‹ Épilogue à l'art chrétienChapitre 14 sur 16 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La plus pressante des recommandations de M. de la Ferronnays, pendant les deux ou trois jours que nous fümes ensemble á París, celle sur laquelle il revint le plus souvent dans les trop rares conversations que les brusques préparatifs de son voyage et du míen nous permirent d’avoir l’un avec l’autre, avaitété, commetoujours, la recommandation de ne pas perdre de vue l’engagement tacite que j’avais pris avec les lecteurs, chaqué jour plus nombreux, de mon premier volume sur l’art chrétien. Malgré le peu de succés que ce volume avait obtenu, surtout auprés de mes compatriotes, il persistait á croire qu’il y avait une belle campagne á entreprendre dans cette direction, etplus de lauriers á cueillir que dans les landes de la Bretagne, quelque mémorables que pussent étre les petits exploits dont elles avaient été le théátre en 1815, et que lui-méme ne connaissait, á la vérité, que trés-imparfaitement. II me conseillait done de mecontenter d’une simple brochure

pour l’histoire de la petite chouannerie qui, aprés tout, n’avait duré que trois mois, et de renoncer á cette introduction sur laquelle je m’étais monté la téte et dont les matériaux, encore trés-incomplets, m’avaient déjá coüté tant de peine arecueillir.

M. de Montalembert, bien qu’alors il n’eüt pas encore visité le cimetiére de Muzillac, applaudissait de loin á l’hommage, trop tardif, selon lui, que j’allais enfin rendre á Ja mémoire de mes compagnons d’armes, et il approuvait d’avance, parce qu’il les connaissait mieux que personne, tous les détails dans lesquels je jugerais á propos d’entrer, dussent-ils doubler les dimensions de ma brochure et la faire dégénérer en volume. Mais il ne voulait pas non plus que ce füt aux dépens de Yart chrétien qu'il disait étre pour moi une vocation impérieuse, sans parler du role que cette vocation commune avait joué et devait jouer encore dans notre amitié.

Mais ce n’était pas seulement comme ami qu’il avait élé affligé de l’échec essuyé par moi h l’occasion de la publication de mon premier volume; c’était aussi comme coreligionnaire enrolé sous la méme banniére que moi et voué a la défense ou plutót a la réhabilitation des mémes croyances, tant esthétiques que religieuses, contre les détracteurs, systématiques ou officiels, que l’esprit révolutionnaire avait suscités entre elles dans la littérature et dans les arts. G’était contre ces ennemis -la qu’il avait voulu former unesainte ligue dont les deux premiers manifestes, composés presque simultanément, devaient étre son Histoire de sainte Élisabeth et mon premier volume de l’art chrétien, sous

le titre malheureurement trop indécis de Poésie chrétienne. La diffórence entre son succés et le míen fut ce qu’elle devait étre et produisit une différence correspondante entre sa confiance et la mienne. Je ne voulus plus perdre mon temps á servir une cause dont le triomphen’intéressait qu’un trés-petit nombre d’adeptes, et je résolus de m’enfermer dans ma tente, lors méme que je devrais m’y renfermer seul.

Quand M. de Montalembert fut instruit de ma détermination, il en fut trés-affligé. Non contení de m’écrire les lettres les plus pathétiques pour m’y faire reconcer, il me promettait de composer, non pas un article, mais un véritable opuscule qui aurait pour but et peut-étre pour résultat, de faire naítre, dans l’esprit deslecteurs de YUniversité catholique , le désir de s’approprier, par une lecture qui ne fut pas trop superficielle, le bénéfice des idées dont la nouveauté formait le principal attrait de mon ouvrage (1). En attendant l’accomplissement de cette promesse, mon correspondant m’envoyait les messages les plus propres á adoucir ma blessure, et bien que mon échec coincidát avec l’apogée de son bonheur conjugal, il profitaitde toutes les occasions qui s’offraient a lui, surtout dans ses voyages, pour me réconcilier avec ma vocation qu’il s’efforcait de me faire envisager comme étant aussi la sienne. Non contení de faire appel á ma conscience engagée, selon lui, á la continuaron de l’ceuvre commencée, il faisait en outre appel á mon amour-propre, en m’assignant ou

(1) Cet article ou opuscule, qui coüta á son auteur un mois et demi de travail, parut en effet dans le courant de septembre 1857, et a été inséré plus tard dans le sixiéme volume de ses ceuvres publiées en 1861.

plutót en assignant á mon livre un role des plus flatteurs dans ses aventures de voyage. Yoici ce qu’il m’écrivait de Fribourg en Brisgau, le 28 septembre 1836 :

« Mon cher ami,

« Je viens de faire voir á raa délicieuse femme Co- « logne, dont la cathédrale étaií illuminée , pour la « premiare fois au monde, spectacle qui peut bien riva- « liser avec celui de la nuit de Saint-Pierre á Rome; « puis les bords du Rhin, puis Mayence, le musée de « Francfort, oü elle a pris sa premiére le§on de peinture , « les ruines incomparables d’Heidelberg, Rade et ses « charmants environs, enfin les sublimes cathédrales « de Strasbourg et de Fribourg. Je suis enchanté de « son enthousiasme, et de son intelligence pour tout « ce qui touche á l’art, a la poésie, á l’histoire. Je lui « fais lire ton livre pour faire son éducation esthétique: « elle le dévore avec le plus vif intérét et le baise sou- « vent avec transport, en disant qu’il lui ouvre un nou- « veau monde. »

II est certain qu’il y a des circonslances dans la vie qui sont plus particuliérement favorables h la perception de l’idéal, du moins pour les ames douées des facultés nécessaires á cette perception. Ces circonstances avaient commencé, pour M. de Montalembert, avec son premier voyage d’Italie, et gráce á la réalisation récente du reve le plus cher de sa vie et au succés plus récent encore de son Histoire de sainte Élisabetk , elles avaient maintenant atteint leur point culminant. Aussi queile

verve et quelle fécondité dans cette premiare phase de sa carriérelittéraire,surtout de 1836 á 1838! Aprésl’étude de l’idéal dans l’histoire, était venu l’étude de l’idéal dans l’art, tantót sous forme critique, tantót sous forme apologétique, tantót enfin sous forme d’éloquente invective contre les profanateurs et leurs patrons. C’était une guerre á outrance et avec des forces prodigieusement inégales, surtout au début des hostilités, quand il pouvait soutenir, sans crainte d’étre sérieusement contredit, que la F ranee avait la honte d'étre moins avancée en fait d'art que tout le reste de l'Europe , et qu'á part quelques artistes proscritspar les académies , París ríoffrait nal espoir de régénération (1); quand il pouvait accuser le clergé lui-méme de s’étre rendu le cómplice et méme le rémunérateur des profanations par lesquelles les architectes et les décorateurs officiels avaient défiguré la plupart de nos monuments religieux (2).

Mais c’étaient la des escarmouches qui servaient, pour ainsi dire, de prélude á la grande bataille qu’il voulait engager en France, comme elle était engagée en Allemagne, entre l’art chrétien et Part paiten. Son Es sai sur rétat actuel de Kart religieux parmi nous , était un pas de plus dans la voie hardie qu’il s’était tracée, Nonseulement il osait gloriíier la nouvelle école d’Allemagne, alors á peu prés inconnue de ce cóté-ci du Rhin, mais il appelait de tous ses vceux une réaction analogue á celle qu’était préte a inaugurer une foule de nobles cceurs d' artistes qui palpitaient du désir de secouer le

(1) Du vandalisme en France, p. 72.

(2) Ibid., p. 82.

joug du matérialisme paien (1). Enfin, il allait presque jusqu’a prédire la prochaine apparition d’une école de peinture chrétienne dans cette France qui, depuis les enlumineurs de nos \ieux missels, n’avait pas produit, selon lui, un seul peintre religieux, a l’exception de Lesueur (2).

Quelque j ugement que l’on porte su r ces appréciations et ces prédictions, il est certain qu’elles révélaient dans leur auteur des aspirations d’un ordre d’autant plus élevé qu’elles étaient moins accessibles aux esprits encroütés dans les traditions du dix-huitiéme siécle ou de la période révolutionnaire. D’ailleurs, si ses appréciations ne trouvaient pas d’écho dans la foule, elles en trouvaient dans quelques hommes d’élite qu’une éducation exceptionnelle jointe au surcroít de clairvoyance que produit, dans des esprits bien préparés, une positiou officielle, disposait á entrer dans les mémes vues et á concevoir les mémes espérances. La plus précieuse acquisition de ce genre que le mouvement imprimé par M. de Montalembert ait alors procurée á l’art et parti— culiérement á l’art national, fut celle de M. Yitet, auquel on dut la premiére marque d’estime donnée depuis la fin du dernier siécle, par un fonctionnaire public, aux souxenirs de notre histoire (3). A quelque temps de la, ces deux champions de la méme cause, quoique avec des attributions diíTéreníes, siégaient á cote l’un de l’autre dans le comité supérieur des arts et monuments historiques, lequel avait pour double

(1) De Vartreligieux en France , p. 185.

(2) Ibid.

(5) De l’attitude actuelle du vandalisme en France , p. 212.

but la reproduction de nos chefs-d’oeuvre et la dénonciation des actes de vandalisme qui parvenaient á sa connaissance. Cette derniére attribution était une espéce d’hommage rendu indirectement au courage avec lequel M. de Montalembert avait soutenu sa guerre de sept ans contre les vandales de toutes les couleurs et de toutes les dénominations.

Le premier usage qu’il fit de son crédit auprés de ses collégues, fut de leur recommander mon ouvrage, á titre d’inidation préliminaire au role qu’ils étaient appelés á remplir. Cette tentative ne fut pas trop mallieureuse. Le livre, malgré le piteux accueil qu’il avait regu du public, trouva des acheteurs et méme des lecteurs parmi lesquels il y en eut quelques-uns qui en parlérent avec éloges; et ces éloges m’étaient transmis par mon correspondant avec un zéle proportionné á sou impatience de me voir continuer l’oeuvre á laquelle, de« puis mon échec de 1836, je croyais avoir définitivement renoncé. Pour préparer ma conversión sur ce point, il comptait un peu sur les revues et les journaux dont tous les rédacteurs n’étaient pas égalcment hostiles á nos idées. II comptait surto ut sur le Journal des Débats et sur M. Delécluse qui en était horade le plus accrédité en matiére d’esthétique. «Figure-toi, » m’écrivaitM. de Montalembert, á la datedu 27 novembre 1838, « figure- « toi que ce brave homme, mon collégue au comité des «arts, m’a écrit un biilet, avant de faire ses árdeles, « pour me demander si je croyais que tu étais de bonne « foi et si tu paríais sérieusement ou non ! »

Bien des années aprés, j’allais remercier M. Delécluse de ses trois árdeles qui prouvaient au moins l’importance

qu’il attachait a mapublication, et il m’avoua sans détour qu’il les avait composés pour mettre les jeunes artistes en garde contre ce qu’il appelait la séduction de mes idées. Au reste, cet aveu était implicitement contenu dans les articles eux-mémes, et M. de Montalembert, se prévalant de l’espéce de réaction dont il semblait étre le premier indice, mettait plus d’insistance que jamais dans ses exhortations.

Surces entrefaites, il lui vint du dehorsun auxiliaire formidable sur lequel il n’avait pas compté et qui dérangea un peu tous mes projets. Cet auxiliaire imprévu était une lettre de Manzoni, dont mon ami, désormais sür de son triomphe, m’expédia l’extrait suivant :

« Veuillez dire á M. Rio que je puis juger de l’effet « que son livre est destiné á produire sur ceux qui sont «en état de le compreadre á fond, par celui qu’il a «produit sur moi, le plus ignorant des hommes en « fait de peinture, et le moins exercé á ressentir les «impressions qu’elle peut donner. Aprés cette lecture « il me semble avoir en partie acquis, en partie retrouvé « en moi un sentiment assez vif de l’idéal chrétien que «cet art peut exprimer; et ce qui m’étonne davan- «tage, c’est que cela me soit arrivé sans que j’eusse « sous les yeux un seul des tableaux que M. Rio a exa- « minés avec un oeil si intelligent et un coeur si chré- «tien. »

On comprendra sans peine quelle prise un pared document donnait á mon jeune correspondant sur moi. Désormais, au lieu de se contenter de faire appel á mon amitié ou á mon amour-propre, il se mit á faire

appel á ma conscience, au sentiment du devoir, que l’avertissement donné par Manzoni devait rendre plus impérieux que jamais, outre qu’il était fait pour me dédommager amplement decet échec purement numérique auquel mon ami me reprochait d’attacher trop d’importance. Aider une ame comme celle de Manzoni á acquérir ou á retrouver en elle-méme le sentiment de l’idéal chrétien , quelle mission et quelle récompense, et surtout que! encouragement á appliquer le méme procédé sur une plus grande échelle et sur des ámes moins privilégiées que la sienne!

Mon correspondantsecroyaitd’autantplusen droitde m’adressercesexhortations, qu’en cemoment-lá,c’est-adire vers la fin del 838, il préchait lui-méme d’exemple ; car il venait de rouvrir les hostilités contre le vandalisme par une attaque non moins vigoureuse que les précédentes et qui devait produire des résultats encore plus satisfaisants, gráce aux conversions que ses prédi* cations avaient opérées parmi les dépositaires des principaux pouvoirs de l’État. II les en félicitait tres-courloisement dans son nouvel écrit, et pour leur donner une idée de la nature et de la portée de la guerre qu’il se proposait de continuer, avec ou sans leur concours, il leur disait :

« Nous sommes engagés en ce moment dans une « lutte qui ne sera pas sans quelque importance dans « Fhistoire, et qui tient, de prés et de loin, a des inté- « réts et á des principes d’un ordre trop élevé pour «n’étre qu’eflleurée en passant (1). »

(1) De Vattitude actuelle du vandalisme en Frunce , imprimé dans le sixiérae volume des ceuvres complétes de l’auteur.

Quand je lus ce travail dans la Revue des Deux- Mondes , je n’eus pas de peine á comprendre ce que l’auteur entendait par ces intéréts et ces principes qu’il tenait tant á sauvegarder. II y avait longtemps que nous avions constató l\identitó de notre point de vue en matice d’esthétique, et nous eümes bientót occasion de la constater plus amplement encore; car tout ceci coincide avec Fépoque de mon second séjour h Londres, en 1839, qui est aussi l’époque du séjour assez long qu’y fit M. de Montalembert, aprés la mort de sa mére. L’occasion était belle pour recommencer ces prédications et pour les recommencer avec d’autant plus de succés que l’accueil fait á mon livre dans les pays étrangers, me dédommageait, plus que suffisamment, du froid accueil qui lui avait été fait dans mon propre pays. Non-seulement le jugement si flatleur deManzoni avait trouvé de l’ócho parmi ceux que la lecture de ses oeuvres avait habitués á croire á son infaillibilité en matiére d’idéal, mais la plupart des feuilles littérai res, surtout celles qui s’inspiraient de la correspondance non suspeete du consciencieux Tommaseo, se faisaient un plaisir et presque un devoir de détromper leurs lecteurs sur la signification de ce titre malencontreux de Poésie chrétienne que j’avais donné á mon livre et qui avait fait d’abord supposer á quelques-uns d’entre eux que ce n’était pas autre chose qu’un recueil de califiques ! On m’assurait méme qu’un traducteur trós-compétent, aujourd’hui membre du Parlement de Florence, travaillait a mettre mes idóes á la portée de ses compatriotes, et que le succés de sa traduction était garantí d’avance par les notes dont Frédéric Rumohr, la pre-

miére autorité germanique en pareille matíére, avait promis de l’enrichir. Des velléités du méme genre commen^aient á se manifester dans une eertaine partie de la presse anglaise, et ce qui était encore plus décisif queces manifestations, c’étaitquele nombre d’exemplaires vendus, depuisplus d’un an,par mon libraire de Londres, était troisfois plusconsidérable que le nombre d’exemplaires vendus par mon libraire de París!

G’était bien le cas de chanter :

Et l'on revient toujours A ses premiers amours...

Mais comment concilier ce retour avec les engagements que j’avais pris trois ans auparavant et dont j’avais fait la confidence á trop de personnes pour qu’il ne me fút pas quelque peu dósagréable de m’en dédire? Quant aux engagements plus récents que j’avais contractés avec les admirateurs de nos petites prouesses de 1815, je m’en embarrassais beaucoup moins, parce que je me flattais de pouvoir les remplir avec une simple brochure á laquelle je consacrerais cinq ou six mois de travail.

II fut done convenu, entre M. de Montalembert et moi, que nous prendrions toutes les mesures qui dépendraient de nous pour faire ensemble une excursión dans le nord de 1’Italie en passant par la Baviére, et que ce voyage, absolument indispensable pour mon futur travail sur l’école lombarde, aurait lieu dans l’arriére-saison de 1840 ou de 1841. Je n’avais pas perdu tout espoir de passer une partie de l’été de 1 840 dans le cháteau de Boury, et j’étais persuadé que, la oü

ailleurs, je mettrais la derniére main á mon opuscule sur la campagne de 1815. Quant á mon ouvrage sur l’Angleterre, pour lequel j’avais réuni une masse de matériaux dont une partie était déjá mise en oeuvre, j’avoue que son exécution me parut un peu compromise par suite des renseignements qui me parvenaient de París. Elle le fut encore davantage l’année suivante, quand je regus la lettre dans laquelle M. de Montalembert me rendait compte d’une conversatiou qu’il venait d’avoir avec M. Thiers, et qui semblait promettreá nos idées, et surtout á leur application, le patronage le plus intelligent et le plus efficace qu’il nous füt possible d’ambitionner. Non-seulement M. Thiers avait lu mon livre, mais il avait compris le partí qu’on pou» vait en tirer dans la pratique, et il désirait en connaitre l’auteur. Ce désir, de la part d’un homme qui était alors premier ministre, était trop significatif pour qu’on ne me le transmít pas sur-le-champ, avec les propres termes dont il s’était servi : « Dites á votre ami que je « ferai tout ce qui dépendra de moi pour l’aider á po- « pulariser ses idées qui sont, a mes yeux, les seules «justes et les seules vraies. » A quoi il importe d’ajouter que ce dialogue avait lieu devantunchef-d’ceuvre de Francia, qui, de la galerie du grand-duc deLucques, allait passer dans celle de Londres, et que M. Thiers aurait voulu arréter au passage, soit pour son propre compte, si le prix n’en avait pas été si élevé, soit pour remplir une lacune dans la collection du Louvre. Mais cette pensée patriotique avait trouvé si peu d’encouragement, que son auteur s’était vu forcé d’y renoncer.

Ce n’en était pas tnoins un phénoméne assez curieux

de voir un homme d’État frangais, héritier presque obligé des traditions de ses devanciers, s’éprendre d’un tablean de ce méme Francia sur lequel tous nos voyageurs, officiels et autres, depuis le marquis de Marigny jusqu’au vicomte de Chateaubriand, avaient gardé un si dédaigneux silence. II y avait quelque chose de plus curieux encore, et surtout de plus encourageant dans le zéle que M. Thiers annongait pour la propagation des idées, je nedis pas les plus antipathiques, mais cerlainement les plus éirangéres á l’esprit francais, dont il a été pourtant, a d’autreségards, lereprésentant peutétre un peu tropfidéle. Et il ne faut pas croire que cette pensée, qui aurait pu étre si féconde, füt en lui l’efíet de ce qu’on appelle une boutade esthétique ; non, il y avait, dans sa riche et puissante nature, un instinct spécial, aussi impérieux que le comportaient les exigences de sa position sociale, politique et littéraire, et qui ne se serait pas contenté de ce stérile dilettantisme qui a serví d’auréole supplémentaire á tant d’autres hommes d’État, avant et aprés lui. Aussi peut-on dire, avec vérité, que depuis l’époque de la Régence, il les a surpassés tous pour le sentiment et rinlelligence de l’art, comme il les aurait surpassés fous pour l’intelligence du patronage, s’il lui avait été donné de l’exercer pendant aussi longtemps et sur une aussi grande échelle que les plus favorisés de ses devanciers. Malheureusement tout ceci reste á l’état de conjecture, plus ou moins plausible, pour ceux qui n’ont pas eu, comme moi, le privilége d’entendre cet homme extraordinaire développer, quelquefois pendant troisheures consécutives, les idées qu’il s’était faites ou qu’il s’était assimilées sur cette

mati&re, dont l’étude ne l’avait pas captivé seulement par son cóté expérimental. Plus malheureusement encore, son ouvrage sur Phistoire de Florence, dans lequel toutes les quesdons qui touchent á celles de l'art, auraient nécessairement occupé une place propordonnée á leur importance, cet ouvrage, si souvent annoncé et si impatiemment attendu, n’a jamais vu lejour, et la cause au triomphe de laquelle j’ai voué les trente plus belles années de ma vie, a été ainsi privée d’une de ses meilleures chances de popularité.

La premiére idée qui me vint apr&s la réception du message si flatteur que me transmettait M. de Montalembert, fut de profiter des bonnes disposidons du ministre, pour lui persuader de fonder ou de faire fonder une chaire d’esthétique au Louvre, afin de mettre un terme, le plus tót possible, á ladifférence humillante qui existait, sous ce rapport, entre l’enseignement des universités allemandes et le nótre. Mais une crise ministérielle, provoquée par laquestion d’Orient, vint tout á coup redrer le pouvoir des mains de celui qui, á mon point de vue, avait voulu en faire un si bel usage, et mes espérances furent indéfiniment ajournées.

Au reste, cette intenlion du ministre nefut pas tenue tellement secrete, qu’il n’en transpirát quelque chose tant en France qu’en Angleterre, oü les partisans de l’art chrétien, qui devenaient tous les jours plus nombreux, espéraient pouvoir tirer partí de cet exemple pour eux-mémes, si M. Thiers avait le courage de le donner. Ma position, dans ce qu’on appelle la saison de Londres, en 1840, ressemblait assez á celle d’un chef de secte, mais d’une secte non suspecte, tandis qu’en

Frailee elle ne ressemblait á ríen du tout. D’abord l’éducation esthétique des Franjáis et surtout des Franceses était trop peu avancée, pour qu’ils eussent méme envíe dechercher á me comprendre, tandis qu’en Angleterre oü les oeuvres d’art, de grande ou de petite dimensión, entraient, pour une proportion considérable, dans le luxe relatif de la grande et de la moyenne propriété, cette méme éducation se confondait nécessairement avec l’éducation domestique, et il en résultait une sorte d’enseignement traditionnel qui pouvait quelquefois dégénérer en routine, mais qui quelquefois aussi servait d’acheminement á une culture intellectuelle plus élevée. De plus , il y avait en Angleterre un bon nombre de vieux tableaux qui n’avaient pas changó de maítres depuis des siécles, et dont les humbles possesseurs s’étaient habitués á ne teñir eux-mémes aucun compte; et tout á coup on leur apprenait qu’il y avait un livre destiné á réhabiliter ces trésors méconnus! Quelle surprise pour eux, et quelle reconnaissance envers celui qui passait pour principal auteur de cette réhabilitation !

Mais il y avait d’autres conquétes plus désintéressées que celles-lá, et par conséquentplusílatteuses/ c’étaient celles qui étaient le fruit d’une sorte d’harmonie préétablie entre les aspirations de certaines ames privilégiées et les perspectives imprévues que mon livre leur ouvrait sur le monde idéaL II va sans dire que le texte était puissamment aidé par mes commentaires et que la question principale était quelquefois absorbée par des questions accessoires. II va également sans dire qu’il ne fut pas toujours possible d’échapper aux inconvénients, au

rnoins momentanés, des dissidences religieuses. Mais avec des ámes, comme celles auxquelles je fais allusion, le remede était toujours á cóté ou plutót au-dessus du mal, et pour peu qu’on fit d’efforts pour s’élever au-dessus de la région tourmentée de la controverse, on était sur d’arriver ensemble á la région sereine de la contemplation esthétique.

Ici encore, ce fut le sexe le plus faible qui se montra le plus fort, le plus capable d’un élan soutenu vers la sphére de l’idéal, dans la direction que mon livre avait indiquée. Dans presque toutes les sociétés oü j’étais présenté, il se trouvait toujours quelque femme qui l’avait lu ou qui se disait impatiente de le lire, et ce fut ainsi que mon coeur fit, entre autres acquisitions précieuses, celle d’une amie qui aux dons les plus rares de rintelligence joignait d’autres qualités tellement exceptionnelles, que les trente années qui se sont écoulées entre notre premiére rencontre et sa mort, ne m’ont pas fourni une seule. occasion de me dédire du jugement que j’avais porté sur elle, á savoir qu’elle était sans contredit la femme la plus remarquable de son temps. Je veux parler de Miss Charlotte Wynn, alors absorbée par les soins que réclamaient les infirmités de son vieux pére, et puisant dans cette nécessité méme un surcroít d’énergie pour les conquétes intellectuelles qui lui restaient encore á faire et qu’un commerceplus suivi avec le grand monde oü l’avait placé sa naissance, aurait rendu plus difficile. Telle avait été la simplicité avec laquelle s’étaient inaugurées nos premieres relations, qu’au bout d’une heure de conversaron, elle se croyait en droit d’exiger de moi que je dinasse en tiers

avec elle et son pére, toutes les fois que je ne me trouverais lié par aucun autre engagement.

II est vrai que j’étais pour ellequelque chose de plus qu’un inconnu et méme quelque chose de plus qu’un étranger; car sa famille tenait le premier rang parmi les vieilles dynasties galloises, et elle me savait quelque gré de l’initiative que j’avais prise, en ma qualité de Bretón armoricain, pour renouer le fil de nos traditions communes; mais elle me savait encore plus de gré de mon initiative en matiére d’art chrétien, et ce qui prouve á quel point son ame était prédisposée aux impressions que mon livre était destiné á produire, c’est qu’aprés avoir com meneé la premiére page, elle ne s’arréta plus qu’aprés avoir achevé la derniére 1 Mais je n’en sus ríen d’abord, et ce compliment qui, du reste, s’adressait bien plus au sujet qu’á Fauteur, fut réservé pour une phase plus avancée de notre amitié.

Sous le rapport des aspirations idéales, non-seulement je n’avais rien a lui apprendre, mais je la trouvais plus avancée que moi; car, outre ce qu’elle puisait dans ses propres instinets, elleavait, pour agrandir son horizon, ce qu’elle puisait ádes sources réputées inaccessibles pour son sexe, et qui, le plus souvent, le sont aussi pour le nótre. C’était dans Platón, et dans Platón non traduit, qu’elle avait cherché un supplément d’initiation au grand mystére qui, presque depuis son enfance, n’avait pas cessé de préoccuper son esprit. Aprés Platón était venu saint Augustin, auquel avait succédé, par une trop brusque transition, le coryphée déla philosophieallemande, TapotredeFidéalisme transcendantal, ce méme Schelling qui avait élé aussi mon initia-

teur, dans une certaine mesure, inais qui l’a'vait été par sa parole bien plus que par ses écrits qui m’avaient toujours semblé plus systématiques que sa parole.

De ces éléments divers était née, dans l’esprit de celle qui m’en tragad consciencieusement le tableau, une certaine confusión d’idées, á laquelle mon livre, malgré l’avidité avec laquelle il avait été lu, n’avait remédié qu’en partió. G’était surtout en vue de combler cette lacune qu’elle recherchait toutes les occasions de s’entretenir avec moi. Presque toujours, c’était l’esthétique qui nous servait de point de départ, et je ne pouvais me lassér d’admirer le mélarige d’instinct et de finesse avec lequel elle savait changer la grande route de la conversation en un chemin de traverse, si ce chemin devait abou tira quelque perspective inconnue dont elle avait le pressentiment. Ses progrés dans cette direction étaient si merveilleux, qu’il m’était parfois presque impossible decroire qu’elle en était á son premier apprentissage, et, d’un autre cóté, il y avait tant de fraicheur et de spontanéité dans ses impressions que le charme de la nouveauté devait nécessairement y entrer pour quelque chose. Nous visitions ensemble toutes les galeries publiques et particulares auxquelles nous pouvions avoir accés, et, dans ces visites, il ne nous était guére possible, avec la meilleure volonté du monde, de nous arréter devant tous ces produits de la plus sublime inspiration, sans remuer certaines questions accessoires qui risquaient de devenir entre nous la question principale. Plus tard, nous fimes la méme expérience sur une plus grande échelle, á Paris, á Florence et méme a Rome, oü il était bien difficile

que, dans une ame si privilégiée , le sentiment du beau n’éveillát pas quelquefois le sentiment du vrai; car ce dernier sentiment était celui qui était le plus profondément enraciné dans son esprit comme dans son coeur. Seulement le mode de culture n’avait pas été compléteroent approprié á cette nature á la ibis calme et exubérante dans laquelle la faculté imaginative jouait un role qui, sans étre prépondérant, n’en avait pas moins, religieusement et esthétiquement parlant, des exigences dont la légitimité n’est pas contestable. Sur ce dernier point nous n’étions jamais en désaccord, du moins au point de vue de la théorie; et, si nous l’étions sur d’autres, cela tenait á des causes qui, lorsque je les eus devinées, me la firent admirer encore davantage. Le fait est qu’il y avait deux vertus chrétiennes dont elle était presque fanatiquement éprise, et qui résumaient, selon elle, indépendamment de la diíférence des cuites, non-seulement la loi et les prophétes, mais l’Évangile tout entier : c’étaient l’humilité et la charité, l’humilité dont la pratique aurait pu sembler incompatible avec des dons et des succés comme les siens; la charité, pierre d’achoppement dans nos controverses, á cause de la supériorité manifesté de nos institutions charitables sur celles du protestantisme, mais pierre d’achoppement seulement á ses coreligionnaires; car,pour elle-méme, elle était allée audevant de mes objections prévues en visitant les pauvresa domicileet en persuadant á d’autres femmes de son rang de se joindre á elle pour stimuler ce genre d’émulation, beaucoup plus rare alors qu’il ne Test aujourd’hui.

Autant l’acquisition que j’avais faite dans la pérsonne

de Miss Charlotte Wynn m’avait été précieuse au point de Yue de la satisfaction da coeur, autant celle que je fis, vers la méme époque, dans la personne de Mmc Jamieson, me fut précieuse au point de vue de la propagaron de mes idées qui ressemblaient trop aux siennes pour que la méme propagande ne servit pas á la diffusion des unes et des autres. On peut dire qu’elle a rempli sa mission avec une persévérance vraiment héroique ; car, vingt ans aprés l’avoir commencée á Londres, elle la continuait á Florence avec une ardeur que le progrés de l’áge n’avait pas pu refroidir, et en la voyant si infatigable á poursuivre sa tache, je me sentáis plus d’énergie pour achever la mienne qui touchait aíors á son lerme. N’ayant pas depuis lors séjourné en Angleterre, jen’ ai pu constater par mes propres observations les résultats de l’éducation esthétique que ses nombreux écrits ont donnée á ses compatriotes ; mais je puis affirmer, sans crainte d’étre démenti, que cette éducation, quelle qu’en puisse étre la portée, a été bien plus son ouvrage que celui de tous les autres écrivains anglais qui, sous des formes diverses, ont traité le méme sujet (1).

J’avais done désormais un point d’appui bien assuré dans un des pays les plus hostiles aux croyances qui ser*

(1) Je pourrais citer plusieurs autres femmes anglaises qui m’ont prété généreusement ieesecours de leur plume ou de leur parole, quelquefois par intérét pour l’auteur, mais plus souvent par intérét pour ses doctrines qu’elles voulaient propager á tout prix. C’est dans cette catégorie queje range Miss Wells, avec un mélange de reconnaissance et de regret, de reconnaissance pour l’élégante traduction qu’elle a faite de mon livre, de regret pour avoir été privé du plaisir de la connaítre et de celui d’apprendre d’elle á quelle source elle avait puisé les inspirations qui m’ont valu cet honneur.

vaient de base á mon travail ; car il est impossible de faire l’hístoire de l’art chrétien, sans revendiquer pourle ca- Iholicisme, pourses institutionsetpourses dograes, l’influence prépondérante dans les phases successives de son développement ; comme il est impossible de parler d’idéal ascétique et d’idéal chevaleresque, sans adresser un reproche indirect á la mémoire de ceux qui ont aboli sans dislinction tous les ordres religieux, soit contemplatifs, soit militaires. Gependant c’était dans des journaux et des revues qulpassaient pour étre les organes plus ou moins officiels del’orthodoxie anglicane, que je trouvais les appréciations les plus équitables et les plus encourageantes ; et, afín que l’exemple de tolérance donné par le protestantisme anglais ne fút pas perdu pour le protestantisme suisse et allemand, la Bibliothéque universelle de Genéve consacrait á l’exposition, et je dirais presque á la glorification de mes idées, trois longs articles qui accusaient, de la part de leur auteur, un degré de sympathie que je ne pouxais attendre que d’un coreligionnaire.

Mais aucun encouragement ne m’arrivait du cóté de la France. A l’exception de M. Thiers et de M. de Montalembert, je ne me connaissais pas un seul partisan parmi les personnages influents du monde politique. La presse périodique était muette, les dispensateurs accrédités de la renommée littéraire demandaient, comme M. Delécluze, si je n’avais pas xoulu me moquer du public. Un seul artiste, le barón de Triquety, avait osé se prononcer en faveur de mon livre. Du reste, aucun suffrage académique, aucun suffrage épiscopal, et, comme coup de gráce, une confidence faite

par mon libraire á M. de Montalembert m’apprenait que ramélioration survenue dans la vente de mon ouvrage tenait, non pas au nombre croissant de mes lecteurs frangais, mais á la quantité croissante d’exemplaires qu’il expédiait á l’étranger. Heureusement le temps n’était plus oü le vent qui soufflait de ce cóté-lá pouvait seul enfler mes voiles.

Je redoublai done d’ardeur pour remplir l’engagement que j’avais pris avec moi-méme et avec d’autres, relativement á cette campagne de 1815, sur laquelle je m’étais laissé faire une si douce violence. Mais il fallut sacrifier la parlie accessoire, c’est-á-dire rintroduclion, afín de donner á la partie principaletout le développement qu’elle cornportait. Tout cela devait étre terminé pour le printemps de 1842, aprés quoi nous serions libres, M. de Montalembert et moi, de réaliser notre reve favori, c’est-a dire de descendre en Italie par la Baviére, avec la charmante perspeclive de passer l’hiver soit á Florence, soit a Rome, selon que la famille la Ferronnays, qui nous avait devanees, fixerait sa résidence dans l’une ou l’autre de ces deux villes.

La lettre que M. de Montalembert m’écrivait alors en réponse á celle oü je lui faisais part de mes projets, prouve jusqu’á quel point l’achévement de mon ouvrage sur l’art chrétien lui tenait au coeur. II n’y a pas, dans toute sa correspondance avec moi, un seul documení aussi décisif que celui la relativement á cette question qui lui donnait tout autant de soucis qu’une question personnelle, tant qu’elle n’était pas résolue á sa satisfaction. Yoici ce qu’il m’écrivait á ce sujet le 25 novembre 1841 :

« Je vois avec bonheur que tu songes sérieusement « á reprendre ton ouvrage sur l’art chrétien. Ah ! mon « ami, tu sais comme je te Tai toujours conseillé : « c’est évidemment la l’oeuvre capitale, la véritable « gloire de ta vie. Tu as ouvert le premier une mine « destinée á douner chaqué jour de plus riches pro- « duits, et puis tu fes en alié dédaigneusement mois- « somier a droite et á gauche pendant que d’autres « puisaient á pleines mainsdans un trésor qui t’appar- « tenait et qui a été déjá bien galvaudé, faute d’un « livre monumental et définitif , comme celui de Win- « kelmann sur fart antique. Ge livre, tu devais et tu « pouvais le faire; tu le peux encore si (u fy prends « tout de suite, et j’ai la ferme foi que si tu fy consa- « erais sérieusement et consciencieusement, Dieu te « rendrait la santé ací hoc. Essaye au moins, mais avec « persévérance et résolution, pour l'áme et /’ lionneur , « vieille et sublime devise d’une maison bretonne, que « j’ai trouvée dans cet Albert le Grand que tu n’as pas « lu, malbeureux, et moi je suis décidé á lui emprunter « cette devise et a la prendre pour moi. »

Quelle foi et quelle ardeur dans ce peu de lignes, et quel enthousiasme désintéressé pour une cause qui jusqu’alors ne semblait pas avoir, du moins en France, la moindre chance d’étre gagnéel Néanmoins, je fis comme si cegain avait été assuré, et je pris, longtemps d’avance, toutes mes dispositions pour étre en mesure deconcourir á fexécution du beau projet qui nouspromeltait tant de jouissances.

Mais, hélas! cette année!842, quidevait voir la réa-

lisation d’un de nos réves les plus chers, s’ouvrait par une catastrophe qui mettait á néant toules nos belles espérances pour le présent et surtout celles que j’avais tant choyées pour Favenir. Vers la fin de janvier, je recevais simultanément d’Alexandrine et de M. de Montalembert la nouvelle accablante de la mort subite de M. de la Ferronnays, avec le récit des circonstances merveilleuses qui l’avaient accompagnée. Deux mois plus tard, on nous annongait la mort également subite, mais moins imprévue, de la pauvre Eugénie, á laquelle sa soeur Olga ne devait pas survivre longtemps ; et dans le cours de celte méme alinée, si néfaste au point de vue des affections terrestres, des catastroplies du méme genre survenues dans la íamille de Mme deMonlalembert avaient causé une telle altération dans sa santé, que les médecins, pour obvier au danger d’une maladie de poitrine, crurent devoir lui conseiller de passer l’hiver á M adere.

Je partis done pour l’Italie, sans autre perspective consolante, en deliors de mon bonheur domestique, que celle de reprendre, avec un redoublement d’ardeur, mon étude de Fart chrétien, et d’aller prier sur la tombe de mon ami, dans cette église de SanC Andrea delle Fratteú riche en consolationspourceuxquiFont connu, et dans laquelle sa mémoire seratoujours bénie, méme quand sa dépouille mortelle n’y reposera plus.

Notre traversée de Londres áHambourg futextrémement heureuse, et notre voyage, en voiture découverte, de Hambourg á Venise, a travers la Prusse, la Saxe et les États autrichiens, fut sans eontredit, esthétiquement parlant, le plus beau voyage que j’aie fait de ma

vie, sans excepter méme ceux d’Italie, dont le souvenir m’est cependant resté bien cher. A Berlin, je retrouvai le peintre Cornélius, mon ancien commensal de Munich. Non contení de lire mon livre pour son propre compte, il en avait recommandé la lecture á son royal patrón, qui s’en souvint en effet quand je reparus á Berlin en 1850, et qui ne dut pas avoir de peine á y reconnaítre le méme esprit réaclionnaire qui avait présidé au choix des tableaux dont il avait enrichi son musée. J’y retrouvai aussi mon complaisant initiateur á la Science de l’esthétique, le philosophe Schelling, dont deux rois s’étaient disputé la possession, comme ils auraient pu se disputer celle d’une province. Mais mon attention était alors captivée par les oeuvres d’art, ce qui faisait que la théorie m’intéressait beaucoup moins que l’application. D’ailleurs mes jours étaient comptés d’avance, et l’on m’assurait que les collections de Dresde et de Yienne élaient encore plus riches que celles de Berlin. Non-seulement mon atiente ne futpas trompée quand j’arrivai dans ces deux vi lies, mais elle fut tellement surpassée, surtout á Dresde, par les chefs-d’oeuvre qui se déployérent sous mes yeux, qu’il me fallut quelque temps pour me remettre de l’espéce d'ébíouissement qu’ils me causérent, ce qui ne me permit d’appliquer qu’au bout de quelques jours, mon procédé habituel de lente assimilation qui dérangeait souvent tous mes calculs.

Une autre tentation plus irrésistible encore était celle que me suscitaient les champs de bataille qui rappelaient de grandes victoires ou de grandes déíaites. Cette curiosité intempestive me fit perdre beaucoup de

ii m

temps á Leipzig et á Dresde, et tous les détails da siége que nos soldats soutinrent dans ceüe derniére ville me devinrent aussi familiers que si j’avais été un des héros de cette mémorable dófense. II en fut de méme á Vienne, oü je me laissai trop absorber par les souvenirs de Sobieski et de Staremberg, lisant tout ce que les historíense contemporains ou autres, avaient écrit sur ces deux héros et sacrifiantainsi, saris le-moindre scrupule, Tidéal esthétique á l’idéal chevaleresque, ce qui devait me mettre plus tard dans la nécessité de visiter encore une fois toutes ces collections, quand le moment serait venu de recueillir déíinitivement mes impressions.

Mais arrivé á Yenise, je ne connus plus d’autre cuite que celui de l’art, ou s’ilm’arriva quelquefois d’y méler le cuite de Tliéroisme militaire, ce fut parce qu’á Yenise, la sympathie entre les artistes et les héros fut plus prononcée que partout ailleurs. Les rapports que je croyais avoir découverts et constatés entre ces deux gen res de gloire, avaient été mes meilleures sources d’inspirations en écrivant mon chapitre sur l’école vénitienne, et comme M. de Montalembert avait été cru sur parole, quand il avait dit que ce sujet était celui que j’avais traité avec le plus d’amour, les Vénitiens ou du moins ceux d’entreeux qui avaient conservé quelque étincelle de patriotisme rétrospectif, mesavaient quelque gréde ma ientative de réhabilitation, et je les trouvais assez disposés á faire des voeux pour le triomphe de mes idées, á cause des faits, pour eux si flatteurs, surlesquels je les avais appuyées.

Je trouvais ces dispositions bienveillantes chez les

habitants des lagunes comme chez les habitants de la terre fórme, avec cette différence que, chez ces derniers, elles étaient bien plus fortement accentuées que chez les autres, du monis si j’en juge par le zéle ardent que déployérent un Illyrien et un Padouan, l’un dans la défense, l’autre dans la propagation de mes idées. LUlyrien éíait ce méme Tommaseo quise Irouvait á París au moment de la premiére apparition de mon ouvrage, et dont le suffrage, plus compétent que celui de mes coreligionnaires frangais, m’avait un peu consolé de leur indifférence. Le Padouan était le marquis Selvático, en qui je trouvai non-seulement un ami, non-seulement un approbateur enthousiaste de tout ce que j’avais écrit sur la peinture chrétienne, mais un véritable frére d’armes qui, pour guerroyer plus efficacement contre l’ennemi commun, déposa le pinceau pourprendre la plume, et ne mit has les armes qu’ap res avoir contribué, plus qu’aucun autre de ses compatriotes, au triomphe de la cause qu’il avait si chaleureusement embrassée.

C’était un autre missionnaire de la méme religión, un gendre du célebre Jean-Paul Richter, un écrivain aliemand familiarisé avec les plus purés traditions en mal ¡ere de littérature et d’art, et préludant déjá aux nobles travaux qui ont ¡Ilustré sa longue carriére, en un mot c’était Ernest Fórster qui, le premier, lui avait fait connaitre mon iivre, et qui avait éíé le premier témoin de l’émotion que sa lecture avait fait éprouver au marquis Selvático. Cette émotion fut telle, que celui-ci mesura instindivement tout d’abord Pétendue de l’horizon esthétique qui s’ouvrait, pour la pre-

miére fois, á ses regards. Frappé des Services qu’il y aurait a rendre, dans cette direction, á la génóration nouvelle fourvoyée sur les pas de madres ineptes et mal inspirés, il avait résolu d’employer tout ce qui lui restait d’activité intellectuelle á propager, d’un bout á l’autre de l’Italie, les seules idées qui, selon lui, pouvaient rendre possible la régénération de l’art. La premiére condition de leur application était déja rempiie, puisque j’avais trouvé, á la bibliothéque de Saint-Marc, un exemplaire de la récente traduction italienne de mon livre, avec des notes de Frédéric Rumohr, plus précieuses pour moi que le texte.

Mais le marquis Selvático était homme a forger lui— mémeses propres armes et ales manier en maítre. Afin d’attaquer le mal par la racine, il composa nn ouvrage didactique intitulé : De V Éducation de Partiste, et la controverse violente a laquelle cette déclaration de guerre donna lieu , fut précisément ce qui pouvait arriver de plus heureux á son auteur et á moi; car le retentissement qu’elle eut dans loule la Péninsule, joint á Pacharnement avec lequel il fut poursuivi par les partisans de l’école soi-disant classique, fit naítre en beaucoup delecteurs le désir de remonter des eífets aux causes, et ce fut ainsi que le volume de la Poésie chrétienne , dénoncé d’abord comme un piége tendu á l’inexpérience des jeunes artistes, devint peu á peu, gráce au zéle intelligent du marquis Selvático, quelque chose de plusqu’un objet de curiosité. Mais plus ce zéle obtenait de succés, plus il excitait la bile du chef de la partie adverse, je veux dire du professeur Rosini de Pise, qui se posait, lui aussi, en historien orthodoxe de

Part et qui, pour se venger de la franchise impelí rude avec laquelle mon nouveau patrón lui avait indiqué la seule marche qui restát désormais á suivre, le comparait á ces moinillons qui s'agitaient dans la poussiére soulevéepar les pieds de Luther (1).

Jesavais tout Pintérét que M. deMontalembert, alors confiné dans Pile de Madére, prenait á cette conmoverse, comme a tout ce qui se rapportait, directement ou indirectement, á nolre foi commune, et je recueillais plus soigneusement toutes mes impressions, afín de les lui transmettre avec plus de fidélité. Sa correspondance, devenue plus active et plus intime que jamais, annoncait en lui les dispositions les plus encourageantes pour moi, á s’identifier avec toutes mes émotions. C’était quelque chose d’analogue á nos positions respectives en 1833, époque á laquelle chacun de nous avait déja fait le choix du champ qu’il se croyaií appeléá exploiter dans le domaine de Pidéal. M. de Montalembert, plus épris de Pidéal ascétique , travaillait avec une ardeur qui ne devait pas resler sans récompense, á son histoire de sainte Élisabelh , tandis que moi, voué presqu’á mon insu á la glorificaiion d7un autre idéal presque universellement méconnu, je jeíaisles premiers fondements d’un édifice dont le couronnement devait se faire si longtemps attendre. Maintenant, aprés dix ansécoulés, je recueillais de nouveaux matériaux pour

(1) Outre son traite de YÉducation de Vurtiste, le marquis Selvático publia plusieurs autres ouvrages ou opuscules insérés, en tout ou en partie, dans un journal fondé par lui sous le titre de VEuganeo. Quelqu.es années plus tard, ses Services lui vaiurent l’honneur d’étre appelé aux fonctions de Secrétaire de l’Académie des beaux-arts de Venise.

en continuer la construction, pendan! que mon compagnon d’aventures, reprenant son essoi* vers lesrégions qu’il avait déjá explorées avecíard de succés, s’apprétait á élever á la mémoire de saint Bernard un monument analogue á celui qu’il avait élevé á la mémoire de la reine de Hongrie. Rien ne manquait done dans nos dispositions respectives, surtout dans celies de mon ami, pour rendreintéressant le dialogue á dislance que je commengai, de mon cóté, peu de temps aprés mon arrivéeá Venise etque jecontinuaideFlorence le lOjanvier 1843 :

« Mon trés-cher ami,

« Je nete parlerai pas de toutes les belles choses qui « se sont offertes á mon admiration dans mon long et « lent voyage á fravers l’Allemagne; je te dirai seule- « ment qu’aprés avoir vu les galeries de Berlin, de a Dresde et de Yienne, je suis resté convaincu que je « pouvais faire un volume meilleur que celui qui a (( paru, et je me suis bien confirmé dans mon opinión « depuis mon arrivée en Italie. Je n’avais pas le « moindre soupqon du progrés qu’y ont fait nos idées; « je dis nos idées, car partout j’ai trouvé ton nom « associé au mien, dans les journaux, dans les bro- « chures, dans les ouvrages sur l’art. Nous avons des « prosélytes et des missionnaires a Venise, a Padoue, « á Milán, á Turin, á Genes, á Ferrare et dans la plu- « part des villes de la Romagne. A Padoue, j ’ai trouvé « dans le marquis Selvático, et á Ferrare, dans le « comte S.aderchi, des auxiliaires inappréciables. A « Milán, nous avons, outre Manzoni, un jeune écri-

c( vain, nominé César Cantü, dont les premiers essais « donnent les plus belles espérances pour Y avenir. A « Bologne, notre triomphe a quelque chose de plus « chevaleresque ; il y a la une jeune dame fort spiri- « tuelle, la marquise Tanari, qui tient salón au profit « de l’art chrétien et qui vilipende tout haut les « Carraches, bien que son palais soit orné de leurs « tableaux et méme de leurs fresques. A Florence, il y « a aussi un salón ou du moins un atelier qui nous « patronise : c’est celui de Mlle Felicia de Fauveau que a tu dois te souvenir d’avoir visité en 1832, Un autre « patronage tout á fait inatlendu a été celui de la « Légation anglaise on j’ai trouvé dans Lord etLady Hol- « land, particuliérement dans la derniére, un degré de « culture esthétique qui m’a fortédifié. Non-seulement « on a parlé de notre levée de boucliers avec intérét « et avec compétence, mais on a donné un grand díner « en l’honneur de X Art chrétien , et on y a invité les « notabilitésartisliques et Jittéraires dont la conversión « anos idées était bien constatée. On m’a méme dit; « mais j’ai peine á le croire, que le grand-duc avait « exprimé l’intention de me consultor sur le meilleur « moyen de régéncrer l’art dans ses États (1). »

On jugera de l’accueil que mon correspondant íit á

(I) Cette consultation eut lieu en effet, mais beaucoup plus tard, et pour ainsi dire á la veille de la révolution qui devait avoir pour résultat de détroner ce malheureux souverain. Parmi les propbéties par lesquelles on a salué l’avénement de son successeur, se trouvait celle d'une prochaine régénératio’. de l’art national. L’exposition á laquelle a donné lieu le concours ouvert á Florence, il y a quelques années, pour le monument qu’il s’agjssait d’y élever á la mémoire de Dante, ne semble pas avoir réalisé les espérances patriotiques qu’on avait concues.

ma lettre, par quelques extraits de celle qu’il m’écrivit le 3 avril 1843, quand il commengait á s’acclimater á son nouveau séjour :

« Mon cher ami,

« Ce que tu me mandes du progrés de tes idées en « Italie est fort consolant. Si on associe mon nom au « tien, du moins on ne peut pas dire que je t’ai pillé « sans te nommer, comme l’a fait M. de la Mennais.

« Cette association qui est trés-douce, non-seulement « pour mon amour-propre, mais encore et surtout « pour mon cceur, m’a encore été tres-sensible dans « l’article que le Brüish Critic de janvier 1843 a « consacré á ton livre sur la Bretagne (la Petite « Chouannerie); cet article est excellent et a du te « faire le plus grand plaisir. Je vois que, décidément, « nous ne serons jamais prophétes dans notre pays, « mais qu’en revanche on nous appréciera quelquepeu « en Angleterre et ailleurs. Et vraiment il y a de quoi « se consoler de n’étre rien en France; j’en parle un <( peu comme le renard de la fable, car ce n’est pas « F envíe qui m’a manqué. Mais je dois avouer que mes « six mois de calme et de soli tude á Madére ont rner- « veilleusement serví a me désillusionner de la vie « publique en France, et á me faire comprendre et « accepter l’avortement de mes efforts pour me faire « une existence. Sérieusement, mon trés-cber ami, tu « ne saurais te faire une idée du bien que m’a fait ce « séjour de Madére, malgré les contrariétés et les nom- « breuses privations que j’y ai subies. Je croyais re- « gretter les discussions de la Chambre, les salons, eic.

« Eh bien ! je n’ai pas éprouvé une seule fois ce regret, « ni le moindre ennui. J’ai beaucoup travaillé á raon « saint Bernard : je ne suis pas contení de ce que j’ai « écrit, mais j’ai retrouvé un grand attrait pour le trace vail, et c’est l’essentiel. J’esp&re toutefois que nous « ne serons pasobligés de revenir á Madére pour l’hiver « prochain, et que nous pourrons nous borner á Alger « ou á Rome. Comrae de raison, je préférerais Rome, « á cause des ressources spirituelles et littéraires que (( j’y trouverais, et qui manquent aussi par trop comee plétement ici. Si tu pouvais y -rester encore l'hiver

e< prochain, ce serait un attrait de plus .

ee Espérons done que nous pourrons nous réunir dans ee cette Italie toujours plus belle et plus ch&re á mesure e< qu’on connaít le reste du monde. »

Quand cette lettre me parvint, nous étions déjá installés á Rome, apr&s un séjour trés-insuffisant k Sienne et á Orvieto, ce qui m'obligea de revenir sur mes pas au printemps suivant. Ma premiare visite, que je méditais depuis longtemps , fut au tomheau de M. de la Ferronnays, oü l’on me permit de m’aller agenouiller pendant que l’église était vide. La présence de n’importe quels témoins eüt été pour moi une torture, tant je craignais la violence de mon émotion. Elle fut violente en effet, et les remords qui suivirent le furent encore davantage, comme le prouvent les tristes confidences que j’écrivais á un ami, á quelques jours de la :

ee . A mesure que je vieillis, jesens que

e< le temps perdu pour le coeur est beaucoup plus á

« regretter que le temps perdu pour l’intelligence, 11 « ne se passe pas de jour sans que je regrette bien « amerement la vie que j’aurais pu mener en Italie « avec M. de la Ferronnays pendant les quinze mois « qui précédérent sa mort. Quel immense secours o j’aurais írouvé la pour mon avancement spirituel, « sansparierde toutes les jouissances que me promet- « tait une amitié devenue si tendre et si complete! a Maintenant tout cela est perdu sans retour, par ma « faute ! J’ai résisté aux instances de toute cette chere « familia, y compris Eugénie, pour achever et publier « ce maudit ouvrage sur ia Bretagne. C’est, de toutes « les sottises de ma vie, celle que je me reproche le « plus, parce qu’elle est la plus irréparable. »

Ce regret entra certainement pour beaucoup dans rimpression de tristesse et de désappointement que j’emportai de ce nouveau séjour de Borne, si différent de ceuxque j’y avais faits de 1830 á 1834. Mais d’autres causes avaient concouru á produire et á forlifier cette impression. Plusieurs accés de fiévre successifs m’avaient affaibli au point de me rendre toute application impossible, et quand, pour me dédommager de cette impuissance, je faisais appel aux ames soi-disant sympathiques qui avaient paru s’intéresser au succés de ma propagande, je ne trouvais de réponse a cet appel que parmi Jes artistes allemands á la tétedesquels briílait, pour la consolation de ses compatriotes et pour la mienne, ce FrédéricOverbeckqu’onpeut appeler le premier peinlre chrétien des temps modernes. Son accueil fut celui d’un homme qui regardait comme autant de Services personnels ceux que je m’efforQais de rendre á

la cause trés-compromise pour laquelle il devait travailler pendant toute sa vie. Non-seulement il avait lu mon livre, mais il me montrait une provisión d’exemplaires destinés aux artistes allemands , pour leur voyage de retour. Maintenant voici le revers de la médaille. Pendant que je me livrais á mes recherches, j’eus besoin d’un ouvrage d’architecture que je savais étre dans la bibliothéque de l’Académie de Frailee donlje connaissais le directeur, pour avoir diñé plusieurs fois avec lui á l’ambassade, du temps de M* de la Ferronnays. J’eus la fatuité de regarder comme impossible qu’étant la depuis si longtemps, ií n’eüt pas eu la curiosité de connaitre ma production. Je me présentai done plein d’une solté coníiance... Ni vu ni connu... il ne savait, méme pas qu’un pareil livre existát.

. Je quittai done Rome avec moins de regrets qu’autrefois ; mais je ne renon(;ai pas pour cela á l’espoir d’y passer encore des jours comparativement heureux, surtout si la santé de Mme de Montalembert se prétait á l’exécution du eharmant projet dont il m’avait parlé dans sa lettre du 3 avril précédent, Dans ce cas, notre résolution de passer Phiver avec eux dans n’imporle quel coin de l’Italie, était si bien prise, qu’au lieu de nous diriger vers le Nord, nous nous mimes á louvoyer, pendant prés de trois mois, á travers l’Ombrie et la Romagne, faisant dans chaqué ville un séjour proportionné á l’importance de son role dans Fhistoire de l’art, et passant plus de temps sur les chemins de traverse que sur les grandes routes. Mais, quand nous fumes arrivés á Rologne, le triste état de ma santé ne

me permit pas de pousser plus loin mes investigations. Une maladie déla moelle épiniére, dont les premiers symptómes s’étaient manifestés longtemps avant mon départ d’Angleterre, vint m’óter á la fois, comme elle l’avait déjá fait, la faculté de me mouvoir et la faculté d’écrire. Quand la crise fut passée, cette seconde pri— \ation ne cessa pas avec elle, parce que le cervelet était de ven u le principal siége du mal. De la des souffrances, parfois trés-aigués, auxquelles les bains les plus acc.rédités de France et d’Allemagne n’avaient apporté qu’un soulagement temporaire. A l’impuissance d’écrire se joignit bientót l’impuissance de lire au déla de quelques pages, ce qui me jeta dans un véritable désespoir. Puisqu’il ne me restait plus qu’á choisir nía prison pour le reste de l’année et peut-étre davantage, je don n ai la préférence a Venise, dont le climat m’avait toujours convenu et oü je trouvai en effet un grand adoucissement á mes douleurs; mais il me fut tout á fait impossible d’ajouter une seule page á mon manuscrit.

Mais nous ne fümes pas plutót installés dans notre délicieux appartement du palais Giustiniani sur le grand canal en face de 1’Académie des beaux-arts, que je regus de M. de Montalembert une lettre tellement intéressante et tellement cordiale, que non-seulement elle apporta un soulagement momentané á mes souffrances, mais elle eut en outre pour effet de remonter mon courage qui axait été momentanément ébranlé. Le sien, au contraire, n’avait jamais été si ferme. La double impression qu’il avait rapportée de son xoyageen Andalousie et de son séjour subséquent en France, avait

tourné au profit de son idéal favori, et il avait repris, avec un redoublement d’ardeur, son travail sur saint Bernard. « L’absence, me disait il, me fait mieux appré- « cier queje ne l’avais encore fait, le néant de ma vie « publique en France. La question de la libertó « d’enseignement, qui a pris un si grand développe- « ment l’hiver dernier, est insoluble á mon sens, tant « que l’épiscopat frangais restera enlortillé dans les « entraves de la prudence politique que Rome croit « devoir lui imposer, au lieu de marcher bravement « et franchement au combat comine les évéques irlan- « dais avec O’Connell. Ce n’est done qu’en écrivant « que je puis espérer de rendre encore quelques ser- « vices á la vérité, et de travailler, selon l’admirable « devise de cette maison bretonne, pour l áme et l'hon - « neur. »

Par l’effet d’une corrélation facile á comprendió entre son idéal et le mien, c’était surtout dans ses accés de ferveur pour son sujet de prédilection que je pouvais compter plus sürement sur sa sympathie. Et alors cette sympathie s’étendait a tous nos souvenirs communs, méme á la Bretagne qui lui avait inspiré une sorte de sentiment filial qui n’aurait eu besoin qué d’étre un peu favorisé par les circonstances pour devenir un cuite. En meparlant detoutes les belles dioses qu’il avait vues en Andalousie et du triste spectacle que lui offrait la décadence presque universelle du clergé, du moins dans cette province, il ne pouvait s’empécher de penser au clergé bretón et il disait : « Combien la Bretagne offre plus de consolations et de << jouissances sous le rapport de la foi ! J’afílige quel-

« quefois ma chére Amia en gémissant sur la Bretagne « qiie j’aime toujours de plus en plus : n’v point vivre, « ou plutót n y point mourir, sera toujours pour rnoi « un regret amer. Je crois raéme que c’est le plus sé- « rieux mécompte d'une vie qui a d’ailleurs été inondée « de bonheur, et d’un bonheur auquel tu as plus con- « tribué que tu ne penses. Non, jamais rien n’altérera « les sentiments si profondément gravés dans mon « coeur pour toi. Comme je te Tai souvent dit, tu es « identifié pour moi avec toules les émotions de ma « jeunesse, avec ses épreuves, ses reves, ses ardeurs, « ses chancantes agitations. Depuis nos courses dans « ia forét de Saint-Germain en 1824 jusqu’á notre c< voyage de Bretagne en 1841, nous avons plus ou « moins vécu ensemble, étant rapprochés á divers <( intervalles d’une fagon tellement cordiale et intime « qu’elle comblait rapidement le vide produit par une « ou deux années de séparation. Nous avons eu le rare « bonheur de nous retrouver au bout de dix-huit ans, « encore plus unis par les mémes admirations, les « mémes répulsions, les mémes enthousiasmes de « ton te nature, que nous ne l’étions au commence- « ment de notre jeunesse. J’y pense souvent avec dou- « ceur et avecorgueil. Bien ne remplacera une liaison « pareille, mon trés-cher; tu le sentirás de plus en plus « comme moi, j’en suis sur; aussi est-ce avec une « grande confia pee queje me reposeen l’avenir á ton « égard, malgré tes silences et les dislractions du préc( sent. Tiens-moi, je fien prie, au courant de toutes « tes émotions principales, de tes études, de tes succés, « de tes découvertes, des modifications gradueiíes ou

« subites de ta pensée, enfin de tout ce qui fait ta vie « de coeur et d’áme. »

Sur les modifications survenues dans raa pensée, j’avais peu de chose á dire á mon correspondant, et, d’unautre cóté, j’aurais craint d’attrister son coeur en lui disant, non pasles modifications, mais les ruines de mes espérances. Tout en ressentant riníluence bientaisantedu climat de Yenise surrria santé générale, je n’y avais recouvré que la faculté de lire, á condition queje ne dépasserais pas une certaine mesure. Quant á la faculté d’écrire ou plutót de composer, toutes les teníaíives que j’avais faites, tous les remedes que j’avais employés, n’avaient eu d’autre résultat que l’aggravation de mes souffrances nerveuses. Et cela au moment oü je sentáis, plus péniblement. que jamais, le besoin de refondre mon premier volume dont je n’étais pas aussi content que mes lecteurs, et le besoin plus impérieux encore d’entretenir mes bons rapports avec eux parla prompte publication de mon second volume que plusieurs d’entre eux attendaien t impatiemment depuis prés de sept ans !

Aprés avoir étudjé de mon mieux l’école vénitienne pendant l'hiver et l’école milanaise pendant le prinlemps, je repassai les Alpes, riche de matériaux qu’il me tardait d’autant plus de mettre en oeuvre qu’étant puisés, pour la plupart, á des sources jusqu’alors inexplorées, ils me donnaient une chance de succés de plus auprés des lecteurs plus particuliérement épris de ce genre de mérite. Mais quand je voulus mettre la main á 1’ oeuvre, le méme obstacle, que j’avais vainement essayé de vaincrea Yenise, m’arréta tout court,

et la Science médicale ne put rien centre Popiniátreté du mal, pas plus á Munich qu’á Londres et á París.

Pendant ce temps-lá, mon correspondant de Madére avait quitté sa solilude et venait d’entrer dans la phase la plus brillante de sa carriérepariementaire. Leclergé, poussé á bout par des exigences également blessantes pour l’honneur et la conscience des catholiques, venait enfin de sortir de la position a laquelle il semblait se résigner, et des qu’il s’agissait d’entrer sérieusement en campagne, le cboix du général se trouvait tout fait d’avance. Déjá les hostilités étaient engagées sur toute la ligne, quand M. de Montalembert m’écrivit la lettre su i van te :

« Je n’ai pas le loisir de te donner une idée de ce « qu’est le mouvement cathobque en F ranee ; cela « dépasse toute attenle et méme toute idée. Quant á « moi, j’en suis encore plus surpris que ravi. Les « évéquesetle clergé n’ont plus rien á envier á l’Ir- « lande : leur énergie, leur unanimité, leur éloquence, « rappellent les plus beaux temps de l’Église. Les « laiqnes, les peres de famille surtout, sont encore « pitoyables : cependantla jeunesse s’ébranle. Les lé- « gitimistes montrent beaucoup de bonne foi et de « prudence dans la maniere dont ils se mélent á la « discussion .

« Je ne t’engagerai pas, mon trés-cher ami, á venir (c á Paris II faut que tu travailles. Voici un jour nou- « vean qui se léve pour les catholiques. II faut que « chacun de nous y comparaisse avec sa provisión « d armes et bagages ; il faut que toi notamment tu

« continúes et achéves l’ceuvre que tu as si glorieuse- « inent commencée, et qui a plus contribué que tu ne « penses a raffranchissement général du génie catho- « lique asservi depuis trois siécles sous le joug du « paganisme, en politique, en littérature et dans les « arts. — Je ne veux pas que tu reviennes en France « avant que tu ne puisses apporter avec toi le rrianus- « crit de ton second Yolume prét á imprimer. Si,

« comme on le dit? je suis le général de i’armée « catholique, tu dois m’obéir. Tes succés et ta réputa- « tion font désormais partie du trésor commun de cette « armée. Elle est encore bien peu nombreuse, et c’est « le cas de dire plus que jamais, comme Nelson, et á « propos d’une patrie bien plus vénérable que la « sienne : England expects every man to do his duty. « Tes idées font du chemin chaqué jour : il ne faut « ríen négliger de ce qui peut les répandre et les forti- « íier davantage. Je Yiens en ce moment de Lyon, oü «j’aireQu des ovatious vraiment embarrassantes. Eli « bien ! j’ai reconnuavec bonheur, au milieu des opi- « nions et des professions de foi émises á cette occasion, « l’empreinte profunde de tes doctrines esthétiques, á « l’Institut catholique de Lyon en général , et sur « drvers jeunes gens trés-distingués en particulier.

« Et mon pauvre Saint Bernard dont j’aurais fini le « premier volume, si je n’avais été rappelé de « Madére ! »

Montalembert.

J’aurais pu dire aussi, moi : « Et mon pau\re Art « ckrétien dont j’aurais fini le second volume, si mes

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« nerfs q’avaient pas déjoué mes bonnes résolutions ! » Mais j’aipiai rpieux ne pas attrister mon compagnon d’aruies par la cpnfidence du triste otat auquel mes souffrapces m’avaient réduit, et je me laissái bercpr par l’espoir d’une guérison prochaine, a cause des mprveilles qu’pn me racontait des eaux de Wildbad, alors complétement inconnues en F ranee. Malheureusement piles ne me procurerent qu’un soulagemenl mpmentané; il en fut de méme des bains d’Abano, pr&s de Padoue, des bains de Gastein, prés de Salzbourg, et de tous les autres bains, froids ou chauds, par lesquels j’essayai de neutraliser la puissance de cet opiniátre ennemi. Ceite lutte, avec ses alternatives de découragement et d’espérance, ne devait pas durer moins de dix ans !

Heureusement la victoire resta loujours á l’espérance, et ce fut toujours en Míe de la reprise, prochaine ou éloignée, de mon travail sur l’art chrétien, que j’organisai ma vie? mes études, mes voyages et mes fréquenís séjours en pays éíranger, particulierement á Munich, oü les notabilités littéraires, artistiques et philosophiques de 1830 et 1832 avaient laissé des traces qui n’étaient. pas encore effacées. Je ne pon vais subir mil le parí plus utilement que la l’exil temporaire auquel je m’étais condamné et la dure nécessité d’ajourner irnb finiment la composiíion de mon secón d vplume. Tant queje conserverais la faculté de 1 i re , avec les ressour • ces que m’offraient les bibliothéques publiques et pri— vées, je ne courais aucun risque de laisser refroidir mon eiitliou sisme pour tout ce qui tenait á ce domaine de l’idéal donl je me désolais de n’avoir encore exploré

qu’une si faible paríia. D’aillcurs, á J’époque dont ii est ici questioq, mes exploraíions en ce genre ne se bornaient plus au domaine de l’idéal chrctien. Depuis que j’avais étudié, dans le printemps de 1844, les produits de 1’école milanaise, j’étais resté convaincu, sans avoir jarnais raisonné cette conviction, que pour arriver a une complete appréciaiion des qualités spéciales qui caractérisent cette école, une ini tiation préalable á l’art antique et au genre d’idéal qu’ii a eu pour but de réaliser, était absolument nécessaire. C’était surtout devant les tableaux et les dessins de Léonard de Yinci que cette néeessité me paraissait manifesté. C’était a tei point2 que la pensée d’écrire mon volume sur l’école lombarde, sans avoir satisfait á cette condition préli— m inaire, loin d’étre une pensée joyeuse, comme elle aurait dú l’étre? était plutót une pensée décourageante, comme devant une laciie dont je n Y tais pas digne.

íj’idée d’utiliser les loisirs forcés de ma plume par des eludes préparatoires qui faciliteraient la solution du probíéme ainsi posé dexant moi, me vint aussitótá l'espri t. Je crus entrevoir une corrélalion nécessaire entre l’idéal des sculpteurs grecs et celui des poetes qui avaicnt puisé leurs inspirations á la méme source qu’eux, et, aprés avoir reconquis peu á pea toa t ce que j’avais per.lu depuis trente ans en fait de science hellénique, jé me mis á relire, dans lalangue origínale et a cepoint de vue touc nouveau pour moi, toutes les productions épiqaes, dramaiiqm s. philosopbiíjues et nistoriques que je jugeais propres a éclaircir pour moi cette notion encore tres-vague qui obsédail mon imagination. Plus j’avangais dans cette lectureet surtout dans

celle de Platón et de Sophocle, plus je restáis convaiucu de la réalilé de cette corrélation entre l’idéal des créa» íions poétiques et l’idéal des créations plastiques, et je cummengai á soupconner que ce n’était pas par l’efíet d’un pur hasard que le génie poétique de Michel-Ange s’était élevé si Fort au-dessus de celui de tous ses contemporains. II en eüt probablement été de méme de Léonard de Yinci, s’il avait cultivé le sien sur une plus grande échelle ; car le germe en lui n’avait besoin que d’étre fécondé.

Mais ce n’était pas assez d’étre en possession de celte donnée qu¡, aprés tout, pouvait n’étre qu’hypothétique. 11 Fallaitlui donnerune sanction expérimenialeen Pappíií| Liant aux collections de sculpture que possédent les principales capitales de PEurope. J’avais (ellcment a cocui* la solutionde mon probléme, qu’á rexception de Saint-Pétersbourg, je parvins á les visiter toutes Pune aprés l’autre, non plus en m’inspirant de Winkelman, comme je n’aurais pas manqué de Faire dix ans auparavant, mais enproíilant des nouvelles perspectives que les travaux de Gherard et d’OttFried Müller avaient ou vertes dans cette direction.

De toutes les distractions que mon imagination pouvait se donner, celle— iá était en méme temps la plus profitable et la mieux appropriée aux circonstances diFíiciles dans lesquelles j’allais bientót me trouver placó par suite de la révoluíion de 1848. Car cette révolution devait changer complétement ma position au ministére des affaires étrangéres etsubstiluer a Pespéce de sinécure dont je jouissais depuis 1830, gráce a M . Guizot , un service diplomalique actiF qui me

ferait revoir, dans les conclitions les plus útiles á mon progrés et les plus agréables á mon amour-propre, celles d’eutre les villes allemandes qui m’avaient laissé les meilleurs souvenirs et me promettaient la plus riche moisson.

Mais tel n’était pas le dénoümení que semblait présager, á la fin de 1 846, la correspondance de M. de Montalembert. A toutes les félicitations queje lui adressais sur ses succés de presse et de tribune, il répondait par les plus sinistres prophéties sur ravenir de la France et des autres États européens travaillés par la rnéme maladie qu’eüe.Les massacres de Gallicie Favaient exaspére contre l’Autriche, puis était venu le scandaleux épisode de Lola Montes presque en méme temps que la guerre, plus scandaleuse encore du Sonderbund. J’étais alors a Munich, par conséquent á portée de íous les renseignements propres á éclairer mon correspondan! sur le véritable état des dioses dans TAllemagne méridionale. Aussi ses lettres renfermaient-elles maintenant beaucoup plus de questions que de réponses, et beaucoup plus de questions politiques que de questions esthétiques (1), A direvrai, ces derniéres étaient presque entiérement perdues de vue, et ne figuraient guére plus que dans le post-scriptum.

(1) Les lettres que M. de Montalembert m’écrivait alors sur ce qui se passait en Autriche, en Baviére et en Suisse, sont commc un reflet de ses discours. C’est le méme accent et la méme verve d'indignalion, comme on peut le voir par la sortie suivante contre les journaux qui prenaient Lola Montes sous leur protection :

« Ce qu’il y a de plus honteux dans toute cetle afluiré, c’est le langage des « journaux libérátres dans tous les pays du monde, en Angleterre et. en Allema- « gne, mais surtout en France. Du reste, ici encore le mal ne demeurera pas « impuni : ce sera une tache ineífacable pour les ennemis del’Église, dans notre

Aux approches de la crise de 1 848, il y eut un temps d’arrét dans notre correspondance, et quand nous la reprimes, le troné de Louis-Phílippe était écroulé, toutes les grandes posiíions sociales détruites ou compromisos, et nos coeurs douloureusement aiteints par une catastrophe á laquelle moi seul, alorsrélégué dans un coin de l’Angleterre, n’étais pas suffisamment préparé : je veux dire la mortpresquesuhite d’Alexandrine, mort non moins admirable que celle d’Albert, quoique les circonstances n’en aient pas été aussi dramatiques. Mais je ne les connus dans íous leurs détails, que plusieurs semaines aprés, quand je revis á Paris madame Thayer qui avait eu le privilége de recueillir, non-seulement son dernier soupir, mais toutes les saintes aspirations qui l’avaient précédé. Ainsi, de tout ce groupe d’amis réunis a Boury, en 1837 et 1 839, sous des auspicessi rassiiranlspourPavenir, il nerestait plus que madume de la Perronnays qui devait elle-méme, avant la fin de celle méme année, aller rejoindre dans un monde meilleur, ce qu’elle avait eu de plus cher dans celui-ci.

II y eut encore a cette occasion, des regrets amers et stériles sur la préférence que j’avais trop souvent donnée á mes travaux littéraires sur mes affections, aux exigences de l’esprit sur les exigences du coeur, au proíit intellectiiel sur le prófit spirituel. Mais je m’étais, toujours figuré, en ce qui concernait Alexandrine,

« siécle, que d’avoir place leur cause sous les jupons de mademoiselle Lola Mon- « tés, et de s’étre mis á danser en clioeur autour des autels de cette divinilé. — « Cela fera autant d’honneur aux Jésuiles que la guerre qui leur a été déclarée « par les corps francs. »

que j’avais de vant moi de longues années pendarit lesquelles les interruptions comme eelles que m’avait imposées la nécessité de mes travaux, ne séraieut plus ni aussi prolongées ni aussi fréquentes. G’était la le théine inépuisable de nos conversations, toutes les fois que nous nous retrouvions aprés une longue absence, ce qui malheureusement fut trés-rare pendant les sept années qui s’écoulerenfc depuis notre dernier départ de Bou i y jusqu’á sa mort. Les deux semaines qu’elle passa chez nous á Munich, dans 1’automne de 1846, nous Jaisserent un souvenir d’autant plus précieux que ce devait étre le dernier, sinon pour moi, du moins pour ma farilille qu’elle aimait presque á l’égal de la sienné el pour laquelle sa lendresse ne fut jamais si vive, comme si elle avait pressenti que cette occasion de la luitémoigner serait la derniére. II est certain qu’á daler de cette époque, ses formules épistolaires dcvinrent a la fois plus aífectueuses et plus fúnebres. Ellene m’appela plus que du nom de frere et ma femme du nom de soeur, et elle metlait en tete de ses leüres, en guise de devise, ces helles paroles qui n’avaient pour personne un sens aussi précis que pour elle: «Oh! que l’amitié « chrétienne est une douce chose! »

Mon dernier entretien avec elle eut lieu á Boúry méme, dans l’été de Taniiée suivante. J’étais venu du cháteau de Dangu, faire une courte visite á sa bellemére qui avait aupres d’elle sa soeur la duchesse de Blacas et ses deux íils, tous étrangers á nos souvemrs communs de 1837 et 1839, de sorte que malgré la présence d’Alexandrine et son accueil vraiment fraternel, je me faisais Feífet d’usurper une hospitalité á laquelle

je n’avais plus aucun titre. Telle fulla derniére el triste impression que j’emportai de ce lieu oü j’avais contemplé tan t de vertus en action, et dont l’accés allail désormais m’étre fermé pour toujours.

Ce fui M. de Montalembert qui me transmit, quelques jours aprés la catastropbe de février, la nou\elle de la perte douloureuse que nous venious de faire l’un et l’autre, et qui, par sa coíncidence avecce qu’il regardait comme une grande calamilé nationale, donnait une teinte encore plus sombre á sa douleur patriotique. « Heureux les morís » disait-il en terminan! le íableau qu’il me tragait de nos expía tions du presen ( el de celles qui nous attendaient dans Tavenir. « Heureux (( les morts, surtout quand ils peuvent mourir comme « Alexandrine don! les derniéres paroles á Mm,í Thayer <( ont étó celles-ci : oü sont done ces angoisses de la u mortque je craignais tanl? Est-ii possible que íon « meure si doucement ? Je suis joyeuse , he urea se, je vais « vers le ciel : ce sera si joli de s'y retrouver tous.

« Tombo malade moi-méme quatre jours avant sa « mort, je n’ai pu assister a ses derniers moments. Mais « la derniére fois que je i’ai xue, elle était résignée et « préparée d’une facón non-seulement édiílante, mais « charmante. Je me sers a dessein de ce mot, car ja mais « je ne lui ai trouvé plus de citarme f á elle qui en avait « tan!. Nous avons bien parlé de toi, morí ami. Tu sais « comme elle t’aimait. Yoilá le dernier lien brisé entre « le présent et nosdéiicieux souvenirs de 1832 : Albert, « Eugénie, Alexandrine, tous au ciel.' Res!ons unis, « mon ami, et disons-nous bien que nous sommes a « í’áge oü Ton ne fait plus d’amis. Dieu sait quand et oü

« je te reverrai. Mais qnoi qu’il arrive, sois bien assuré <( que tous les rnalheurs de ma vie ne feront que res- « serrer le lien qui me rattache átoi, l’ami de nía jeu- « nesse, de mes illusions, de rnon enthousiasme, le a guide et le précepteur de mon ame, lorsqu’elle avait « encore toute sa fraícheur, toute sa fleur. Adieu, je « t’embrasse avec une profonde tristesse, mais avec un « tendre et fidéle attachement. »

Cette tristesse était bien permise dans un pareil moment; car il y avait a la fois les douleurs patriotiques et les douleurs privées, les prévisions sinistres et tout ce qui était propre á les justifier, mais surtout le scandale des défections de tout genre, y compris les défections de l’amitié ! « Je voudrais, » me disait-il daos cette méme lettre, « je voudrais pouvoir reprendré « mes travaux historiques ; mais au miüeu d’un tel « caíaclysme, toutes les idées, toutes les études sont « bouleversées. »

Cependant les miennes ne le furent pas au méme degré que les siennes, par des raisons trés-faciles á comprendre. Mon activité intellectuelle, au lieu de se partager entre plusieurs objets, comme celie de mon ami, était concentrée sur un seul point et, par couséqueut, il était plus difílcile de me faire iácher prise. Aussi ma résolution fut-elle bientót arrétée de venir á Paris pour recueillir les débris de mon uaufrage (car ma barque était une de celles que M. de Lamartine avait coulées), et pour m’orienter au milieude cet orage qui continuait de gronder sur les létes, mais qui n’avait pas encoreéclaté. Je trouvaiM. de Montalembertassez calme et un peu plus résigné que je ne l’avais cru de ioin, a

1’eíFrayant fardeau que les éleeteiirs breíbiis songeaient á mettre sur ses épaules. Je ne peux pás me vanter d’avoir contríbué á lui faire envisager 1’avenir plus en beau; maisjelui rendís un autre service, ou plutót je le rendís á la chose publique en devenant l’instrument d’une solide réconciliation entre lui et M. Thiers, dont le patronage ne contri búa pas peu á faciliter, dans la sphere de son influence personnelle, toutes les combinaisons qui pouvaient me remettre sur la voie de mes découvertes esthétiques.

Au reste, mes premieres relations avec la nouvelle République, ou du moinsavecceuxquilareprésenlaient dans le domaiue des beaux-arts, furent oii ne peut plus ( íicourageantes. Comme, depiiis trois ans, je ne pouvais marcher qw’en m’appuyánt sur des béquilles, je jouissais du privilége peu enviable d’étre reconnu plus facilement qu’un autre, surtoüt par les gardiens du musée du Louvre oü je faisais d’assez fréquentes apparitions. Soit qu’ils eussent regu d’avance des instructions á mon sujet, soit qu’ils prissent spontanément 1 ’initiative d’une ceuvre de miséricorde dont je n’avais jamais été l’objet sous le gouvernement monarchique, le fait, est que l’un d’entre eux ne m’eut pas plutót aperen qu’il s’approcha de moi d’un air ríiystéHeux, sans me dire autre chose que ces simples paroles : « Attendez, monsieur, je vais revenir. » 11 revint en effet, mais il ne revint pas seul. II était suivi de deux hommes qui poussaient devan t eux l’élégante cliaise roulante qui avait chómé depuis la uiort de LouisXVlll, et que le nouveau conservateur, pour des raisons á lui connues, mettait á ma disposition. La ne se borna pas

sa galanterie, et quand, quelques jours aprés, j’allai visiter le musée de Yersailles, je m’y trouvai devaneé par une lettre donl il me ful facile de deviner rauteUl1, et qui eut également pour effet de me faire parcourir les appartements du grand roi sur lefauteuil qui avait sérvi presque de tróne au plus royal de ses successeurs (1).

Depuis la phase nouvelle dans laquelle laRépublique était entrée, á la fin de 1849, les esprits, jusqu’alors agilés par des térreurs qui auraient pu n’étre pas chi— mériques, avaient recouvré assez de calme pour n’étre pas entiérement absorbés par les passions politiques, et ía nomination du comte de Falloux au ministére de l’instruction publique, avait prouvé á la fois le souci qu’on prenait des intéréts intellectuels en générai el des intéréts religieux en particulier. Cette derniére tendance, qui n’était pas républicairie dans le sens traditionnel du mot, n’eu avait que plus de cliarme pour les catholiques, et comme elle était alors presque universelle, du moins parmi les dynasties allemandes qui ne se fiaient plus á la tendance contraire, il en résultait que les relations diplomatiques entre les gouvernements n’étaient souvent que des écbanges de bons avis et de bons procédés. Ces dispositions concillantes étaient surtout visibles en Prusse, oü le gouvernement metlait une sorte d’émulation á imiter notre tolérance envers les jésuites; ou plutót il ne se bornait pas á les tolérer, mais il les lancait, comme des missionnaires d’ordre et

(1) Ma reconnaissance fut partagée entre M. Charles Blanc, directeur des beaux-arls, etM. Jean ron, conservateur du musée du Louvre. Je ne connaissais alors ni l’un ni l’autre. M. Jeanron, peintre paysagiste, avait été conservateur du musée de Marseille.

de réconciliation, sur les populations turbulentes qui, sous ce double rapport, avaient le plus besoin d’étre converties.

Le quartier général de cette milice, á laque! le on ne reprochait pas alors d’étre trop conquérante, élait á Munster, oü je désirais depuis longtemps Taire un péíerinage au tombeau de cette princesse Gallitzin dont l’histoire m’avait laissé une impression qu’aucune leeture postérieure n’avait pu affaiblir. L’occasion était belle pour satisfaire deux admirations a la fois, et j’aurais eu honte de ia manquer. Je fis done ledétourvers Munster et, á peine arrivé, je demandai un guide pour me conduire á la demeure que cette femme héro'ique avait sanctifiée par son long martyre. Quelle ne fu t pas raa surprise d’étre recu par un homme revétu d’une robe noire, et qui m’apprit que la maison était occupée par un certain nombre de religieux portan t le méme costume que lui ! G’étaient des jésuites! C’étaient des soldats tirés de cette milice trop peu appréciée jusqu’alors, qui composaient la garnison de cette forteresse, et c’était de cette forteresse qu’on expédiait des renforts spirituels sur les points les plus menacés. La distribution intérieure était restée á peu prés lámeme; seulement la chambre d’oü l’áme de la princesse s’était envolée vers le ciel avait été changée en chapelíe, et c’était surtout la que la priére individuelle, alternant avec la priére commune, forgeait les armes invisibles qui seules pouvaient assurer la victoire.

Mon pélerinage aclievé, .je repris le chemin de mon hotel, bien résolu á repartir des le lendemain pour Berlin. Mais un obstacle d’une espéce toute particuliére

vint remire impossible raccomplissement de cette résolution.

Je n’euspas plutót pris congé du révérend Pére qui m’avait fait les honneurs de la journée, et auquel je n’avais pas pu cacher mon nom, qu’il alia le répéter á quelques ecclésiastiques réunis en ce moment dans le palais épiseopal. Or l’évéque de Munster connaissait depuis longtemps YArt chrétien , et l’idée de glorifier les doctrines de cet ouvrage par une espéce d'ovation décernée á son auteur, se presenta aussitót a son esprit. 11 vint done me prier avec instance de différer mon départ, et deluilaisser le temps de célébrer ma bienvenue avec tous les amis de la cause au triomphe de laquelle j’avais travaillé si longtemps. Ses félicitations élaient si cordiales, qu’il était impossible de n’en étrepas tonché, surtout vers la fin du repas, quand, aprés avoir bu á 111a santé, il les reproduisit, avec un redoublement de verve, dans un discours que sa briéveté rendait don* blement inféressant pour moi. C’était la premiére fois que je rece vais un suffrage épiseopal, et je ne croyais pas ét re trop présomptueux en me persuadan! que ce n’était pas la derniére.

A quelque temps de la, une autre démonstration du mérne genre, mais bien autrement bruyante, faillit avoir des conséquencés incalculables pour la propaga- (ion des idées auxquelles j’avais voué, pour ainsi dire, toutes les facultés de mon ame. C’était au commencoment de 1853. M. deMontaiembert était á Bruxelles, oü il se reposait des fatigues de la vie parlemen taire, quand tout á coup une députation de la cité d’Anvers arriva chez lui pour lui proposer une mission bien autrement

flatteusp qiMine mission diplomatique. II ne s’agissait de ríen moins que de Iui décerner l’honneur de prononcer ]e discours d’inauguration a l’occasipn de la grande ré forme qui venaií de s’opérer parmi les ariisles de cptte ville, et qui se résumaií dans ce peu de inots : abandon de la vieille rouíine et conversión á la foi nouvelle.

M. de Monialembert répondit que ce n’était pas iui qui était le premier auteur de ce retour á desidées plus saines en matiére d’art, et aprcs leur avoir raconté rhistoire de mon Jivre et la mienne, il íinit par offrir d’entamer avecmoi une négociation dont il crpyait pouvoir garantir le succés. Mais il avait trop présumé de mon obéissance, et il fallid une intervention encore plus puissante que lasiennepour me décider a entre prendre cette avcntureuse expédition. Quoi qu’il en soit, j’en soríis avec les honneurs de la guerre. Les journaux beSges el, aprés eux, les journaux franpais reproduisirentj en tout ou en partie, ma chaleureuse improvisation, et pette reproduction, placée par une main a mié sous les yeux de 1’empereur, lui íit concevoir la pensée d’une démonstration analogue, mais avec un renouvelleraent périodique et sur un tbéátre qui assurerait á l’oeuvre en question un tout autre retentisse ¡ient. Ce íliéátre devait él re le Louvre méme, ou du moins une de ses salles, et c’était amoi qu’était réservée la tache eíf rayante de surmonter les premieres difficultés qu’opposerait nécessairement á ma propagando un auditoire qui ne serait pas de mon choix, et qui serait at tiré par la curiosité bien plus que par la sympaíhie. Si j’avais été libre de choisir mon role, j’au-

rais assurément mieux aimé roe contentor ríe gonfler le bailón et y faire monter un coadjuteur plus jeuneel plus aventureux que moi, en lui donnant la carie des régions inconnues qu’il s’agissait d’explorer. Mais je me gardai bien de laisser méme entrevoir celle a rriére-pensée de reí caite, qui aurait pu lout compromettre.

L’empereur avail pris la chose tellement au sérieux, qu’ij en parla plusieurs fois dans le couseil des ministres, nonpas pour en faire la matiéred’une délibéralion, comme s’il s’était agí d’une aífaire d’État, mais pour stimuler le zéle de M. Fould dans les attrihutions duquel devait rentrer cette fondation, si elle avait jamais lieu. Sos premieres objeetions, purement pécuniaires, lui semblaient d’antant plus irréfutables qu’ellesétaient appuyées sur des ehiííres. « II faut avant toul, » disaitií, « payer les dettes de la liste civile. » A quoi M. de Persigny, le principal promoteur du projet et mainlenant son plus ardent défenseur, répondait que, pour en fácil i ter l’exécutiqn, il couvrirait une parlie de la dé pense avec les fonds disponibles du ministére de l’intérieur.

M. Fould fut done invitó a s’enlendre avec moi, et il y eut entre nous un dialogue írés-curieux qui aurait mérité d’étre reproduit mol pour mot. C’élait peut-élre la premiére fois qu’il rencontrait un conlradicleur si affirmatif, et il m’était bien difficile de l’étre nioins quand ses queslions portaient sur ce qu’il y avait de plus intime et de plus inexpugnable dans mes convictions esthéti- (|ues entées sur d’autres convictions don t il n’était pas juge. Aussi tous mes discours n’eurent-ils d autre eífel

que de l’exaspérer de plus en plus contre mes idées quilui étaient organiquement antipathiques. «Surtout « n’oubliez pas, » me dit-il en me congédiant, « ([ue aje suis d’un positivisme efTrayant. »

Ces paroles sinistresne tardérent pas á recevoirleur explieation. M. Fould, acculé dans son dernier retranchement, et sentant qu’aprés la derniére séance du conseil, il n’était plus possible d’éluder la volonté formelle de l’empereur, eut recours á un stratagéme sur le succés duquel un observateur moinshabileque lui n’aurait pas osé compter. Sachant fort bien, d’aprés sa récente expérience, que je n’élais pas homme á dissimuler ni méme á atténuer mes convictions, sur quelqüe sujet que ce fút, il proposa une séance d’essai dans une des salies du Louvre et me remit vingt billets pour mes a mis, se réservant á lui-méme le droit d’en distribuer un nombre indéfini parmi les siens, de sorte que je comptai dans mon auditoire des notabilités de tout genre. Lui-méme y íigurait, maissans faire lamoindre attenticn a mes paroles, et laissant percer dans son atti tude et dans ses manieres les dispositions malveillautes qu’il se croyait eníin sur le point de satistaire.

II ne se trompait pas. Je sus, des le lendemain, qu’au sortir de la séance, il avait formulé mon arrét dans des termes qui, tout en impliquant un éloge bien au-dessus de mon mérito, rendaient mon échec infaillible. « Ac- « corder á M. Rio ce qu’il demande, c’est préparer « Lavénement d’un second P. Lacordaire. » Tel fu t l’arrét prononcé par l’un des juges les plus incompétents qui furent jamais en matiére d’art et surtout d’art

chrétien. J’aurais pu en appeler; avec quelque chance de succés, a César mieux informé, d’aulaiit plus que le bon vouloir du comíe de Nieuwerkerke, qui ne m’avait jamais faitdéfauta travers toutes les péripéties decette lutte trop inégale, me promettait éventuellement un avocat pour ma cause, si je voulais ne pas la regarder comme irrévocablement perdue. II aurait fallu pour cela un genre de courage dont je ne me sentáis pas doué. Je renongai done á ma chimére; mais cette renonciation ne se ílt pas sans Iristesse, et cette tristesse s’est renouvelée toutes les fois que j’ai pensé au profit que lagénération présenteaurait pu lirer d’une pareille fondalion, si un autre ministre en avait été chargé. Mon premier soin eütétéde me choisir immédiatement, sinon un successeur, du moins un continuateur que j’aurais familiarisé d’avance avec mon point de vue et á la disposition duquel j’aurais mis une bonne partie des matériaux qui devaient entrer plus taid dans la composition de mon ouvrage définitif. Je ne me réservais que l’entrée en matiére, c’est-á-dire trois discours d’introduction dont le programme était déjá lout rédigé. Dans le premier, je devais traiter de l’idéal sous ses trois formes; dans le second, dont le but était beaucoup plus pratique, je devais traiter de l’alliance de la richesse avec le- goüt; enfin le troisiéme devait étre consacré á la grande question du patronage dans ses rapports avec le progrés ou la décadence des arts.

Ce n’était pas tout. Au momentoü l’onm’interdisait la propagande par la parole improvisée, mon libraire m’annongait que tous les exemplaires de mon livre JI 29

étaient vendus, ce qui frappait de la méme interdiction ma propaganda par la parole écrile; car j’étais bien décidéá ne pas le réimprimer, á cause des lacunes de plus en plus graves que mes études comparatives ou rétrospectives m’v faisaient découvrir chaqué jour. II ne me restad done qu’uu seul muyen de continuer l’oeuvre á laquelle j’avais consaeré ma vie : c’étail de publier le plutól possible ce second volume si souvent promis depuis dix-sept ans, et toujours vainemeril attendu. Mais ce volume devait tráiler deLéonard de Yinci et de son école, et je n’avais pas oublié l’engagement que j’avais prisavec mui-métne de n’aborder cet imposaut sujet qu’aprés une assimilation préalable du genre d’idéal que l’art anlique avait eu pour mission de réaliser, et qui ne pouvait se reconstruiré qu’á i’aide des sculptures grecques commentées par les dialogues de Platón.

Je repartis done pour Rome oü je n’avais pas été depuis dix ans, et je me renfermai si scrupuleusement dans les limites que je m’étais tracées d’avance, qu’on aurait pu me prendre pour un paíen ressuscité, savouraut Íes prémices de sa récente résurrection. Quand j’aSlais au Yatican, c’était toujours parmi les inonuments de sculptuie antique que je íaisais mes plus longues stations, et comme mes yeux s’ouvraieutalors, pour la premiére fois, á ce genre de beauté, c’était comme une secoude initiation qui venait, pour ainsi dire, compléter la premiére. Je ne fus pas moins exclusif dans les études que je fis á Florence; seulement j’y joignis ceile des précieux dessins de Léonaid con- , ‘-'usía gal crio des Uítizj. A Milán, je devais en

trouver de plus précieux encore, surtout dans la collection Vallardi qui fait maintenant partie de celle du Louvre.

Dés que je fus de retour á París, je me hátai de metlre en ceuvre les matériaux que je rapportaisde ma récente expédition, en y joignant ceux que j’avais déja recueillis dans mes courses antérieures á travers l’Allemagne. Outre la verve intrinséque que m’inspiiait mon sujet, je puisais une sorte de verve additionnelle dans Je sentiment de ma délivrance; car les souífrances nerveuses qui, depuis 1846, avaient presque constamment paralysé mes facultés productives, me laissaient maintenant assez de répit pour que je pusse jeter un regard plein de couíiance sur la icute qui me restad á parcourir.

Ce fut sur ces entrefaites queje recus de M. de Montalembert, devenu membre de l’Académie fiangaise, un dernier témoignage public de sympathie qu’il semblad avoir tenu en réserve comme le couronriement de tous les autres, añil de m’eucouiager á remplir jusqu’au bout rengagement tacite que j’avais contracté envers mes lecteurs, et plus particuliérement envers luiméme (1).

(1) G’élait á l’occasion du congrés archéologique, tenu á Troyes, le 14 juin 1853, et dont les membres élaient reunís aulour de luí pour la derniérc fois. C’était le moment derésumer les succés obtenus en commun, et de marquer la part qui revenait á chacun. L’occasion élait belle pour faire re-ssortir les contrastes. « Ce qui régnatt il y a vingt et trente ans, vous le savez, messieurs, « c’était une ignorance grossiéte... personne ne défendait notre art cbrétien el « national... le moyen age étail condamné sans appel... aujourd'bui,le jour s’est « compleienient levé sur cesténébies. L art chrétien et national a été successi- « vement retrouvé, célébré, enseigné et praiiqué . Le clergé

Jamais auteur ne se trouva dans une position aussi fausse quel’était la mienne, aprés la publication de mon second volume; car il ne restait plus aucun exemplaire du premier, et iría résolution de ne jamais consentir a sa réimpression était plus inébranlable que jamais, de sorte que, pendant p!usieurs années, le libraire ne put mettre á la disposition des acheteurs qu’un volume dépareillé.

II était de mon intérét, cjmme de mon honneur, de faire cesser cette anomalie le plus tót possible, et si je n’avais été relenu par deux graves obstacles successifs, la mort de ma mere en Bretagne et le mariage de ma filie en Angleterre, ce n’eüt pas été en France, mais en Italie, que j’aurais passél’hiver de 1857. Heureusement ni moi ni mes lec'eurs neperdímes rién pour altendre, et je pus, des les premiers jours de 1858, organiser mon travail de maniére á ne jamais perdre de vue le sillón lumineux que mes études antérieures combinées avec mes voyages avaient depuis longiemps tracé de van t

« tout entier est entré dans la voie réparatrice .

« Les pouvoirs publics ont finí eux-mémes par céder á l’entrainement général. « M. Guizot a étendu la main omnipotente de l’État sur les chefs-d’ceuvre du

« passé .

« Le vieux Louvre a été admirablement restauré, gráce surtout ó l’initiative de

« M. Thiers . .

« Ainsi done, ayons confiance et réjouissons-nous .

« Messieurs, lajustice exige que nous sacbions rendreun hommage légilime « á ceux qui ont été les auteurs et les principaux instruments de cette régénéra « tion, et je ne crois pas me laisser égarer par l’amitié eh réclamant une place « horsligne pour M. Rio, dont le livre jusqu’á présent unique sur la peinture « chrétienne en Italie, a initié tant de lecteurs et de voyageurs aux plus purés « merveilles de l’art religieux. »

moi. En un mof, au lieu de gravir péniblement la montagnc, j’en avais maintenant conquis le sommet, et de la je pouvais promener mon regard sur tous les points de mon horizon avec d’autant plus d’assurance, que les objets y étaient éclairés par une lumiére qui n’avait ríen d’artiíiciel, puisque c’étaifc une lumiére d’enhaut. Et cette lumiére, décomposée par le prisme de cette faculté supérieure qui joue un si grand role dans la psychologie de Platón, se résolvait, en vertu d’une loi un peu arbitrairement déduite, en trois sphéres ayant chacune sa destination propre, la sphére de l’idéalascétique pour le ciel, la sphére de l’idéal chevaleresque pour la région terrestre, et la sphére de Y ideal esthétique pour servir de lien entre les deux autres.

Quoi qu’on puisse penser de cette théorie que je ne fus pas le seul á improviser, il est certain que les applications qui en furent faites n’étaient pas de nature á la discréditer parmi nous; car nous étions deux familles teílement unies entre elles par leurs communes aspirations, qu’on aurait pu dire qu’elles n’en formaient qu’une, si la diversité de croyances religieuses n’avait été un obstacle, au moins apparent, á cette unité. Mais cet inconvénient était plus que compensé par le vif intérét et peu á peu par l’enthousiasme réel qu'inspiraient á tous non-seulement les chefs-d’oeuvre que nous avions sous les yeux, mais aussi le point de vue d’aprés lequel nous jugions leur valeur esthétique. Outre que notre mode d’appréciation, soit technique, soit poétique, nous appartenait en propre, nous avions aussi un procédé á nous pour transformer nos jouissances en instruments de progrés, et il y eut parmi

nous une ame plus privilégiée que les autrés, pour laquelle ce progrés ne fut pas seulement un progrés intellectuel, puisqu’on la vit plus lard franchir, de son dernier élan, toute la distance qui sépare le protestantisme du Carmel. C’était la ou dans quelque autre asile du méme genre, que devait nécessairement aboutir tót ou lard, pour peu qu’elle fut conséquente avec elle-méme, son enthousiasme croissant pour l’idéal ascétique et pour tous les hérosqui, depuis saint Benoit, Favaient réalisé sous desformes si diverses et si merveilleusement appropriées á la diversité des vocations.

Qu’on se figure maintenant la signification que prenaient pour une intelligence ainsi préoccupée ou plutót ainsi illuminée, les compositious mystiques du xiv* et du xve siécle, surtout celles de Fra Angélico daFiesole qui forment comme le point culminan t du génie chrétien dans cette direction, et qui ne peuvent étre parfaitement comprises que par des ames déja initiées au méme genre d’aspirations. Or les conditions dans lesquelles s’opéra, pendant deux années consécutrves, le genre d’initiation dont il est ici question, furent tellement extraordinaires, que nous y participámes tous dans une mesure quelconque, non point par un superficiel instinct d’imitation, mais en vertu de je ne sais quel reflet qui nous éclairait, pour ainsi dire, á notre insu. A quoi il faut ajouter que tout ceci co'incidait avec le supréme effort queje faisais alors pour donner á mes idées sur l’art chrétien rexpression la plus adéquate dont il me fut possible de les revétir. C’était, si l’on xeut, une atmospliére artificielle que nous respirions

ainsi; mais, tout artificielle qu’elle étail, nous sentions que nous y puisions, chacun á sa maniere, un surcroít de vitalité qui s’appliquait á la fois á Ja perception du vrai et á la perception du beau, sans toutefois qu’il y eüt toujours, parmi les divers membres dont se composait notre petite association, un parfait équilibre entre ces deux perceptions. C’était ainsi que dans cette famille étrangére, identifiée, pour ainsi dire, avec la nótre, la perception de l’idéal ascétique et des vérités spéciales qui l’alimentent, était la perception dominante chez la soeur ainée, tandis que, chez sa plus jeune soeur, c’était plutót la perception de l’idéal chevaleresque et de l’idéal esthétique, laquelle s’harmonisait merveilleusement avec son na'if enthousiasme, et avec d’autres dons d’esprit et de coeur qui semblaient avoir attendu, pour éclore, que nous fussions á méme d’en jouir.

Jamais dans tout le cours de nos longs et fréquents vovages, nous n’avions faít une rencontre si féconde en jouissances pour le présent et en souvenirs ineffagables pour 1’ avenir; et il ne faut pas oublier que ces jouissánces étaient dérivées de toutes les sources imaginables, jouissances de la ville et de la campagne, jouissances d’hospitalité réciproque, jouissances esthétiques, jouissances dramatiques et, comme couronnement de tout cela, jouissances musicales ; car il y avait la des voix et des mains suffisamment exercées pour satisfaire á toutes les conditions d’une bonne exécution vocale ou instruméntale.

Pendant que ce contingent nous était envoyé par la Grande-Bretagne, le Nouveau-Monde nous envoyait

aussi le sien dans un écrivain américain nominé Charles Perkins, qui s’occupait des lors á recueillir les inatériaux de son grand ouvrage sur les Sculpteurs üaliens , ouvrage qui résume tous les progrés que l’étude comparative des monuments a faits depuis Winkelman et Cicognara, ouvrage de goüt, de Science et d’imagination, auquel je décernerais encore plus d’éloges, si je ne craignais que la dédicace, beaucoup Irop flatteuse pour moi, ne les rendít suspecls a mes lecteurs (1).

D’aprés tout ce que je viens de dire, on comprend que les bonnes inspirations ne pouvaient me mauquer ni du colé des personnes, ni du colé des idées, ni surtout du cóté des objets qui, cette fois-ci, avaient pour moi une signification plus précise que jamais. Aprés avoir visité presque toutes les collections disséminées en Europe, il me semblait que j’avais enfin réussi á placer approximativement dans leur ordre de succession les chapitres et méme les feuillets dont se compose le grand livre de l’art, et cette illusion ajoutait trop á mes jouissances pour qu’il me füt possible de chercher á la détruire. De la des tendances plus contemplatives que dans mes précédents voyages, et des appréciations plus intimes de certains produits auxquels je n’avais donné jadis qu’une attention superficielle. C etait sur tout á l’égard de l’école de Sienne

(1) L’ouvrage de M. Perkins, en „rois gros yolumes in-4°, est enrichi d’un grand nombre de planches qui accompagnent le texte et que l’auteur a gravées lui-méme. La meilleure preuve dusuccés qu’il a obtenu auprés des juges les plus compétents, c’est le choix que l’Académie des beaux-arts a fait de lui comme membre correspondant pour l’Amérique.

que j’avais á réparer ceüe faute, et je crois pouvoir me rendre le témoignage d’avoir fait cette réparation aussi complete que possible ; car nulle part, excepté peutétre á Venise, je n’ai fait une étude si minulieuse nonseulement des ceuvres d’art qui s’offraient á mes investigations, mais aussi des documents a l’aide desquels on pouvait se rendre compte du caractére général de cette école et des déviations accidentelles qu’elle avait subies.

Mais, au milieu de ces préoccupations, il y en avait une qui les dominait toutes et qui m’empéchait de jouir complétement du bonheur que je goütais á Florence: c’était l’idée de composer mon chapitre sur mon héros favori, c’est-á-dire sur Michel-Ange, sans avoir rafraichi mes impressions d’autrefois par une derniére contemplation des merveilles que son génie avait déployées á l’intérieur de la chapelle Sixtine. Heureusement pour moi et surtout pour mon livre, j’appris une nouvelle qui mit fin á toutes mes incertitudes et qui fit décidément pencher la balance en faveur de Rome. Cette nouvelle était celle déla prochaine arrivée de ma filie et de son mari qui nous annongaient en méme lemps íeur intention de passer quelques semaines avec nous et leur résolution de s’acheminer ensuite vers la ville éternelle, c’est-á-dire vers le lieu oü ma conscience me disait qu’il fallait aller une derniére fois pour puiser, á la plus puré de toutes les sources, les inspirations les mieux appropriées au but spécial que je voulais atteindre.

Que cette perspective était ravissante pour mon imagination et pour mon coeur, et de quelles jouissances

on m’aurait privé en soulevant le voile qui cachait l’avenir á mon regar d ! Michel-Ange et ma filie, telles étaient alors mes deux grandes préoccupations : Michel- Ange á cause de mon immense désir de ne pas rester trop au-dessous de mon sujet; ma filie, á cause des espérances incertaines placées par sa nouvelle famille sur l’enfant dont on attcndait anxieusement la naissance. Et quand cette attente fut enfin remplie, de quelles riantes couleurs le présent et l’avenir se peignaient pour moi, et avec quel redoublement de verve je preñáis la plume, pourrendre de mon mieuxles transporls d’admiralion croissanle quejo rapportais de ma visite matinale á la chapelle Sixtine et dont il me semble que les traces doivent étre perceptibles, dans mon ouvrage, pour tou-t lecteur doué du genre de tact qui fait qu’on sent le pouls de l’auteur battre á travers ses pages.

Je quittai Rome avec la cerlitude de revoir bientót celle qui venait de décupler pour moi les charmes de ce séjour, et je me ílattai dejouir encore ailleurs, et bien souvent, de ce surcroít de bonbeur. Quel contraste avec ce que lavenir nous réservait ! Cet enfant, que j’embrassais en partant, devait étre privé du bonheur de connaítre sa mere, et cette mere dont j’avais tant de peine á me séparer, je ne devais plus la revoir que quand l’ennemi aurait déjá pénétré au coeur de la place, c’est-á-dire quand la maladie qui devait l’emporter a la fleur de l’áge, aurait fait trop de progrés pour laisser le moindre espoir de guérison.

Yoilá commentma derniére impression de Rome, en 1859, qui avait été plus joyeuse que toutes les autres.

MON RETOÜR A L’ART CITRÉTIEN.

méme que celle de J 830, a élé rétrospectivement transformée pour moi en une impression presque fúnebre.

Mais, avant cette transformation, j’eus un intervalle providentiel de deux années pendant lesquelles mon aveugle sécurité, entretenue par la disfance qui nous séparait, me permit de poursuivre, sans une ombre d’inquiétude, la tache si attrayante á laquelle je m’étais voué depuis prés de trente ans, et qui touchait maintenant a son terme ; car, quand nous arrivámes á París au commencement de l’hiver de 1861, l’impression de l’ouvrage était presque entiérement terminée.

J’étais trop au courant des progrés qu’avaient faits, méme chez mes compatriotes, les idées qui formaient la matiére de mon apostolat esthétique, pour ne pas compter au moins sur cette espéce de satisfaction baílale qu’on appelle un succés d’estime. Mais celui que j’obtins dépassa de beaucoup mon attente. Cette fois-ci ce ne furent pas seulement mes coreligionnaires qui me surent gré de ma croisade en faveur de l’art chrétien, leur exemple fut suivi par les organes les plus accrédités delapresse périodique, méme par ceuxdont l’antipathie pour les doctrines qui serxaient de base á mon systéme, n’était un mystére pour personne. Cet hommage, presque involontaire, rendu directement ou indirectement á la supériorité esthétique de la religión catholique sur toutes les autres, était pour moi une récompense d’autant plusdouce qu’ilme paraissait impossible qu’aprés un pareil aveu, on püt s’arréter en si beau chemin, et je me faisais lá-dessus les illusions les plus étranges. Decettenaivedisposition d’esprit résultaitpar-

fois une ingratitude presque blessante envers mes amis orthodoxes dont les éloges semblaient avoir moins de valeur pour moi queceux de leursadversaires. Cettepréférencede ma part était encore plus marquée quand l’éloge se présentait sous la forme d’une rétractation, plus ou moins accentuée, de quelque jugement sévére porté contre mes premiers débuts ; et je dois dire que rien en cegenre ne fit alors sur moi une plus forte impression que les paroles suivantes d’un juge dont la compétence en matiére d’art était déja suffisamment établie:

« D’une part, les années, les étudeset les frottements « de la vie ont appris á M. Rio á corriger l’excés de sa «doctrine ascélique; d’autre part, ceux que Fauteur « avait le plus étonnés par ses affirmations impertur- « bables ont fait un pas vers lui et se sont babitués a « leur étonnement. En étudiant, eux aussi, plus pro- « foudément Fhistoire de Fart ilalien, ils se sont rap- « prochés des opinions qui d’abord leur avaient paru « enfantées par un a\eugle esprit de parti, de sorte que «M. Rio, aprésavoir ouvert a la critique une voienou- «yelle, y a peu a peu entrainé ses adversaires eux- « mémes (1). »

Mais le suffrage que j’ambitionnais le plus et dont Fabsence avait le plus contribué jadis á mon découragement, me manquait encore; je veux dire le su ff rase episcopal, auquel il me semblait que le point de vue dans lequel mon ouvrage était concu, me donnait une espéce de droit, méme en admettant, comrne je le sentáis trop bien moi-méme, que Fexécutionlaissait beau-

(1) Charles Blanc, Gazeite des Beaux-Arts, 1861.

MON RETOUR A L’ART CH RETI EN. 4t>4

coup a désirer. Je n’ai pas besoin de di re que la satisfaction d’amour-propre entrait pour fort peu de chose dans cette ambition que j’eus peut-étre le tort de ne manifesterá personne. Mon seul regret, quand je vis que les chances, de ce colé, ne m’étaient pas plus favorables que la premiére fois, mon seul regret, dis-je, fut de me voir frustré dans mon espoir de conquerir des prosélytes dans les séminaires, et de faire entrer mes idées, non plusgoutteá goutte, mais en quelque sorte par avalanches, dans un grand nombre d’esprits que leur vocation rendait nécessairement [>lus aptes á les comprendre et á les propager.

Ce qui rendait mon désappointement plus amer, c’était le souvenir d’un avertissement tres— hoslile qu’une certaine Revue protestante avait donné á ses lecteurs, pour les prémunir contre le piége que cachaient, disaiton, mes prétendues découvertes en matiére d’esthétique, piége devenu doublement dangereux, depuis que la traduction anglaisede mon livre avait paru. On ajoutait qu’il n’y avait pas d’étude plus comprometíante pour l’orthodoxie anglicane que l’étude de l’art chrétien, ni d’enthousiasme plus dangereux que l’enthousiasme inspiré par cette étude ; car non-seulement elle donnait le démenti á ce qu’il y avait de plussacré dans les traditions nationales, mais elle ébranlait, par contre-coup, les convictions poliliques et religieuses, et pour pen qu’on se laissát prendre á cette chimére de l’idéal, on finirait par perdre tout respect pour les grands iconoclastes qui lui avaient fait la guerre sous toutes ses formes. Dans une crise comme celle par laquelle nous passons, disait Tauteur de la diatribe, ce serait une arme

trop dangereuseá mettre entre les mains de nos adversares. '

C’était done un instrument de controverse de plus que j’apportais aux chefs de la lutte engagée alors sur plusieurs points, et jel’apportais avec d’autant plus de confian ce que je m’en étais serví moi-méme avec suecos. C’était bien la un argument ad hominem ; mais, pour les faire valoir, il aurait fallu un concours de trop de circonstances favorables pour qu’elles pussent jamáis étre fortuites.

Restait la voie de l’enseignement universitaire qui avait paru se relever á plusieurs reprises de son infériorité relativo et qui passait pour avoir regu une impulsión nouvelle du génie de M. Cousin, par suite de ses fréquents voy ages en Allemagne. Telle fu t en effet la conviction de M. de Montalembert et la mienne, quand nous vímes ce coryphée de l’école frangaise investi des fonctions de ministre de l’mstruction publique. Telle fu t aussi la conviction de Schelling qui lui avait souvent sígnale cette lacune, non-seulement dans nos cours de Facultés, mais aussi dans tous les ouvrages phiiosopbiques qui paraissaient en France. II est vrai que M. Cousin, en traitant du Vrai et du Bou, n’avait pas dédaigné d.’y joindre le Beau, mais á condition de n’avoir pas a íléchir le genou devan t i’idole mystique despeintres trop chrétiens du m o yen age. 11 faut voir comment il traite, chemin faisant, ce pauvre Fra Angélico da Fiesole dont les mysliques ébauches , ainsi que celles deses conte tnpor ains lantvantés , languissent devaut des compositions comme celles de Lesueur.

J’étais choz M. de Monialembert, á son cliaíeau de

MON RETOUR A L’AKT C11RÉT1EN.

la Roche-en-Breny, quand nous lümes ensemble cette étrange appréciation. Ce ful lui qui se chargea de la réfuter, inais sans donnei* á sa réfutation toute la publicité que j’aurais voulue. II yavait trop peu de temps qu’il était devenu le confrére de M. Cousin á l’Acadéinie franqaise, pour qu’il ne gardát pas envers lui les ménagements que lui imposait un lien de confraternité si récente ; il se contenía done de lui faire part de son impression personnelle, et il le íit avec un si heureux mélange de franchise et de courtoisie, qu’il obtint presque l’équivalent d’un acte de contri tion. « Yous gé- « inissez, » disait-il á celui qui avait été, en 1828, son premier initiateur á la philosophie allemande, « vous « gémissez de n’avoir pas vu la chapelle Sixtine : gé- « inissez pluíót de n’avoir pas admiré les fresques de « San-Marco. Si vous aviez \u la fresque de la salle « del Capilolo , vous y auriez reconnu un pathétique,

« une proíondeur, une noblesse au-dessus de tout ce «qui a pu se faire au xvue siécle, et vous trouveriez « avec moi que Fra Angélico est aussi supérieur á Le- « sueur que Démostbéiie í’est á Isocrate ou Bossuet au «Pére de Buvignan. »

II n’est done pas étoiiuaut que l’esibétique et l’histoire des beaux-arts aient été &i complétemenl étrangéres aux préoecupations de M. Cousin pendant tout le lemps qu’il gouverna, en maitre absolu, le département de l’instruction publique. Pour moi qui avais salué son avénementcommele gage de la prochaiue réalisation d’une de mes espérances les plus dieres, ce désappointement, qui coincidait avec l’échec de mon premier ouvrage, fut presque aussi anier qu’un dés-

appointement personnel. Aprés la Révolution de 1848, je crus, a deux reprises différentes, qu’il allait élre réparé. Je le crus fermement á l’époque oü M. le comle de Falloux, l’ami intime deM. de Montalembert, devint ministre de rinstruction publique, et je suis sur que nía confian ce ii’eüt pas été trompée si les événements ne s’étaient pas précipités avec tant de violence. Enfin je crus plus fermement que jamais á la réalisaíion, et méme á la réalisation immédiate de mon désir patriotique, le jouroü j’appris que M. Fortoul venait d’étre chargé du ministére duquel dépendait la mesure que je sollici tais de tous mes voeux.

Illusion bien étrange sans doute, mais illusion bien naturelle pour quiconque était au courant des Services antérieurs du candidat. Non-seulement il avait voyagé en Allemagne. comme M. Cousiu, mais il la connaissait beaucoup mieux quelui, il l’avait étudiée plusáfond, et surtout il n’ avait pas passé aussi dédaigneusement que son prédécesseur devantles afeliers des artistes. J’avais lu, pres de vingt ans aupaiavant, son ouvrage sur Y Art en Allemagne , et quoique la dédicace á son onde Mamiel m’eüt un peu efTaroucbé, il m’était resté de cette lecture une demi-satisfaction d’amour-propre, comme si j’avais découvert dans lauleur, ou du moins dans certains chapitres de son livre, un echo affaibli de certains chapitres du míen. C'était évidemment une illusion de ma part ; mais c’était une illusion dont je ne pouvais guére me garantir, quand je lisais les ligues respectueuses qu’il a consacrées á l’école ombrienne et dans lesquelles il constatait que les artistes sortis de cette école, aprés avoir été longtemps accablés par le mépris

ou par le silence , avaienl rega de nos contemporains une illustration tardive el méritée (1 ) .

J’avais done de tres-fortes raisons d’espérer que les souvenirs rapportés d’Allemagne par M. Fortoul ne seraient pas aussi stériles que ceux de M. Cousin, et qu’á défaut de la compréhension philosophique qui dépassait évidemment sa portée intellectuelie, il trouverait dans sa compréhension esthétique un mobile sufíisant pour risquer quelque innovation analogue á ceJles qui avaient tant contribué au mouvement de régénération dont il avait été témoin pendant son voyage d’outre-Rhin. Malheureusement ce n’était qu’un goüt superficiel qui n’était pas fait pour survivre á la publicaron de son livre, et dont en effet il ne restait plus aucune trace, quand il fut en son pouvoir de mettre en pratique, dans son propre pays, les idées qu’il y avait importées lui-méme d’un pays élranger. Et non-seulement il n’en restait plus aucune trace, mais le ministre sembla ne plus aspirer qu’a se mettre en contradiction avec lui-méme et avec les lois et usages qu’il avait tant admirés dans les universités germaniques. D’ailleurs, de quel intérét pouvait étre Penseignement de l’idéal, sous quelque forme que ce füt, pour le prosa'ique inventeur du systéme de la bifurcation des études?

Faut-il conclure de.tous ces échecs successifs et de tant d’autres qui les ont précédés, que l’idéal, ou du moins Pidéal esthétique, est une plante qui n’est pas faite pour prospérer sur notre sol, ou que, si elle réussit

(1) De l’art en Allemagne, vol. 5, p. 50.

quelquefois, cultivée par cíes mains hábiles, c’est an moyen d’une température artificielle et? pour ainsi dire, en serre chande? II est certain que celui qui serait assez dépourvu d’amour-propre national pour soutenir cette hypothése, trouverait dans nos annales liítéraires des deux derniers siécies, plus d’arguinenis qu’il n’en faudrait, sinon pour la jusíifier complétement, dú moins pour larendre tres-plausible. Preñez, Punaprés Pautre, tous les grands écrivains dont le génie a le plus contribué a faire resplendir le regne de Louis XIY, et mesurez la place que l’art a oqcupée dans leurs écrits, méme quand ces écrits sont aussi volumineux que ceux de Fónelon, de Saint-Simon et de Bossuet; cette place est á peu prés imperceptible. Et cependant si quelqu'un était appelé, par droit de conquéte et par droit divin, á planer á toutes les hauteurs, n’était-ce pas a Paigle de Meaux, a celui qui planait si bien dans la sphére de Pidéal ascétique (1), que ce priviiége devait gp parteñir ? Oui, mais entre cette sphére et Pautre, il y avait une ligne de démarcation que Bossueí lui-méme ne put pas franchir; ou, s’ii s’aventura queS<|uefois au déla, ce ful au risque de compromettre, s’ii y avaií eu des juges compétents, Pespéce d’infajllibililé doctrínale qui était son apanage en d’autres matiéres. Qu’on se figure, par exemple, Peffel que produirait sur des lecteurs ou des audiieurs d’aujourd’hui, ce programme tiré du Traité de la connaissance de Dieu et de soi-méme :

« Les arts diíférent d’avec les Sciences en ce que,

(1) Voir surtout l’admirable discours qu’il prononca pour la prise d’habit de Mlle de la Valliére. G’est ce qu’on peut appeler le sublime du genre

« premiérement, ils nous font produire quelque ou- <( vrage sensible, ou bien que les Sciences exercent seu- « leinent ou réglent les opérations intellectuelles; et « secondement, en ce que lesarts travaillenten matiére « contingente.

« Les principaux arts sont : la grammaire, qui fait « parler correctement ; la rhétorique, qui fait parler « éloquemment ; la poétique, qui fait parler divine- « ment et comme si on était inspiré. La sculpture et « la peinture qui, en imitant lenaturel, reconnaissent « qu’elles demeurent beaucoup au-dessous... la mu- « sique, Farchitecture, la mécanique, Farithmétique, « la médecine et ses dépendances... »

Yoda ce qu’il appelle les arts libéraux.

Maintenant, si Fon passe de Bossuet á l’écrivain doublement officiel qui, au point de vue de Fart, marque la transition du xvne siécleau xvme, je veux dire si Fon passe á l’abbé Dubos qui avait \oyagé comme diplómate dans presque toute FEurope, et qui devait étreun des oracles de l’Académie frangaise, puisqu’il en était le secrétaire perpétuel, on trouvera certainement un progrés, puisqu’il est l’auteur d’un ouvrage spécial sur la poésie, la peinture et la musique; seulement c’était un progrés en largeur plutót qu’en hauteur ou en profondeur, et il fallait que les académiciens ses confréres fussent ou trés-peu versés dans cette matiére ou trésdisposés á Findulgence, pour applaudir, comme ils le firent, a cette entreprise icarienne. Maisles conservateurs du temps, c’est-á-dire les littérateursqui tenaient á passer pour orthodoxes, trouvaient dans l’abbé Dubos un corps de doctrines qu’ils croyaient pouvoir opposer II 30*

victorieusement á celles de l’école philosophique qui commengait des lors á les déborder. Aussi était-il, pour la plupart d’entre eux, une sorte de prophéte, et son livre une sorte d’Évangile esthétique dont ils respectaient la lettre presque autant que Fesprit. Les plus avancés disaient avec lui que le sens des peintres gothi ques était grossier , comme leur art , me me a la fin du xve siécle , qria cette méme époque , les artisans (c’est son lerme favori) riavaient pas encore le moindre feu ni la moindre étincelle de génie , enfin qri avantJules II, les papes , avec toutes leurs libéralités , riavaient pa faire prendre l'essor á aucun artisan (1).

Au moment oü l’abbé Dubos mourait, c’est-á-dire vers le milieu du siécle, l’école qui poussait á la rupture avec touíes les traditions dont l’art avait vécu, \oyait déjá presque toutes les barrieres s’abaisser devant elle, et le goüt national allait subir une épreuve dont, hélas ! il ne devait pas sortir victorieux. La lutte était trop inégale pour pouvoir durer íongtemps, etles nouveaux législateurs du Parnasse, procédant aussi par voie d’annexion, étendirent leur autorité du domaine de la littératureá oelui de Festhétique qui, dans aucun temps ni chez aucun peuple, n’avait été souillé par de pareilles profanations. C’est méme au point qu’il est difficile de flétrir leurs auteurs, autant qu’ils le méritent, á cause de l’impossibilitéou Ton est de reproduire le langage cyniquement blaspliématoire dont ils se sont servis, toutes les foisqu’unequestion accidentelle, rela-

(l) Réüexions critiques sur la poésie, la peinture et la musique, t. II. p. 184.

tive á un produit de l’art chrétien, leur en íournissait l’occasion. Mais leurs contemporains étaient aguerrís con (re ce genre de faiblesse, et il y a telle page de Diderot dont nous aurions quelque peine á continuer la lecture jusqu’au bout, et qui trouvait alors, dans les régions sociales les plus élevées, non-seulement des leeleurs, mais des lectrices enthousiastes qui poussaient quelquefois rimpudeur jusqu’áseparer de leurenthousiasme.

La these favorite de Diderot, la thése qui luí a valu le plus de parlisans parmi les lettrés de son temps, est celle de la supériorité absolue de l’art paíen. C’est aussi celle oü il s’est livré avec le moins de contrainte au dévergondage de son impure imagination. Le sujet y prétait plus qu’aucun autre, etil n’éíait pas homme á laisser passer une si belle occasion (1).

Quant á Voltaire, qui fut son rival, et méme quelquefois son rival heureux dans ce genre d’exploits, ce n’est pas d’aprés la valeur de ses ouvrages didactiques qu’on peut le juger, puisqu’il n’en a composé aucun ; mais les questions d’art et les appréciations qui s’y rapportent reviennent si souvent dans sa critique littéraire et surtout dans sa correspondanee, qu’on peut aisément sefaireune idée plus qu’approximative de sa maniere de voir et de sentir en pareille matiére. Ou plutót on pourrait substituer a ce procédé de juxtaoosition un procédé d’induction et se donner á résoudre le probléme suivant :

Étant donné le poéme de la Pucelle, trouver le sys-

(1) Voir son ouvrage, intitulé : Mes pensées bizarres sur le áessin.

téme d’esthétique le plus en harmonie avec les inspirations de l’auteur ? La solution a priori que l’on obtiendrait ainsi, ne différerait que pour les détails, de celle dont la leeture de ses oeuvres fournirait les éléments. C’est tout aussi impie que Diderot, et ce n’est pas moins obscéne. On dirait méme qu’il y a, entre ces deux champions de la méme cause, une émulation persistan te d’impiétó et d’obscénité. C’était en cela que leur accord était le plus complet, et leur notion de l’idéal dérivait de la méme source. PourDiderot, « l’homme idéal est « celui que la nature a formé pour remplir le plus aisé- « ment possi ble les deux grandes fonctions de la vie, la « conservaron de l’individu et la propagation de l'espéce (1). » Pour Yoltaire, le beau c’est le nu et rien que le nu. C’est la l’idéal dont il ne peut se rassasier et dont l’image le poursuit jusque dans sa retraite de Ferney. C’étail sa niéce, Mmc de Fontaine, qui était chargée d’entretenir et de flatter, par des dessins et des pein tures appropriées a son but, cette étrange passion que le progrés de Páge semblait plutót irriter que calmer. « Peignez-vous d’aprés le nu, » lui écrivait-il unjour dans un de ses plus frénétiques accés, « apportez-moi surtout vos dessins les plus immodestes « pour me réjouir la vue. » Et ce qui prouve que cet appel n’avait pas été fait en vain, c’est que deux ans aprés, en 1755, l’oncle écrivait á la niéce : « Toutes « nos petitesdélices sont ornées de vos oeuvres. » Enfin, en 1757, on voit que l appétit lui est venu en mangeant, car il veut que Mnic de Fontaine s’adjoigne deux autres

(1) Lettres á Sophie. L. 77.

MON RETOUR A i/ART CHRÉTIEN.

arlistes pour copíer ce qtCil y a de plus beau et de plus immodeste dans la galerie du duc d’Orióans. Non-seulement elle se préte á ce désir avec une docilitó touchante, ruáis elle encliérit sur les suggestions de son onde en y ajoutanl les siennes qui sont marquées au méme coin. Le vieillard en est ému, peut-étre jusqu’aux larmes. « Yotre idée, » lui-dit, « de Taire peindre de belles nuce dités d’aprós Na! oiré et Boucher, pour ragaillardir « ma vieillesse, est d’une ame compatissante? »

Yoilá oü en ótait notre esthétique dans la derniere moitié du xyiii6 siécle; car il ne faut pas oublier que ton tes ces citations sont empruntées aux deux écrivains les plus accrédités en matiere de goüt, non-seulement parmi leurs contemporains, mais aussi parmi les générations suivantes, malgré le spectacle de réactionphilosophique, littéraire et religieuse dont elles furent témoins il y a cinquante ans, réaction nécessai remen t incompléte, tantque Festhétique n’yétait pas comprise. Nos premiers philosophes.réactionnaires, dans l’acception la plus légitime du mot, comme Royer-Collard et Laromiguiere, avaient une sorte d’excuse dans Fignorance oú on les avait laissés de la révolution qui s’opérait chez nos voisius d’outre-Rhin, et qui semblait avoir pour principal résultat, du moins dans Fécole de Schelling, de mettre la Science du beau au-dessus de touteslesautres Sciences. M. Gousinqui faisait, des 1820, despelerinages philosophiques en Allemagne, aurait pu rapporter de Berlin ou dUeidelberg quelque chose de mieux que ce que nous connaissons de lui sur cette matiere, á laquelle il avait eu cependant une si belle occasion de se Taire initier un peu davantage. Mais il

est probable qirilne remplissait pas, au degré voulu, les conditions psychologiques sans lesquelles tout essor soutenu vers les régions de l’idéal est á peu prés impossible. Un seul, entre tous ceux qui s’attachérent á sa fortune philosophique, aurait pu remplir cette lacune : c’était le mélancolique Jouffroy qui, par une exception probablement unique parmi les candidats au doctorat, avait pris pour sujet de ses deux théses le beau et le sublime, eomme s’il avait voulu signaler aux arbitres de sa destinée universitaire la voie dans laquelle un instinct secret lui disait d’entrer. II y entra en effet, mais ce fut, pourainsi dire, en contrebande et sans aucun des encouragements qu’aurait dü lui attirer, de la part de ses supérieurs, la spécialité de sa vocation. II y eut done, gráce á lui, dans la capitale de la France, un vrai cours d’esthétique, mais suivi seulement par une douzaine d’auditeurs qui se réunissaient, á jour fixe, dans une petite chambre de la rué du Four, comme s’il s’était agi de l’enseignement de quelque Science occulte. Parmi les initiés, il s’en trouva plus d’un que la révolution de 1830 transforma toutácoup en bauts fonctionnaires de PUniversité, sans que cette transformaron avangát en rien la cause, désormais impopulaire, del’esthétique. Le maitre lui-méme se laissa gagnerpar la contagión des discussions parlementaires, etil perdit si bien de vue cette Science qui avait été, pour ainsi dire, son premier amour, qu’il ne paraít pas avoir songé á user de son influence ou de celle de ses amis pour lui faire accorder droit de cité dans la république universitaire.

Peut-étre cette exclusión, qui ne pouvait pas étre for-

luite, tenait-elle á des susceptibilités d’amour-propre que la comparaison de nos essais philosophiques avec les systemes compactes des penseurs allemands, avait éveillées. Chez ces derniers, l’esthétique formait partie intégrante de ces systémes, au moins de ceux auxquels lesnoms de Kant, de Hégel et de Schelling onldonné une importance contre laquelle il serait inutile de protester. Maiss’ils ont eu raison philosophiquement parlant, d’assigner á la perception du Beau un role corrélatif á la perception du Vrai dans les facultés de 1’áme, il s’ensuit que tout systéme qui ne tient aucun compte de cette corrélation, doit étre nécessairement incomplet, et qu’il n’y a pas d’enseignement supérieur qui mérite vraiment cette qualiíication, du moment oü cet ordre d’idées s’en trouve systématiquement exclu. Cette opinión est si bien établie dans les universités allemandes, qu’il n’en existe peut-étre pas une seule qui ne soit pourvue de son professeur d’esthétique, indépendamment des cours publics ou parliculiers qui se font sur l’histoire des beaux-arts, laquelle est regardée avec raison comme le complément indispensable de l’histoire littéraire. En effet, si la littérature nous intéresse comme manifestation spontanée du génie des peuples, l’art doit nous intéresser au méme titre, d’autant plus que Tune et l’autre se nourrissent des mémes inspirations, et que les symptómes qui accusent la décadence de Tune sont aussi ceux qui accusent la décadence de l’autre. Je dirai plus, c’est que la parfaite intelligence des oeuvres d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide est impossible á quiconque ne comprend pas celles de Phidias, de Polygnote et de Polycl&te. Outre

les cíassiques en vers et en prose, ¡1 y a aussi les classiques en inarbre, ou du moins leurs reproductions qui, si Ton savaits’en servir, seraient un excellent commentaire aux poésies d’Homére et de Virgile. Une corrélation du méme genre serait facile á établir entre Dante et Pétrarque d’une part, Giotto et Simón Memmi de l’autre, et pourrait se eontinuer ainsi de siécle en siécle, jusqu’á l’époqne de la décadence commune des arts et des lettres. Quel fruit n’y aurait-il pas á tirer de ce genre de rapprochement, je ne dispas seulement pour compléter, mais méme pour inaugurer ce qu’on appelle l’éducation classique de la jeunesse, et quel dommage que l’éminent artiste qui dirige, avec une si rare compétence, notre École desbeaux-arts, aitéchoué dans la tentative faite par lui, il y a deux ou trois ans, auprés du ministére de l’instruction publique, afin d’obtenir qu’il y eüt dans la bibliothéque de chaqué collége, á défaut de quelque chosede mieux, un exemplaire de Y Art chréiien , pour le cas oü un professeur de réthorique ou de philosophie se sentirait la vocation d’initier ses éléves ou de s’initier lui-méme á cette science du beau dont ríen, dans les traditions universitaires, ne lui faisait sup^onner l’importance (1).

De cette initiation élémentaire á la fondation de chaires spéciales, il n’vaurait eu qu’un pas, et ce pas ne pouvait manquer d’étre bientót franchí, en vertu de ce méme mouvement ascendant qui aboutitá ce qu’on

(i) Cette tentative de M. Guillaume (car le lecteur comprend que c’est de lui qu’il est question) était faite dans des conditions de temps et de personnes qui devaient en rendre le succés á peu prés impossible. II n’en serait peut-étre pas de méme aujourd’hui.

est convenu d’appeler íes fiautes études dans le domaine des Sciences, comme dans celui des lettres, comme dans celui de la théologieoü elles son( plus hautesque partout ailleurs. De cette maniere, nous aurionseu aussi et nous aurons peut-étre un jour les iiautes études esthéíiques, et sans prétendre nous élever á la hauteur oü sont parvenus, dans cette direction, les fondateurs des grandes écoles phüosophiques et les continuateurs de leurs doctrines, nous pourrons voyager en pays étranger, sans entendre ces humiliantes exclamations desurprise auxquelles donne lieu, déla part de nos rivaux en progrés intelleetuels, l’aveu de notre indifférence on peut-étre de notre inaptitude á ce genre d’études; encore si nous 11’avions á nous inclinerque devan t la suprématie germanique fondée sur un droit d’ainesse universellement reconnu; mais co n’est pas seulement clans les universités de Prusse, de Saxe, de Bade, de Wurtemberg, de Baviére et d’Áuíriche, que nous trouvons la science du Beau formant la matiére d’un enseignemení offlciel qui ne cesse de porter ses fruits. II y a quelque chose de bien aulrement blessant pour notre amour-propre national dans le succés avec lequei M. Gortz, á Moscou, etM. Gornostaeíf, á Saint- Péiersbourg, traitent le méme sujet devant des auditeurs qui les comprennent assez pour entretenir le zéle de ceux qui les instruisent et pour développer en eux-mémes, autant que leurs études antérieures le permettent, lesgermes latentsquela culture esthétique a pour mission de faire éclore et que Pon dit étre un des apanages distinctifs de la race slave.

Enfin la race anglo-saxonne, aprés avoir commencé

par s’assimiler peu á peu les conquétes de rérudition germanique, a finí par tourner aussi ses yeux de ce cólé-lá, et M. Gladstone vient d’acquitter son ancienne dette envers l’université d’Oxford, en y envoyant un professeur non moins original que fécond (M. Ruskin) pour remplir une lacune depuis longtemps signalée. De plus, tout annonce que l’exemple donné par la mere patrie ne sera pas perdu pour la branche transatlantique de la méme famille, et, pour peu que les circonstances soient favorables aux inspirations patriotiques que nous avons vuespoindre dans des ames bien dignes d’une pareille mission, nous ne tarderons pas á apprendre que des institutions analogues á celles dont l’Allemagne a donné le premier exemple ont été ou vont étre fondées dans les États-Unis d’Amérique, ce qui nous permettrait d’espérer que le souvenir des innovations que nous avons jadis empruntées á ce pays nous donnera le courage de lui emprunler aussi celledá.

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