RETOUR A VEN1SE
Palladio. De toutes les fétes que j’avais vues á Venise, celle-lá était sans contredit la plus solennelle et la plus populaire; car le peuple y figurait en masse, et l’on voyait fourmiller les costumes pittoresques sur tous les abords de la Giudecca et sur le pont construit la veille pour joindre cetteíle ci celle des Zattere. Malheureusement, je dois ajouter que le peuple y figurait seul , sans aucun mélange de noblesse ou de bourgeoisie, que leur éducation privilégiée mettait sans doute trop au-dessus des superstitions populaires. Du reste, leur absence ne nuisait en rien h la beauté du spectacle, el quand je vis défiler, devant le grand autel, les banniéres des neuf congrégations, au bruit d’une musique triomphale dont mon imagination suppléaitles paroles, je suis sur que, parmiles assistants, il y en avait bien peu dont l’émotion füt surpassée par la mienne.
On m’avait raconté, quelques jours auparavant, l’histoire d’un noble vénitien de l’illustre famille des Pe— saro, lequel s’était exilé en Angleterre plutót que de subir la domination autrichienne. Son gondolier, disait-on, ne se consolait pas de Péloignement de son maitre, et toutes les fois qu’il transportait des voyageurs anglais dans sa gondole, il hasardaít des questions que la pólice, si elle les avait entendues, aurait probablement Irouvées in discutes. Or il arriva que Pesaro mourut á Londres quelques années avant celle oü je vins a Venise, et ce fut précisément le jour de la féte du Rédempteur, sur ce méme quai de la Giudecca, que le gondolier, ayant lié conversation avec un étranger qu’il venait d’y débarquer, apprit, pour la premiére fois, la mort de son maitre et le dévouement de la
femme vénitienne qui n’avait pas voulu laisser á d’autres mains le soin de lui fermer les yeux.
La sujet me parut digne d’inspirer un poete. J’oubliai queje ne l’étais pas, et je composai, invita Minerva,, le petit poéme suivanl :