‹ Épilogue à l'art chrétienChapitre 2 sur 16 · YEN1SE · texte numérisé non relu

YEN1SE

Et sil avait á lutter eontre une autre passion que la tendresse exubérante de son eoeur rendait bien plus dangereuse, il plaidait d’avance les circonstances atténuantes, et il disait á Dieu, dans un langage fait pour désarmer tous les tribunaux humains :

Mira, signor, questa angeletta pura Che tu forse dal ciel mandasti a noi Per dar col volto e co’ sembianti suoi, Perfetto esempio d'una tua fattura (1),

Ce méme génie, si humble et si suave, cette ame si douce et si aimante trouvait tout á coup les accents les plus énergiques, quand il s’agissait de pousser un cri de guerre eontre les ennemis de Dieu et de la république, et alors ce n’étaient plus des sonnets qu’il composait pour appeler les Yénitiens aux armes, c’étaient des prédications poéíiques ( canzoni in materia di stato) comme les aurait faites Pierre FErmite, s’il avait été poete ; et si Molin avait eu besoin de renforcer ses propres inspirations par celles d’autrui, il avait prés de lui son ami Bernardo Tasso, le pbre du futur chantre des croisades. II avait, ce qui valait encore mieux, Frédéric Badoer, Laurent Priuli et surtout Dominique Yenier, trois ámesd’élite, s’il en fut jamais, et par conséquent non moins héro'iquement trempées que la sienne, mais aussi non moins attristées par les symptomes de décadence qui se multipliaient tous les jours. C’était la leur préoccupation commune, et Yenier était

(1) Regarde, Seigneur, cet ange si pur que tu nous as peut-étre envoyé du ciel, pour nous donner, avec son visage et ses traits,une idée de la perfection de tes oeuvres.

tellement dominé par elle, qu’il composait des sonneis pour reprocher au modeste Molin le silence qu’il s’obstinait á garder devant cette corrupiion croissante (1), de sorle qu il s’agissait entre eux et les associés qu’ils recrutaient dans les familles patriciennes, d’inaugurer une double croisade, une croisade contre les infideles et une croisade contre le vice! On comprend que, sous 1 influence d’un pareil patronage, l’imagination de Gaspara Stampa, familiarisée chaqué jour davantage avec les types d’héroisme et de vertu qu’elle avait devant les yeux, sans parler de ceux que lui fournissait l’histoire, aitélaboré un idéal presque impossible á réaliser, et l’on comprend plus facilement encore que ses sentiments soient montés et se soient maintenus si iongtemps au niveau de ses idées. Malgré le cuite qu’on rendan á son géme non moins qu asa beauté, malgré l’enfhousiasme de ses admirateursdont le nombre aílait toujours croissant, enfin malgré la permission dangereuse qu’elle se donna de recevoir non-seulement des adorations, mais mémedes aveux de passion, elle se maintint, pendant cinq années consécutives, dans la ferme possession de son piopie coeur, sepersuadanttoujours, de lameilleure foi du monde, que les jouissances de l’imagination et suilout celles de 1 amitié suffiraient pour le remplir.

On est forcé de convenir qu’il y a dans cette fidélité presque fabuieuseá un idéal précongu, dans cette prohibí tion imposée d’avance a toute passion qui menacerait de le ílétrir ou de le compromettre, un genre d’héroisme d’autant plus admirable, qu’il suppose, dans

(1) Molin , tu ch'a di nostri al ben rivolto, etc.

cclle qui en est capable, un assemblage de dons presque chimérique, je veux dire la triple éJévation du cceur, de l’esprit et du caractére. Malheureusement cette triple élévation ne donne pas infailliblement la parfaite clairvoyance, surtout quand 1 admiration est emportée d assaut par des qualités vérilablement hy¿oiqu83.

La pauvre Gasparina jouissait, sans défiance comme sans remords, de sagloire aussi peu enviée qu’inoffensive, quand tout á coup elle fit une rencontre fatale qui devait changer irrévocablement les conditions de sa vie intellectuelle et morale. G’était le jour de Noel de l année 1549, et comme elle ne sentait, au fond de son coeur, rien qui la rendít moins digne de se méler á la foule qui allait s’agenouiller devant la créche, nonseulement elle n’eut jamais la pensée de répudier cette date, mais comme elle pouvait se rendre le témoignage denel’avoir pas profanée, elle ne se fit aucun scrupule de méler ce souvenir aux eífusions de sa reconnaissance, tant qu’elle espéra d’étre heureuse, et aux eífusions fúnebres de sa douleur, quand elle vit cette espérance trompée.

Celui qui fut pour elle la cause de tant de bonheur et de tant de souífrauces, étaitle jeune seigneur de Collado dont l’éloge était dans toutes les bouches avec les nuances etles variantes analogues au gout de ses admirateurs et á leur capacité d’appréciation. Issu d’une race féconde en héros, il avait cultivé de préférence, entre les grandes qualités qu’elíe lui avait transmises, celles qui promettaient le plus de gloire ostensible, et comme son éducation littéraire avait marché de front

avecson éducation militaire, les beaux esprits du temps ne s’étaient pas fait faute de lui prodiguer les louanges les plus propres a tourner une tete moins forte que la sienne. Mais toutes leurs flagorneries avaient échoué contre son bon sens naturel renforcé d’une modestie d’autant plus inexpugnable, que son angélique mere, Biancadi Capello, s’était surtout appliquée á le mettre en garde contre l’orgueil. Les compliments méme les mieux tournés, quand on lui parlait de son génie, excitaient presque sapitié, et si quelques essais tentés sans ambition dans la seule vue de s’exercer á parler une langue sacrée, lui valurent la réputation de poete et méme de poete élégant, ce fut toujours sans eonnivence et méme avec répugnance de sapart. C'était par suite de cette répugnance qu’il se décidait si diffi— cilement á communiquer ses productious méme á ses amis, et un jour que l’un d’eux, Giuseppe Betussi, faisait, pour obtenir cette faveur, les instances les plus pressantes, Collalto lui répondit, sans le moindre signe de regret, qu’il lui était impossible de le satisfaire, attendu qu’il avait eu le bonheur de perdre environ quarante sonnets! C’était le méme Betussi qui, en lui dédiant la traduction d’un opuscule latin de Boccace, lui disait que l’original ayant été composé sur la demande d’un roi, il avait voulu, comme traducteur, dédier son travail á un héros auquel son caractére püt teñir lieu de royauté.

II y avait en effet quelque chose de franchement héroique dans le caractére du jeune Collalto, et c’était pour cela que, dés son jeune age, un champ de bataille lui avait semblé préférable á un champ d’intrigues,

lors méine queces intrigues se couvraient d’une apparence chevaleresque. Mais sa jeunesse et la plus grande partie de son age mür ayant coincidé avec la longue paixqui avait précédé la campagne de Lépante, il lui avait été impossible de satisfaire, sous le pavillon vénitien, sa passion dominante, et il n’avait pu résister au besoin de chercher cette satisfaction sous une banniére étrangére. Or entre ces bannieres, s’il en était une qui düt étre particuliérement odieuse á la République, c’était celle qui avait flotté, quarante ans auparavant, sur les murs de Padoue, á la suite de la fameuse ligue de Cambrai, et que les vieillards devaient se souvenir d’avoir apergue un jour en vue des lagunes. Et cependant ce fut á cette banniére, c’est-á-dire á la nation éminemment militaire qui la portait, que le jeune Collalto, dominé par une sorte de sympathie instinctive, donna la préférence sur toutes les autres, et il venait précisément de visiter la capitale de la France, quand Gaspara Stampa le vit pour la premiére fois dans la journée du 25 décembre 1549.

Bien qu’il eüt á peine achevé sa vingt-sixiéme année, les autorités compétentes en matiére de chevalerie pratique étaient presque scandalisées de voir que, malgré les sympathies qu’il rencontrait partout, il gardait encore son coeur libre. Comme ce scandale avait déjá commencé avant son départ pour Paris, il dut naturellement redoubler aprés son retour. Le moment n’était pas encore venu d’extirper l’étrange préjugé qui exigeait d’un homme comme lui, pour que sa destinée füt compléte, que l’amour en füt pour ainsi dire le couronnement, mais un amour unique, profond, pur, dés-

intéressé, favorisant l’essor du génieou déla ver tu, etse nourrissant d’enthousiasmeet de sacriíice. Ceci ressemble d’abord á quelque vieille tradition d’un áge ámoitié fabuleux ; maispour peu qu’on veuille lire les recueils, opuscules, correspondances et autres écrits de cegenre qui se rapportent á cette époque intéressanle, on verra que ce sentiment, tel que l’avaient congu Dante et Pétrarque, avait cessé d’étreun mystére, ou du moins que presque toutes les nobles ámes s’y étaient fait initier. Aussi le Domenechi en envoyant á Collalto ses poésies amoureuses, lui disait-il «que ce serait un scandale et « une impiété de le supposer sans amour, lui dont le « seul abord suffisait pour captiver tous les coeurs, et « qui avait dans le sien des trésors d’aíFection qu’il n’a- « vait pas le droit d’y laisser enfouis (1). »

Enfin la vue de Gaspara Stampa commenga cette conversión, et les charmes de son esprit la complétérent. A dater du jour oü elle eut pris possession du coeur de son liéros, elle sembla naítre á une vie toute nouvelle, ou plutót elle ne vécut plus que dans lui, et elle trouva un redoublement de verve pour célébrer sa beauté, ses talents et ses vertus; pour comble de bonheur, elle sut inspirer aux autres membres de la famille de Collalto un enthousiasme a la fois si vif et si sympathique, que le cháteau seigneurial, habité par cette famille, sur les bords de l’Anasso (au tremen t dit la Piave), devint périodiquement, pourGaspara Stampa, une sorte de séjour enchanté oü lout était pour elle source d’inspirations et de jouissances ineffables, dont

(1) Rime di Gaspara Stampa, p. 285.

l’auteur ne semblad pas moins heureux qu’elle méme. Aussi ne se lassait-elle pas de chanter les lieux témoins deleur bonheur et de leurs serments réciproques, et comme si l’amour avait été pour elle un second baptéme, elle changeait son nom de Gaspara en celui d’Anassilla, parce que c’était sur les bords du fleuve Anasso que s’étaient passés leurs plus doux entretiens.

Dire que ces deux ames trouvaient dans leur exaltation méme un préservatif contre tout ce qui aurait pu ressembler á des tentations vulgaires, c’est s’exposer á la réprimande des moralistes et au sourire des incrédules, surtout deceux qui sont forts de leur expérience personnelle; et cependant cela nefit la matiére d’aucun doute ni dans l’esprit du vieux comte Manfredo qui comprenait les passions chevaleresques, ni dans celui de sa digne épouse Bianca, en qui la clairvoyance maternelle égalait la tendresse, ni enfm dans celui des illustres contemporains qui, par intérét pour Tune ou pour l’autre des parties intéressées, suivirent, de prés ou de loin, toutes les péripéties de ce drame qui intéressait plus particuliérement les poetes comme étant \oués de profession au cuite de l’idéal. Aussi celui d’entre eux qui connaissait le mieux ce cuite, en religión comme en amour, Jéróme Molin, la perle du patriciat vénitien á cette époque, adressait-il á la haute colline (< colle alío ) que Gaspara Stampa embellissait de sa présence, des félicitations poétiques sur la possession d’un pared trésor, et sur la douceur des accents que répétaient, aprés elle, les échos d’alentour. Le témoignage de Varchi, l’un des plus illustres entre les

exilés florentins réfugiés á Venise, est encore plus positif; car il lui décerne la palme de la chasteté aussi résolüment que la palme de la beauté, et il est tout aussi convaincu de sa supériorité sur Lucréce que desa supériorité sur Sapho. Enfin nous avonsle témoignage, non moins fier que candide, de Gaspara elle-méme, dans ces trois vers adressés par elle á celui qu’entre tous ses contemporains, elle jugeait le plus capable de les comprendre :

É ben ver che il desio con che amo voi É tutto d’onestá ¡tieno e d' amore,

Perché altrimenti non convien tra noi (1).

C’était sans doute cette absence de remords ou, si Ton veut, cette innocence relative dont elle prenait le ciel et la terre á témoin, c’était la glorification presque involontaire d’un amour identifié désormais avec sa vie intellectuelle et inórale, qui produisaient en elle ces singuliers élans d’enthousiasme oü Ton voit qu’elle ne sait plus mesurer la distance entre le ciel et la terre. Elle en vint á se croire en possession d’une complete béatitude et á regarder presque comme un dieu celui qui en était l’auteur.

Elle nous dit elle-méme que « toujours assise auprés a de lui, elle s’enivrait de l’expression deses regards et « du son de sa voix, qu’elle se nourrissait des grandes « pensées qu’enfantait son génie, qu’elle ne se lassait « pas d’admirer sa belle figure et qu’en l’admirant il

(1) Il est vrai que dans le sentiment que vous m’avez inspiré, l’honneur ne tient pas moins de place que l’amour; sans quoi la cbose ne serait pas possible entre nous.

« lui semblait y voir réunis toute la gloire et les dé- « lices du paradis. Anges du ciel, s’écriait-elle dans « ses transports, je ne vous envíe ni vos joies ineñables, « ni vos ames pleines de ce qiCelles ont désiré (1), ni vos « extases devant le Tout-Puissant; car mon bonheur « ici-basest tel que des coeurs terrestres ne sauraient le « contenir : tout ce que vous éprouvez en voyant Dieu « face a face, je l’éprouve devant celui qu’il fit si com- « plétement á son image. Votre seul privilége, c’est « que vos jouissances sont éternelles, au lieu que les « miennes peuvent bientót finir. »

Cette crainte ne venait en elle d’aucun doute sur la constance de celui qui était pour elle le type de toutes les perfections, et comme trois années s’étaient écoulées sans que rien en lui eüt démenti Timpression des premiers jours, elle se croyait autorisée á regarder cette épreuve triennale comme décisive. Mais il y avait un ver rongeur qu’elle n’ avait pas apergu et qui n’avait cessé d’attaquer la fleur par la racine, pendant qu’elle en respirait le parfum. Le grand corrupteur du siécle, le prédicateur et le modéle de tous les genres de dépravation, celui qui s’intitulait le fléau des princes et qui fut bien plutót le fléau des intelligences et des ames, Pierre l’Arétin, en un mot, qui possédait, au supréme degré, l’art d’exploiter tous les genres de faiblesses, méme les plus innocentes, avait trouvé le secret de s’insinuer dans les bonnes gráces du vieux comte Manfredo di Collalto; mais il avait atlendu, pour pousser á bout cette entreprise, que la mort eüt enlevé

1) £ quei desir di cid che braman 'pieni.

la comtesse Bianca qui était comme la sentinelle vigilante de la famille. Aprés s’étre contenté d’abord du role de consolateur, l’Arétin joua celui de confident avec un tel succés que, dans ses lettres au comte Manfredo, il finit par ne plus lui donner d’autre titre que celui de compére ; il est vrai qu’il avait soin de racheter cette familiarité par les flatteries les plus propres á se la faire pardonner, et auxquelles il ne manquait, pour produire toutleur effet, que d’étre sorties d’unebouche moinsimpure; car le vieux comte, quelle que füt sa crédulité, devait étre assez au courant des miséres contem poi aires pour savoir á quoi s’en teñir sur la sincérité de son flatteur autant que sur sa moralité.

Quoi qu’il en soit, le jeune Collalto, gráce á la faiblesse paternelle, se trouva exposé, des l’áge de vingtdeux ans, aux ínfluences les plus pernicieuses. Heureusement elles se trouvérent contre- balancées et presque neutralisées par les legons que sa pieuse mére lui avait inculquées dés l’áge le plus tendre ; de sorte que ses moeurs, protégées par ce pieux souvenir, ne souffrirent aucune atteinte de son contact avec Thomme le plus dépravé de son siécle et le plus systématique dans sa dépravation. Mais on se demande si cet étrangedilettantisme déla part dufilsdela vertueuse Bianca, était bien compatible avec les nobles qualités qui lui avaient conquis restime et méme l’admiration des appréciateurs les plus compétentsparmi ses contemporains, et si indépendamment desconsidérations puisées dans une fausse interprétation de l’obéissance filíale, il n’y avait pas quelque affinité latente entre le maítre et le disciple. On ne peut nier que cette inti-

VEJXISE.

mité ne soit une tache dans la biographie du jeune seigneur de Collalto, et s’il avait vécu dans une société moins corrompue, l’opinion publique lui aurait appris que le respect de soi-méme était la premiére condition pour étre respecté par autrui. Cependant il y avait, dans cette défaillance, des circonstances atténuantes qu’il serait injuste de perdre de vue.

La passion dominante du jeune Collalto, était la guerre, et la seule profession qui eüt quelque attrait pour lui, était la profession des armes a laquelle sa famiile devaittoute son illustration. Déla une impétuosité héréditaire dans la poursuite de ce genre de gloire et une prédilection presque inévitable pour ceuxqui, par sympathie ou autrement, savaient le mieux exprimer ses propres sentiments.

Or, sous ce rapport, l’Arétin était sans rival, et c’était á cause du plaisir que les militaires trouvaient á l’entendre, qu’il comptait parmi eux un si grand nombre de partisans. Non-seulement il aimait a leur rendre des Services gratuits (ce qu’il ne faisait autrement pour personne), mais il leur ouvrait sa bourse aussi bien que son coeur, et quand ils lui parlaient de leurs miséres ou lui montraient leurs biessures,il lui arrivait de s’attendrir avec eux jusqu’aux larmes. Aussi n’avait-il pas de peine á trouver parmi eux des redresseurs de torts toutpréts á mettre l’épée a la main pour venger ses injures, et quand on lui enle va , en 1 54 1 , sa chére Perina, la brebis la plus galeuse de son bercail, il se trouva un vieux capitainequi offrit déla lui reconquérir et de chátier le ravisseur. Si le dégoüt ne l’avait pas empécbé d’accepter cette otfre, on aurait vu, gráce ala toute-puis-

sanee de l’Arétin, le glaivede la loi s’incliner devantle glaive du condottiere.

Chose étrange! cet homme pour qui l’idéal était letlre cióse, tant en matiéred’art qu’en matiére de poésie, avait cependant une soríe d’idéal militaire dont il avait puisé la notion, en y mettant beaucoup du sien, dans son commerce intime avec le fameux Jean de Médicis dont il avait recueilli le dernier soupir. Rien ne saurait donner une idee de l’adresse et du succés avec esquels il exploita ce souvenirpendant plus d’un quart de siecle, en s’aidant trés-habilement de la sympathie bruyantedu brave capitaineFalopia qui avait aussi servi sous Jean de Médicis et dont le cuite pour l’Arétin allait jusqu’á lui dire que si les rois Mages étaient venus de son temps, ils n’auraient pas manqué de lui oíFrir leurs tribuís et leurs bommages. Ces divers genres de mérite semblaient devoir assurer á celui qui en était pourvu, la premiére place dans l’estime et l’afíection du maitre. Cependant ce ne fut pas au capitaine Falopia que fut décernée la palme de l’idéal militaire, mais au capitaine Bombaglino, venu tout exprés á Venise, en 4542, pour voir celui dont la louange était danstoutes les bouches, et pour constater, par ses propres yeux, jusqu’á quel point sa personne correspondait á sa renommée. Le moment ne pouvait étre mieux choisi pour satisfaire la curiosité du voyageur; car c’était celui oü le grand homme qu’il voulait visiter venait de recevoir desleltres de son fidéle Ambroise qui avait voyagépour lui en Angleterre et en Portugal et qui, aprés avoir traversé l’Asie occidentale, lui écrivait du fond des Indes qu’il avait trouvé partout le nom de PArétin, ménie

chez le Sophi de Perse. Le naif capitaine pleurait d’attendrissement en entendant ce récit, et son interlocuteur, qui avait déjá beaucaup pleuré, ne demandad pas mieux que de pleurer encore, de sorte que leur sympathie réciproque atteignit, des le premier jour, son poiní culminan t (1).

Ce fut précisément vers cette époque, c’est-á-dire au plus fort de l’enthousiasme des militaires pour l’Arétin, que ses relations avec le jeune Collalto devinrent une sorte d’initiation supplémentaire a la profession qu’il avait embrassée, ce qui ne pouvait avoir lieu sans d’énormes inconvénients pour le disciple. II y a dans la faiblesse avec laquelle ses parents se prétaient á des relations si intimes, un mystére qu’il est difficile d’approfondir. Depuis le jour oü l’Arétin, á peine débarqué á Venise en 1527, avait été invité, on ne sait pourquoi, á teñir sur les fonts baptismaux le second fils du comte Manfredo, le role infáme qu’il n’avait pluscessé dejouer aurait du, ce semble, détacher á jamais de lui une famille qui comptaitlapiété parmi ses verlus héréditaires et dont le patronage passait pour avoir toujours été non moins consciencieux qu’intelligent. Cette inconséquence, signe infaillible de ladécadence des caracteres, était déjá trés-commune dans le patriciat vénitien, et tel pére qui n’aurait pas pardonné á son fils de faillirá l’honneur militaire sousles drapeauxde la république,

(1) Voici comment l’Arétin motive sapréférence pour le capitaine Bombaglino: La prontezza delle membra, la grazia dei movimenti, la terribilitá dell ’ aspetto, la generosil á dell' animo , la skurezza del parlare , e l'affabilitá della conversazior.c, mi parve vedere un soldato simile a guello che bramava il signor Giovanni (Jean de Médicis), Leitere, fol. 296.

le laissait faillir impunément aux lois les plus sacrées de la morale, sous les auspices d’un corrupteur d’autant plus dangereux qu’il était plus populaire.

Pour échapper á une contagión si universelle et si autorisée, il fallait une ame aussi héroiquement trempée que l’était celle de Collalto ; et méme avec cette trempe héroique, ii est difficile de l’absoudre, á cause de l’influence que son exemple pouvait avoir sur des ámes moins fortes que la sienne; car ce n’était pas un cuite clandestin qu’il rendad á la grande puissance du jour, c’était un cuite tout aussi patent que celui qu’il rendad á Dieu, mais heureu semen t plus sujet á des intermittences. Les lettres que lui écrivait l’Arétin, quand ces intermittences étaient trop longues, sont autant de cris d’alarme poussés par l’idole qu i craint de perdre un de ses plus útiles adorateurs. II y en a une, du mois de juillet 1545, qui surpasse en basse flagornerie tout ce que la littérature italienne nous a transmis de plus ignoble en ce genre, et qui prouve que les relations avaient été longuement et sérieusement interrompues. Mais la réponse qu’y lit le jeune Collalto prouve aussi qu’il se reprochad cette interruption comme un tort et qu’il tenait ále réparer le plus vite et le plus magnifiquement possible. Nous apprenons par la correspondauce de l’Arétin lui-méme, que cette réparation consistait dans l’envoi presque immédiat d’une grande robe de velours cramoisi doublée de damas noir, eosturne qu’il trouvait trop beau pour n’importe quel prince dans n’importe quelle solennité, mais qu’il n’a pas trouvé trop beau pour lui-méme dans l’admirable portrait que Titien peignit quelque temps aprés et qui

figure maintenant parmi Jes chefs-d’oeuvre du palais Pitti.

Pour arréter les progrés de cette fascination, il aurait fallu une campagne de ierre ou de mer, et c’est ce que Collalto appelait de tous ses voeux; mais comme il n’y avait pas de chance prochaine de les voir exaucés, il se consolait de son inaction en parlant de guerre avec ceux qui s’y étaient illustrés, et á ce titre, nul interlocuteur ne lui était aussi sympathique que le capitaine Falopia qui aurait suffi , indépendamment de toute autre attraction, pour lui faire fréquenter la maison de l’Arétin. D’aiileurs on peut dire qu’il y était plus qu’autorisé par les antécédents de sa famille et par la déférence presque servile de son jeune frére Yinciguerra pour son cher parrain, devenu dans cette méme année 1545, leconfident de sesprécoces amours. II n’était alors ágé que de dix-huit ans, de sorte que le respect filial et la tendresse fraternelle venant renforcer, par des iníluences qui pouvaient paraitre légitimes, le prestige dont ce personnage á double et triple face savait s’entourer, malgré tous ses vices, le comte de Collalto courait risque de faire, sous ses auspices, un tout autre apprentissage que celui qu’il avait en vue. II faut méme que son imagination, á défaut de son coeur, ait été'subjuguée d’une maniére bien étrange, s’il est vrai qu’ayant tenté un jour, á sept reprises différentes, de pénétrer jusqu’á l’Arétin, et ayant été repoussé sept fois sous prétexte qu’il était occupé ou endormi, il ait comparé son sort á celui des damnés dont le plus terrible tourment est d'étre privé de laprésence divine ! et c’était le rejeton d’une dynastie non moins éminente par ses vertus que

par ses titres historiques, qui poussait ainsi la flatterie jusqu’au blasphéme !

Quoi qu’il en soif , le fils du vieux Manfredo porta docilement ce joug depuis l’année 1545 jusqu’á son départ pour la France en 1548; et méme alors l’influence de i’Arétin sur lui, en matiére d’apprentissage militaire, était si bien établie, qu’il n’eut pas de peine á lui faire prendre pour compagnon de voyage et au besoin pour capitaine instructeur, ce méme Falopia qui représentait, pour les hommes du métier, les traditions qu’ils aimaient á rattacher au souvenir de Jean de Médicis surnommé des bandes noires ( deiie bande nere ).

Au point de vue chevaleresque et militaire, il n’y avait pas alors une seule cour en Europe qui püt rivaliser avec la cour de France, et la courte apparition que Henri II, récemment monté sur le troné, venait de faire en Piémont, á la téte d’une armée que devaient renforcer les garnisons piémontaises, avait suffi pour remplir d’espoir, d’un bout á l’autre de lTtalie, mais plus particuliérement en Lombardie et en Toscane, les partisans de l’intervention frangaise. Jamais, depuis les croisades, le role de la France n’avait été si grand au dehors qu’il le fut sous ce régne, á certains égards, si décrié. Jamais ses guerriers ne méritéreni mieux d’étre appelés des redresseurs de torts; car ce fut en combattant les trois despotes dont le joug pesait alors sur l’Allemagne, sur l’Angleterre et sur la Toscane, qu’ils acquirent successivement leurs titres de gloire. Or nulle part on ne leur savait plus de gré de ce genre de service que dans les États vénitiens, et la France

YENISE.

avait si bien su alimenter l’admiration et la reconnaissance de ses alliés des lagunes, que, par une exception dont il n’y a peut étre pas un autre exemple dans les annales de la diplomatie, il s’écoula plus de deux siécles sans que rien vint troubler ou méme affaiblir les relations sympathiques entre les deux pays.

Méme avant que Henri II füt monté sur le troné, ces relations auxquelles ce prince attachait des lors un grand prix, avaient regu une sorte de consécration religieuse á l’occasion du baptéme de son premier-né qui avait été appelé Francois, et dont il avait voulu que l’État vénitien füt le parrain, malgré l’antipathie de la noble république pour le nom de Médicis que portait sa mére.

Cette mére ressemblait trop á la famille dont elle était issue, pour intéresser une ame aussi chevaleresque que celle du comte de Collalto. II est probable qu’á ses yeux, comme aux yeux du connétable de Montmorency et des Guise, la véritable reine était la duchesse de Valentinois, la fameuseDiane de Poitiers, alaquelle l’áge n’avait oté que les plus superficiels de ses charmes, et dont l’empire était plus assuré que jamáis. Que le jeune Collalto, séduit par l’exemple des Guise et de plusieurs autres qui élaient pour lui des types d’honneur militaire, ait payé comme eux son tribuí de courtoisie, sinon d’admiration, á celle dont la faveur auprés du roi survivait a tous les genres de vicissitude , c’est ce qu’il est impossible de mettre en doute, car on ne comprendrait pas autrement le succés qu’il obtint a la cour de Henri II, succés qui dut dépasser ses espérances, s’il est vrai que ce prince

ait aspiré á faire de la résidence de Collalto le temple de sa gloire (1).

Collalto avait done couru risque de puiser á deux sources diversement empoisonnées, je ne dis pas ses sentiments qui étaient á l’abri de loute souillure, mais au moins quelques-unes de ses notions sur les devoirs accidentéis de la vie. Aprés qu’il eut fait la rencontre de Gaspara Stampa, tout ce qui avait besoin en lui d’étre purifié, le fut si bien par son enthousiasme pour elle, qu’il cessa déslors toute correspondance avecTArétin, malgré l’exemple contraire que lui donnait son frére Yinciguerra, toujours amoureux de sa belleBianca et plus abject que jamais dans les lettres qu’il écrivait de Rome á son parrain. Quel contraste avec les lettres et les sonnets que Jéróme Molin adressait de Yenise á sa pupiile, les unes pour s’associer au bonheur dont elle se montrait si digne, les autres pour immortaliser un amour dont il connaissait par expérience les douceurs et les amertumes. Hélas! le moment approchait oü Gaspara Stampa qui n’avait encore connu que les douceurs du sien, devait étre suffoquée par ses amertumes.

Troisannéesde íidélité sansnuage étaient un prodige

(1) G’estce que dit le poete Molin, en termes un peu trop poétiques, dans un sonnet composé par lui sur la demande de Gaspara Stampa.

Le portrait de Collalto, peint par Titien, se trouvait au Louvre en 1758 et s’y trouve peut-étre encore aujourd’hui.

On peut le comparer avec celui qu’en a fait Gaspara Stampa elle-méme :

Chi vuol conoscer, donne, il mió signore,

Miri un signor di vago e dolce aspetto ,

Di pelo biondo e di vivo colore Di persona alta e di spazioso petto.

qu’on n’était pas en droit d’attendre d’un homme en qui Tambition de la gloire, légitime ou non, absorbait ou dominait toules les aulres, et cependant ce prodige s’était accompli, d’oü la pauvre Gaspara avait conclu qu’il pourrait s’accomplir toujours, et qu’un lien indissoluble mettrait son bonheur ál’abri detoutes les vicisitudes-. Mais, outre l’obstacle qui pouvait venir de l’inconstance natureile au coeur de l’homme, il y avait un obstacle légal qui, sans étre tout á fait insurmontable, était de nature á susciterdes difficultés devant lesquelles plus d’une famille patricienne avait reculé dans un cas semblable. Quand un mariage n’était pas approuvé par le conseil des Dix, á cause de l’inégalité de condition entre les conjoints, les enfants males issus de cette unión non sanctionnée par la loi civile, étaient exclusde toutes les fonctionsetpriviléges qui apparlenaient aux familles patriciennes. La perspectiva de cette exclusión possible ne fut-elle pas pour quelque chose dans le changement dont la pauvre Gaspara s’apercut aveceffroi, aprés avoir régné pendant prés de trois ans sur ce coeur qu’elle s’obstinait á proclamer le plus noble de tous les coeurs, en dépit de tous les sinistres symptómes qui se multipliaient autourd’elle? Ce redoublement d’impatience trop longtemps contenu, qui faisait dire á Cobalto que les lauriers de Cyrus et de César, ses deux héros favoris, ne le laissaient pas dormir, n’était-ce pas une manoeuvre habilement imaginée pour couvrir une retraite qui n’était peut-étre des lors qu’un abandon mal déguisé? II est vrai que cette supposition répugne á tous les antécédents du personnage et surtout á cette loyauté

chcvalerescjue qui, d’aprésle témoignage descontemporains el surtout d’aprés le récit de son biographe, faisait le fond de son caractére ; mais il ne faut pas oublier que ce biographe lui-méme, qui s’appelait Antonio Rambaldo de Collalto, était un rejeton de la méme famille et qu’a ce titre il pouvait plaider les circonstances atténuantessinon pour des infidélités, du moins pour des lacunes.

Quoi qu’il en soit, son héros ne voulut pas rester plus longtemps dans son tort vis-á-vis de la postérité qui ne manquerait pas, disait-il, de lui demandercompte d’une si longue inaction ; et comme il ne pouvait pas offrir ses Services á sa premiére patrie qui était alors en paix avec toute FEurope, il crut pouvoir les offrir á sa seconde patrie oü il était sur qu’ils seraient acceptés avec joie, et aprés avoir consolé, tant bien que mal, la pauvre Anassillapar la promessed’un prompt retour et d’une correspondance réguliére, il prit joyeusement le chemin de la France.

II est vrai que tout contribuait á rendre la tentation irrésistible. G’était en 1552, Fuñe des années les plus mémorables de notre histoire militaire, sinon au point de vue des conquétes territoriales, du moins au point de vue de Fhonneur de nos armes, bien que nous eussions les Tures pour alliés contre Fennemi commun qui était Charles-Quint. G’était au moment oü le cardinal Francjois de Tournon venait solliciter le Sénat vénitien de se joindre á la ligue formée contre ce prince dans Finíérét de tous les États menacés par lui, des deux cótés des Alpes. Enfin c’ était a Fapproche du

fameux siége de Metz qui allait réunir, pour la défense de cette récente et précieuse conquéte, l’élite de la noblesse frangaise que le jeune Collalto n’avait encore vue briller que dans les tournois et les autres exercices chevaleresques. Plus l’impression qu’il avait emportée de ses relations avec ceux qu’il regardait comme le plus bel ornement de la cour de France, avait été profonde, plus il tenait á voir de prés les exploits par lesquels ils justifieraient l’enthousiasme qu’il avait congu poní* leur caractére, et l’idée de partager leurs dangers et peut-étre leur gloire, lui donnait un genre d’émulation trop en rapport avec l’impétuosité de ses généreux instincts pour qu’il lui füt possible d’y résister. De plus, il y avait une autre perspective qui le touchait de plus prés, et qui aurait suffi pour enílammer sonpatriotisme italien, c’était la perspective d’une insurrection en Toscane, avec le concours d’une troupe auxiliaire fournie parle roi de France et guidée parles émigrés florentins á la tete desquels devait figurer le fameux Pierre Strozzi, promu par Henri II á la dignité de niaréchal etqui avait á venger sur le duc Come de Médicis, outre la mort de son pére qui s’était étranglé dans sa prison, l’asservissement de sa patrie et l’exil de ses plus vertueux citoyens.

Or c’était précisément á Yenisequeces exilés avaient trouvé l’accueil le plus sympathique. C’était surtout la, dans la classepatricienne comme dans la classe des lettrés, que se produisaient, en dépit des suggestions vénales du servile Arétin, les manifestations de pitié pour leurs infortunes et d’enthousiasme pour leur cause. C’était quelque chose d’analogue á l’émotion que sus-

cita, parmi les Frangais du dix-septiéme siécle, l’émigration irlandaise aprés la bataille de la Boyne ; et á Yenise comrne á París, ce ne fut pas la sympathie dn sexe le plus faible qui fut la moins ardente ni la moins tenace. Sous ce rapport, Gaspara Stampa se distingua entre toutes les femmes italiennes de son temps par Phommage poétique qu’elle rendil au courage malheureux dans la personne de ces nobles exilés parmi lesquels elle devait trouver des patrón s et des consolateurs pendant sa vie et des panégyristes aprés sa mort ; et si le comte de Cobalto n’avait pas trouvé dans son propre coeur des suggestions toutes puissantes en faveur de ces victimes d’un despotisme ombrageux et sanguinaire, l’enthousiasme de Gaspara Stampa, rendu doublement contagieux par l’amour qu’elle lui avait inspiré, aurait infailliblement produit son effet. C’étaít ce méme enthousiasme qui la rendait si passionnément reconnaissante envers le roi deFrance dans lequel, gráce aux legons de son ami, elle voyait un vengeur futur des iniquités politiques qui, depuis prés d’un demi-siécle, scandalisaient l’Italie. C’était á ce titre et comrne par anticiparon, qu’elle lui décernait, dans ses sonnets, des louangessi disproporlionnées a ses mérites, et qui n’ontleur excuse que dans ridentification de la cause des exilés florentins avec celle de Henri II, quand ses troupes descendirent en Italie; car en méme temps que le ducCóme condamnait d’avance á la peine de mort tous ceux de ces exilés qui seraient faits prisonniers de guerre, le vice-roi de Naples, don Pedro de Toléde, menagaitde la méme peine quiconque oserait prononcer le nom du roi de France, c’est- a-dire du souverain en

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