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nous ne parlions qu’avec enthousiasme, mais qui inspirait des lors á M. de la Ferronnays des défiances si tristement justifiées plus tard. Quant á M. de Montalembert qu’il regardait comme l’héritier présomptif des doctrines de son maitre, il le connaissait trop peu pour apprécier, á leur juste xaleur, les ressources de son esprit et de son caractére, et il eut á triompher de quelques préventions avant de sentir tout le prix de ses relations avec Albert.
Ce qu’il y avait de plus pénible pour moi dans toutes ces complications, c’était de voir que M. de la Ferronnays me soupQonnait un peu d'avoir trop écouté l’abbé de la Mennais, et d’avoir subí, peut-étre á mon insu, l’ascendant que cet homme extraordinaire prenait sur ceux qui, en l’approchant, n’étaient pas en garde contre ses tendances. Je ne peux pas dire que j’eusse entiérement échappé ácette influence contagíense; mais ni les convictions d’Albert ni les miennes n’avaient été entamées sur aucun point essentiel, et si parfois nousavions eu l’air de fléchir sur certaines questions accessoires, c’était avec des réserves suffisamment explicites pour sauvegarder nos principes religieux aussi bien que nos principes politiques. Quoi qu’il en soit, M. de la Ferronnays ne pouvait pas admettre qu’il füt possible ni á son fils ni á moi-méme de vivre impunément, pendant plusieurs mois consécutifs, dans 1’intimité d’un homme comme l’abbé de la Mennais , et les raisons qu’il m’en donna et qui me trouvérent alors complétement incrédule, me revinrent plus tard á l’esprit, quand le grand scandale fut consommé.
Aprés mon départ de Naples, notre correspondance
fut naturellement moins active qu’elle ne l’avait été pendant qu’Albert était avec moi; mais elle ne fut ni moins intéressante ni moins aífectueuse. Aux yeux de M. de la Ferronnays, l’amitié n’était pas seulement une jouissance, c’était aussi une fonction et méme une fonction responsable, quelle que fut la sphére d’idées ou de devoirs álaquelle cette fonction se rapportait. La spliére d’idées dans laquelleson esprit se mouvaitalors, n’était pas encore cebe dans laquelle il devait se mouvoir plus tard. Cependant on voyait déjá poindre certaines afíinités instinctives sur lesquelles un observateur plus habile que moi, plus familiarisé avec les signes avant-coureurs des grandes régénérations spirituelles, aurait pu batir les plus consolantes conjectures. II m’arriva de faire abusión, dans une de mes lettres, á la scéne si édifiante et si émouvante qui s’était passée entre nous á Livourne, et á la legón indirecte qu’il m’avait donnée en récapitulant les impressions qui lui étaient reslées de sa longue expérience des hommes et deschoses. Ce fut pour lui une nouvelle occasion de revenir sur sa thése favorite et de tenter un dernier eífort pour opérer ce qu’il appelait ma conversión. Si la divergence de nos opinions sur certaines questions qui étaient alors plus que jamais á l’ordredu jour, avait pu me faire craindre un refroidissement de sa part, la réponse qu’il me fit aurait été plus que suffisante pour me guérir á jamais de cette crainte :
« Yous me rappelez, mon cherRio, la semaine que « nous avons passée ensemble á Livourne et dont le a souvenir se retrace aussi bien souvent á ma pensée. « Quelle que soit l’impression qui vous est restée de
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« nos conversations intimes, vous avez dü au moins y « trouver la preuve certaine de mon estime pour vous, a et celle d’une bien grande absence d’amour-propre « de ma part. II eüt été embarrassant pour moi de « donner des conseils, et cependant, mon cher Rio, « j’avais promptement acquis la preuve qu’avec un es- «prit vif et si richement cultivé, avec une imagination « brillante, une áme enflammée et disposée á n’éprou- « ver que les sentiments les plus nobles et les plus é!e- « ves, vous viviez dans l’ignorance la plus absolue du « monde et des hommes. La sévérité de vos jugements, c( vos décisions tranchantes, vos préventions, vos sus- « ceptibilités, tout prouvait votre peu d’expérience, et « trahissait l’habitude que vous aviez de vivre en vous- « méme et dans vos reves plus qu’avec vos semblables « et dans la vie réelle. A cóté des grands avantages qui « devaient résulter pour mon íils de son intimité avec « vous, j’apercevais done un danger, et je dus craindre « que dirigés, vous par les intentions les meilleures et « les plus louables, lui par sa confiance et son admi- « ration pour songuide, vous ne fussiez exposés á vous « égarer l’un et l’autre, et qu’entraínés vers un but « insaisissable vous ne prissiez pour l’atteindre une « roule fausse, dangereuse, dans laquelle bientót vous c< vous seriez trouvés isolés, et qui ne vous aurait con- « duits qu’au désappointement et á la perte de toutes « vos illusions. Je voulais voussignaler l’écueil; j’ima- « ginai alors de vous raconter la vie déjá longue d’un (( homme éprouvé par tous les caprices de la fortune, « ayant passé successivement á peu prés par tous les « degrés de la vie sociale ; ayant connu la misére et
« Topulence, la favedV el la disgráce; ayant vécu dans « les camps córame simple soldat , dans les cours , « cliargé d’honneurs, de distinctions et de rubans. Je «vous ai montré cet homme entrant dans la vie seul,
« sans appui, sans ressources d’aucun genre, sans con- « seils et sans autres guides qu’une imagination ar- « dente et des passions impérieuses. Je yous ai dit ses « faiblesses, ses fautes, ses torts; je yous ai dit aussi ce « pea de bonnes ou d’heureuses qualités qu’il dut a la « nature d’abord, ensuite á ses réflexions. Je yous l’ai « représenté aux prises aYec tous les embarras de la « vie, axec toutes les difficultés d’une position élevée;
« vivan t tantót confondu dans la foule, tantót poussé « par le hasard ou le caprice en deliors de cette foule, « et p/esque chargé de la diriger; mais toujours au « milieu des hommes et de leurs passions, apprenant á « les connaítre, rarement á les estimer mais toujours á « les plaindre, et trouvant dans son coeur, dans ses « propres erreurs, de grands motifs d’indulgence pour « les fautes et les faiblesses des autres. Enfin je yous « l’ai montré arrivant a travers toutes ces épreuves et « toutes ces vicisitudes, non pas ci la fortune ni k une « grande renommée, mais á mériter Testime des hon- « nétes gens, une honorable considération, et c equasi- « contentement de soi-méme qui rend plus légéres les « peines de la vie et plus fáciles qu’on ne pense les dis- « gráces de la fortune. Cette histoire, c’étaitla mienne; « yous l’avez écoutée avec intérét, mais córame une « histoire peut-étre; et cependant en yous laracontant « mon but était de yous faire comprendre que, si je me « fusse abandonné aux reves de mon imagination, si au
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« lieu d’accepter la vie telle qu’elle est et de m’arran- « ger des hommes tels qu’ils sont, j’avais poursuivi « cette vie idéale et poétique qui faisait battre mon « coeur, et cherché des hommes tels que mon áme les « aurait désirés; si, cédantaux inspirations trompeuses « de Pamour-propre, ou méme á la juste indignation « que m’inspiraient la bassesse etla lácheté, jeme fusse « fait misanthrope, censeur du genre humain et réfor- « mateur de notre état social; si, n’écoutant que des « goftts d’indépendance qui ne sont si souvent que les « suggestions d’un excés de vanité, j’avais voulu vivre « pour moi seul, á part de la société, de ses convenan- « ces, de seslois, de ses exigences, il est tres-probable « que je me serais égaré, perdu, que je ne serais arrivé « qu’au ridicule, et qu’aprés avoir eu plus de peines « encore et plus de tourments que je n’en ai éprouvé, « je n’aurais probablement aujourd’hui, au lieu de dé- « dommagements qui me consolent, que des regrets et « des désappointemenls. En racontant cette histoire, « mon but était de vous prouver qu’on peut avoir des « sentiments élevés et généreux, l’áme íiére et un ca- « ractére indépendant, sans pour cela se faire sauvage « ou l’ennemi de son siécle; que nous sommes tous « faits pour vivre dans la société, et non pas en dehors a d’elle ; qu’il est nécessaire d’étudier les hommes, non « pas pour les fuir et les maudire,mais pourapprendre, o en les connaissant, á les plaindre et á leur étre utile, « sanss’exposer áétre leur dupe ou leur victime. Voiia « ce que je voulais faire comprendre h mon filset k son « ami ; je voulais opposer le fait aux théories, l’expé- « rience aux reves de Pimagination ; je crois ne pas avoir
« réussi, et je le regrette. Je suis convaincu, mon cher a Rio, que sinous avionspu vivre longtemps ensemble, a j’aurais eu la consolation de vous rendre quelques « Services; en éclairant votre inexpérience j’aurais peut- « étre détruit quelques-unes de vos illusions, mais en « méme temps je vous aurais montré la vie sous son « véritable jour, je vous aurais fait revenir de beau- « coup de vos préventions, et en vous guérissant de vos « susceptibilités je vous aurais été véritablement. utile, « car c’est á elles que vous devez, en grande partie et « trop souvent, les chagrins que vous vous faites. Mal- « heureusement la semaine de Livourne a été courte, « et nous n’avons pas eu le temps de nous compren- « dre... »
C’était toujours l’iníluence de mes amis de Rome, c’est-á-dire de l’abbé de la Mennais, que M. de la Ferronnays redoutait pour moi, méme quand le contre-coup n’en était plus á craindre pour son fils. II venait d’apprendre, avec un véritable chagrin, qu’au lieu de terminer mes travaux á Yenise, comme je paraissais en avoir la ferme intention ci l’époque de mon départ de Naples, je venáis de rompre mon ban pour accompagner jusqu’á Munich Thomme dont les doctrines, tant politiques que religieuses, lui étaient le plus antipathiques, et qui se trouvait précisément sous le coup d’une condamnation du saint-siége. On verra plus loin pourquoi cette condamnation ne produisit pas sur moi, dés qu’elle fut promulguée, l’effet qu’il était naturel d’attendre de mon respect pour l’autorité infaillible qui l’avait prononcée.
Mon intention avait été en effet de prolonger mon
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séjour á Yenise et en Lombardie jusqu’á ce que j’eusse completé mes recherches antérieures sur les écoles lombarde et vénitienne. Depuis que j’avais interrompu ces recherches pour aller joindre Albert á Florence, prés de huit mois s’étaient écoulés, dont trois á Florence, trés-utilement employés, et quatre a Rome, dont l’emploi n’avait pas été moins utile, mais d’une autre maniere, en ce que je m’y étais plus occupé des vivants que des morts. La nouvelle école allemande y était alors représentée par des artistes et des écrivains dont les ouvrages, dans leurs sphéres respectives, n’étaientplus, comme en 1830, lettre morte pour moi, et mes relationspersonnelles avec plusieurs d’entre eux, préparées par l’étude que j’avais faite du savant ouvrage de Rumohr, avaient singuliérement accéléré mes progrés dans la voie nouvelle ou j’étais entré. Le quarlier général de cette milice déjá suffisamment aguerrie, était l’ambassade de Prusse, alors occupée par le chevalier de Bunsen dont le principal titre á la faveur de son souverain avait été sa Science archéologique, comme prendere condition du genre de patronage qu’il serait appelé á exercer dans cette capitale du génie chrétien oü tous les grands artistes, sans distinction d’origine ou de croyances, étaient venus chercher une source ou un supplément d’inspirations. Ge fut la que je fis la connaissance, bien précieuse pour moi, du savant archéologue Gherard, cet infatigable missionnaire de l’art, non-seulement en Prusse, mais dans toute l’Allemagne et méme au delá. Ce fut aussi la que je rencontrai, pour la premiére fois, un jeune poete anglais dont la délicate et persévérante amitié devait ajouter tant d’agré-
ÉP1LOGUE.
ments aux longs et fréquents séjours que j’étais destiné h faire dans sa patrie. Ce jeune poete était Richard Milnes qui, aprés avoir traversé, sous l’intelligent patronage de Sir Robert Peel, la premiére phase de sa carriére parlementaire, dans la chambre des communes, est devenu, sous le nom de lord Houghton, l’un des défenseurs les plus spirituels et les plus énergiques de la liberté religieuse dans la chambre des pairs. Nous nous renco ntrions souvent chez M. de Bunsen, dont le patronage était plus particuliérement recherché par les voyageurs anglais, d’abord parce qu’il parlait leur langue aussi bien que les plus hábiles d’entre eux, ensuite parce que madame de Bunsen, dont la culture intellectuelle dépassait de beaucouple niveau ordinaire de son sexe, était elle-méme Anglaise ou plutót Galloise, ce qui faisait pour moi une énorme différence. II y avait dix ans que je soupirais en vain aprés une pareille rencontre, á cause de tout ce que j’avais lu ou entendu raconter sur la communauté d’origine, de traditions et méme de langage, entre les habitants du pays de Galles et ceux de FÁrmorique. Pour comble de bonheur, madame de Bunsen avait une collection de chants nationaux dont Feffet sur moi l’étonna d’autant plus qu’aucun de ceux qui les avait entendusavant moi n’avait éprouvé rien de semblable. On eüt dit qu’il y avait, dans ces fortes et tristes modulations, je ne sais quelle combinaison mystérieuse qui venait de réveiller en moi la Fibre celtique.
II y avait, dans ces émotions sympathiques, de quoi nous faire oublier l’éloignement des temps et des lieux. Nous étions presque devenus compatriotes, et tout ce
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que j’ en tendáis raconter de nos origines communes enflamma tellement ma curiosité, que je regardai des lors mon éducation comme incompléte, tant que je n’aurais pas puisé, á la source méme, les connaissances qui me manquaient, et entendu jouer, sur la harpe des vieux bardes, les airs qui venaient de me donner un avantgoüt de leurs sublimes inspirations. Non-seulement j’en pris l’engagement avec moi-méme, mais j’acceptai de celle dont la sympathie venait de m’ouvrir celte joyeuse perspective, une lettre de recommandadon pour sa mere; mon lecteur saura plus tard l’usage que je fis de ce talismán.
Aprés six mois de vie intime avec des amis que cette intimité m’avait rendus plus chers et plus nécessaires que jamais, l’idée de m’embarquer sur un lourd voiturin avec des inconnus, pour me trainer, de gite engite, h travers les Romagnes et la Lombardie, me souriait d’autant moins qu’elle contrastait davantage avec les jouissances de coeur que je venáis de goüter. Heureusement pour moi, il se trouva, parmi mes acquisidons nouvelles, une famille bien exceptionnelle qui se disposait précisément á partir pour Venise, et qui, eu m’offrant une place dans une bonne voiture de poste, m’oíFrait en méme temps de régler son itinéraire sur mes convenances, c’est-á-dire de s’arréter partout oü je voudrais et autant que je voudrais, suivant le degré d’importance qu’aurait, á mon point de vue, chacune des vides par lesquelles nous passerions. Cette famille qui devait, l’année suivante, me faire franchir, pour la prendere fois, le détroit de Calais, se composait de trois personnes intéressantes á divers titres, savoir : lady
Mal colrn, dont les manieres se ressentaient encore de l’espéce de royauté qu’elle avait partagée avec son mari dans les Indes; lady Campbell, sa filie ainée, qui était bien plus faite pour la vie ascétique que pour la vie conjúgale, et la petite miss Olympia (1), dont la vive intelligence et le caractére enjoué donnaient á nos récréations musicales et esthétiques un charme qui ne contribuait pas peu á ralentir notre marche. On croira sans peine que les prétextes plausibles ne me manquaient pas. J’ avais d’ailleurs besoin de revoir l’Ombrie et la Toscane, mais surtout Parme et Milán, que je n’avais fait que traverser Fannée précédente, et dont aucun livre, écrit dans ma langue, ne m’avait révélé ni méme laissé entrevoir les richesses artistiques. Je me figuráis que quand on avait vu la fameuse Cene de Léonard de Yinci, on avait tout vu. A quoi il faut ajouter que Murray et Yalery n’avaient pas encore rendu aux voyageurs de leurs pays respectifs le Service de leur apprendre les noms des artistes de second ou detroisiéme ordre qui, dans chaqué école, avaient suivi l’étendard du chef et formé, pour ainsi dire, le gros de la phalange. Pour ma part, le nom de Luini m’était á peu prés inconnu, et quand je me mis enfin á étudier ses oeuvres, leur ressemblance avec celles de Léonard dérouta longtemps mes conjectures; et ce fut. surtout mon admiration croissante pour la pureté et la fécondité de son génie, qui me fit prendre la résolution de faire plus tard un dernier voyage á Milán, avant de donner sa forme définitive á la partie de mon ouvrage oü je devais traiter de l’école lombarde.
(1) Aujourd’hui comtesse d’Usedom.
RETOUÍÍ A YENISE.
J’avais done pu satisfaire mes curiosités légitimes, sans gáter en rien les jouissances de mes compagnes de voyage, et les miennes avaient dépassé de beaucoup tout ce que j’avais attendu, parce que notre arrivée dans les grandes villes avait co'incidé avec la céiébration des grandes fétes. Celle de l’Ascension nous procura, á la descente d’Assise, un des plus magnifiques spectacles que nous eussions encore vus. C’était la veille au soir, entre le crépuscule et le lever des premiares étoiles. Nous vimes plusieurs feux de joie s’allumer dans la plaine, puis un plus grand nombre sur les montagnes qui offrirent bientót l’aspect d’une vaste illumination, tandis que l’espace qui nous en séparait était traversé en tout sens par les lucióles qui croisaient devant nous leurs longs sillons de lumiére.
Aprés une semaine de séjour dans la capitale de rOmbrie, nous arrivions á Florence pour la féte de la Pentecóte, et je donnais á mes compagnes de voyage, particuliérement a lady Campbell, dont les aspirations approchaient le plus des miennes, le bénéfice des études que j’avais faites, six mois auparavant, dans les galeries et dans les églises.
Une féte plus solennelle que toutes les autres nous attendait á Milán, oü nous arrivámes la veille de la Féte- Dieu. Jamais je n’avais assisté á une procession si magnifique, pas méme á Rome. Jelasuivis depuis le commencement jusqu’á la fin avec toute la ferveur dont j’étais capable, et quand, aprés avoir regu la bénédiction dans l’église de Saint-Ambroise, je voulus larecevoir encore le soir dans la cathédrale , j’eus la joie, malheureusement trompeuse, de voir mes deux amies
protestantes s’agenouiller et s’incliner respectueusement pres de moi pour la recevoir.
Nous étions alors sur le point de nous embarquer pour Yenise, dont j’étais impatient de leur faire les honneurs. Tout ce qu’elles avaient vu et entendu depuis notre départ de Rome, les avait suffisamment familiarisées avec ma méthode d’appréciation, et les efforts que je fis pour mettre mes jouissances á leur portée, me furent trés-utiles á moi-méme. J’aurais voulu les garder plus longtemps ; mais leurs jours de vacances étaient comptés ; nous étions arrivés le 22 juin, et le 4 juillet nous étions obligés de nous séparer.
Cette séparation me fut d’autant plus pénible, que mes amis vénitiens de l’année précédente étaient tous en villégiature. II fallaitdonc passer brusquement d’un extréme h l’autre, et chercher, dans la reprise de mes travaux, un adoucissement á ce contraste. L’isolement était un état tout nouveau pour moi, et j’avais gouté trop récemment, tant a Florence qu’á Rome, les douceurs de la vie intime, pour me résigner, saris un certain degró d’amertume, á des habitudes contraires. Aussimespremiers jours desolitude furent-ils des jours de profond découragement, et ce fut en vain que je m’efforgai de réveiller en moi l’émotion vague et déücieuse que j’avais éprouvée en revoyant mes chéres lagunes. Cette espéce de prostration intellectuelle disparut comme par enchantement le 15 juillet, jour de la féte du Rédempteur, laquelle se célébrait et se célebre peut-étre encore tous les ans dans Téglise de ce nom, regardée par les Vénitiens comme le chef-d’oeuvre de