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Épilogue à l'art chrétien

Quel contraste entre mon premier départ de París, le 15 avril 1830, et mon second départ, le 15 juillet 1831 ! En partant pourRome, je goütais d’avance tous les genres debonheur qui m’y attendaient, et mon inexpérience méme était un bonheur de plus. En partant pour Yenise, j’étais seul et j’étais beaucoup moins occupé de mes jouissances que de la táche que j’avais á remplir, táche d’autant plus difficile, que je n’en voyais pas encore distinctement le but ni les conditions précises. La seule chose qui se présentát bien nettement á mon esprit, c’était la nécessité d’étudier les oeuvres d’art comme on étudierait une langue nouvelle dont on ignorerait les combinaisons grammaticales, et dont, malgrécette ignorance, on aurait Pambition d’apprécier le génie. Or je savais que le plus grand obstacle á cette appréciation, dans les étudesestliétiques comme dans les études philosophiques, est la routine, et j’étais bien décidé á me teñir en gardecontre ce fléau que II i

j’avais appris á connaítre et á fuir, pendan t mon séjour de Rome. A Venise, mon cordon sanitaire était í'acile á tracer, vu le complet isolement dans lequel je viváis, et la sauvage antipathie que je témoignais á tous les interpretes, officiels ou bénévoles, qui voulaient substituer leur exégése routiniére á mes impressions personnelles. C’étaient ces impressions, purés de tout alliage et de íoute influence étrangére, qui devaient former les premiers matériaux de mon cdifice, quand le temps serait venu de les mettre en oeuvre. Ma maniere de les recueillir et de les ordonner était l’inverse de celle que j’avais vu pratiquer par tous les voyageurs dont l’initiation n’était pas plus avancée que la mienne. Au lieu de puiser, comme eux, a des sources suspectes, une instruction superficielle et non assimilée, je procedáis par voie de conjecture, et je laissais á l’expérience dont je m’enriohissais tous les jours, le soin de rectifier mes erreurs. Je faisais comme un apprenti botaniste qui, avant d’avoir appris á classer scientifiquement les merveilles du regne végétal, les aurait distribuées approximativement en autant de groupes qu’il aurait pu trouver de types auxquels ces divers groupes pouvaient se rapporter.

Pour un homme qui n’avait jamais fréquenté les artistes et qui n’étaií pas artiste lui-méme, ce point de vue, audacieusement subjectif, avait, entre autres inconvénients, celui de multiplier les mouvements rétrogrades et de rendre parfois le progrés presque imperceptible. C’est ce qui m’arriva, quand je me trouvai comme perdu au milieu des produits déla grande école du xve siécle, á laquelle je ne savais pas encore donner

un nom, vu que celui de Bellini, son fondateur, ne m’était encore connu que par les inscriptions que je lisais sur des tableaux. Parmi ceux de ses nombreux éléves, il y en avait qui me touchaient encore plus que les siens, et ce ne ful qu’aprés bien des rectifications successives, que je commengai á comprendre le role immense que ce grand artiste avait jcmé dans lecole vénitienne. Mais mon admiration mémeétait un obstaele á l’intelligence des prétendus cliefs-d’oeuvre exécutés sous des inspirations différentes ou méme tout á fait contraires; et cette répugnance, ou plutót cette impuissance de nía parí fut portée si loin, queje ne pouvais montrer que de l’ébahissement la oü je voyais tant d’autres laisser éclater leur enthousiasme. Ce premier séjour dans les lagunes fut done presque entiérement perdu pour l’étude de ce qu’on est convenu d’appeler la grande école vénitienne ; mais il en fut tout autrement pour l’étude de l’école antérieure, qui eut aussi sa grandeur et qui réíléta peut-étre plus fidélement que l’autre les qualités les plus intimes du caractére national. Aussi la premiére condition, pour arriver á l’appréciation compléte de ses tendances et de ses produits, était-elle de bien saisir le parallélisme entre l’éclosion des oeuvres d’art et les chroniques contemporaines, parallélisme qui peut se poursuivre, avec un intérét toujours croissant, pendant tout le cours du xve siécle et qui éclaira mes premiers travaux d’une lumiére tellement encourageante, que j’appliquai plus tard le méme procédé, presque avec le méme succés, á toutes les écoles dont j’entrepris de tracer les origines et de caractériser les produits. Cette espéce de

contre-épreuve, suggérée d’abord par le hasard, devint alors pour moi un systéme fécond en rapprochements curieux et auquel je dus la solution de plusieurs problémes qui pouvaient paraitre, au premier aspect, tout á fait étrangers á la Science de l’esthétique.

Le succés de cette premiere tentative et le profit inespéré que j’en retirai pour éclaircir mon horizon, me mirent sur la voie d’une autre découverte ou, si l’on xeut, d’un autre renfort pour arriver á mon but. J’avais remarqué la prédilection des artistes vénitiens et par conséquentde leurs patrons, pour les saints qui a\aient donné la préférence aux vertus chevaleresques sur les \ertus ascétiques. Comme les familles patriciennes avaient elles-mémes fourni un large contingent au martyrologe du moyen áge, surtout depuis les croisades, les traditions domestiques, renforcées de siécle en siécle et de génération en génération par une lutte incessante contre le grand ennemi de la chrétienté, s’étaient sanctifiées au contact des traditions pieuses qui leur étaient corrélatives, et de cette combinaison étaient résultés pour ce peuple, avant que la décadence l’eüt envahi, des besoins de coeur et d’imagination á la satisfaction desquels l’art, tant qu’il continua d’étre un sacerdoce, eut rhonneur d’étre appelé á concourir.

Je lus done, avec un double intérét, d’abord les vies des saints primitifs qui, comme sainl George, étaient l’objet d’une dévotion spéciale parmi les habitants des lagunes, puis les vies des saints indigénes sur le patronage desquels la république avait des droits analogues á ceux d’une mére sur ses enfants. A ces relations plus ou moins compliquées, venaient souvent s’ajouter, pour

YENISE.

Tune et l’autre de ces deux catégories, des légendes qai avaient trop de prise sur 1’imagination populaire, pour que Partiste, dont la mission accessoire était de la captiver, ne lint pas compte de cet élément éminemment poétique dans l’accomplissement de sa tache.

On comprend que ces divers ingrédients, mélés ensemble, devaient finir par former autour de moi une atmosphére trés-favorable á la visión rétrospective, et par conséquent trés-propre á me faire vivre avec les morts bien plus qu’avec Ies vivants, et bien plus avec les morts des siécles de foi qu’avec les morts des siécles de décadence, Par une conséquence naturelle, l’image de dévotion, contemporaine ou promotrice de quelque grand acte de foi nationale, avait á mes yeux plus de valeur intrinséque que le chef-d’oeuvre le plus admiré pour sa perfection technique ; mais il fallait que cette image n’eüt pas changé de place et que je pusse voir, en quelque sorte, lempreinte des lévres sur ses pieds, si c’était une statue, ou si c’était une peinture, l’empreinte des genoux qui s’étaient courbés devant elle. Du moment, oü elle avait passé de sa niche ou de son sanctuaire dans une galerie publique ou privée, elle me faisait l’effet d’une noble orpheline coudamnée par le malheur des temps a se réfugier dans un asile ouvert á la mauvaise compagnie et á vivre dans un milieu oü elle ne peut plus valoir tout son prix, tout en valant mieux que ses compagnes. Aussi, malgré l’espéce de déchet relatif causé par Pimpression générale du lieu, c’était toujours devant les images de dévotion proprement dites, que je m’arrétais le plus longtemps, quand je visitáis la collection de l’Académie des beaux-arts ;

mais je n’y consacrais jamais que les heures pendant lesquelles je ne pouvais pas visiter les églises, et ces heures étaient ordinairement les plus chaudes de la journée, ce qui donnait un double charme, yu la fraícheur du lieu, á la jouissance contemplative par laquelle on se laissait absorber.

Cette contemplation n’était pas aussi passive pour moi que pour d’autres, á cause du triage préliminaire auquel me condamnait mon point de Yue de plus en plus exclusif. De Maistre a dit que chaqué esprit s’approprie, par la lecture, ce qui convient á son tempérament inteliectuel, et laisse échapper le reste ; cequifait que nous ne lisons pas du tout les mémes choses dans les mémes livres. C’est exaclement ce qui m’arrivait en lisant les tableaux. Je passais des chapitres entiers pour arriver á une page qui me parlait au cceur, et je ren- Yoyais á un temps qui ne pouvait pas étre plus heureux, l’étude et l’intelligence des autres pages.

Pour yarier mes plaisirs, tout en les faisant servirá mon principal objet, j’allais fouiller dans les archives et dans la bibliothéque du palais ducal, pour y découvrir quelque document oublié qui püt figurer, á titre de nouveauté, parmi les matériaux que je continuáis á recueillir, sans étre encore bien arrété sur l’emploi que j’en ferais. En attendant, j’exploitais la mine que venait de m’ouvrir le bibliothécaire Gamba, le collecteur intelligent des plus gracieux chefs-d’oeuvre de la poésie vénitienne, l’érudit le plus propre á faire aimer á la fois son érudition et sa personne, mais surtout le cceur le mieux pourvu des qualités sympathiques qui pouvaient donner du prix á nos relations réciproques. Ce

YENISE.

fut lui qui mit entre mes mains les précieux matériaux avec lesquels je composai, dans la premiére ferveur de mon enthousiasme, les émouvantes biographies de Sarah Sulham et d’Helena Cornaro, avec Tintention de donner á ces deux héro'ines, dans mon futur ouvrage dont je ne savais ni le plan, ni le titre, une place analogue á celle que l’épisode de René occupa ou plutót usurpa, á titre de fiction, dans le Génie du chr istianisme (1).

Nous étions dans les plus fortes chaleurs de la canicule, c’est-á-dire dans lasaison la plus malsaine pour les étrangers qui s’avisent de venir respirer, á cette époque, l’air peu salubre des lagunes. Cette année-lá, il était en outre infecté par certains miasmes dont plusieurs cas de mort presque subite avaient constaté la présence, et personne n’ignorait que le choléra sévissait déjá sur plusieurs points de la terre-ferme. Tout á coup je fus saisi par des symptómes tellement graves, que mon hótesse prit Talarme etvoulut savoir si je ne connaissais personne á Venise. Je ne pus lui nommer que le bon Gamba qui, pour arriver jusqu’á moi, avait dü soutenir une lutte tres-vive contre sa femme et ses filies justement alarmées du danger auquel Texposait un acte de cliarité si téméraire envers un étranger. « C’est pour cela méme, » répondit-il, «que je ne veux « pas le laisser mourir seul ; » et il vint s’asseoir au chevet de mon lit, et la douce sympathie qu’exprimaient son regard et son accent, me parut d’un bon

(1) Les biographies d’Helena Cornaro et de Sarah Sulham, ainsi que celles de Philippe Howard et de Bragadino, ont étó publiées dans un volume á part? intitulé Les quatre martyrs.

augure pour les relations qui allaient s’établir entre nous.

En effet cet augure ne fut pas trompeur, et pendant malongue convalescence, mon consolateur, qui savait méler les consolations de l’esprit á celles du coeur, ne laissa pas s’écoulerun seul jour, sans venir goüterauprés de moi le plaisir de dissiper ma tristesse; car cette maladie était plus opiniátre que l’autre, et on eút dit, á le voir et á l’entendre, qu’il avait mission spéciale pour la guérir. Or cette guérison nelui semblait possible qu’á une condition, celle de renoncer immédiatement aux habitudes solitaires que j’avais apportées ou contractéesá Venise, et qui, entre autres inconvénients, avait, disait-il, celui d’entretenir en moi cette disposition maladive par suite de laquelle je sembláis préférer aux véritables chefs-d’oeuvre de l’école vénitienne, toutes ces images surannées répudiées par le bon sens comme par le bon goüt, á cause de laliment qu’elles offraientála superstition populaire ! Tel était alors le point de vue dominant, méme parmi les intelligences les plus cullivées. Aussi Taccueil encourageant que je regus dans la société a laquelle il me présenta et qui était á tous égards une société d’élite, fut-il égayé tout d’abord par des plaisanteries fort innocentes sur ce qu onappelait mon Don-quichottisme en faveur des chevaliers de la triste peinture !

La maitresse de l’élégante demeure dans laquelle se réunissaient, presque tous les soirs, les membres de notre petite association, était mademoiselle Parolini, la femme Ja plus spirituelle qu’il y eüt alors á Venise. Si quelqu’un ou quelqu’une avait osé lui contester ce

YENISE.

gen re de supériorité, il y en avait une autre qui ne pouvait étre contestable pour personne, pas plus pour les nationaux que pour les étrangers; c’était son hospitalité, non moins magnifique á la campagne qu’á la ville, et que j’appellerais volontiers aristocratique, si les aristocrates de ce temps-lá ne s’étaient pas fait un devoir et un plaisir de briller par la vertu contraire. Pour elle, c’était un besoin de son esprit autant que de son coeur, et les jouissances qu’elle dérivait de cette double source, elle aimait á les prolonger bien avant dans la nuit, d’autant plus que ses fenétres, ouvrant sur la place Saint-Marc en vue de la mer qui baigne le quai de la Piazzetta, s’y prétaient admirablemenl. Quelquefois, quand la nuit était belle, notre hótesse, pour varier nos plaisirs et les siens, nous invitait á descendre dans sa gondole et a partager avec elle, sous la voüte étoilée, un repas qui n’aurait pas pu étre mieux servi s’il avait eu lieu dans un palais. Le repas finí, nous longions, avec une gaieté que le champagne avait rendue un peu plus bruyante, le rivage silencieux du Lido, et nous prolongions nos excursions capricieuses jusqu’au coucher des étoiles, de maniere á n’arriver au pont de Rialto qu’avec les barques qui, aprés leur navigation nocturne, venaient, á cette heure, aborder au quai voisin avec leurs provisions de légumes et de fruits.

Avec un régime si propre á rétablir l’équilibre des humeurs, la tristesse qu’avait d’abord engendrée la solitude, ne pouvait teñir longtemps, et mon travail, qui avait chaqué jour plus de charme pour moi, ne pouvait qu’y gagner. Une seule chose gátait mon bonheur, c’é-

tait l’approche de la saison qui devait amener Ja cióture de toutes Ies maisons dont les propriétaires étaient assez riches pour se donner le plaisir de la villégiature. Or la maison de mademoiselle Parolini était une de celles qui se fermaient le plus tót et se rouvraient le plus tard, de sorte que nos charmantes réunions, devenues presque quotidiennes, touchaient á leur terme. Mais j’avais, pour me consoler, la perspective d’un voyage en terre-ferme, et celle d’un séjour plus ou moins prolongó dans les environs de Bassano oü nous nous étions donné rendez-vous pour les premiers jours de septembre, etoü mademoiselle Parolini, pour satisfaire sa passion dominante qui était toujours l’hospitalité, se faisait construiré une magnifique villa dans une siluation ravissante.

Entre toutes les excursions que j’ai faites, avec le méme but, dans les différentes parties de l’Italie, il en est qui m’ont laissé une impression plus douce, maisil n’en est aucune qui ait porté des fruits si immédiats ni qui m’ait donné, au méme degré, la conscience de ce que je pourrais appeler mon initiation esthétique. Moi qui, á Venise, avais passé presque avec indiíférence devant les oeuvres decertainsartistes, faute de lescomprendre, j’étais en extase devant les tableaux et les fresques que ces mémes artistes avaient semés, avec une superbe profusión, dans les villes et les villages par oü ils avaient passé. A Vérone, Paul Véronése fut plus intelligible pour moi, qu’il ne l’avait été dans le palais Ducal, et quand j’eus achevé,avec toute la lenteur dont j’étais capable, mon voyage pédestre átravers la marche Trévisane, je me trouvai tout á fait réconcilié avec París

Bordone et méme avec Pordenone dont les meilleures inspirations avaient précédé son séjour dans la capitale des lagunes. Mais ily eutdeux peintres, plus renommés que lui, pour lesquels aucune sympathie ne put se réxeiller en moi; c’était Titien dont je m’efforQai vainement d’admirer les peintures trop vantées, á Yérone et á Padoue, et Bassano, le compatriote et Fidole de mes hótes dont l’enthousiasme trop traditionnel formait un amusant contraste avec mon imperturbable froideur. lis avaient beau me promener dans tous les villages oü ce peintre avait laissé quelque produit de son prosaique pinceau; ma conversión, sur ce poínt, était impossible, et ceux qui Favaient entreprise, étaient presque scandalisésde cette impossibilité, surtout quand ils la comparaient avec mon enthousiasme si spontané devant certaines peintures tellement ignorées d’eux, que j’étais le premier á leur en révéler Fexistence. Ce fut ainsi que je fis, pour eux et pour moi, la découverle de deux charmants tableaux de Lorenzo Lotto, l’un dans l’église de Sainte-Christine, prés de Trévise, l’autre dans celle d’Asolo, rarement visitée par les voyageurs, qui, pour la plupart, n’étaient attirés dans ce lieu que par la célébrité que lui avaient donnée les Asolani de Bembo.

Pour moi, je ne vis que la chapelle du baptistére et letableau quien faisait Fuñique décoration. Icij’avais encore á désavouer une premiere impression défavorable que les ouvrages exécutés par Lorenzo Lotto dans quelques églises de Venise, avaient produit sur moi. Ce désaveu, beaucoup plus décisifque les deux autres, devait étre confirmé et renouvelé bien des fois dans le

cours de mes pérégrinations subséquentes, particulié— rement en Lombardie.

Malgré la fascination qu’exercaientsur moi la beauté du pays et rhumeur hospitaliére des personnesqui m’en faisaient si bien les honneurs, il fallut songe r áreprendre le chemin de Yenise et á profiter de la douce température de septembre pour achever les travaux que la maladie et les grandes chaleurs de l’été m’a\aient forcé d’interrompre. Pour égayer unpeules derniéres heures qui nous restaient a passer ensemble, un diner d’adieu dont les préparatifs avaient été faits des la veille, nous fu t donné dans un site charmant appelé il Mulinetto , et ce fut la que, sans ménager la transition, je pris congé de mes hótes, pour me rendre, seul et á pied, au cháteau de Collalto oü m’attendaient d’autres émotions.

Les voyageurs qui traversent le village de San Salvator di Cobalto, sans gravir la cobine qui lui donne son nom (i colle alto), ne savent pas tout ce qu’ils perdent. Non-seulement ils trouveraient un édifice de dimensions imposantes devant lequel sedéploie, danspresque toutes les directions, une perspeclive plus imposante encore; mais de plus, ils seraient émerveillés des trésors d’art qu’il recele. Pour peu qu’ils y portassent des dispositions analogues aux miennes, ils ne pourraient s’empécher de dire comme moi, aprés avoir admiré la décoration intérieure de la chapelle, qu’il n’existe pas une seule dynastie souveraine qui puisse se vanter de posséder une habitation rurale oü Pon aitsu combiner, au méme degré, la magnificence et le bon goüt. Ce ne fut pas seulement á des peintres déco-

rateurs que les seigneurs de Collalto demandérent d’embellir leur demeure, mais á des artistes quiavaient fait leurs preuves au service de Dieu dans ses temples ou au service de leur patrie dans les monuments consacrés par elle á un grand but ou á un grand souvenir. Le premier nom, dans la série, est celui de Giotto, etles peintures que la tradition lócale lui attribue, ne meparurent pas alors indignes de lui. Quant á celles de Pordenone, dans la chapelle, il est impossible de n’y pas reconnaitre ce génie prodigieux, mais inégal, alternativement suave et violent, selon les caprices de son humeur ou les crises de sa vie domestique. Ici Partiste se présente sous son double aspect. Les fresques desparois latérales, représentant la fuiteen Égypte et la Résurrec tion de Lazare , sont tracées avec une simplicité pleine de sentiment et de goüt, tandis que la Transfiguration eileJagement dernier sont surtout remarquables par le développement des formes et la hardiesse des raccourcis, genre de mérite auquel j’étais trop peu sensible pour qu’il me fít éprouver autre chose qu’une satisfaction purement scientifique.

A dire vrai, ce ne furent pas les ceuvres d’art qui absorberen t mon attention pendant le trop court séjour que jefis dans cette demeure enchantée, ce furent les légendes et les souvenirs plus que poétiques qui s’y rattachent et qui constituent, en faveur du cháteau de Collalto, une autre supériorité encore plus incontestable que celle dont je venáis d’étre frappé. Ce n’était pas le propriétaire qui l’habitait en ce moment, c’était l’intendant avec sa nombreuse famille, laquelle était sans doute bien plus au courant des traditions locales

que le haut et puissant seigneur qui jouissait alors de ses vacances dans la capitale de l’Autriche. Pendant toute la soirée, qui fut longue et queje trouvai tréscourte, il ne fut question que des visions et des apparitions dont les habitants avaient conservé le souvenir et qui se rattachaient presque toutes á l’histoire de la dynastie qui avait régné la pendant une longue série de siécles. La mort tragique de la belle Biancadi Cobalto, victime de la jalousie effrénée d’une Aliemande qui avait épousé, au quatorziéme ou au quinziéme siécle, le seigneur du lieu, fut racontée par la grand’mére a ses petits-enfants ; mais cette catastropbe n’était pas ce qu’il y avait de plus émouvant dans son récit. C’étaient les apparitions périodiques de la malheureuse Bianca, tantót dans le cháteau, tantótdans le village, tantótenfin sur les bords de la Piave, apparitions doublement mystérieuses en ce qu’elles avaient cessé tout d’un coup, á dater du jour oü la république de Yenise avait perdu son indépendance. Et on me nommait le lieu précis oü la visioffi était apparue pour la derniére fois ! Mais cette impression n’était rien en comparaison de eelle qu’allait produire sur moi, dans la solitude de ma chambre, la lecture d’un livre que mon lióte me mit entre les mains, en me conseillant de le lire aussitót aprés mon réveil, puisque j’étais décidé á repartir des le lendemain pour Yenise.

Ce conseil me fut donné d’un ton si mystérieux, qu’il me fut impossible d’ajourner jusqu’au lendemain la satisfaction de ma curiosité. Jamais le mot dévorer ne fut appliqué plus justement á ce genre d’assimilation ; car mon esprit devangait, pour ainsi dire, mes yeux,

et je sautais par-dessus les aventures intermédiaires pour arriver, avec le moins de perplexité possible, á la crise supréme du drame déchirant dont j’entrevoyais la trame; puis je revenáis sur mespas, pour en suivre, avec un redoublement d’angoisse, toutes les péripéties, et je me laissais d’autant plus dominer par les élans de ma sympathie fiévreuse, que j’avais la certitude de n’étre pas dupe d’une de ces fictions banales si familiéres á l’imagination italienne, dans sa période de décadence. Non, le livre qui venait de me causer une si complete insomnie et dont le nom méme ne m’était pas connu, pas plusqu’il ne Testa meslecteurs, ce livre que je n’ai jamais pu relire ni méme feuilleter avecindifférence, contenait les effusions bien authentiques d’une ame non moins privilégiée sous le rapport des dons intellectuels; et comme ces effusions, évidemment improvisées en vue d’un soulagementlemporaire,étaient entremélées de fragments de prose qui pouvaient aider á compléíer les lacunes de lapoésie, j’entrevis la possibilité de faire servir ces matériaux a la composition d’une esquisse biographique qui ferait un jour partager á mes lecteurs la vive émotion que je venáis d’éprouver (1).

L’héroine du drame dont il est ici question, s’appelait Gaspara Stampa. Elle était originaire de Milán, et elle avait déjá regu un commencementd’éducation dans

(1) Ce livre est intitulé : Rime di Gaspara Stampa in Venezia , 1758.

cette ville ou á Padoue, avant d’aller la compléter á Venise. Je parle ici d’éducation littérai re, car son éducation domestique n’avait pas besoin de complément, vu qu’elle avait trouvé dans sa propre famille et particuliérement dans son frére Balthazar tout ce qui pouvait favoriser ses aspirations ardentes vers Fidéal, mais vers un idéal qui n’était pas toujours en harmonie avec les besoins d’uneáme aussi privilégiée que la sienne. Son frére, qui partageait son enthousiasme pour les lettres grecques et latines, n’était pas assez dégagé des tendances paiennes de son siécle, pour apprendre á sa soeur á étudier les poetes classiques, comme les avaient étudiés Dante et Pétrarque, et c’est par suite de cette assimilation incompléte, qu’elle a surchargé ses premieres compositions d’une foule de réminiscences mythologiques qui prouvent qu’elle n’avait pas encore régularisé l’essor de son imagination.

Celle de son frére n’était pas moins exaltée que la sienne et cette exaltation, encore vague dans son objet, trouvait dans la sympathie de sa sceur un encouragement que son innocence méme rendait d’autant plus dangereux, en entretenant ses illusions sur le genre d’idéal qu’il poursuivait á son insu et dont la poursuite prématurée devait abréger sa vie. Tant que son coeur fut absorbé par la tendresse fraternelle, rien ne sembla manquer á son bonheur, et il disait souvent á Sansovino, qui ne méritait pas d’étre son confident, que, dans ses élans de reconnaissance pour tous les dons qu’il avait re^us de Dieu, il le remerciait surtout de lui avoir donné une telle soeur. Mais le jour vint oü ce genre de bonheur cessa de lui suffire et oü il crut avoir

VENÍSE.

trouvé celuiqu’ilmettait au-dessusde tous les bonheurs terrestres et dans lequel il se figurait que tant d’autres poetes, avant lui, avaient puisé non-seulement leurs plus belles, raais leurs plus purés inspirations. A l’appui de cette coirviction, pour lui si consolante, il adressait á celle dont elle était l’ouvrage, des hommages poétiques que n’aurait désavoués, du moins sous le rapport dessentiments, aucun des poetes platoniciens qui, depuis Dante, faisaient autorité en pareille matiére :

0 per cui sola ad alto onor m’ invio,

Doma gentil, che il basso mió pensiero Scorgete al del per vago almo sentiero A contemplar la intelligenze e Dio (1).

Quelque puré que füt cette tendance, et peut-étre parce qu’elle était trop puré, elle ne fut pas comprise, et la premiére épreuve que fit Gaspara Stampa des grandes douleurs de la vie, fut d’assister á la longue et mystérieuse agonie de son frére. II a peint lui-méme les tribulations de son coeur dans des élégies vraiment pathétiques oü il est tour á tour l’historien de ses souffrances et le prophéte de sa mort prochaine.

II mourut en effet, á peine ágé de vingt-trois ans, et il semblerait que les circonstances qui précédérent et accompagnérent sa mort, eussent dü laisser dans l’áme de sa sceur une impression assez forte pour lui teñir lieu d’expérience personnelle, et pour la prémunir

(1) O vous qui seule avez le pouvoir de me faire gravir le sentier escarpó de riionneur et de me faire découvrir le chemin plus doux par lequel mon áme, dégagée de ses pensées terrestres, peuts’élever álacontemplation desintelligences célestes et de Dieu.

au besoin contre les aventures du méme genre. D’ailleurs, elle avait un autre préservatif, peut-étre plus efficace, dans le souvenir que lui avait laissé une amie d’enfancequi avait eu aussi ses aspirations versl’idéal, mais dans une tout autre direction, puisqu’elle en avait cherché la satisfaction dans les sublimes jouissances de la vie contemplativé. Cette amie était la célebre Angélica Negri, de Milán, dont la sainteté fit époque au milieu du xvr siécle, dans les annales religieuses de la Lombardie, vu que ses conquétes spirituelles eurent successivement pour théátre presque toutes les villes de cette province, comme on peut le voir dans le recueil de ses lettres, publiées á Rome en 1576, et précédées d’une biographie encore plus merveilleuse que les lettres; car cette biographie nous la montre marchant de triomphe en triomphe jusqu’á la fin de sa carriére apostolique, et faisant croire á ceux qui étaient témoins de certaines conversions réputées impossibles, qu’elle était investie d’un privilége spécial pour remuer et attendrir Jes ames les plus endurcies. Ce qui s’était passé au lit de mort du marquis del Vasto, l’un des plus grands pécheurs de son siécle, était fait pour accréditer cette opinión.

Mais il y avait une ame qui avait des titres tout particuliers á la pieuse sollicitude de la sainte, c’était sa chére Gasparina {c’est ainsi qu elle l’appelle dans ses lettres), c’était la pauvre orpheline laissée sans guide au milieu des séductions les plusimprévues, etexposée a tou$ les dangers qu’entraine á sa suite Penivrement prématuré de la gloire mondaine. Or si jamais idole fut exposée á étre aveuglée par l’encens de ses adora-

teurs, ce fut certainement Gaspara Stampa, quand elleregut, á peine ágée de vingt ans, les prémices de radmiration enthousiaste que son incomparable beauté, jointe aux effusions spontanées de son génie poétique et musical, ne cessa d’inspirer, depuis ce moment jusqu’á sa morí, á tous ceux qui eureni le bonheur de la voir et de l’entendre. C’était comme une seconde reine de l’Adriatique, mais dont sa rivale était plulót fiére que jalouse.

On comprend que la religieusede Milán, qui,malgré l’éloignement et la diversité des vocations, ne perdait pas de vue sa pupille, n’ait paspu se défendre de quelques sinistres pressentiments, et qu’elle ait vu dans ce concert unánime d’applaudissements non provoqués, quelque chose de plus grave, vu ses conséquences possibles, qu’une simple tentation d’amour-propre. Les précautions qu’elle avaitprises pourl’entourer, a Yenise méme oü il y avait un couvent de son ordre, des influences lesplus propres á contre-balancer les influences mondaines, ne lui paraissant plus suffisantes, elle écrivait ala triomphante Gasparina les exhortations les plus pathétiques, pourla mettre en garde contreles déceptionsque lui préparaient ses triomphes, etpour réveiller en elle les saintes aspirations auxquelles, par un privilége bien rare, elle avait été initiée presque des son enfance. « Ma chere soeur, lui disait-elle, souvenez- « vous que vous n’avez recju tant de gráces qu’afin que « vous vous rendiez vous-méme un ange incarné. Quel « dommage si Dieu, qui vous a rachetée du sang de son « Fils, allaitétre frustré d’une áme si digne de lui ! Oui, « reconnaissez la beauté, la dignité, l’excellence de

« votre esprit; mais au lieu de vous en teñir la, faites <( en sorte qu’il devienne divin parla pratiquedes ver- « tus évangéliques. Les vertus que le monde lionore ne « nous donnent qu’une satisfaction d’un moment, et « nos yeux une fois fermés par le dernier sommeil, « elles meurent aussi avec nous; mais les vertus vraies, c( les vertus saintes, les vertus chrétiennes, les vertus « divines, voilá celles qui décorent Lame, qui l’enno- « blissent, qui Penrichissent, qui lui assurent le bon- « heur dans cette vie et dans l’autre, lui apportent tou- « jours de nouvelles couronnes, de nouvelles palmes, « de nouveaux triomphes. »

En méme temps Sansovino, qui avait été témoin des souffrances de Balthazar Stampa et qui n’en ignorait pas la cause, accomplissait les derniéres volontés du frére en prémunissantla soeur contrele méme malheur, et il lui envoyait, en guise de préservatif, son traitéélémen taire de XArtd'aimer , «afín, disait-il, qu’elle yapprít á con- « naitre les ruses auxquelles les hommes pervers ont « recours pour abuser de l’inexpérience de leurs vic- « times. » En méme temps, il l’engageait á persévérer dans ses glorieuses études et á fuirtoutes les occasions qui pourraient la détourner de son noble but.

II faut que ces conseils et surtout lespriéres offertes par des ames bien autrement purés que celles de Sansovino, aient porté leurs fruits, et méme des fruils qu’on pourrait appeler merveilleux, pour peu que l’on compare les tentations avec les victoires. Pendant six années consécutives, depuis l’áge de vingt ans jusqu’á celui de vingt-six, Gaspara Slampa trouva moyen d’ajouter toujours quelque chose non-seulement á l’ad-

miration, mais aussi au respect dont elle était l’objet, sans répudier pour cela les hommages passionnés que lesjeunes rejetons des familles patriciennes adressaient á son génie encore plus qu’á sa beauté. C’était surtout quand elle s’accompagnait de la viole ou du luth pour chanter ses propres compositions, élégiaques ou lyriques, le plus souvent improvisées, c’était alors que son auditoire était ravi d’admiration, et que le charme de la vue se confondant avec le charme de Tome, il en résultait une double fascination qui ne finissait pas avec son chant ; on eüt dit qu’il se prolongeait par une sorte d’éclio dans les ames , aussi longtemps que la physionomie de Partiste conservait l’expression radieuse que lui avait donnée l’élan de l’improvisation.

Ce fut aprés avoir été témoin, et témoin trés-ému, d’un de ces triomphes de Gaspara Stampa, que le poete Parabosco, l’organiste de Saint-Marc, lui écrivit la lettre enthousiaste qui figure á bou droit dans son Recudí de lettres amoureuses , et qui suffirait á elle seule pour donner une idée du genre et du degré d’exaltation que produisait, á premiére vue, cette femmeextraordinaire. « Jamais, dit-il, je n’aurais crupossible la réunion de « tant de perfections á la fois dans une créature hu- « maine. Vit-on jamais tant de beauté jointe á tant de « gráce, á tant de suavité dans les manieres, á tant de « douceur dans le regard, á un sens si profond dans « les paroles? Mais que dirai-je de cette voix angélique « dont les divins accents produisent une harmonie « tellement ravissante qu’elle pénétre les ames les plus « froides et les íait fondre d’attendrissement? »

Pourapprécier la valeur des louanges qui élaient prodiguées á son génie encore plus qu’á sa personne, il

ne faut pas oublier qu’elles ne sortirent jamais de la bouche impure de l’Arétin á la merci duquel se trou~ xaient alors toutes les renommées littéraires et dont on ne dédaignait pas impunément le suffrage. Gaspara Siampa était trop fiére pour s’incliner devant une pareille autorité ; et comme elle trouvait á Venise ce qu’elle aurait vainement cherché ailleurs, une aristocratie sans faste, sans morgue et sans arrogance, qui donnait pour lustre et pour relief á ses grandes qualités l’affabilité la plus encourageante , elle chercha de ce colé des patrons et des guides pour son inexpérience, et elle fut sí bien servie par ses sympathies instincíives, que les plus bellos ames furent aussi celles qui lui furent le plus dévouées. Parmi ces ames, il y en eut une, et je crois que c’était la plus belle, dont le dévouement aurait pu prendre un accent passionné, si les pensées de celle qui en était l’objet n’avaient été absorbées par un autre genre d’idéal : il s’agit de Jéróme Molin, le poete le plus pieux, le plus tendre et le plus humble de son temps. Jamais, depuis Dante et Pétrarque, on n’avait composé, du moins en vers, des priéres aussi belles que les siennes. On eüt dit qu’il avait une formule poétique, en guise de sauvegarde, contre chaqué espéce de tentation. S’il sentait poindre en lui celle de l’orgueil, il disait á Dieu, dans sa priére de la nuit de Noel :

Fammi, signor del ciel , benché giá veglio,

Teco faneiul, che col montar degli anni

Semplice io tomi (1).

(1) Seigneur du ciel, fais-moi la gráce, tout vieux que je suis, dej devenir enfant avec toi, et d’avancer en simplicité á mesure que j’avance en age.

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