LA PRIÉRE DU SOIR
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LONDRES ET BOURY.
Dans cette triste vie oú tout se décolore,
Si de quelque bonheur vous espérez Lauro re,
Venez encore pour garder cet espoir,
Faire avec nous la priére du soir.
Quand, aux jours douloureux, la nuit se fait dans Lame, Quand la joie en vos coeurs laissemourir sa flamme,
Ah ! revenez, pour retrouver l’espoir,
Faire avec nous la priére du soir.
Quand votre dernier jour s’éteindra sur la terre,
Ne regrettez pas trop la terrestre lumiére,
Et ne songez, pleins d’un meilleur espoir,
Qu’á bien finir la priére du soir.
Pour se Taire une idée de l’effet produit par cette derniére sírophe, il faut avoir présent á l’esprit le deuil permanent de la famille, deuil diversement nuancé selon les souvenirs et les aspirations spéciales de chacun de ses membres. De la résultait nécessairement que tous ne s’assimilaient pas de la méme maniere les paroles de cette poétique prédication. Pour Alexandrine, dont le détachement était aussi complet qu’il pouvait l'étre, toute allusion á la derniére priére ou a la derniére heure impatiemment attendue par elle, était une allusion joyeuse, et cette joie, habiíuellement comprimée dans sa conversation, avait quelque chose de plus expansif dans son cbant, comme si le rhythme l’avait rendue plus libre. Cette sorte d’émancipation temporaire ne cessa pas complétement avec la cause qui l’avait produite, et le reste de la soirée se passa de maniére á nous convaincre que cette ame déjá si riche en trésors spirituels, dans la premiére année qui avait suivi son veuvage, avait ajouté de nouvelles richesses aux pre-^
miares, et que Factivité de l’esprit avai t marché de pair avec Factivité du coeur. Seulement je m’apenjus bientót, et non sans chagrín, que ie piano n’éíait plus comme autrefois, sa récréation favorite, et qu’elle avait légué á Olga, devenue tout á fait digne de cet héritage, le soin de réveiller en nous les douces impressions que nous avions emportées de notre premier séjour de Boury.
Quant á M. de la Ferronnays, je le trouvai dans la plénitude du bonheur domestique, par suite de Faccomplissement du plus cher de ses voeux. Le bonheur terrestre d’Eugénielui semblait désormais assuré, et comme son bonheur céleste ne faisait pour lui la matiére d’aucun doute, il puisait, dans celte double certitude, une consolation plus quesuffisante pour contre-balancer les prises que la fortune pouvait encore avoir sur lui, et il jouissait ainsi d’une tranquillité relative qui, sans ríen ajouter a la puissance de ses facultés aimantes, leu r donnait quelque chose de plus expansif. Aussi nos reíations devinrent-elles encore plus intimes qu’elíes ne Favaient été pendant mon premier séjour á Boury, et Fon verra bientót ce que je gagnai á ce surcroít d’intimiíé.
On devine sans peine qu’il dut étre question entre nous, des les premiers jours, de mes nouveaux projets littéraires, substitués si brusquement a celui qu’un dépit d’amour-propre m’avait fait entrepreqdre en 1837, pour me venger de Finsuccés de mon premier ouvrage sur l’art chrétien. M. de la Ferronnays, qui l’avait relu á deux reprises différentes et qui persistait á soutenir que mes idées avaient trouvé de Fécho dans ton tes les
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Ames dignes de les comprendre, aurait voulu me persuader de revenir á mes premieres amours, düt ce retour avoir pour conséquence immédiate l’avortement de l’entreprise, si chére a mon coeur, qui m’appelait en Bretagne. Mais outre que le moment de reprendre mon ceuvre n’était pas encore venu, je n’avais pas oublié rengagement que j’avais pris, deux ans aupararavant, avec mon ami etavec moi-méme, et l’idée de travailler avec lui á la rédaction de ses mémoires m’était beaucoup trop douce pour que jepusse consentirá en ajourner indéfiniment l’exécution, ajournement qui serait inevitable, si je reprenais un ouvrage de longue haleine, comme devait l’étre celui que j’avais commencé sur l’art chrétien. Quant ala promesse que j’avais faite á mes nouveaux amis de Londres, je me figuráis qu’une simple brochure á laquelle je consacrerais tout mon hiver, sufíirait pour l’acquitler, desorte queje pourrais étre de retour á Boury et mettre la main á l’oeuvre avant la fin de l’été de 1840.
Nous nous regardions comme tellement assurésde la réalisation de ce beau reve, que nous nous remimes, avec plus de confiance que jamais, á passer en revue les divers documenls qui dcvaient fournir les matériaux de notre travail et que nous avions deja dépouillés en partie deux ans auparavant. Cette fois-ci, ce furent surtout les dépéches diplomatiques qui occupérent notre attention. C’était comme un cours supplémeniaire d’histoire conlemporaine, et á ce titre, cette lee ture ne pouvait manquer de m’inspirer un vif intérét ; mais elle m’en inspirad un plus vif encore au point de vue du diagnostic des caracteres; car souvent elle me révélait, par
des cólés tout á fait imprévus, le caractére de i’homme qui avait rédigé ces documenls et qui ne soupconnait memo pas cette révélation.
Sur ces entrefaites, il m’arriva, dans unepromenade que je fis téte-á-téte avec Mme de la Ferronays, de la féliciter du changement que j’avais remarqué dans son mari, dont le front n’était plus obscurcipar aucun nuage de tristesse et dont la parole méme avait un accent si différent de celui d’autrefois. Elle m’avoua qu’en effet il y avait eu un changement dans le for intérieur depuis le mariage d’Eugénie , mais que le vide causé par l’éloignement de cette chére enfant, avait laissé sur le visage paternel une ernpreinte de mélancolie qui n’avait complétement disparu que depuis mon arrivée. « Quel dommage, » ajouta-t-elle, « que vous soyez si « loin de nous, et que vous ne puissiez pasétre ici plus « longtemps et plus souvent! »
De lapart d’une femme aussi peu démonstrative que Mme de la Ferronnays, ces paroles me surprirent encore plus qu’elles ne me touchérent ; mais je fus loin de leur donner la portée qu’elles avaient dans l’intention de celle qui les avait prononcées Cette inteution, que je n’avais pas méme entrevue, me fut révélée, quelques jours plus tard, par Alexandrine, que son beau-pére avait chargée d’entamer avec moi une espéce de négociation diplomatique pour le succés delaqueile il avait mieux aimé s’en rapporter á elle qu’á lui-méme. II ne s’agissaitde rien moins que de me faire accepter, pour moi et pour les miens, la jouissance gratuite et indéfinie de la portion disponible du cháteau de Boury, en guise de m ai son de campagne pour la bel le saison et
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sans contracter envers le propriétaire d’autre obligation que celle de fondre les deux familles en une seule et de nous aider réciproquement á marcher dans la voie que chacun de nous s’était tracée.
II y avait, dans cette propositlon, telle qu’elle était formulée, une générosité tellement fah^ileuse, qu’il eut été impossible de l’accepter sans remords, si elle n’était pas adoucie par quelques amendements plus fáciles á comprendre qu’á énoncer. A la rigueur, avec une amitié comme celle qui unissait les deux familles, iln’était pas besoin d’explications préliminaires pour s’asseoir pendant quelques semaines á la méme table, loger sous le méme toit, prier dans la méme chapelle, se promener dans le méme jardin. Mais ici ce ne serait plus seulement par semaines, ce serait par mois et méme par trimestre que nous aurions á compter, sans qu’il nous füt permis d’oífrir á nos hótes d’autre compensation que celle de nos stériles sympathies. Ce serait nous mettre sur un pied analogue á celui des jeunes ménages qui ne sont pas pressés de quitter la maison maternelle.
Alexandrine écouta mes objections sans m’interrompre; mais je vis bien quej’avais produit une impression pénible et qu’elle avait compté sur une autre réponse. Celui qui l’avait chargée de profiter de la prendere occasion favorable pour sonder mes dispositions, ne fut pas aussi déconcerté qu’elle, par la raison qu’en matiére de délicatesse, la notion expérimentale se combinait chez lui avec la notion instinctive. Le fait est qu’il avait craint d’échouer contre des objections bien au tremen! difíiciles á combatiré, celles qu’il était naturel
d’attendre des Jiens qui m’attachaient á la Bretagne d’une part et á l’Angleterre de l’autre. Mais quand il apprit sur quoi portaient les scrupules qui me faisaient hésiler, il regarda la cause comme gagnée, et il vint m’en lémoigner sajoie avec une effusion de cceur qui fut partagée par les autres membres de la famille, et plus particulierement par Alexandrine qui avait nourri secrétemeut ce voeu depuis l’été de 1837, mais avec une sorte de pressentiment qu’il ne serait jamais exaucé.
Quant á moi qui n’étais poursuivi par aucun pressentimént de ce genre, je voyais tout en beau dans le présent et dans Y avenir, et ce n’éíait pas seulement comme ami que je jouissais d’avance de ce bonheur inespéré; j’en jouissais aussi comme époux et surlout comme pere, car je voyais déjá, dans cette douce et affectueuse Alexandrine, une seconde mere pour mes petites filies, et je me figuráis d’ avance toutes les bdnédictions et toutes les iníluences privilégiées que leur garantissait, pour l’avenir, un pareil entourage. En un mot, je regardais cet arrangement de vie commune comme le plusgrand bonheur qui me íut arrivé depuis mon mariage, comme le couronnement de tous mes autres bonheurs; et la jouissance nous en paraissait si assurée que nous réglions d’avance tous les menus détails de notre installation ainsi que l’emploi de notre temps, dont la plus gi ande partie, du moins dans les premiers mois. devait étre enfin consacrée á la rédaction, trop longtemps diíférée, des mémoires de M. de la Ferronnays.
Alais il y avait un autre genre de prolit qu’il avait plus particulierement en vue, pour moi comme pour lui,
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et dont Jes conditions étaient beaucoup plus difficiles é régler d’avance. Ce profit qu’il mettait maintenant audessus de toute espéce de profit intellectuel, était le profit de nos ames, et il se persuadait qu’en réunissant, dans un seul et mérne faisceau, nos aspirations communes vers le méme idéal, nous obtiendrions un résultat bien supérieur á celui que produirait la somme de nos aspirations isolées. II failait done donner une sorte de sanction sacramentelle au traité d’alliance ofiensive et défensive que nous allions conclure entre nous, et cette sanction était toute trouvée dans le sacrement de rEucharistie.
11 fut done convenu que nous corr.munierions tous ensemble le méme jour dans la chapelle du cliáteau et que cette communion serait comme l’inauguration anticipée de l’oeuvrc a laquelle chacun de nous, dans la mesure de ses torces, s’obligeait á concourir. Je n’ai pas besoin de dire que le plus zélé promoteur de la cérémonie fut M. de la Ferronnays, il était la dans son role; mais on sera peut-étre surpris d’apprendre qu’il en fut aussi, du moins pour moi, le plus éloquent prédicateur, bien que son éloquence se soit bornée á deux ou trois paroles qu’il m’adressa au sortir de la sainte table. Nous étions restés les derniers dans la chapelle, et je 1’ entendáis prier derriére moi avec un genre de ferveur qui accusait plutót un élan de contrition qu’un élan d’action de gráces. Quand je me détournai pour le regarder, il avait son visage caché dans ses mains, et quand il se leva pour sortir, je \is que ses paupiéres étaient humides. Je crus qu’il venait d’étre en proie á un deces violents accés d’humilité que le sentiment de
son indignité provoquait quelquefoisen lui . Getie í‘ois-ci, c’était bien encore quelque chose du méme gen re, mais avec des circonstances tellement exlraordinaires que, malgré la part que j’avais eue, trés-involontairement, á la distraction qu’il se rcprochait comme un péche, il m’était impossible, je ne dis pas seulement de partager, mais méme d’approuver son repentir.
Le fait est qu’au moment de s’agenouiller prés de moi au pied de l’autel, il s’était laissé distraire par un vague souvenir de je ne sais quelle hisloire du moyen age ou plutót par le regret de n’avoir pas, á Fexemple des chevaliers chrétiens de ce temps-lá, demandé au prétre de partager l’hostie en deux, pour nous en donner á chacun la moitié, en guise de consécration sacramentelle de l’amitié qui, dans ce moment solennel, allait nous unir plus étroitement que jamais. C’était la premiére fois que j 'entendáis parler de cette fantaisie chevaleresque, de sorte que je demeurai stupéíait d’étonnement, de reconnaissance et d’admiration, sans pouvoir prononcer une seule parole; mais l’étreinte muette par laquelle se termina cetie scéne, á tous égards si émouvante, en disait plus long que tous les discours, et je suis sur que je n’étonnerai personne en disant que ce souvenir est resté l’un des plus précieux et des plus ineíTagables de toute ma \ie.
Ceüe fois-ci, nos adieux furent moins tristes que la premiére fois, a cause des perspectives riantes ou du moins tres-consolantes qui s’ouvraient sur rrolrc avenir et dont la plus rapprochée était celle d’un séjour á Lumigny, lequel coinciderait avec la visite que les habitants du cháleau de Boury se proposaient de faire á
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Eugénie et á la famille de son mari, vers la fin de l’autornue. Mais ni cette promesse, ni celle que j’avais faite de si bon coeur au marquis et á la marquise de Brézé, de passer quelques jours avec eux dans leur eháteau prés de Saumur, ne purent recevoir leur exécution. L’espéce d’engagement que j’avais pris avec mes amis d’Angleterre et avec moi-méme, n’élait pas aussi facile á teñir que je me l’étais imaginé de loin. Méme en me bornant au récit de notre campagne de 1815, il yavaitdesexigences locales qui ne me permettaient pas de renfermer mon sujet dans les limites que je m’étais d’abord presentes. En admettant qu’il y eut plus de poésie dans notre role que dans celui des auxiliaires qui nous étaient venus de diíférents points du département, je n’avais pas le droit de blesserpar un silence qui pourrait passer pour dédaigneux, des hommes dont le dévouement, bien que moins poétique, avait été tout aussi désintéressé que le notre. II fallait done me mettre en rapport non-seulement avec eeux qui avaient exercé un eommandement supérieur, mais aussi avec les chefs de cantón et les capitaines de paroisse qui, dans leurs sphéres respecíives, étaient á méme de me fournir des renseignements dont la valeur relativedépendaitentiérementdel’impressionqu’ilsproduiraient sur moi et de la place que, par suite de cette impression, je leur assignerais dans mon récit. C’était la seule maniére de construiré mon édiñee avec des matériaux vivants de la méme qualité que ceux qui m’étaient fournis par mes souvenirs personnels et par ceux de mes compagnons d’ armes maintenant dispersés, á des tilres divers, sur toute la surfuce du pays.
Je commengai done mon pélerinage vraiment patriotique avec le genre de dévotion approprié á Tobjet que j’avais en vue, m’arrétant de préférence dans les lieux qu’on m’avait appris jadis á vénérer comme autant de sanctuaires de la íidélité raonarchique. Quelquefois j’y trouvais encore, du moins dans les presbvtéres, quelque vieux débris échappé, par miracle, aux proscriptions révolutionnaires, et alors j’en tendáis des récits qui réduisaient á des dimensions microscopiques nos exploits de 1815, comparés avec ceux de nos devanciers de la grande insurrection de 1793, c’est-á-dire de celle qui, par son esprit et son but, avait le plus ressemblé a une croisade. Nous avions done le droit aussi, nous, de nousappeler les fi/s descroisés ; mais h ce droit eorrespondait un devoir qui n’avait pas été rempli. Nous avions eu des martyrs, mais nous n’avions pas de martyrologe, excepté dans la mémoire trésafíaiblie de quelques témoins ou cotnpagnons d’exil qui songeaient beaucoup plus á les invoquer qu’á les immortaliscr.
A forcé d’entendre ces rapprochements ou plutót ces contrastes entre la chouannerie de Georges Cadoudal et la nótre, l’idée me vint d’établir une sorte de trait d’union entrel’une et l’autre, en faisant de la premiére le sujet d’une introduction que je mettrais en tete de mon livre et dans laquelle je concentre rais. autant que possible, les traits les plus propres á faire ressortir ce qu’il y avait eu á la fois de brutal et de rafíiné dans racharnement avec lequel on avaií poursuivi, particuiiérement en Bretagne, les pasteurs et leurs ouailles. Mais, pour entreprendre cette tache préiiminaire avec
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quelque chance de suecas, il fallait avoir accés aux archives départementales, oü se trouvaient entassés, dans un désordre systématique, les documents relatifs au régime de terreur qui avait, á trois reprises différentes et particuliérement aprés la catastrophe de Quiberon, pesé sur ce malheureux pays. Je m’adressai done au premier magistrat du départementpour obtenir cette permission queje ne regardais plus comme une faveur, depuis qu’elle avait été accordée sans difficulté á un écrivain étranger qui n’avait d’autre titre de recommandation que son hostilité bien connue á la cause pour laquelle tant de Bretons avaient versé leur sang. Mais ma requéte fut jugée intempestive , et on n’y fit droit que l’année suivante, quand je revins muni d’une lettre péremptoire de M. Guizot qui avait trouvé fort étrange qu’en pareille matiére, on se füt permis une si scandaleuse acception de personnes.
Je fis done mon dépouillement aussi consciencieusementque possible; mais je le fis trés-lentement, d’abord parce qu’on n’avait lenu compte ni de l’ordre historique, ni de l’ordre chronologique dans l’arrangement des divers documents, ensuite parce que le nombre d’heures qu’il m’était permis de consacrer á cette étude était tres-limité. J’en étais presque venu á me repentir de l’avoir entreprise et de ne m’étre pas contenté d'écrire tout simplement l’histoire si émouvante de nos petits exploits de 1815, sans la faire précéder de cet ambitieux préambule dont la plupart de mes lecteurs ne me sauraient aucun gré, et que la qualité des matériaux, encore plus que leur quantité, rendait si difficile á tracer. Mais j’étais désormais lancé trop avant pour re- 11 25
culer, du moms immédiatement, et il me fut d’autant plus difficile de ne pas revenir á la chargeen 1841, que j’avais, cette année-lá, pour compagnon de mes excur- 'sions, pour stimulateur de mon travail et méme pour hóte dans mon íle sauvage, l’ami dont la présence me rappelait mes beaux jours de Home et de Munich, l’ami dont la sympathie m’était plus assurée que celle d’aucun autre pour tout ce qui se rapportait a l’oeuvre patriotique dont il avaií été un des premiers á me suggérer la pensée; on comprend que je veux parler ici de M. de Montalembert, aux yeux de qui la Bretagne était une espece de Terre-Sainte qu’il foulait alors pour la prendere fois, aprés avoir commencé par s’agenouiller sur la tombe oü nous avions enterré, en 1815, nos braves compagnons d’armes tués au combat de Muzillac(l).
(1) Nous voyagions en poste de Nantes á Vannes et nous devions changer de chevaux dans le bourg deMuzillac. En entendant ce nom, M. de Montalembert me demanda si ce n’était pas prés de la que notre capitaine et notre barde avaient été tués, l’un en cbargeant l’ennemi, l’autre en entonnant un de ses chants favoris. Sur ma réponse affirmative, il fit différer le départ et nous nous acheminámes vers le cimetiére, oü il me fut facile de reconnaitre le tertre que sa forme arrondie distinguait encore de toutes les autres sépultures. Plus de vingt ans s’étaient écoulés depuis ma derniére visite á ce cbamp fúnebre. J’étais ému, mais mon compagnon l’était encore davantage. Nous nous agenouillámes l’un prés de l’autre, et aprés que nous eümes prié et pleuré en semble, il me dit avec un accent ému que nulle parole ne pourrait rendre : « Geci manquait encore á notre amitié. » G’est le seul hommage qui ait été rendu á la mémoire de ees héroiques enfants. Leurs noms ne sont pas méme inscrits sur leurs tombes. Mais leur souvenir n’en vivra pas moins dans l’histoire du pays qu’ils ont honoré par leur sacrifice. II y a quatre ans, il fut questiou pour eux d’une commémoraüon fúnebre dont les députés gallois, invités á notre congrés celtique, devaient prendre l’initiative. Un sculpteur éminent, doué au supréme degré du sens de l’idéal, tant héroíqueque religieux, s’était offert pour préparer le marbre sépulcral; mais le projet écbouaetce ne fut pas la faute des étrangers. Bien au contraire. G’était encore une étrangére et méme uneprincesse dontl’áme privilégiée
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Mais que devenait, penclant ce temps-lá, le pacle conclu avec M. de laFerronnays et sa famille? Délas! ce pacte était toujours en vigueur; mais son exéculion était ajournée indéfiniment par suite de circonstances que je serais tenté d’appeler fatales, tant elles étaient indépendantes de la xolonté des parties contractantes. Aprés notre départ de Boury, en *1839, la correspondance entre les deux famiiles avait été aussi active et aussi affectueuse qu’elle aurait pu l’étre, si ces deux famiiles n’en avaient formé qu’une dont les membres auraient été momentanément séparés. De part et d’autre, on s’adressait de joyeuses félicitations sur le bon~ heur passé et des prédictions plus joyeuses encore sur le bonheur futur. M. de la Ferronnays surtout se plaisait á spéculer sur les avantages spirituels qui en résulteraient pour tous les membres de la petite congrega tion, et particuliérement pour ceux qui en avaient le plus besoin.
Yoici ce qu’il m’écrivait le 10 septembre dans la premiére lettre que je regus de lui á File d’Arz aprés notre séparalion :
« Remercions Dieu ensemble du bon lemps que nous « venons de passer dans un lien oü chacun Taime, le « prie, espere en lui; dans cette retraite bien étrangére
est faite pour comprendre tous les nobles dévouements, qui naguére tracait son itinéraire pour un voyage de Bretagne de maniere á y faire entrer, avara tout, le cimetiére de Muzillac, parce que lá reposait le dernier barde bretón, celui dont elle avait appris le nom et la mort glorieuse dans les beaux vers que notre poete Brizeux a consacrés á sa mémoire :
Barde, ó dans la mélée echo retentissant, etc.
« aux joies du siecle, mais oü il consolé les uns, par- « donne aux autres, soutient et encourage ceux qui « toujours ont mis en lui toute leur confiance. Remer- « cions-le encore de l’lieureuse inspiration qui nous « est venue á tous les deux presque en sa présence, ce « qui nous permet d’espérer que sa volonté, daccord « avec nos voeux, ne mettra point d’opposition á l’exé- « cution de nofre charmant projet. Nos souvenirs ré- « cents, et nos prochaines espérances, doivent trouver <( place dans nos priéres el dans nos actes de recon- « naissance .
« Adieu, mon ami; soyez auprbs de Mme Rio l’inter- « préte fidéle de tous les sentiments de vénération et « de la tendre amitié qu’elle m’a si bien inspirée.
« Apprenez-lui á nous aimerassez pour qu’elle désire « aussi vivement que vouset moi la réalisation de notre « projet de réunion et de vie de ménage commun pour « le mois de juin 1840. Pourquoi ne parleriez-vous pas « un peu de moi á votre respeclablembre? II me semble « qu’elle est trop bonne pour se refuser á un peu de « bon vouloir en faveur du meilleur ami de son íils. »
<( La Ferronnays. »
Les lettres que nous écrrvait Aíexandrine n’étaient ni moins édiíiantes ni moins cordiales, et elle songeait déjá aux moyens de remplir, autant qu’il dépendrait d’elle, la lacune que l’absence d’Eugénie dexait nécessairement laisser dans nos récréations musicales auxquelles elle savaitquej’attachais une grande importance;
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mais elle aurait voulu faire de cette récréation un auxiliaire ou un supplément á la méditation et á la priére. Le théátre des exploits qu’elle promettait d’accomplir en ce genre, devait toujours étre la chapelle. Voici ce qu’elle m’écrivait, á ce sujet, le 24 septembre 1839 :
« Dans ma solitude, avec ma belle-mére, j’ai ajouté « une petite occupation fort douce a mes autres occu- « pations. J’ai appris á jouer de l’orgue, et je yous en « jouerai une heure entiére tous les jours dés que j’aurai « le plaisir de yous revoir ici.
« Pendant cette heure yous penserezáDieu, etcomme- « cette pensée est tout ce qu’il y a de plus fécondant, « je me flatte que cette heure passée á la chapelle au « son de mes accords avancera de beaucoup le bel ou- « vrage auquel yous travaillez. Yoda de l’ambition, et « je vais méme jusqu’á espérer que cela vous conduira « par degrés á cette sainteté qui contient tout . »
En attendant que toutes ces belies espérances pussent étre réalisées, nous avions promis á Eugénie de ne pas quitter la France sans avoir passé quelques jours au cháteau de Lumigny, avec les deux familles réunies. Mais quand nous repassámes par Paris, au commencement de novembre, Favenir ne se présentait plus á nous sous un aspect si riant. L’arrivée de M. de la Ferronnays, qui suivit de prés la nótre, et qui nous aurait causé tant de joie si les circonstances étaient restées les mémes, eut pour principal eíFet de confirmer les vagues pressentiments dont nous n’avions pu nous défendre en lisant sa derniére lettre. En un mot, nous apprimes, de sa propre bouche, qu’invité par le comte
de Chambord á se rendre aupr&s de lui, dans Tltalie méridionale, il avait résolu d’obéir á cette invitation comme il aurait obéi á un ordre de Charles X (1), s’il avait élé encore sur le troné. Je savais trop bien ¡usqu’oü
(1) La polilique occupait trés-peu de place dans notre correspondance, d’abord parce que nous avions á parler d'aulre chose, ensuite parce que nous étions parfaitement d’accord sur toutes les grandes questions. Mon correspondant avait méme fini par me convertir entiérement aux idées de tolérance qu’il me préchait si éloquemment dans ses lettres de 1832. En 1839, ses convictions n’avaient pas changó. II professait toujours la méme tolérance envers sesadversaires, comme on peut le vpir par l’admirable lettre qu’il écrivait cette méme année á M. Alexandre de Saint-Chéron, quelques jours avant son départ pour l’Italie:
Monsieur,
Je ne connaife point d’émotion plus douce, plus encourageante, que celle que causent le suffrage et l’approbation des hommes que l’on estime, et voilá pourquoi j’attacbe une si haute valeur á la justice que vous voulez bien rendre au zéle avec lequel j’ai veillé aux intéréts de la France, et aux intentions purés dont j’étais réellement animé, pendant ces peu de mois oü le hasard me donna mu* mentanément une petite partdans la direction de ses affaires.
Oui, Monsieur, j’aime mon pays avec exaltation; aprés le sentiment que nous devons a Dieu, etauqueltous lesautres devraient se rattacher, je n’en ai jamais connu qui, dans mon cceur, püt égaler mon ardent amour pour ma patrie. Lui rendre un seul joür de véritables Services, et mourir ensuite, me paraitrait la destinée la plus belle et la mieux remplie. Aussi ne puis-je me défendre d’un profond regret et d’une bien vive douleur, lorsque je me trouve en désaccord de principes et d’opinions avec des bommes que je sais animés des mémes sentiments que moi, et je vois avec un pénible étonnement l’impossibilité de nous rapprocber : car c’est avec une égale bonne foi, c’est avec la méme loyauté, le méme désintéressement que les uns et les autres, nous suivons des roules opposées. Tous, nous faisons les mémes vceux, et cependant nous paraissons lutter comme des adversaires, et combatiré pour des intéréts opposés. C’est lorsque cesréflexions viennent assombrir mon esprit, que je tourne mes regards vers le Cié!, et que je lui demande le miracle qui, en éclairant nos convictions, nous montrera enfin de quel cóté est la vérité \ ce jour, que j’appelle de tous mes voeux, sera celui qui nous ralliera tous et me fera croire á un meilleur avenir.
Recevez, Monsieur, l’assurance de mes sentiments et celle de ma parfaite considération.
Comte de la Ferronnays,
LONDRES ET BOURY.
ce serviteur méconnu portait le fanatisme de la fidélité, pour ne pas regarder comme trés-invraisernblable et presque comme impossible son retour au cháteau de Boury pour l’été de 1840. Je fus done aussi triste que j’avais été joyeux trois mois auparavant, lors de la conclusión du pacte qui m’avait autorisé á regarder cette famille incomparable comme la mienne. Mais je ne fis part á personne des pressentiments qui causaient ma tristesse, et nous nous séparámes, au bout de deux ou trois jours, sans avoir abordé aucune desquestions qui préoccupaient l’esprit de mon noble ami tout autant que le mien. Quelques heuresavant mon départ, j’allai lui faire mes adieux et, aprés l’avoir conduit jusqu’á la porte du couvent du Sacré-Coeur oü l’attendait M. de Quélen, je l’embrassai avec un serrement de coeur qui me coupa la parole, comme si quelque chose m’avait averti que je l’embrassais en ce moment pour la derniére fois.