent laminé ou plutôt aplati au marteau , extrêmement mince, mesurant 0 m. 135 de longueur sur 0 m. 04 de largeur, et sur laquelle avaient été tracés avec la pointe d'un stylet des caractères de forme barbare disposés sur cinq lignes.
« La Société voulut bien nous charger, M. Rédet, M. Cardin et moi, d'examiner avec soin quelle pouvait être la valeur scientifique de ce document découvert dans une fouille pratiquée à l'angle des rues Saint-Denis et des Trois-Clieminées^ sur l'emplacement d'une maison que faisait alors reconstruire M. le conseiller Bonnet.
« Notre premier soin fut d'aller aux enquêtes et d'interroger le terrassier qui avait exhumé cet objet: il résulta des renseignements que nous pûmes recueilUr, qu'il l'avait trouvé à la
profondeur del m. 50 environ, au milieu d'un terrain remué et parsemé d'ossements humains. Au moment de sa découverte, la lame d'argent était enroulée sur elle-même et renfermée dans une sorte d'étui carré, en cuivre ou en argent noirci par un long séjour dans le sol, et terminé en pointe à la manière d'un carquois ; l'autre extrémité, demeurée ouverte, avait permis à l'ouvrier d'apercevoir le contenu, et, dans son empressement à s'en emparer, il avait précipitamment lacéré cette enveloppe à l'aide de son couteau et l'avait rejetée au milieu des décombres, où elle se perdit sans retour
« Le premier examen de notre inscription fut des plus laborieux, il faut l'avouer, et ne nous offrit guère qu'un bizarre assemblage de syllabes à l'aide desquelles il semblait impossible de composer des mots ayant un sens raisonnable dans aucune langue connue.
« Hàtons-nous de transcrire ici le résultat de notre lecture, obtenue après mille hésitations, afin de mettre le lecteur à même de juger de notre embarras.
BIS GONTAURION ANALABIS BIS GONTAURIOSO CEANALABIS BIS GAUTORIOS CATALASES UIM CANIMA UIM SPATERNA MASTA MASTARS SETUTA TE lUSTINA QUEM PEPERIT SARRA.
(( Les caractères tracés sur la lame d'argent, et dont
nous donnons un scrupuleux /rtc-s?/;??7e (1), sont en partie cursifs et en partie minuscules, et tout à fait conformes à ceux des actes et diplômes de l'époque gallo-romaine et de l'époque mérovingienne. Ils ont notamment la plus grande analogie avec ceux d'une charte sur papyrus, en date de la dernière année du règne de Justinien L'' (565 de notre ère), et qui est écrite en cursive, et en même temps avec une copie écrite vers 570, en minuscule romaine, d'un serinon de saint Hilaire contre les ariens, copie conservée dans la collection du Vatican (2) ».
De Longuemar ne propose aucune interprétation, mais il rappelle que les formules médicales laissées par Marcellus, le célèbre médecin de Théodose, ne sont pas sans analogie avec l'inscription qu'il décrit.
C'est ainsi, par exemple, que le mot peperit de la dernière
(1) Nous l'avons reproduit pi. xxxv.
(2) Les lellres c, e, r. u rappelliMit plus parliculièrement la cursive ; les lettres b, g, l. ni et n. la minuscule ou môme la (Ituni-ouciale ; l^s lettres a, i, o, p, s el t appartiennent à l'un et à l'autre genre d'écriture.
ligne entre clans la composition do la formule 40 des études de Grimm et Pictet (1). Pour faire sortir du gosier un osselet ou un épi introduit fortuitement, il faut, dit cette formule, « retourner trois fois un tison de manière ;i plonger chaque fois un des bouts dans le feu en invoquant la puissance de ce remède : (( Uti illud quod hœserit infaacibus tais vel illius quem peperit illa, sine morù et molestiâ eximatur. »
La fornude 100 qui donne l'indication d'une friction pour adoucir les douleurs de la goutte, se termine de même par cette recommandation: « Aut si alii praecantas, dices illius C|uem pepci'it illa oenenani veneno vincitar saliva jejuiia vinci non potest. Ter dices hœc et ad s ingulas plantas illius oui medebere spues. »
D'autres formules encore contiennent le même mot, et l'une d'elles, la formule 48^ destinée â combattre les douleurs d'estomac, ajoute de plus: « In lamina argentea scribes et dices: Aritliniato aufer doloreni stomachi illi quem peperit illa.... »
Il y avait des formules c^ui devaient être tracées sur du plomb, du parchemin ou de l'or ; certaines contenaient des incantations purement latines, tandis que d'autres exigeaient des incantations grecques; celles-ci avaient des invocations chrétiennes, celles-là faisaient appel à l'intervention des astres ou des dieux, toutes avaient cpielque chose de m^'stérieux , et tout permet de supposer que la formule tracée sur la lame d'argent découverte à Poitiers ne sort pas de la règle conmiune.
Et ce qu'il y a d'intéressant à constater, c'est que ces conjurations étaient faites , non seulement par les malades euxmêmes, mais encore, et peut-être surtout, par des tiers. Ce qui s'explique lorsqu'il s'agissait de jeter un sort sur quelqu'un ou sur quelque chose, — les chevaux de course par exemple, qu'il fallait empêcher d'arriver au poteau (2), — se comprend un peu moins pour la guérison d'une maladie.
Il devait exister des formules toutes faites qu'un copiste gravait ou traçait au moment voulu; ainsi s'explique probablement la faute grammaticale résultant du mot quem se rapportant au nom féminin Justina.
En signalant la lame d'argent de Poitiers, de Longuemar déclarait lui-même qu'il ne songeait à remplir que « le modeste rôle d'avertisseur ». Il appelait aloi'S sur ce talisman l'attention
(U Ubrr Marcellus bitrdigalensis von Jacob Grimm, 1847. Jacob Grimm und A<!oltTPiclet, iiber die MnrcfUischen formein. Berlin. 1855.
(2| « ... Ihiniin qui (h]ic conversnns, Irado libi {h)os. quos ut detencas Ulos et itipUrenlur iifC Sf movrre. p^ssivl ». (A. I)i'l,illre. BulL de corrrsp. hiilen. 1888, p. '294. — Bull de r.\cad. .rHippoiie, t. .\.\n, 1886, p. 137. — Eithem. epigr., t. V, p. 317 I
des linguistes, et le premier qui répondit à son appel fut Pictet.
A la date du 20 juin 1859, le savant genevois lui écrivit une longue lettre qui fut publiée la même année dans les Bulletins de la Société des Antiquaires de l'Ouest (1).
«... Une première observation, qui n'est pas sans importance, lui disait-il, c'est que la formule me parait composée de cinq vers de huit syllabes avec mie césure au milieu. Le second vers seul fait exception, et semble, par cela même, justifier une légère correction pour en retrancher une syllabe surabondante. Comme tout indique que ces formules anciennes, et sans doute devenues obscures, se transmettaient par des copies, il est fort probable qu'il s'y glissait parfois des erreurs de transcription, je ne m'autorise cependant de cette probabilité que pour proposer , dans le texte entier , deux changements de peu d'importance, et que je chercherai â motiver. Je lis^ en conséquence, comme suit :
« BIS GONTAURION | ANALABIS !
BIS GONTAURION | CANALABIS !
BIS GONTAURIOS | CATALASES !
UIM CANIMA ! I UIM SPATERNA !
MASTA MASTARS SETUTATE
Faisant ensuite l'analyse de chaque mot, Pictet arrivait â cette conclusion :
« Ma version conjecturale du texte entier se résume comme suit :
« Conjure le fascinateur ]^ar des souffles ! Conjure le fnscinateur par dos chants ! Conjure les incantations du fascinateur ! Loin de moi la plainte, loin de moi la stupeur ! Que la rétention de l'urine cesse ! »
Une vingtaine d'années plus tard, Monin lit outrer l'insci'i])tion de Poitiers dans son livre sur les Moinii)i(>nt>^ des anciens idiomes gaulois.
« Quoique en écriture cursive ti'ès rare, et pi'obablement i)lus ancienne que nos manusci'its les plus vénérabl(\s^ cette ])ièce, dit-il , est pai'faitcment lisible , mais h^s mots ne sont pas séparés. J'ai osé diviser et traduire (luchjiicfois autrement que M. Pictet. De ]ilus, ma h^cture dilïèr*; en deux points de la sienne: a la lin de la pi'(Uiuèro ligue, su au licui (I(ï so ; au conunenceuKuit de ravant-dci'nièi'e, nu(d<u's au lieu de niusiars.
(1) Pages 29 à 41.
Malheureusement l'inscription ne présente pas un autre exemple de D pour faire la comparaison.
(( BISGONTAVRIONANALABISGONTAVRIOSV CEANALABISBISGONTAVRIOSCATALASES VIMCANIMAVIMSPATER • NAMASTA MADARSSETVTATE IVS TINA Q VEM PEPERITSARRA. »
Comme Pictet, Monin analyse à son tour chaque mot, mais ses conclusions sont presque toujours différentes de celles de son devancier. C'est ainsi qu'il arrive à cette interprétation nouvelle :
« Chasse pcœ souffles le trépas. Ainsi soit-il ! Chasse par souffles la maladie du trépas. Ainsi soit-il! Le trépas disparait. Loin de moi, enchantement! Loin de moi souffrance! Teutatès et fées, alle2-vous-en ! »
Pour notre compte, nous ne croyons devoir accepter ni l'une ni l'autre de ces deux lectures, et l'inscription gravée sur la lame d'argent découverte à Poitiers nous paraît bien plutôt formée par quelque assemblage assez incorrect de mots grecs et de mots latins.
Bis Gontaurion ana labis
n'est peut-être pas autre chose qu'une prescription médicale que nous traduirions assez volontiers par : Tu prendras deux fois une égale quantité de centaurée.
ANx\, en grec «va, était, on le sait, la préposition dont se servaient les médecins pour dire: de chaque chose égale portion. LABIS nous paraît plus ou moins correctement dérivé du grec Xficêstv = prendre avec les lèvres. Quant à GONTAURfON, nous ne voyons guère d'autre interprétation possible que celle du mot latin centaurion, qui dérivait lui-même du grec, et servait, avec beaucoup d'autres, à désigner la centaurée.
Nous ne saurions certainement pas avoir la prétention d'expliquer ce texte complètement ; malgré tous nos efforts, bien des points douteux ne seraient pas suffisamment éclaircis, mais il nous semble cependant que les recherches devraient être dirigées moins peut-être vers la langue celtique , que vers quelque latin plus ou moins corrompu.
Quoiqu'il en soit, il n'en reste pas moins acquis que Finscription découverte à Poitiers devait être destinée à guérir par un procédé quelconque , — sortilège ou médication — les souffrances d'une femme dont la mère se nommait Sarv^a,
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C'est là ce que nous indiquent les quelques mots en mauvais latin qu'il faut apparemment lire : Jastina{e) qu{a)m peperit Sarra.
Nous rappellerons à ce sujet que dans les formules de conjuration comme dans celles d'anathème, on désignait la personne, non par la filiation de son père , qui pouvait ne pas être rigoureusement certaine^, mais par celle de la mère, ce qui supprimait ainsi toutes les chances d'erreur.
Bibliographie: De Longuemar, Bull. Ant. 0., t. ix (1859), p. 7. — Pictet, Bull. Ant. 0., t. ix (1859), p. 29. — Bull. Anl. O., t. ix (1861), p. 539. — Monin. pp. 88 et 157. — De Longuemar, p. 15G. — Ledain, Epig. rom., p. 7 (et dans Mém. Ant. O.. p. 148).