DÉDICACE A NÉRON OU PEUT-ÊTRE AU SECOND FILS DE GERMANIGUS
Musée lapidaire de Saintes.
a [On a trouvé à Saintes] une troisième pierre (2) de 0'"90 « d'épaisseur. [L'inscription qu'elle porte] est mutilée sur le « côté gauche et à la première ligne du côté droit. Les lettres « des deux premières lignes ont 97 millimètres et sont profon- « dément gravées ; la troisième ligne a 76 millimètres ; la qua- « trième et la cinquième, un peu moins.
/// vsoa ///
/// lANICO
///AESARI ///IVS-GON/Z/ON ///DVBNI • F- VOLT
(1) Le Bulletin qui doit contenir ce texte n'est pas encore paru (23 fév. 1888).
(2). Cf. plus haut, les deux fragments du n" 3L
Le texte complet serait :
[neroni dr]vso rT[ERmJanico [cjaesari
[IVLJIVS (ou CAIVS) C0n[et]0N DVBNI f[iL1Vs] VOLt[iMA TRlBv]
u A Néron Claude Drusus Gennanicus César, Julius Conneton (P), " Fils de Dubniis, de la tribu Voltinia. » Audiat.
Les lettres ont 0^097 à la 1^^ et à la i>'"^ ligne, O'"07o cà la suivante, et U"'055 aux deux dernières.
Notre copie :
//v^SOGE/ /lANICO
<'AESAHI
//IVSUON/ON //// ^VBNl • F • VOLT.
Nous rapprocherons de ce texte le fragment d'inscription ciaprès. Tous deux proviennent des mêmes fouilles mais on les a séparément décrits jusqu'ici.
Ce second fragment se lit à la partie supérieure d'un dé de pierre ayant 0'"77 de large sur 0'"50 de haut. Les caractères ont O'^Uoo.
// GIDVBNVS
Dans la dédicace à reconstituer il s'agit évidemment d'un Drusus, mais dans les premiers temps de l'empire plusieurs princes ont porté ce nom.
Ce furent particulièrement :
Nero Claudius Drusus GcrmcDiicus [h'ère de Tibère et père de Claude ; Drusus Julius César, lils de Tibère ;
Drusus Julius César, lils de Germauicus et frère du jeune Néron qui mourut de faim dans l'île Pontia ;
Enfin, L. Domitius Ahcnobarbus (Néron), qui prit, après son adoption par Claude, les noms do Tiberius Claudius Nero Drusus Gennanicus César,
Une inscription gravée sur l'arc de triomphe de Pavic (1) donne Ijien, il est vrai, le nom de Germaniciis au second frère de Néron, mais nous n'aurions de i^-randes chances pour qu'il fût question do lui dans notre dédicace de Saintes qu'autant que nous pourrions trouver une raison ([uelconque justifiant chez les Santons, l'érection d'un monument public en l'honneur d'un prince assez délesté de son bisaïeul Tibère pour qu'il le fit déclarer ennemi de la patrie et mourir de faim à vingt-cinq ans. (2).
Sans doute Oermanicus jouissait en Gaule d'une énorme popularité,- l'inscription de l'arc de triomphe de Saintes en est une preuve, — mais si ses fils héritèrent à samortdeson renom, ils ne tardèrent pas à être discrédités à la cour, et les Gaulois étaient certainement trop habiles pour s'exposer au mécontentement de l'empereur en essayant de tirer le jeune Drusus de l'oubli.
D'ailleurs cette dédicace et la précédente nous paraissent avoir fait partie d'un même monument ; or Claude, plus que tout autre, avait lieu de se réjouir de la disparition des enfants de Germanicus, dont le dernier: Caiiis César C<^//g-î(/a, n'avait été pendant tout son règne de quatre ans qu'une menace constante pour lui.
Des trois autres princes que nous avons cités, l'un, Nero^ Claiidiiis Driisus, ne fut appelé Germanicus qu'après sa mort ; l'autre, Drusus Julhis César, lils de Tibère, ne porta jamais ce surnom. Néron reste donc seul, et quelque rarement que l'appellation de Drusus ait été employée pour le désigner (3), nous croyons devoir restituer son nom sur la dédicace de Saintes, tout en reconnaissant que nous le faisons sans aucune certitude absolue.
Les quelques lettres qui composent le second fragment de cette dédicace, appartiennent, à n'en pas douter au mot Cogidubnus, cognomen de notre dédicant, ([ui se nommait peutêtre encore Caius Julius. Son père s'appelait C072|cJ on | nef oji/z/èm/,^. Cette dénomination peut paraître bizarre, mais elle n'est pas nouvelle pour cela. Ce fut, en effet celle d'un jeune chef carnute, compagnon d'armes de Cotuatus, dont la révolte, suivie de la prise de Genabum (Orléans) et du massacre des citoyens romains qui s'y trouvaient, servit de prélude à l'énergique défense de Yercmgétorix. Il est vrai que divers éditeurs des
(1). C. /. L t. V, n" (141(1. — Wilmanns, t. I, n° 880 i. (2). Cf. Suétone, Tlb.,rA.
(3). Cf. Orelli-Henzen, 7419 et C. I. L., t. VI, Ac^a Arvalium, p. 476 n- 2034. ■- Çohen (l'« édit.), n°= 10, 56, etc.
Commentaires de César l'ont nommé Coneiodunus (1), mais il y a là une ei-reiii" que Glik'k a cori'iiJ,ée depuis Irenlo ans déjà et qu'il im])orle de sio'naler. ("2).
D'ailleurs Tile-Live (3), cilc le nom d'un prince arverne Cougonnetiacus, Hls de Biluil, qui nous fournit un nouvel exemple du redoublement de la première syllabe dans certains noms gaulois. Ce même nom se retrouve encore sur une inscription de Bordeaux. (4).
Le cog-nomen Cogidubmis est connu par une inscription qui figure au VIP volume du Corpus sous le n" 11 et par un passage de Tacile où il est ordiograpliié Cogidumnus. (5).
Les restitutions que nous venons de faire sont en outre confirmées, quant au premier des deux noms gaulois, par les deux frag-ments d'inscription (|ue nous publierons au numéro 55.
Ces deux fragments nous fournissent très distinctement, à la première ligne, le nom tout entier du Q'A\\\o\?>Conconnetodubnus, et nous permettent de voir encoi-e ([ue son fils Cogidubmis avait été successivement praefecius fabriim, tribunusmilitum et sacerdos Romacet Augiisti à l'autel du confluent lyonnais.
C'est ainsi que nous pouvons compléter l'une p ir l'autre deux inscriptions qui peuvent sembler très différentes à première vue et que nous pouvons song-er à lire :
c l a II d i o
drVSOGEr
cAESARI
c. iullYS CONcOX
«efoDVBNIF-VOLT.
coGIDVBNVS
\Neroni Claudio Dr]uso Ge\r]manico [C\aesari. [C{aius) Jul]ius, Con[c\on[neto]dubni /{ilius) , VoU(inia) (tribu), \Co]i/idubnus.
(1). César \ De bello Gallico, VU" campogne, ^ 3. (tome I, p. 306, de l'ilnlition militaire publiée sous la direction de M. Camilte Rousset. Paris, 1«73, in-8'\
(2). GlncPc; Etude sur les noms celtiques mentionnés par César, (Die l)ei Caius' Julius Caesar vir konnenden l<eltisclien Namen) ; Munich, 1857, in-8", p.03.
(3). Epitome LXl.
(4). Cf. Camille Jullian ; Inscriptions romaines de Bordeaux, Bordeaux, 1887, in-4o, p. 362.
(5). Tacite^ Vie de Junius Agricola, 14.
A Néron Claude Drusus Germanicua César. Caius Julius Cogidubnus, fils de Concoiinetodubnus, de la tribu Voltiiiia, [a fait élever ce monument|.
BrusquemciU interrompues, les l'ouilles de Saintes, si elles avaient été continuées, auraient peut-être livré le fragment d'inscription qui nous manque, et que nous avons dû suppléer. Peut-être aussi nous auraient-elles fait connaître quelque nouvelle dédicace ainsi conçue :
Tl- GLAVDIO
BRITANNIGO
GAESARI
praenomen, (jentilicium^ filiation^ tribu et eognomen d'un dédicant
Telle est du moins l'opinion de M. Mowat, et nous ne saurions en citer de meilleure.
Le rapprochement que nous venons de tenter n'est pas accepté par M. Gagnât. Nous ne saurions mieux faire d'ailleurs que de citer les quelques lig-nes qui ont été tout récemment consacrées par le savant professeur à la dédicace qui nous occupe :
« Le nom de Conconnetodubnus , dit-il en parlau t d'une inscription « que nous publierons plus loin, se retrouve aussi sur une ins- « cription honorifique élevée à Néron, quel'on a rencontré dans « les mêmes fouilles ; elle aétébien publiée par MM. Espérandieu « et Audiat :
n e r o ni c l a u d i o drYSO ■ G Er M A N I G 0 c A E S A R I c. wl ? IVS • GONGO (1) neto DVBNIF- VOLT
« Au dessous de cette ligne la pierre est brisée.
« On a voulu rapprocher de ce piédestal mutilé par le bas une « a\ilre pierre dépourvue de sa partie supérieure et où on lit « seulement, au ras même de la cassure :
GIDVBNVS (2), « La conséquence de ce rapprochement est que le dédicant se
(1). Cette ligne contient une légère erreur de transcription. La pierre porte bien CONeON comme nous l'avons dit. (2) î Espérandieu, loc. cit. »
« serait appelé C Juliiis [Co]gidubniis. Ce dernier nom est « bien connu (1). Je ne pense pas, pour mon compte, « aprù-i avoir examiné de prés l'orig-inal avec M. le chanoine Ju- « licu-Laferrière, que ces deux morceaux fasseuL partie du même « monument. On remarquera d'abord que l'usure de la pierre « avant GIDVBNVS n'est que superficielle et que, par suite, il a serait possible de saisir quelques tracesde lettres, s'il en avait « jamais ;;xisté à cet endroit ; or on ne distingue absolument « rien. Le début de ce nom gaulois, qui est nidubitablement « Cogibiibniis, devait donc être gravé à la lin de la ligne précé- « dente, ce qu'il est impossiljle d'admettre pour la déilicace à « Néron, puisque le mot VULT touche l'angle extrême ds la « pierre. Un second argument, plus décisif eucorj, peut se tirer « de la largeur des deux fragments de base; celui qui porte ladé- « dicace à Néron mesure U m. 7iJ ; l'autre ou se lit Gidubnus, « U m. 78.
« Celui-ci fait partie d'un autre })iédestal, peut-être élevé à « un personnage de la famille impériale de la même époque. « C'est ce que la suite des fouilles nous apprendra sans doute.
« On a voulu identilier l'auteur de la dédicace à Néron, en-
« corc César, à celui '(ont l'épitaphe fait le sujet de l'article
« précédent (^) ; cette assimilation paraît peu probable si l'on
« songe que ce dernier, dont le père n'était pas citoyen romain
« — il ne porte pas le nom de C. Julius, sur la pierre funé
« raire de son fils — avait vraisemblablement reçu la cité
« romaine de César ou d'Auguste ; il était donc sans doute mort
« avant l'an 51. »
Nous reparlerons de l'identitication que combat M. Gagnât lorsque nous aurons b. citer le texte auquel se rapporte plus particulièrement le paragraphe qui précède.
Quant au rapprochement que nous avons tenté, nous ferons remarquer, pour lesoutenir, d'abord que lescaractéresde la dernière ligne du premier fragment et de l'unique ligne du second, ont exactement la même hauteur, ensuite que les deuxblocs de pierre devaient être superposés. La face supérieure de l'un et la face inférieure de l'autre étaient ^a/Z/c'e.?. Ce détail est encore visible non seulement sur le bloc de pierre qui porte le mot Gidubnus, mais encore sur celui qui porte la plus longue partie de la dédicace. I^es cassures de ce dernier ne l'ont pas fait disparaître complètement. Nous avons en outre sous les yeux l'excellente héliogravurequi aétéjtublièc par M. le chanoine Julien-Laferrière. Elle accuse réellement une mutilation de la pierre avant la pre-
(1) « C. L L. Vil; Tac, Ayric, 14; Gluck, Keltisch. Namen, p. 7. ..
(2). Il s'agit du texte que noua citerons sous le no 55.
mière lettre du mot GIDVBN^'S, et si nous tenons compte de ce fait que les lettres existantes de ce mot sont déjà passablement endommagées, nous croyons qu'il est possible de dire que les deux premières lettres du mot COGIDVBNVS peuvent parfaitement avoir disparu tout à fait.
Resterait à expliquer la différence de largeur des doux fragments, mais elle ne nous parait avoir rien que de très naturel si nous admettons , comme nous l'avons déjà dit, que les deux blocs de pierre étaient superposés.
Dans tout monument de quelque importance les matériaux des diverses assises sont en effet placés p/ems sur joints. Il n'est pas indispensable, dès lors, que tous les moellons mis en œuvre aient exactement la même largeur. Il y a lieu de remarquer en outre que le mot COGIDVBNVS, en admettant qu'il eût existé complètement sur le deuxième fragment^ ne se serait pas exactement trouvé placé â égale distance des deux bords de la pierre, mais beaucoup plus près du côté gauche.
Cette disposition résulterait, à nos yeux, de ce fait que le fragment supérieur pouvait parfaitement déborder de ce même côté le fragment qui se trouvait au-dessous. Le mot COGIDVBNVS se serait ainsi trouvé ramené, dans Tinscription complète, à la place qu'il devait réellement occuper par raison de symétrie.
La Bibliographie de cette dédicace est la même que celle de l'inscription précédente. Les numéros des pages diiï'èi'ent seuls de quelques unités. — A ajouter: R. Gagnât, Revue ceUique, 1888, 1" fasc; (tiré à part).