‹ Épilogue à l'art chrétienChapitre 3 sur 16 · YEN1SE · texte numérisé non relu

YEN1SE

l’honneur duquel la république de Yenise avait frappé des médailles (1),

Pendant ce temps le coeur delamalheureuse Gaspara n’en élait pas moins en proie aux plus douloureuses anxiétés. Les jours et les semaines s’écoulaient sans qu’elle vit arriver la lettre que Gollalto avait promis de lui écrire aussitót aprés son arrivée á París ; et quand il rompit enfin ce silence de si mauvais augure, ce fut moins pour consoler celle qui en avait si cruellement souffert, que pour lui apprendre á se résigner á la prolongation de ses souíf ranees. De la des alternatives d’élévation et d’abattementqui donnent lieu aux contrastes les plus émouvants et aux eíTusions les plus pathétiques. Toutes ces oscillations sont approximativement reproduites dans la série de ses poémes qu’on peut regarder comme un fidéle écho des élans de son ame aussi bien que de ses défaillances, et qui, á ce titre, offrent un intérét qui n’est pas purement littéraire. Tantót ce sont des eíTusions passionnées qui revétent la forme lyrique ou élégiaque, comme pour remplir les intermittences d’un désespoir sans remede. Tantót ce sont des réactions pathétiques et parfois sublimes contre la passion qui la subjugue; tantót enfin ce sont des sophismes étranges, auxquels elle a recours pour concilier cette passion avec sa conscience, comme dans le sonnet oü interprétant á sa maniere le précepte évangélique sur l’amour de Dieu et du prochain, elle cherche á en détourner l’accomplissement a son profit ; et aprés avoir ainsi glorifié l’amour qu’elle inspire, elle glorifie plus

[(1) Histoire de de Thou, livre XI. — Medaglie del Doni } Ia parte.

hardiment encore l’amour qu’elle ressent, en disant qu’elle pousse méine l’enthousiasme jusqu’á se savoir bon gré de tant souffrir et jusqu’á rassurer celles que la vue de ses soufTrances pourrait détourner de suivre son exemple* «Ovous,» s’écrie-t-elle, dans la plus touchante de ses élégies, « ó vous qui, par une faveur du « ciel étes prédestinés á aimer, ne vous plaignez pas de « tos soufTrances, car les martyres d’amour sont des « bénédictions. Dussé-je étre victime du mien, je ne « m’en repentirai jamais; je préfóre les tourments en- « durés pour une si belle cause á loutes les jouissances « que procuren! les choses viles et abjectes. Si Dieu et a mon étoile s’accordent á vouloir que je succombe á « ma douleur, eh bien ! que la mort vienne et me dé- « livre de mon amour et de cette enveloppe mortelle : « alors enfin, mon ame, libre dans son essor, s’envolera « joyeuse dans ce séjour oü une fidélité comme la « mienne trouvera súreinent sa récompense (1). » G’était ainsi que son imagination devenant de plus en plus cómplice de son cceur, elle se laissait aller á des transports d’admiration qui compromettaient parfois le sentiment desa dignité. Tantót elle maudissait la guerre et la gloire, tantót elle invitait les historiens á perpé-

(1) Egli é 'pur la mía stella

E se s’accorda il cielo,

Ch’io moja per cagion cosí gradita ;

Venga morte, e con ella

Amor, e questo velo

Tolgcm, ed escafaor Valma smarrita;

Che del sao albergo uscita,

Volera lieta in parte Dove s'avra mercede bella suavivafede....

YENISE.

tuer, dans l’intérét de leur propre immortalité, la mémoire de son liéros, et les peintres á éterniser les traits de la plus belle créature qui füt jamais sortie de la maindeDieu.

Malheureusement, l’éditeur insouciant des poésies de Gaspara Stampa n’y a mis aucun ordre ni chronologique ni psychologique, de sorte qu'on est obligé de suppléer á son insouciance ou á sa stupidité par des conjectures dont les éléments ne sont pas fáciles á recueillir. On voudrait surtout savoir la date et l’occasion de certains poémes qui sont en contradiction flagrante avec presque tous les autres, et qui accusent un élan presque surnaturel vers la source du bien et du beau. Parmi les compositions de ce genre, il en est une qu’on pourrait appeler élégiaque, puisqu’il s’agit d’une mort, mais qui est bien plutót un chant triomphal en l’honneur d’une ame prédestinée qui, apres avoir parfumé longtemps jene sais quel asile de l’odeu i de sa sainteté, vient de monter au ciel pour recevoir sa récompense. L’enthousiasme de Gaspara Stampa pour ce genre de dévouement (il s’agissait probablement d’un hospice d’incurables) la si bien inspirée dans cette espece d’apothéose qui est en méme temps une invocation pour elle-méme, qu’elle s’y est élevée, méme sous le rapport du style, á une hauteur oü ses poésies amoureuses n’ont jamais atteint. On voit qu’elle avait eu sous les yeux, dans la personne de cette héroine, quelle qu’elle soit, un idéal de perfection ascétique dont elle revendique l’honneur non-seulement pour la République qui a su l’apprécier, mais aussi pour son sexe qui peut se vanter d’avoir produit, dans un siécle de corruption.

une ame toujours tournée vers la lumiére éternelle, et qui, dans son pélerinage terrestre, a toujours vécu ici— bas, comme on vit dans le ciel (1).

Mais c’est surtout dans les vers oü elle implore la pitié de cette protectrice dont elle nous a tu le nom, que Gaspara Stampa nous révéle les plus nobles et les plus purés aspirations de son coeur, et la lutte dont ce pauvre coeur était le théátre, partagé qu’il était entre deux amours qu’elle aurait voulu ne pas croire incompatibles. II est impossible de lire ce poéme d’un bout á l’autre, sans étre convaincu que la sainte dont il s’agit avait regu ses confidences, ce qui expliquerait l’explosion de douleur en quelque sorte filiale á laquelle sa mort avait donné lieu, et le désir plus ardent ’que jamáis, dans la pauvre Gaspara, de déchirer, avec le secours de celle dont elle invoquait l’assistance, le voile que les ombres d'ici-bas avaient étendu autour d'elle (2). On voit qu’ici la mélancolie a fait place á la componction ; cependant la victoire n’est pas encore complete et la passion, désavouée mais non déracinée, se réfugie dans l’idéal comme dans son dernier retranchement. Désormais ce n’est plus la beauté fugitive et fragüe (Jugace e frale) du seigneur de Collalto que Gaspara Stampa veut aimer, ce sont ses vertus sublimes et les qualités héroiques qui élévent son áme royale jusquau ciel. C'est cette beauté intérieure et sans égale qui ne monte pas et ne descend pas avec la fortune , qui ría rien á craindre du temps ni de per sonríe , qui lui offre un

(1) Rime di Gaspara Stampa, p. 121-124.

(2) n>id.

orient plus fidéle sur lequel elle puisse fixer ses regarás (1) ; et pour se prouver á elle-méme qu’elle a définitivement triomphé de cet amour profane dont les paiens avaientfait undieu, elle trace avec toutela verve que lui donne sa blessure récente, le portrait de l’ennemi qu’elle croit avoir vaincu : « O vous qui ne con- « naissez pas encore le piége oü je suis tombée, si vous « voulez savoir ce que c’est que cet amour dont l’anti- « quité a fait un Dieu, je vais vous l’apprendre : c’est « une afTection ardente qui fait couriraprés une oinbre «trompeuse, c’est une illusion volontaire, un oublide « soi-méme et de son vrai bien, une recherche pénible « et forcée de quelque chose qu’on ne trouve pas, ou « qui, quand on le trouve, ne cause que dommage et « repentir, c’est une renonciation á la liberté, á la joie « et á la paix, un mal qui fait qu’on s’égare sans qu’on « sen te son erreur, qui donne la mort sans qu’on se sente « mourir; enfin un mal qui est á la fois caressant et « poignant (2). »

(1) Virtudi eccelse e doti illustri e cliiare , Che alzate al cielo il mió real signore , Voi voi sol voglio alzarmi ad amare

Quella interna hellezza e senza eguale Che con fortuna non scende e non sale.

(2) Se di saper, che cosa sia br amate

Questo amor che signor ha falto , e Dio Non pur la nostra} ma Vantica etatc :

É un affetto ardente, un van desio D'ombre fallad, un volontario ingamo,

Un por se stesso, e il suo bene in obblio. Un cercar suo mal grado con affanno, Quel che mai non si trova, o se pur vienn,

De sinistres rumeurs qui circulérent a Yenise parmi les amis du seigneur Collalto et qui arrivérent jusqu’aux oreilles de Gaspara Slampa vinrent lui prouver que sa guérison 11’était pas aussi complete qu’elle l’avait imaginé. On disait vaguement que parmi les beaulés de la cour de Henri II, il en était une dont les charmes avaient fait sur le coeur du gentilhomine vénilien une impression tellement irrésistible, qu’il songeait a s’en assurer la possession par un mariage, et ce bruit paraissait d’autant plus fondé, qu’il coincidait avec une lettre dans laquelle il donnait a enteudre á- sa correspondante, déjá troublée par son long siience, qu’il donnait aux femmes frangaises la préférence sur toutes les autres.

Enfin, aprés les plus douloureuses incertitudes, la nouvelle du prochain retour de celui qui les avait causées fit briller un rayón d’espérance dans cette ame attristée ; et pour goúter cette consolation dans toute sa plénilude, elle quitta sa pauvre et triste maison oü elle avait tant pleuré, pour aller respirer l’air doublement vivifiant de la colline de Collalto et revoir les rives de l’Anasso si chéres á son souvenir. II était impossible que, dans ce séjour enchanté, son imagination ne prit pas un nouvel essor et ne lui peignit pas l’avenir sous les plus riantes couleurs. Déjá elle méditait la conversión de l’idole de son cceur et, dans son fol aveuglement, elle se promettait d’obtenir de sa tendresse qu’il renongát pour jamais á cette funeste ambition qui pouvait

Avuto, arma penitenzae danno.

Un nutrir la sua vita sol di speme

lui coüter la vie et qui lui avait déja coüté á elle tant de larmes. Elle épuisait, pour le convaincre, non pas tous les argumenfs de la raison, mais tous les charmes de la langue qui lui était familiére. «Ici,» lui disaitelle avec une eonfiance un peu trop poétique, « ici, « sur le penchant de ces collines, dans ce vallon fertile « et paisible, nous coulerons ensemble des jours heu- « reux, jusqu’á ce qu’enfm le soleil de nos yeux s’obs- « curcisse et s’éteigne. Pourquoi toutes ces fatigues et « tous ces efforts, pourquoi tous ces honneurs que la « morí doit bien tót flétrir de son souffle (1)? »

A mesure que la pauvre Gaspara voyait approcher le jour de son bonheur, une sorte de crainte respectueuse se mélait aux transports de sa joie. Elle se demandait par quelles paroles, par quelles caresses elle devait accueillir son bien-aimé qui reven ait á elle couronné de plus de gloire que le soleil n’en avait jam ais vu sur une méme tete. Elle se sentait pálir et trembler en pensant au moment oü elle fixerait ces traits majestueux qui la rendaient a la fois craintive et hardie, et la violence des émotions qu’elle éprouvait á son approche lui faisait craindre qu’en le revoyant, l’excés de sa joie ne brisát son coeur (2).

(t) In questi colli, in questealme e sicure Valli e campagne } dove amor riinvita , Viviamo insieme vita alma e gradita,

Sin ch’il sol de ’ nostri occhi al fin s’oscure. Perche tante fatiche e tanti stenti Fan la vita piú dura; e tanti onori Restan per morte poi súbito spenti.

(2) Con quai degne accoglieme, o quai parole Raccorró io il mió gradito amante

Malheureusement le bruit qu’on avait fait courir á Venise sur le prochain retour de Collalto n’avait aucun fondement. Alors sa victime puisant un reste d’inspiration dans son désespoir, imagina un remede qui élait plus propre á compromettre sa dignité qu’á réveiller la passion de Collalto, s’il élait tenté d’étre infidéle. Ce remede n’était autre chose que le recueil des poémes qu’elle avait composés depuis leur séparation, en s’inspirant des sentiments et des souvenirs les plus propres á rendre son mal incurable. Lalettre qui accompagnait le manuscrit était si humble, et l’appel qu’elle y faisait á la pitié de son vainqueur était conqu dans des termes si peu mesurés, qu’on est presque tenté de regretter que ce malencontreux document ait été placé en tete de ses oeuvres. Quant á ses efFusions poétiques, elles sont modulées avec une plénitude de verve qui entraine le lecteur presque malgré lui á travers les répétitions et les exagérations qui déparent ce recueil, et qu’on remarquerait davantage, si l’exallation vraie, dans une áme noble et passionnée n’avait pas le privilége d’irnposer silence á la critique purement littéraire.

Comme il s'était toujours agi pour elle de conserver ou de reconquérir un coeur qui pouvait lui échapper, on comprend que son exaltation , croissant toujours avec le danger, ait doublé les puissances de son imagi-

Clie torna a me con tante glorie e tante Quante in un sol non vide forse il solé?

Condotta innanzi a quel divin semblante Cli ardir e tema insieme dar mi suole, Temo che il cor di gioia non si sfaccia...

nation dans Paccomplissement de la tache la plus douce qu’elle püt s’imposer, c’est-a-dire dans la célébration des dons de tout genre qui faisaient de son héros quelque chose de plus que la merveille de son siécle. Non contente de célébrer rincomparable courage qu’il a déployé dans les tournois ainsi que dans la récente campagne de Picardie contre les Anglais, elle trouve un surcroit d’enthousiasme pour chanter ses autres qualités chevaleresques, une nature royale [real natara), un sang non moins ¡Ilustre que celui des rois, une intelligence qu’on pourrait appeler angélique ou méme divine, des maniéres oü la distinction se combine avec la mansuétude, un visage oü se réfléchissent les rayons du soleil, en un mot une réunion de toutes les perfections imaginables. En outre comme Gaspara Stampa n’avait pas oublié l’admiration avec laquelle Collalto lui avait parlé de Henrill etde l’impulsion que son royal patronage avait donné au génie national dans loutes les directions, elle décernait á ce monarque les louanges les plus hyperboliques, mais qui avaient pour excuse de ne pas dépasser de beaucoup celles que lui prodiguaient ostensiblement les membres les plus influents de l’aristocratie vénitienne.

Mais ce qu’il y avait de plus toucharit dans ce dernier appel fait á un coeur absorbé par des aspirations d’un autre genre, ce n’était pas la poésie, mais la lettre en prose dont nous avons déjá parlé, et qui était faite pour exciter quelque chose de plus que des remords :

« Puisque tant de souffrances, endurées pour vous,

« n’ont pas pu obtenir de vous une parole, j’en ai ras- « semblé toute l’histoire dans ce recueil, pour voir si

« je serai plus heureuse. Mon but n’est pas de vous re» « procher votre cruauté, mais de vous donner une haute « idée de votre puissance ; car puisque j’ai eu de telles « inspirations en vous trouvant impitoyable, que serai t- « ce si j’avaisle bonheur de vous inspirer quelquepitié? « Ah ! si jamais vous revenez dans ma pauvre et triste « maison, íout vous y parlera de mes soupirs, de mes « sanglots, des larmes que j’ai versées jour et nuit, tout « en bénissant votre nom et remerciant le ciel de m’a- « voir tant fait souffrir pour vous; car je préfére la « mort me venant de vous á une jouissance qui me « viendrait de tout autre. »

II était impossible d’adresser un appel plus pathétique á un coeur engagé par des liens non moins sacrés que ceux du serment; mais les circonslances étaient impérieuses,et tout devoir incompatible avec celui qu’il s’agissait de remplir, devait étre, suivant les juges compétents, impitoyablement sacrifié. Yoilá sans doute ce que disait Collalto avec une arriére-pensée peu conforme á la lovauté naturelle de son caractére, et il faut avouer que jamais une noble cause ne s’offrit plus á propos pour voiler une action qui ne l’était pas.

II ne faut pas oublier que la peur qu’inspiraient alors, dans le nord et le centre de l’Italie, les empiétements de la domination autrichienne, y avait rendu les Fran- Qais tellement populaires, que cette popularilé s’était élevée á lahauteur d’un sentiment national. Or le moment était venu pour la France de justiíier par des faits 1’attente qu’avait excitée son attitude hostile vis-á-vis des oppresseurs de la liberté italienne. C’était dans l’été de 1553, c’est-a-dire dans le moment oü Come de

Médicis venait de se liguer avec Charles-Quint, pour se venger de l’accueil fait par Henri II aux bannis ílorentins qu’il incorporait dans ses troupes en y ajoutant le privilége de la haute paye, et en les placant sous le commandement immédiat de leur compatriotePierre Strozzi, le véritable héros de cette croisade. C’était plus qu’il n’en fallaitpour contre-balancer rimpressionqu’avaient pu produire sur le cceur de Gollalto les poésies intempestives de la pauvre Gaspara. Que pouvait valoir désormais cette promesse d’un prompt retour par laquelle il avait cru adoucir pour elle les tourments de l’absence? D’ailleurs, s’il se laissait entrainer á de nouveaux périls par son enthousiasme pour une cause qui lui paraissait sacrée, c’était elle, c’était Gaspara elle-méme qui avait été, sans le próvoir, l’inspiratrice de cette généreuse résolution ; car, comme nous l’avons déjá dit, les exilés florentins avaient été pour elle l’objet d’un véritable cuite, sans excepter ceux qui vivaient en terre étrange re, comme le vieux Alamanni que ses hommages poétiques allaient chercber jusque dans sa retraite de Lyon.

Elle ne pouvait done pas se mettre en contradiction avec elle-méme, en se montrant indifférente aux espérances qui faisaient battre tant de nobles coeurs, ou en regrettant une si belle occasion oíFerte á son ami pour satisfaire á la fois sa passion pour la guerre et sa passion pour la liberté. Mais cette double satisfaction une fois obtenue, que deviendrait sa fidélité, déjá si compromise par son trop long séjour k la cour de France? car les eífusions poétiques qu’elle lui avait envoyées en guise de préservalif, étaient restées sans

réponse, d’oü elle avait conclu, avec la sombre iogique du désespoir, qu’elles étaient restées sans eífet. Cette conclusión, qui équivalait pour elle á un arrét de mort devint encore plus accablante quand elle sut que Collalto descendu en Italie avec l’armée francaise dans laquelle il avait un commandement, avait longé, pendant plusieurs jours de marche, les États vénitiens sans lui donner signe de vie. Cetle abdication tacite était trop significative pour qu’elle ne füt pas comprise.

Quand Gaspara Stampa eut renoncé á tout espoir de recouvrer le coeur qu’elle avait perdu, sa soeur Cassandra, qui s’était éloignée d’elle pendant ses jours de prospérité, vint lui oífrir toutes les consolations que sa prévoyance tenait, pour ainsi dire, en réserve ; car, comme la Gassandre troyenne, elle n’avait pas épargné les prédictions sinistres, et elle n’avait pas été plus écoutée qu’elle. Maintenant elle venait employer tous les remedes que pouvait suggérer la plus tendre sympathie, sinon pour guérir la blessure, du moins pour l’empécher d’étre mortelle. L’impression qu’elle avait gardée des jours heureux de son enfance, lui faisait espérer que les sentiments de lanature, malgré une trop longue désuétude, rempliraient peu á peu le vide que l’infidélité de Collalto avait laissé dans le coeur de sa soeur. Ce qui entretint d’abord cette illusion, ce furent ses fréquents accés d’attendrissement. La fleur était tristemeut penchée sur sa tige : mais la moindre goutte de rosée, lemoindresoufflepoétique suffisaient pour la red resser vers les rayons du soled, et l’on se flattait de jouir encore longtemps de son éclat et de ses parfums, parce

VENÍSE.

qu’on lie voyait pas l’insecte qui en rongeait la racine. En effet jamais la iyre de Gaspara n’avait rendu des sons si touchants. Si parfois ses chants étaient plaintifs c’étail la pitiépour son sexe qui linspirait, bien plus que ses propres infortunes. Elle voulait que son expérience, si chfcrement achetée, appritaux autres a éviter l’écueil oü son bonheur venait de se briser et en donnant cette triste legón, elle ne se défendait pas toujours d’un retour d’amertume sur le passé, comme on peut le voir dans les paroles suivantes qui sont comme un désaveu indirect de son fol enthousiasme :

« O vous qui voguez pour la premiére fois sur cette « mer profonde et orageuse des passions, oü tant d’au- « tres femmes ont déja fait naufrage, voici le conseil « que je vous donne avant tout : attachez-vous a de « nobles ames, et vous ne serez jamais délaissées (1). » Ailleurs elle donne un avertissement du mémegenre, mais encore plus incisif, sous la forme d’une épitaphe composée par elle-méme pour son propre tombeau et digne de figurer, a titre de chef-d’oeuvre, dans n’importe quel recueil de ce genre :

Per amar molto, ed esser poco amata,

Visse t morí in felice ; ed or qui giace La piü fedele amante che sia stata.

Prégale, viator, riposo e pace ;

(1) Voi che novellamente, donne, entrate

In questo, pien di tema, e pien d'errore Largo e profondo pelago d' amore,

Ove giá tante navi son spezzate :

Sovra tutto vi do questo consiglio:

Prendete amanti nobili; e conforto Questo vi sia in ogni aspro periglio.

Ed impara da lei si mal trattata,

A non seguiré un cor crudo e fugace (1).

Cette qualification sévére, donnée a l’auteur de ses souffrances qui la méritait bien, est la seuie faiblesse de ce genre qui soit échappée a Gaspara Stampa, et i! faut y yoir un cri de détresse bien plus qu’un cri de vengeance. D’ailleurs, elle n’aspirait pas á la gloire du stoicisme, et au lieu de diré que la douleur n’était pas un mal, elle disait, avec un accent qui laissait peu d’espoir, que la sienne était bien amére; seulement elle ne s’y livrait que dans la mesure compatible avec la dignité qu’elle voulait garder jusqu’au bout. Ce long combat entre son désespoir latent et le besoin dene pas s’avilir tarissait lentement en elle les sources de la vie mais sans épuiser son courage. Elle était arrivée par degrós a cette sérénité relative que ceriaines ames trouvent encore dans les grandes infortunes, quand elles ont la eertitude de n’y pas survivre. En vain lui prodiguait-on de toute part les témoignages d’admiration et de sympathie, les plus propres á la réconcilier avec la vie, son ame était désormais fermée á toutes les joies, du moins á toutes les joies terrestres.

Mais si les créatures humaines étaient impuissantes á lui faire sentir cet amour et cet enthousiasme qu’elle avait éprouvé pour Collalto, il y avait un amour plus pur et plus vivifiant, un enthousiasme plus durable et plus

(1) Ci-git la plus íidéle amante qui füt jamais. Pour avoir beaucoup aimé et l’avoir été peu, elle vécut et mourut malheureuse. Prie pour elle et apprends, par son exemple, á ne pas t’attacher a un coeur dur et inconstant.

légitime qui pouvaient étre á la fois une expialion et un remede. Ici finissent pour Gaspara Slampa les regrets et les inspirations profanes ainsi que les comparaisons qu’on a pu faire entre sa destinée et celle de Sappho. En descendant dans son propre coeur, elle a. trouvéqu’iln’étaitpasindigne d’étreoffertásoncréateur, et elle a osé lever versle ciel des yeux qui n’étaientplus obscurcis par des larmes, ou du moins qui ne l’étaient que par celles du repentir. Dans ces dispositions nou velles, sescbants sont devenus plus mélodieux et plus sublimes, et á mesure qu’elle a senti saderniére heure approcher, elle s’estpénétrée de plus en plus de toutes les vérités consolantes et de toutes les promessesdemiséricorde. Quelle ferveur et quelle poésie respirent dans les priéres qu’elle adressait alors á Dieu ! « Seigneur, « disait— elle, toi qui voulus descendre sur la terre et « te revétir d’une enveloppe terrestre pour nous ap- «prendreá combatiré et á vaincre, donne-moi lebou- « clier de ta gráce et arme-moi de la forcé nécessaire «pour fouler aux pieds toutes les affecíions humaines «qui me captivent encore. Guéris-moi des blessures « que m’a faites un amour malheureux qui m’a déjá « conduit au bord de la tombe, ouvre-moi les portes de « ton royanme éternel, tends-moi la main pour y mon- « ter. Du haut du céleste séjour, tourne les yeux vers « une pécheresse qui t’im plore avec larmes, et puisque, « dans l’intérét de ta gloire, tu fais abonder ta gráce «la oü le peché ahonde, entre dans mon coeur souillé « par tant de faiblesses, allumes-y ton feu vivifiant, et « aprés en avoir banni tout amour profane, régnes-y « éternellement et sans partage. Mon Dieu, tu voulus

« mourir pour nous, tu rachetas de ton sang toute la « race húmame; Dieu de miséricorde, ne me laisse « pas périr. » (1)

II est impossible de ne pas reconnaítre ici la source á laquelle ces belles inspirations ont été puisées. Ne croirait-on pas lire en effet une paraphrase ou un écho renforcé de cerlains psaumes composés par celui qu’on peut appeler le grand consolateur de ce genre de miséres, par celui qui a su donner á son repentir les accents les plus propres á percer le ciel? Seulement Gaspara Stampa, beaucoup moins coupable que le roi David, n’avait á demander pardon á Dieu que d’une

(1) Bolee signor che sei venuto in térra Ed hai presa per me terrena vesta Per combatter e vincer questa guerra,

Bammi lo scudo di tua grazia, e desta In me virtú, si ch' io gettiper tena Ogni affetto Ierren che mi molesta.

Aprimi omai del regno tuo le porte,

E ¡¡er salir a lui dammi la mano;

Perché á ció far non giovano altre scorte.

Nel petto mió, ricettcrd’ ogni errore,

Entra col foco tuo vivo ed ardente,

E sptnto ogni altro, accendivi il tuo amore.

Tu volesti per noi, signor, moriré,

Tu ricomprasti tutto il seme umano ;

Bolee signor, non mi lasciar perire.

Purga signor, omai V interno affetto Bella mia coscienza, sicchP o miri Solo in te, te solo ami, te sospiri,

Mió glorioso eterno e vero obbietto.

La bellezza ch' io amo é delle rare Che mai facesli; ma poi ch’ é terrena A quella del tuo regno non é pare.

Tu per dritto sentier la su mi mena Ove per tempo non si puó cangiare L’ eterna vita in torbida e serena.

chose, d’avoir donné á une créature humaine un degré d’amour qu’elle n’aurait dü donner qu’á luí seul. Comme son langage s’épure et s’éléve sous l’influence de ce sentiment tout nouveau pour elle !

II y a quelque chose de plus touchant encore et surtout de plus pénétrant dans l’espéce d’élégie qui termine le recueil de ses poémes et dans laquelle il est facile d’entrevoir un regret tardif de n’avoirpas suivi l’exemple de son amie d’enfance, de cette Angélica Negri dont nous avons déjá parlé, et qui mourait alors á Milán en odeur de sainteté, en répétant le cantique chanté par Moise, aprés le passage de la mer rouge, de sorte quecet élan supréme dugénie de Gaspara Stampa était á la fois, par rapport á celle qu’elle avait en vue, un chant d’actionde gráces et un chant d’adieu :

« Heureuse dans cette vie et plus encore dans l’au- « tre, celle qui fuit les miséres infinies du siécle avant « de les avoir connues ! Heureuse toi, ame privilégiée, « qui as su te dépouiller de nos misérables aífections « terrestres et te soustraire ainsi á nos douleurs d’ici- « bas ! Tous tes jours seront joyeux et sereins, pleins de «paix, de repos et d’amour ! Heureuse celle qui, sous « d’humbles vétements, se fait la servante de Jésus- « Christ, et renonce a la merorageuse de ce monde, « pour lever ses yeux vers la divine étoile ! heureuse « celle qui, morte au monde et vivante pour le Christ « seul, a choisi, comme Marie, la meilleure part qui ne « luí sera point enlevée ! heureuses vous toutes qui, « embrasées d’un zélc plein d’amour, tournez vos re- « gards vers le divin soleil qui brille éternellement au « ciel et sur la terre ! heureuses vous qui avez consacré

(( vos beauxyeuxetvoíre belle chevelure d’orácelui qui « vousa ornées des dons leplus admirés par le monde;

« vous avez trouvé, dans ce sacriíice, le riche et cher « trésor,laperle précieuse gráce á laquelle, aprésavoir « conquis la palme et le laurier de la victoire, vous « entrerez en partage du triomphe du Christ et de sa « gloire ! » (1)

C’est par cette salutation, qu’on serait tenté d’appeler angélique, que se terminen! les poésies de Gaspara Stampa, dont le sacriíice éíait alors bien prés d’étre consommé. La lettre que sa soeur Cassandra écrivit, immédiatement aprés sa mort, á Monsignor della Casa, nous en donne approximativement la date qui dut coincider avec le commencement de i’automne de 1554, c’est-á-dire avec nos premiers revers dans cette chevaleresque expédition de Toscane sur laquelle Collaltoavait fondé de si belies espérances de gloire pour lui-méme et de délivrance pour l’Italie. Déception amére s’il en fut jamais ! Son nom cité une seule fois dans l’historien de Thou, ne figure que dans une grande défaite essuyée á Marciano, et qui fut le prélude de la catastrophe finale, je veux dire de la capitulation de Siennedont la délivrance avait été le principal but déla guerre. Que les Vénitiens, malgré leur neutralité apparente, aient fait plus que des vceux pour le succés de l’armée libératrice, c’est ce qu’il est impossible de mettre en doute, quand de Thou nous apprend qu’on avait surpris, dans le territoire de Céséne, vingtquatre milleécus d’or qu’on envoyait de Yenise á Pierre

(1) Rime , etc p. 76.

VEMSE.

Strozzi pour la soldé de ses troupes. II y avait done la une persévérante sympathie, vivifiée par laprésence des exilés florentins dont Tólde avait cherché un refuge á l’abri du pavillon de Saint -Marc, et parmi lesquels Gaspara Stampa comptaitplus d’un ami. On aimerait á savoir quede part cede cause, á ses yeux si sacrée, eut auxpréoecupations deses derniers jours, et si elle vécut assez longtemps pour étre instruite du triste résultat de la bataille de Marciano et du role que Collado y avait joué. Malheureusement la biographie que je venáis de lire, ne contenas t méme pas une allusion á cette curieuse co'incidence. Bien plus, son auteur a gardé un silence évidemment systématique non-seulement sur les derniers moments de Gaspara Stampa, mais méme sur la derniére phase de sa maladie dont il avoue du reste la véritable cause qui n’était ignorée de personne (1). Quel pouvait étre le motif de cette réserve mystérieuse, et pourquoi, parmi les nombreuxécrits, en vers et en prose, auxquels donna lieu cette mort véritablement tragique, n’en est-il pas un seul qui satisfasse sur ce point la juste curiosité du lecteur? Et cependant jamais deuil ne fut plus sympathique, ni plus uni versel, ni plus propre á donner du prix aux moindres circonstances qui avaient précédé la catastrophe. Ce fut comme une explosión d’hommages et de regrets poétiques, auxquels s’associérent, avecla verve de la reconnaissance, plusieurs réfugiés florentins, et particuhére-

(1) Ce biographe était Antonio Rambaldo di Collalto. C’est lui qui nous apprend que le portrait du personnage dont il raconte l’histoire, se trouvait au Louvre, et ayait été peint par Titien.

ment Benedetto Yarchi, auteur d’une touchante élégie qui se termine par ces trois vers :

0 d'ogni gran valor segnata stampa.

La corva e il corvo lango tempo scampa ,

Ma il cigno tosto e lacolomba muore (1),

et dans un autre poéme adressé au máme Yarchi, en guise de condoléance sur cette perte dont il paraít avoir été inconsolable, on trouve cet éloge si complet dans sa briéveté :

Questa dei nostri di Saffo novella Vari alia Greca nel Tosco idioma Ma piu casta di lei, quanto piú bella (1).

Ce fut par ces fragments d’oraison fúnebre queje terminai ma lecture, au moment méme oü la cloche de l’église paroissiale faisait entendre sespremiers tintements. Quen’aurais-je pas donné pour que le curé du village füt venu dire sa messe ce jour-lá dans la chapelle du cháteau, dans celte chapelle déjá si intéressante par les ceuvres d’art que j’y avaistrouvées, maisá laquellemes émotions de la nuit venaient dedonner un tout autre genre de consécration? Aussi ce ne furent pas les fresques de Pordenone qui m’occupérent le plus dans cette seconde visite que j’y fis ; ce fut l’image de celle qui avait si souvent prié et pleuré devant cet autel, avant de revétir ses p rieres et ses pleurs du langage poétique dont les beautés venaient de m’enivrer, aux

(1) Rime, etc., p. 56.

(2) Ibid., p. 58.

dépens de mon sommeil. Je teñáis toujours ce précieux livre á la main, á cause de la gravure qui était en tete et qui reproduisait, disait-on, assez fidélemenl les traits de mon héro'ine. Puis je descendáis, avec le méme compagnon, vers les rives de la Piave ou de l’Anasso, et je lisais, avec la dévotion d’un pélerin, les vers si pénétrants danslesqueis lapauvre Anassilla a chanté le court bonheur dont ce fleuve et les collines d’alentour avaient été témoins.

Une chose manquait á mon bonheur; c’était de ne plus me séparer du précieux volume qui venait de me causer de si délicieuses émotions, et jespérais un peu qu’en allant prendre congé de M. l’intendant, qui ne les avait pas ignorées, je le trouverais disposé á profiterd’une si belleoccasionpour acquérir des droits éterneis á ma reconnaissance. II ne semblait pas, en efiet, attacher un grand prix á la possession de ce trésor; et moi, de mon cóté, je mexagérais les difficultés quej’aurais á me procurer un autre exemplaire du méme ouvrage. Quoi qu’il en soit, je dus partir les mains vides et le cceur gros; mais, gráce au zéle de mon ami Gamba, non-seulement mon ambition fut satisfaite á cet égard avant mon départ de Yenise , mais il fit copier pour moi un chant fúnebre, á six voix, qui avait été composé et exécuté á 1 occasion de la mor t de Gaspara JStampa, et quel’on conservait précieusement parmi les manuscrits de la bibliothéque Saint-Marc. L’idée d entendre chanter cétte compositiou á Paris, par les jeunes artistes dont le fameux Choron dirigeait alors si habilement f éducation musicale, me faisait d’avance battre le cceur ; et il battait encore plus fort, quand je me figuráis Pim-

pression que cette musique mortuaire ne pouvait man* quer de produire immédiatement aprés la lecture de l’esquisse biographique que je méditais des lors,et qui n’avait besoin d’aucun ornement accessoire pour étre émouvante. Mais toutes mes combinaisons devaient échouer Tune aprés l’autre , et voilá bienio' quarante ans queje soupire en vain aprés la réalisaiion de mon reve (1).

S’il avait dépendu de moi de prolonger mon séjour á Venise, je crois qu’il aurait fallu des années pour sa- (Isfaire l’espéce de passion dont je m’étais pris pour cette reine détrónéedel’Adriatique, dontriiisioire, toute nouvelle pour moi, parlait encore plus a mon imagina- (ion qu’ámon esprit.Et ceite histoire, íelleque jecherchais a la comprendre, ne se bornait pas á la série des événemenís, extérieurs ou intérieurs, consignés dans les a n nal es officielles de la République, et reproduits, plus ou moins prosaiquement, par des historien» sans vocalion; non, ce que je chercháis avant tout> c’était l’hisloire des grandes inspirations religieusesei patriotiques, dans leur rapport avec le travail que j’avais en \ue, et pour celaje dévorais indistinctement toutes les chroni- ([ues sur lesquelles je pon vais mettre la main, surtout ur celles qui se rapportaient á la période la plus brillante et la plus féc-onde, comprise entre le commenee-

(1) Cette composition musicale, en téle de laquelle se trouve le nojji de Gaspara Síampa, doit étre encore ala bibliothéque Saint-Marc; mais comme j’avais oublié le nom du compositeur, latentative que j’ai faite pour avoir une seconde copie, est restée sans résultat. D’un autre cóté, je n’ai jamais pu recouvrer ma copie de 1831 prétée par moi á une Société philharmonique qui promettait de me faire assisterk l’exécution dumoreeau.

ment du quatorziéme siecle etla fin dn seiziéme, D’autres trésors qui servaient de suppléinent á ceux-la, étaient mis á ma disposition, pour me faciliter rappréciation des caracteres individuéis, et plus j’avaiiQiis dans mes recherches, plus les histoires particulares captivaient mon attention, au préjudice de i’histoire genérale; car de méme que Yenisefut la plus riche des cités italiennes en illustrations individuelles, de ménie la littérature vénitienne, toute proportion gardée, fut plus riche que les a ii tres en ouvrages biographiques, dont plusieurs sont de véritables chefs-d’oeuvre (1). Pour compléierles renseignements que me fournissait cettelecture, je lisais dans la cirro ñique manuscrite de Marín Sañudo l’histoire abrégée des principales familles patriciennes, et c’était seuiement aprés avoir fait cetle étude pnéparatoire dans les manuscrits et dans Ies livres, que je me eroyais en état d’apprécier leseeuvres d’art, et particuliérement les monuments d’architectureet de sculpture. Gette appréciation, pour étre complete, ne doit pas se borner á signaler les Services techniques de l'architecteou dn sculpteur; elle doit, en outre, teñir compte des influences di verses, religieuses ou patrio tiques, qui ont déterminé la construction de tel temple ou lerection de tel tombeau, sous le patronage de telle familie. Le voyageur qui est bien rnuni de oes notions préliminaires, a, pour ainsi dire, le privilége de ressusciter les morts et de s’associer aux sentiments d’admiration et de recounaissance qui leur ont valu, de la parí de leurs

(1) Je me contenterai de citer la vie de Cario Zeno, le héros de la guerre de Chieggia, etcelle de Jér6me Savorgnan, par Giannotti.

contemporains, une recommandation durable auprés de la postérité. Outre cette association, qui n’est pas étrangére á la jouissance esthétique proprement dite, il y en a une autre qui la déveioppe encore davantage, c’est Fassociation légendaire, c’est-á-dire Fadoption, définitive ou momentanée, des pieuses légendes qui ont eu le pouvoir de faire sortir de terre des édifices qui s’harmonisent avec ellos, comme cela s’est vu pour un grand nombre d’églises vénitiennes, et paríiculiérement pour celle de Santa María formosa, Tune des plus riches en souvenirs de ce genre. Le méme procédé rétrospectif peut s’appliquer á presque tous ces magnifiques palais construits, dans les beaux jours de la République, sur les deux rives du grand canal, et rappelant, par la diversité de leur ornementation, les vicissitudesdu goüt national, et l’ordre dans lequel se sont succédé les influences étrangéres, sans jamais compromettre Toriginalité native. Sous ce rapport, Yenise a joui d’un prixilége qui n’a été oclroyé á aucune autre capitale de l’Europe. En vain le vandalismo moderne a voulu envahir ses lagunes et déshonorer ses édifices ; sá physionomie monumentale est toujours restée la méme, et par un privilége encore plus extraordinaire, ses palais, en changeant de maítres, conservent encore leurs noms historiques entre les mains des nouveaux acquéreurs; de sorte que, pour peu qu’on soit initié á l’histoire particuliére des grandes familles patriciennes, on peut repeupler, á son gré, leurs demeures á moitié désertes ou profanées, et rétrograder jusqu’au seiziémeou quinziéme siécle, pour se donner le plaisir de ressusciter momentanément despersonnages que ladécadencedesépoques

postérieures a rendus de plus en plus fabuleux. Enpassant devant le palais Giustiniani, par exemple, on peut se figurer la foule bruyante et enthousiaste qui se pressait á toutes les issues, quand un braxe rejelon de celte famille xint débarquer la, sur ces mémes marches, le 10 octobre 1570, apportant la prendere nouvelle de la grande victoire de Lepante. II n’y a pas de palais qui n’offre une rnoisson plus ou moins ahondante de souxenirs de ce gen re; mais il y en a quelques-uns qui rappellent d’autres souvenirs plus propres á élever Fárne ou á l’attendrir. Quand on passe dexant le palais de Jéróme Molin, aprés axoir lu ses poésies et particuliérement ses sonnets spirituels, Fimpression que cette leeture a produite, fait qu’on s’imagine axoir dexant les yeux une sorte de sanctuaire dont on oublie d’admirer la beauté extérieure, pour se préoccuper exclusixement de la beauté de lame de celui qui l’habitait autrefois. On ne peut se défendre d’une préoccupation analogue en passant dexant le palais Tréxisan occupé jadis par une famille qui cultivad axec prédilection les xertus ascétiques, ni devant le palais Quirini oü Fon apprenait apréfórer au manteau ducal l’humble ccstume du cloltre, ni devant lepalais Contarini, Fasile préféré du cardinal Pole et de Bernardo Tasso, ni surtout devant le palais Cornaro, le plus riche de tous en glorieux souvenirs de tout genre, depuis le souxenir de la couronne royale de Chypre jusqu’au souvenir de la couronne d’épines qui ceignit la tete de la bienheureuse Helena Cornaro dont j’ai raconté ailleurs l’émouxante histoire (1). C’était la, sur ce balcón qui donne sur le grand

(1) Voir Les Quatre martyrs.

TO

canal, qu’on mettait sa piolo enfantine á la plus rude des épreuves, en la forjan t d’ussisterá contre-cceur anx fétes profanes qui se donnaient a Foccasion du carnaval etqui, au lieu déla réjouir, la faisaient fondre en larmes. On pourrait faire ainsi, gráce a leur état de conservaron, la revue rétrospective de tous les palais ainsi que des famillesqui leshabitaient au seiziéme siécle; et méme, en combinant les efforts de Fimagination avec ceux de la mémoire, on pourrait, avec le secours des tableaux vénitiens, ressusciter, dans toute la splendeur de leur costume, les spectateurs des grandes fétes nationales, et méme désigner par leur nom les personnages plus ou moins illustres qui garnissaient, avec leur entourage, les balcons el les fenétres, pour voir défiler, au milieu des bruyants témoignages de l’allégresse publique, Fappareil triomphal destiné á remonter le grand canal dans toute sa longueur.

On pourrait employer le méme procédé, avec encore plus de succés, pour repeupler le palais ducal et ses environs, c’est-á-dire la place Saint-Marc et la Piazzetta, observatoire du lion gardien de laRépublique, et point de départ des expéditions maritimes destinées á faire respecter au loin sa foi et son pavillon. G’était la que se faisaient lesadieux et que se donnaient les bénédictions réciproques avant Pembarquement des équipages; car les galéres expéditionnaires étaient mouillées en face du lieu qui servait de théátre á toutes ces manifestat.ions, et Fon peut dire que ce petit espace, resserré entre le palais ducal, la bibliothéque et la mer, est aprés le forum des Romains, celui qui a été consacré par les plus grands souvenirs. On peut faire un rap-

VÉNISE.

prochement aiialogue entre les sénats respectifs des deux penples, d’autant plus que le pape Pie IV, qui sávait le fameux mot de Pyrrhns, disait aussi que le sénat vénitien était une assemblée de rois.

Quelle diflérence, au conlraire, entre le Capilole de Rome et celui de Venise, entre le temple de Júpiter capitolin el la basilique de Saint-Marc ! C’est íci qu’if y a du plaisir et méme un orgueil légiüme á évoquer des souvenirs historiques, pour s’associer aux émotions qui, pendant une longue suite de siécles, ont faitbaltre, sous ces mémes voútes et devant ce méme aulel, tant de nobles coeurs voués á la dótense de leur foi comme á celle de leur patrie, et qui venaient puiser á cette sourceunenthousiasme qui devait tournerau profit de la chrétienté tout entiére. Depuis que j’avars appris, en lisant les vies des doges, que c’était dans cette basilique qu’ils venaient prendre possession de leur dignité, comme pour lui donner une sorte de sanction sacerdotal, c’était au milieu de la foule assemblée pour cette grande oceasion que mon imagination me transporfait de préférence, quand je voulais repeupler, á l’aide de mon érudition nouvellement acquise, ce monument si majestueux et si délaissé, devenu des iors pour moi Pobjet d’une prédilection qui ne syest jamaisdémentic, méme devant Saint-Pierre de Rome.

Entre tous les doges dont je venáis de lire l’histoire, il y en avart un qui, dans cette revue rétrospective, m’obsédait plus que les autres, parce que la scéne á íaquelle son inauguraron donnalieu, est une des plus pathétiques dont il soit fai! mention dans 1’histoire de n’importe quel peuple ancien ou moderne : ií s’agit

de Laurent Priuli, élu dans un temps oü la ville était ravagée par la peste et par la famine, et oü la foule en larmes, pressée devant la chaire dans laquelle il allait monter selon l’usage, attendait de lui quelques paroles de consolation. Jamais prédicateur ne fut si heureusemení inspiré, du moins dans le clioix de son texte : Etiamsi ambulavero in medio umbrse monis , non timebo mala , quoniamtu mecum es. Sublime acte de foi que la circonstance rendait encore plus sublime, et qui était toujours accompagné, dans mon imagination, du geste pathétique de Torateur étendant sa main, non pas vers son auditoire, mais vers le crucifix qui surmontait l’entrée du cboeur. Pourquoi aucun des grands peintres que possédait alors Yenise ne nous a-t-il tracé cette scéne, Tune des plus grandioses dont il soit fait mention dans son histoire?

C’était ainsi que je me créais k moi-méme une sorte d’atmosphére artiíicielle á travers laquelle je me figuráis que je pourrais voir les oeuvres d’art telles que les avaient vues les contemporains, et ce fut seulement aprés cette opération préliminaire que je me mis abre les vies des peintres vénitiens par Ridolfi, mais en me renfermant toujours dans les mémes limites, c’est-ádire en réservant pour des temps plus propices, sinon plus heureux, l’étude de la grande école du xvi* siécle, queje ne comprenais pas encore.

Je passai ainsi prés d’un mois á régulariser mes impressions et á m’orienter, ne fút-ce que provisoirement, au milieu desmerveilles qui, aprés m’avoir causé d’abord une sorte d’éblouissement, medevenaientunpeu plusintelligibles. C’était la saisonlaplus favorable kl’espéce de

jouissancecontemplalive queje voulaisgoüter dans toute sa plénitude, avant de dire adieu á ces chéres lagunes oü je n’étais pas sur de revenir. Dans la matinée, j’allais visiter les églises, en préférant toujours celles dont l’ornementation intérieure était le plus en harmonie avec l’ensemble de mes impressions récentes. II sufñsait quelquefois d’un seul tableau, c’est-á-dire d’une seule image de dévotion , pour déterminer ma préférence. Les deux madones de Bellini, dans la sacristie des Frari et dans celle du Redentore me faisaient prendre, presque á mon insu, le chemin de ces deux églises; iríais á dater du jour oü je découvris, dans celle du Carmine , le tableau de la Nativilé par Cima da Conegliano, celte image de dévotion devint pour moi l’objet d’une prédilection d’autantplus inexplicable que mon sens esthétique n’y trouvait pas une satisfaction aussi compléte que devant d’autres produits de la méme école. Celle prédilection, qu’on pourrail appeler enfantine, finit par étre poussée si loin, qu’á la veille de mon départ qui pouvait n’étre suivi d’aucun retour, je choisis cet obiet, préférablement á tout autre, pour lui adresser mes derniers adieux, parce que c’était devant lui que j’avais fait plus spécialement l’apprentissage des émotions toutes nouvelles pour moi, sur lesquelles je réglais instinctivement mes appréciations esthétiques. En jetant un dernier regard sur ce clier tableau que je craignais de ne plus revoir, mes yeux se remplirent de lar mes.

La ne se bornérent pas mes regrets. L’idée de quitter, peut-étre pour jamais, cette reine détrónée de l’Adriatique, aprés avoir exhumé, avec une sor te de piété

filíale, quelques-uns desjoyaux tombésde sa couronne, me causad une tristesse qui était assez en harmonie avec la saison, avecle spectacíe d’occupation étrangére que j’avais sous les yeux et avec i’espece d’exil provisoire auquel je m’étais condamné. Pendant la derniére moitié de septembre, quand tout favorisait les exeursions nauliques sur les lagunes, j’allais passer les derniéresheures de lajournée au Lido,surleborddelamer Adrialique, et quand le crépuscule du soir commengait á éíaler ses mélancoliques splendeurs du cóté du soleil couchant, je montáis bien vite en gondole, pour ne rien perdre du magnifique spectacíe qui se déployait graduellement et en variant ses teintes, au-dessus des collines Euganéennes. G’était l’heure oü les bruits du jour étaient assez affaiblis pourqu’on püt entendre distinctement le son des cloches dans un rayón assez étendu. On pouvait se donner un spectacíe d’un autre genre? en répondant á l’appel qui invitait les fidéles á la bénédiction du soir. C’était la, bien plus que sur la place Saint-Marc ou dans les palais, qu’on pouvait voir et entendre le peuple vénitien priant et chantan! avec íoute la verve naturelle á des ames simples et ardentes dont la foi est encore intacte. Ce privilége étail, á fépoque dont je parle, celui depresque tous les gondoliers, etil nfest arrivé plus d’une fois d’ entendre le míen chanter un tvagment de litanie au lieu de sa barearole, quand nous remontions en gondole, aprés avoir chanté ensemble, au milieu de la foule agenouillée : Ora pro riobis.

Plus leséjour de Venise devenait attrayant et presque enivrant pour moi, plus j’étaisétonné que son bis-

YENISE.

toire et ses merveiííes eussent fait si peu de bruit dans le monde, du moins dans le monde des voyageurs et des lettrés. íl est vrai qu'aprés avoir été conquise par nos armes, eette pauvre répubíique avait trouvé, dans un des compagnons du conquérant, un historien qui semblad avoir voulu ladédommager de son asservissement; mais l’oeuvre de M. Daru se ressentait trop du caractére prosaique de ses fonctions, et la lee tu re que j’en avais faite avant mon départ pour Fllalie, avait été aussi stérile pour moi que devait l’étre plus tard celle des au tres écrivains franjáis qui jouissaient d’une autorité non moins usurpée que la sienne. Cochin et Marigny, ces deux oracles du goüt parisién sous Louis XY? qui vrsitérent Yenise á une époque oü elle conservait encore sinon toute sagrandeur, du moins toute sa décoration, ne paraissent pas avoir été plus sensibles que Daru a la grandeur du spectacle qu’rls avaient sous íes yeux, et méme ce dernier a sur eux l’avantage de n’avoir pas appliqué des qualifications méprfsantes aux productions les plus purés de Carpaccio et de Bellini. II semblerait que J. J. Rousseau, ce peintre si merveil * leusement inspiré dans les tableaux qu’il a tracés de certains aspeets de la nature, eüt dü percevoir plus vivement qu’un autre, sinon les beautés monumentales de la ville méme, du moins les beautés pitf o rasques de1 ses abords; mais bien que son séjour dans eette capitale, peut-étre la plus magnifique de toute TEurope ef Tune des plus riches en chefs-d'ceuvre de tout genre, eút duré dix-huit mois, ses yeux restérent constamment fermés á toutes les grandes choses, comme son coeur a toutes les grandes émotions, et si ce coeur fut effleuré

deux ou trois fois par les jouissances musicales, ce fut avec un accompagnement de circonstances tellement peu idéales, que la mention qu’il en fai t n’excite pas tantla curiosité que le dégoút. On dirait que, pour lui, le plus intéressant produit de l’industrie vénitienne sont les courtisanes; il a soin de nous mettre au courant de ses découvertes en ce genre, tandis qu’il garde le plus complet silence sur les oeuvres d’art. Lui, si prodigue d’exclamations pathétiques, n’a pas une parole d’admiration, soit pour un lableau, soit pour une église, pas méme pour la basilique de Saint-Marc, qu’il élait forcé d’apercevoir au moins une fois par jour. En rapprochant ce dédain systématique de la complaisance prolixe avec laquellel’écrivain a raconté certaines aventures, on serait tenté de dire que ce qui l’intéressa le plus á Venise étaient les égouts.

O11 voit que pour rappréciation des souvenirs et des trésors de tout genre que renfermait la ville de Yenise, mes compatriotes du siécle présent et du siécle passé ne m’offraient qu’un bien faible secours, et je n’étais que trop fondé á craindre qu’il en serait de méme, quand le moment viendrait d’étudier les autres écoles.

Je n'avais pas eu besoin d’un long séjour a Padoue pour entrevoir le role qu’avait joué le Florentin Giotto dans cette partie de l’Italie avanl qu’elleeút étéannexée aux Fíats vénitiens. C’était done á Florence et en Toscane qu’il fallait d’abord étudier 1’impulsion donnée á toutes les branches de l’art par ce génie non moins créateur que celui de Dante, et l’on verra bientót sur quel secours je comptais pour me soustraire, dans

Page 1