SUR LE FIL DE LA VIERGE. — ROMANCE
Hier, j'ai visité les grandes catacombes
Des temps anciens, J'ai touché de mon front les immortelles tombes
Des vieux chrétiens :
Et ni l'astre des nuits, ni les célestes sphères,
Lettres de feu, Ne m'avaient mieux fait lire, en profonds caractères,
Le nom de Dieu !
Sacrés lieux, où l'amour pour les seuls biens de l'âme
Sut tant souffrir.
En vous interrogeant j'ai senti que sa flamme
Ne peut périr, Qu'a chaque être d'un jour, qui mourut pour défendre
La vérité, L'Être éternel et vrai, pour prix du temps, doit rendre
L'éternité,
J'ai sondé, d'un regard, leur poussière bénie,
Et j'ai compris Que leur âme a laissé comme un souffle de vie
Dans ces débris ; Que dans ce sable humain qui, dans nos mains mortelles,
Pèse si peu,
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Germent pour le grand jour les formes éternelles De presque un Dieu.
C'est la qu'à chaque fosse on croit voir apparaître ,
Un trône d'or, Et qu'en foulant du pied des tombeaux, je crus être
SurleThabor!
Descendez, descendez au fond des catacombes,
Aux plus bas lieux, Descendez, le cœur monte, et du haut de ces tombes
Il voit les cieux!
Parun contraste bien étrange, qui n'était pas alors trèsrare dans les familles les plus chrétiennes et qui est peut* être encore moins rare aujourd'hui, pendant que nous chantions ces pieuses romances dans une chambre on lisait tout haut dans la chambre voisine, pour l'instruction de mademoiselle Olga qui n'y avait guère de goût, F H istoire des républiques italiennes deSismondi. Je puis dire qu'il n'y avait là personne pour qui ce nom fût aussi imposant que pour moi. Dans les années qui avaient précédé immédiatement mon premier voyage à Rome, j'avais lu à plusieurs reprises, avec un bénéfice matériel toujours croissant, r Histoire\des Français, du même auteur, et cettelecture m'avait laissé une impression de respect, sinon pour ses idées, du moins pour sa science. 11 en avait été autrement quand, après mon second voyage d'Italie, je voulus lire son Histoire des républiques italiennes, pour étudier la part que chacune d elles avait eue dans le développement des diverses branches de Tari chrétien. Non-seulement, ma curiosité sur ce point ne fut aucunement satisfaite, mais je trouvai l'ouvrage écrit dans un esprit tellement hostile à toutes les grandes
institutions et à tous les grands souvenirs qui avaient excité mon récent enthousiasme, qu'à dater de cette époque, Sismondi devint pour moi l'objet d'une défiance que je m'efforçais de rendre aussi contagieuse que possible. La tâche était d'autant plus facile et mes arguments d'autant moins suspects que je les empruntais en grande partie à un écrivain protestant, je veux dire le célèbre professeur Léo qui, tout en se laissant influencer par son point de vue, avait traité le même sujet avec une impartialité relative dont il serait difficile de citer un autre exemple dans l'histoire littéraire du protestantisme.
Cette question spéciale conduisait nécessairement à une question plus générale, celle de savoir jusqu'à quel point on pouvait se flatter de corriger ou de contrebalancer les impressions produites par des lectures historiques ou autres, dans lesquelles les croyances inculquées par la première éducation, étaient implicitement niées ou du moins mises en état de suspicion. Pendant plusieurs jours, on ne parla pas d'autre chose. M. de la Ferronnays, que ce problème n'avait jamais occupé jusque-là, l'envisageait sous toutes les faces pour trouver une solution pratique; car, après la question du mal, était venu la question du remède, et cette question avait abouti à un dilemme qui avait déjà préoccupé plus d'un esprit sérieux. Il fallait de deux choses l'une :
Ou subir la supériorité scientifique de nos adversaires, ou leur faire subir la nôtre en traitant les mêmes sujets avec plus d'érudition et des points de vue différents.
Cette solution ou plutôt cette revanche était-elle
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possible pour l'histoire des républiques italiennes, histoire doublement intéressante pour nous à cause du rôle prépondérant qu'y joue la Papauté et des interprétations arbitraires auxquelles ce rôle a trop souvent donné lieu? Oui, cette solution était possible à deux conditions. Il fallait d'abord trouver un écrivain voué à la grande cause qu'il s'agissait de glorifier, et réunissant toutes les facultés intellectuelles qui pouvaient garantir le succès de son œuvre ; et quand on aurait bien constaté son aptitude, il fallait l'enrôler sous notre bannière à quelque prix que ce fût, et répartir entre nous, pendant un certain nombre d'années, les sacrifices pécuniaires à l'aide desquels nous pourrions pousser notre expérience jusqu'au bout.
Ce fut Àlexandrine qui la première nomma le champion, alors très-peu connu, qui aurait pu en effet remplir, avec plus de succès qu'aucun de ses conte mporains, la difficile mission dont il s'agissait. Elle avait lu, quelque temps auparavant, les Recherches sur Dante et la philosophie catholique au treizième siècle, et l'impression qui lui était restée de cette lecture, faisait que le nom d'Ozanam et celui de l'Italie ne pouvaient être séparés l'un de l'autre dans son esprit. Elle n'eut pas besoin de grands frais d'éloquence pour faire agréer son candidat, et je fus immédiatement chargé de cette négociation dont le succès me paraissait infaillible; car le produit des trois souscriptions de Boury, auxquelles vint s'ajouter bientôt celle du marquis de Brézé, était plus que suffisant pour tenter n'importe quel débutant à qui notre cause était chère et à qui l'on offrait une si belle occasion d'agrandir son horizon historique. Mais la piété filiale retenait alors il 20
M. Ozanam auprès de sa vieille mère aveugle, et ce premier échec nous découragea si bien, que nous ajournâmes indéfiniment l'exécution de notre projet.
Si nous avions tant à cœur le redressement des erreurs historiques des siècles passés, on comprend que les erreurs historiques contemporaines aient occupé une grande place dans nos conversations : je veux dire dans celles qui avaient lieu entre M. de la Ferronnays et moi. Tout en persistant dans son intention de me faire écrire ses mémoires, il s'obstinait à croire que le succès de mon livre sur Fart chrétien était seulement différé, et il aurait voulu que je me misse en mesure de remplir rengagement que j'avais contracté ne fût-ce qu'envers moi-même". Mais la blessure faite à mon amour-propre était encore trop récente pour que ses exhortations, toutes paternelles qu'elles étaient, pussent ébranler ma résolution. J'étais trop persuadé que ma verve esthétique, si bouillante de 1832 à 1835, si refroidie en 1836, ne se rallumerait plus jamais, tandis que ma verve historique enrichie, pour ainsi dire, aux dépens de l'autre, n'attendait qu'un signal de lui pour couler à pleins bords.
En attendant ce signal qu'il promettait de me donner pendant l'été de l'année suivante, nous choisissions parmi les matériaux que je devais mettre en œuvre, ceux qui étaient les plus propres à rendre d'avance ma tâche attrayante, et nous passions des demi-journées entières à faire ce dépouillement qui, par suite des commentaires et des éclaircissements auxquels il donnait lieu, avait tout le piquant d'une histoire anecdotique, tout en faisant ressortir les grands traits à l'aide
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desquels on pouvait caractériser les hommes et les choses.
Plus ce tableau anticipé se déroulait devant mes yeux, plus j'étais fier d'avoir à le tracer; et comme je prévoyais que ce ne serait pas un travail de quelques jours ni même de quelques semaines, je résolus de venir m'établir à Boury, avec ma famille, pendant toute la belle saison de 1 838, et afin de pourvoir d'avance au besoin le plus urgent, nous entrâmes en pourparlers avec le propriétaire d'une maison bourgeoise qui était à proximité du château.
Ce fut avec cette douce perspective et avec des souvenirs plus doux encore que nous prîmes congé de nos amis. Mes relations avec M. de la Ferronnays, affermies et développées dans la direction la plus utile à mon progrès spirituel, avaient pris un caractère de confiant abandon qui rendait désormais tout malentendu impossible entre nous. Je peux dire avec vérité que jamais regard humain n'avait pénétré si avant dans les replis les plus intimes de ma conscience et de mon cœur. Si je ne pénétrai pas aussi avant dans les replis du sien, la faute en fut à moi seul ; car sa confiance ne fut pas moins illimitée que la mienne.
Les impressions que j'avais emportées de Boury n'étaient point de celles que l'éloignement affaiblit, et malgré la répugnance de M. de la Ferronnays pour tout ce qui ressemblait à des protestations de reconnaissance, on comprendra sans peine que j'aie été pressé de lui exprimer la mienne aussitôt après mon arrivée en Bretagne. Sa réponse ne se fit pas longtemps at-* tendre.
« Boury, 29 août.
« Votre lettre m'a fait d'autant plus de plaisir, mon « cher Rio, qu'elle m'est arrivée au milieu des bou- « quets, des couplets, des présents et des embrassades « que chacun, ce jour-là même , me prodiguait en « l'honneur du bon saint Augustin, mon patron. Nous « avions mis la célébration de sa fête et de la mienne « au dimanche 27, afin d'y faire participer plus de « monde ; quand je dis nous, c'est une manière de parce 1er; je n'ai rien su, rien vu, rien deviné, et à la très- « grande honte de ma finesse diplomatique , tout s'est « arrangé, préparé, exécuté à ma barbe et sous mon « nez, sans que je me sois douté de la moindre chose. « Le chef de la conspiration avait pour complices tous « les habitants du château, tous ceux du village, tous « ceux des communes voisines ; dans tout cela pas un « seul traître, et je n'ai pas eu le plus léger soupçon. « Je m'étais si bien laissé absorber par la distribution « des prix que j'avais moi-même fixée à ce même di- « manche 27, qu'on aurait pu préparer et faire autour « de moi cinq ou six révolutions aussi facilement, aussi « commodément que mon bon ami Polignac a laissé « faire celle qui a si bien arrangé nos affaires. Cette « distribution des prix a eu tout le succès qu'elle pou- «vait avoir; un appareilet un éclat dont on n'avait «pas encore eu d'exemple à Boury; un Vent Creator « chanté par mes enfants avec accompagnement d'orgue ; « un excellent discours improvisé par l'abbé Gerbet ; « l'émotion des parents, la joie des enfants, celle des « couronnés surtout auxquels on a servi, dans le jar-
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« din, un copieux déjeuner ; un temps admirable, tout « cela avait merveilleusement bien préparé la surprise « qu'on me ménageait. Vous vous figurez aisément, mon « cher ami, ce que doit être entre nous (sous le rapport « des sentiments et des douces émotions) une fête de « famille. Les larmes du cœur, les miennes surtout, « ont coulé avec abondance ; la tendresse de mes en- « fants, leur joie de m'avoir si bien attrapé; les témoi- « gnages d'attachement que m'ont donnés les habitants « et particulièrement les pauvres de la commune ; tout « cela ma ému plus que je ne puis vous l'exprimer, et « ce n'est que par mes larmes de vieillard que j'ai pu « répondre à tout ce qui a été dit et fait de bon pour « moi dans cette journée. Cher ami, je puis vous le dire « avec vérité, vingt fois dans la soirée j'ai répété et j'ai « entendu redire autour de moi : Mon Dieu, quel dom- « mage que notre bon Rio et son excellente femme ne « soient pas ici ! Gomme leurs cœurs s'harmoniseraient « bien avec les sentiments doux et vifs qui agitent les « nôtres ! Oui, mon cher Rio, la fête eût été pour moi « plus complète, il ne s'y serait mêlé ni désirs ni re- « grets, si vous aviez été, avec votre femme, au milieu « de cette famille de bonnes gens, où vous êtes l'un et « l'autre si bien appréciés et si cordialement aimés. J'ai « cependant eu une consolation et une sorte de petit « dédommagement : c'est de recevoir votre lettre au « milieu de cette bonne journée. Je vous assure bien « qu'elle n'a pas été le bouquet qui m'a fait le moins de « plaisir, et j'ai regardé son arrivée, au milieu de toutes « mes douces émotions, comme un bon et heureux « présage. Je ne veux pas oublier de vous parler de
<( ma dernière surprise. Le soir, au moment où nous « allions nous retirer, tous mes enfants ont entouré le « piano, et là, sur le bel et si touchant air de la prière « de Moïse, ils ont chanté chacun un couplet ravissant, « tous répétant, en chœur, la première partie du pre- « mier couplet. C'était l'abbé Gerbet qui avait composé « les paroles. Je n'ai pas besoin de vous dire que le soir « de cette journée de famille, la prière a été splendide, « foule dans la chapelle et musique!!! à faire fondre « en larmes, et à porter au ciel toutes les âmes préce sentes à ces touchantes invocations. Voilà, mon cher « Rio, des scènes et des compensations que le ciel tient «a en réserve et qui consolent de bien des peines; aussi mon pauvre cœur, souvent oppressé, se sent près- « que aussi étonné qu'il est heureux de toutes les douces « et bienfaisantes agitations qu'on vient de lui faire « éprouver. »
On voit que cette fête de famille qu'il n'avait peutêtre jamais célébrée, je ne dis pas aussi joyeusement, mais aussi sérieusement que ce jour là, avait en quelqu3 sorte ravivé toutes les tendresses de. son cœur; et certes je n'avais pas à me plaindre de la part qui m'était faite. Mais, outre que j'avais dérogé à la loi qui m'interdisait certaines expressions incompatibles, selon lui, avec la véritable amitié, il ne voulait pas manquer ne si bonne occasion de me répéter encore une fois la leçon, désormais superflue, sur laquelle il avait tant insisté dans les premières années de notre correspondance.
« Ce m'est une joie bien douce, me disait-il, de vous
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« entendre répéter ces bonnes assurances d'un attache- « ment que je sais mériter, par la sincérité de celui que « je vous ai voué. Je veux encore que vous y ajoutiez « la promesse formelle de ne plus jamais revenir à ces « doutes, ces méfiances, ces inquiètes susceptibilités sur « lesquelles je vous ai souvent fait la guerre. Vous conte naissez maintenant assez mon caractère et mon cœur « pour savoir bien à quoi vous en tenir désormais sur « l'un comme sur l'autre. Je ne vous accorde pas plus « le droit de douter de moi que je ne me reconnais « celui de douter de vous; toujours et partout vous de- « vez compter sur mon affection comme moi sur la « vôtre. Ce n'est pas tout : il y a des mots qui ne doi- « vent jamais se retrouver dans les lettres que vous a m'écrivez : tels sont ceux d'admiration, de reconnais- « sance, de dévouement et autres expressions du même « genre. Elles ne conviennent ni à vous ni à moi, elles « me font rougir et m'obligent à faire sur moi-même des « retours si humbles que j'en demeure tout confus et « tout mal à mon aise. Il n'y a pas d'être au monde qui « soit moins admirable que moi, croyez-m'en sur ma « parole. Quand vous me parlez de votre admiration, « c'est comme si vous faisiez à un voleur l'éloge de sa « probité. Je n'ai jamais rien fait, ni ne pourrai jamais « rien faire qui mérite votre reconnaissance ni votre « dévouement ; ce sont de ces sentiments que l'on garde « et qu'on doit être fier et content d'éprouver pour ceux « auxquels on ne peut pas rendre le bien qu'on en re- « çoit. Il n'en est pas de même entre vous et moi ; le « vrai niveau, mon cher Rio, celui qui, bien réelle- « ment égalise tous les rangs, tous les âges, toutes les
«situations, c'est l'estime véritable, fondée sur une « juste appréciation des qualités de l'âme et du cœur, « et puisque nous avons eu le bonheur de nous inspi- « rer mutuellement ce bon et précieux sentiment, nous « sommes absolument sur le pied d'une parfaite égalité « et nous n'avons à nous parler que de notre attachece ment. N'est-il pas vrai que s'il dépendait de vous de a me rendre l'homme du monde le plus heureux , et « d'assurer le bonheur de mes enfants, vous le feriez « avec joie et empressement? Il en est de même de moi « pour vous et les vôtres ; cela est tout simple, tout na- « turel, et le cas échéant pour l'un ou pour l'autre, je « pense qu'aucun de nous deux ne devrait de la recon- « naissance à l'autre, par la raison que celui qui don- « neraitle bonheur serait mille fois plus heureux encore « que celui qui le recevrait. Aimez-moi donc toujours « et tant .que vous pourrez, mais, au nom du ciel, ne <( m'admirez jamais et ne me parlez jamais de recon- « naissance. »
Cette défense me parvenait au moment même où il m'était plus difficile que jamais d'en tenir compte. M. de la Ferronnavs, non content de monter la tête du marquis de Brézé sur ma candidature éventuelle dans le Morbihan, avait agi avec non moins de succès sur l'esprit du général de Clermont-Tonnerre, ami intime du général deCadoudal qui était aussi le mien et dont le patronage m'était ainsi doublement assuré. Heureusement pour moi, des rancunes vivaces qui remontaient à Tannée 1815 et qui avaient été transmises de père en fils dans des familles dont nous avions trop brutalement
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stigmatisé la prudence (1), vinrent susciter des obstacles que la tiédeur de mon ambition politique aurait suffi pour rendre invincibles.
La lettre suivante que m'écrivait, peu de temps après, le marquis de Brézé, montre à quel point les suggestions de M. de laFerronnays avaient réussi à lui faire prendre ma candidature au sérieux :
Paris, 18 mars 1858.
t La vive amitié que je vous ai vouée, cher monsieur, « date déjà de longues années, et si j'avais ardemment a désiré qu'une fraternité politique vînt en resserrer les « liens, les obstacles qui se sont opposés à la réalisation « de vos espérances n'ont pu altérer les sentiments que a vous m'avez inspirés. Recevez donc mes bien sincères « remercîments de votre aimable souvenir. J'espère « que nous n'aurons pas encore quitté Paris lorsque « vous nous reviendrez, et j'aime à vous assurer que ma « femme partage d'avance la satisfaction que j'aurai à « vous revoir, qu'elle sera heureuse de faire connais- « sance avec M m ' Rio. Je vous remercie de la bonne « nouvelle que vous m'annoncez en m'apprenant que « vous vous occupez d'un ouvrage sur l'Angleterre ; ce « pays si voisin de nous est encore bien peu connu , <( même de ceux qui en parlent le plus ; aussi, pour ma « part, me féliciterai-je de pouvoir l'apprécier d'après « vos inspirations. Souvent, dans les dernières années
(1) Je yeux parler de la collision qui faillit éclater à Muzillac entre nous et la compagnie d'élite composée de retardataires qui ne nous joignirent qu'après le résultat connu de la bataille de Waterloo. Ce triste épisode de notre campagne est raconté tout au long dans l'ouvrage intitulé : Lu petite chouannerie.
« de la Restauration, j'avais eu la pensée de me fixer « pendant quelque temps de suite sur le sol britannique « afin d'en étudier les institutions et de mieux corn- « prendre, en les comparant, celles qu'on nous avait « données. Mais la révolution de Juillet m'a ôté ce désir; « elle a changé, modifié, changera, modifiera bien <( davantage encore, avec le temps, la situation de « tous les États de l'Europe. L'application des formes « représentatives, telles qu'on les envisageait il y a vingt « ans, devient un problème plus difficile à résoudre « chaque jour. Que les tories reviennent au pouvoir ou « restent dans l'opposition , l'aristocratie anglaise est « en décroissance, elle ne peut plus que se débattre « plus ou moins longtemps; et sa ruine amènera celle « de la constitution. La nôtre aura encore moins dedu- « rée. Que m'importent donc aujourd'hui des institu- « tions qui ne présentent plus d'avenir? On vit au jour « le jour, personne ne croit même en soi, on combat « sans savoir où l'on va ; tout ce qu'on peut désirer, au « milieu de cette confusion générale, c'est de travailler « à conserver intacte sa considération personnelle. Cette « lutte égoïste est triste et afflige l'âme quand on aime « son pays, quand surtout on avait espéré qu'avec le « temps de nombreux amis viendraient vous seconder « et suppléer à votre insuffisance. C'est pour cela, cher « monsieur, que je mettais tant de prix à votre élection ; « homme de cœur, de conviction, d'entraînement, vous « auriez, je n'en doute pas, ravivé notre opposition à « la Chambre des députés. Les questions religieuses, « objet de vos études et de votre attrait, auraient trouvé « en vous un puissant orateur; le moment de les pro-
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« duire était opportun... Mais vous ne nous viendrez « pas, et je me trouve sans appui quand j'en aurais si « grand besoin, sans ami politique véritable, sans con- « seils..! Aussi je me sens parfois bien découragé, et ce « sentiment de découragement est d'autant plus pénible « que je m'efforce davantage de le dissimuler. »
À vrai dire, je ne me sentais pas assez d'animosité contre les hommes qui gouvernaient alors la France, pour remplir Pattente de mes compatriotes. Assurément les expressions énergiques ne m'auraient pas manqué pour flétrir les abus de pouvoir dont ce département, plus qu'aucun autre en France, avait alors à se plaindre, surtout en ce qui concernait la liberté du culte. Mais je n'aurais pas eu le courage de faire remonter aux dépositaires immédiats des grands pouvoirs de l'État la revanche peu généreuse que les vaincus de 1815 prenaient sur leurs adversaires désarmés qui leur avaient donné l'exemple de la modération dans la victoire. C'était surtout contre le jeune clergé, composé, en grande partie, de mes compagnons d'armes des Cent jours, qu'étaient dirigées les persécutions mesquines des autorités locales au choix desquelles avait présidé, dans la première ferveur de la révolution de Juillet, un malheureux esprit de réaction que les ministères subséquents ne s'étaient pas crus assez forts pour désavouer. De là l'audace des persécuteurs poussée souvent jusqu'à la provocation et donnant lieu à des conflits isolés que le premier signal de guerre étrangère aurait infailliblement fait dégénérer en guerre civile.
A l'époque où j'arrivai dans le pays, le mécontentement était à son comble parmi les pasteurs et leurs
ouailles, surtout dans les campagnes. En même temps qu'un inspecteur de l'université disait aux élèves de philosophie : « Vous assistez aux funérailles d'un grand culte, » le premier fonctionnaire du département disait à des ecclésiastiques venus pour lui exposer leurs griefs : « Vous êtes un mal nécessaire, » et pour remédier à ce mal, il avait transformé en missionnaires de corruption, dans les villages suspects, les soldats qui composaient les garnisons des villes en leur donnant pour consigne de commencer par séduire les femmes pour être plus sûrs de convertir les hommes.
Les obligations personnelles que j'avais à M. Guizot depuis la révolution de Juillet, n'étaient ignorées d'aucun de mes amis; car je puis dire qu'à mon arrivée en Bretagne dans le printemps de 1831, j'y affichai ma reconnaissance pour le service qu'il m'avait rendu après mon retour d'Allemagne. Plus tard son intervention n'avait été ni moins généreuse ni moins délicate, quand il s'était agi de protéger les frères de l'abbé Jean de la Mennais contre les obstacles que suscitaient à leur zèle l'esprit d'irréligion combiné avec l'esprit de rivalité. Maintenant il s'agissait d'une violation bien autrement flagrante des droits de la famille et de la conscience. Ce n'étaient plus des garnisaires, comme sous l'Empire, c'étaient des séducteurs que l'on plaçait au foyer domestique avec des primes d'encouragement que l'on ne prenait même pas la peine de dissimuler. Le récit des tentatives déjà faites, quoique sur une échelle très-restreinte enflamma mon zèle patriotique, et quand je repassai par Paris pour retourner en Angleterre, je demandai une audience à M. Guizot qui me l'accorda sur-
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le -champ. Son indignation, bien que plus contenue que la mienne, n'en fut pas moins active. Il me demanda de lui adresser un rapport sods forme de lettre, qu'il communiquerait à son collègue le général Bernard, dont les intentions loyales lui étaient parfaitement connues, et duquel il obtint en effet tout ce qu'il était possible d'obtenir sans susciter un conflit entre le ministre de la guerre et les autorités départementales.
Ce nouveau service était, à mes yeux, encore plus méritoire que le premier, parce que, pour le rendre, il avait fallu engager une lutte et braver les susceptibilités ombrageuses des passions locales qui ne trouvaient que trop d'écho dans la presse. Je devais bientôt fournir à M, Guizot une autre occasion de les braver plus courageusement encore.
On comprend que la reconnaissance et l'estime inspirées par de pareils actes, ne pouvaient guère être compatibles avec l'animosité politique qui était la première condition de sympathie entre les populations armoricaines et quiconque aspirerait à l'honneur de les représenter. Cette objection était celle sur laquelle j'insistais le plus dans ma correspondance avec M. de la Ferronnays, et je la renforçais quelquefois par une autre objection qui supposait de ma part une intention que je n'avais pas alors : c'est que mon entrée dans la vie politique serait incompatible avec la continuation d'un ouvrage de longue haleine comme celui que j'avais entrepris et qui se trouvait à peine ébauché.
J'aurais voulu discuter cette question avec lui de vive voix, et si des motifs impérieux ne m'avaient pas forcé de hâter mon retour en Angleterre, je me serais certai-
neraent détourné de ma roule pour repasser par Boury. J'avais encore une autre raison pour faire ce détour : c'était de donner à Âlexandrine la consolation qu'elle nous demandait avec instance, celle d'aller passer avec elle ne fût-ce qu'une seule journée, afin de pouvoir prier ensemble sur la tombe d'Albert, dont la dépouille mortelle venait d'être transférée de Paris dans son asile définitif. Elle aurait voulu qu'un des deux amis intimes du défunt, M. de Montalembert ou moi, assistât avec elle à cette lugubre cérémonie, et puisque cette participation n'avait pas été possible, elle demandait au moins une courte visite, et elle la demandait dans des termes qui semblaient devoir rendre le refus impossible :
Boury, 16 octobre 1837.
a Cher excellent ami, que je suis donc fâchée que « vous ne puissiez pas venir nous voir encore un peu ! « Je l'avais bien espéré avant votre retour en Angle- « terre, et il s'en est fallu de si peu que je vous voie à « Paris. Mon beau-père et Eugénie étaient avec moi. « Vous savez que nous venions prendre le corps de mon « Albert I Cher ami, que ne pouvez-vous venir voir son a tombeau ! Les pierres n'en seront gravées que dans « quelques jours. Je dis les pierres, car ce sont deux « pierres qui couvriront nos deux cercueils qui se tou- « cheront. Elles se joignent parfaitement et leur in- « scription sera commune : Modicum passos ipse per- « ficiet.
«Oh! cher ami, ma seule consolation dans cette « douleur a été de voir cette place vide à côté de son « cercueil qui attend le mien. Lorsqu'on descendait ce
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« corps chéri d'un côté, je pensais avec joie que l'autre « côté verrait une fois la fin de mes peines !— Jugez ce « qu'a dû être pour nous de voir entrer dans notre a jardin et passer par le chemin que prennent tous les « arrivants au château, de voir une calèche contenant « le cercueil d'Albert ! Quand nous avons passé devant « la maison sans nous arrêter, de penser que si son « âme délicieuse avait encore animé son corps, il serait « descendu là... et se serait tant réjoui de s'installer ici a avec nous ! L'avant-veille de sa mort il parlait d'aller « à Boury. mon Dieu, la faiblesse dans une peine si « déchirante doit être pardonnée ! Si nous connaissions « le Ciel nous ne gémirions plus, je le crois bien ; mais « la barrière est si grande, si impénétrable entre les « deux mondes que toute la douleur nous reste... Ré- «pondez-moi au moins, si vous ne venez pas; mais « comme je vous regrette et votre chère femme aussi, « que j'aime tout autant que je vous aime, ce qui est « beaucoup, beaucoup dire.
« ÂLEXANDRINE. ))
La lettre qu'Eugénie adressait à ma femme le même jour, n'était pas moins pressante. Elle avait, au même degré que celle d'Alexandrine, l'éloquence du cœur; mais «elle avait de plus l'éloquence des larmes; car le papier en était resté imprégné dans plusieurs endroits, et la plus grosse était tombée sur une fin de phrase où elle disait qu'à côté de la tombe d'Albert, il y en avait « une autre déjà ouverte qui attendait que Dieu termi- « nàt fa triste vie de sa pauvre femme ! » Puis elle faisait un dernier et touchant appel à notre sympathie : « Mes
« bons amis, j'aurais voulu vous avoir là tous les deux. « N'y-a-il donc aucun moyen d'obtenir un petit détour « qui vous ferait passer au moins une journée avec « nous?»
Assurément la tentation était forte, mais l'obstacle était encore plus fort à cause de la difficulté des communications jointe au devoir impérieux qui nous appelait en Angleterre. Nous fûmes donc obligés de passer outre et de nous consoler, de part et d'autre, par la perspective de la réunion projetée pour le printemps de Tannée suivante. Mais à peine avions-nous eu le temps d'échanger nos condoléances à ce sujet, qu'un événement imprévu vint tout à coup changer en réjouissances et en actions de grâce le deuil qui assombrissait depuis longtemps l'existence de cette famille si rudement éprouvée. Eugénie avait enfin trouvé un époux digne d'elle, et la longue lettre que son père m'écrivait pour m'annoncer cette bonne nouvelle, est sans contredit la plus belle paraphrase qui se soit jamais faite du Nunc dimittis servum tuum. Je me borne à en citer le passage suivant, pour montrer quelles étaient les cordes que cette bénédiction du ciel avait fait plus particulièrement vibrer dans son âme :
« Vous nous connaissez assez, mon cher Rio, pour « être bien sûr que ma bonne femme et moi ne faisons « pas un seul retour sur nous-mêmes, et que nous voyons, « sans regret et sans tristesse , le grand isolement « dans lequel nous allons nous trouver. Dieu reste avec %« nous, mon ami ! Est-ce donc être isolé ? Il nous prouve « qu'il nous aime en nous envoyant, dans nos vieux « jours, une consolation plus-grande que nous n'osions
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« la désirer. Amour, espérance, prières, reconnais- .« sance, ah soyez tranquille pour nous, la vie nous « sera douce et légère. Noire temps finit, le soir ar- « rive, nous pouvons déjà entrevoir l'aurore du jour « sans fin ; et maintenant que je suis tranquille sur le « sort de mes pauvres filles (car Eugénie pourra tenir « lieu de mère à ses sœurs), Dieu peut nous appeler. « J'ai tant d'amour pour lui dans le cœur que je sens « que, confiant daus son infinie miséricorde, je puis « paraître en sa présence sans aucune crainte. »
Assurément je ne puis pas me reprocher de ne m'être pas associé de loin aux joies paternelles de celui qui me tenait cet admirable langage. Cependant je ne pouvais me défendre d'un certain serrement de cœur, en voyant que, dans notre correspondance devenue plus active que jamais, il n'était plus question des charmants projets que nous avions formés pour l'été de 1838, et à l'exécution desquels M. de la Ferronnays avait paru ne pas attacher moins de prix que moi. Les pressentiments que m'avait donnés ce silence, ne tardèrent pas à se vérifier, et ce fut avec un véritable chagrin que j'appris la prochaine dispersion des principaux membres de la famille dans des directions et h des distances qui rendaient impossible ou du moins invraisemblable tout rapprochement entre eux et moi pendant la saison que je pouvais leur consacrer. Alexandrine allait visiter sa mère à Vienne, pendant que M. de la Ferronnays se rendait à Prague, et ni elle ni lui ne paraissaient espérer d'être de retour à Boury avant le commencement de l'automne. 11 est vrai que cela nous laissait encore deux mois à passer ensemble, si j'avais
été libre; malheureusement je ne Tétais plus, depuis que j'avais accepté un rôle dans le Cymrigiddion ou congrès gallois de cette année, rôle que personne ne pouvait jouer à ma place à cause de la présence des députés armoricains que j'avais fait inviter à cette fête, pour renouer, après plusieurs siècles d'interruption, les antiques relations entre les deux principales branches de la grande famille celtique.
Je dus donc me résigner à ne pas satisfaire, cette année-là, le besoin de me retrouver avec l'ami incomparable dont l'influence, bornée d'abord à la région du cœur, avait fini par s'étendre à toutes mes facultés, mais d'une manière de plus en plus inégale, à cause de la préférence, de plus en plus marquée, qu'il donnait aux progrès de l'âme sur les progrès de l'intelligence. Aussi les questions religieuses, tant spéculatives que pratiques, tinrent-elles une grande place dans notre correspondance, quand il fut de retour à Boury. La mort subite de son plus ancien ami, le duc de Fifz- James, dont le noble caractère avait beaucoup d'analogie avec le sien, lui avait causé une profonde tristesse dont l'empreinte, de plus en plus adoucie, ne pouvait manquer de se retrouver dans ses lettres ; et moi, de mon côté, j'étais absorbé par une étude nouvelle qui soulevait des problèmes dont la solution n'était pas moins intéressante pour lui que pour moi.
Cette étude à laquelle j'avais consacré les loisirs des trois hivers que j'avais passés dans ma charmante retraite de Llanarth, était celle de la littérature anglaise dans ses rapports avec les vicissitudes religieuses par lesquelles l'Angleterre avait passé depuis l'établissement
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du protestantisme jusqu'au bill d'émancipation conquis par O'Connell. Le sujet était attrayant à tous les points de vue et promettait de me dédommager amplement de la tentative malheureuse que j'avais faite sur un terrain où presque personne ne m'avait suivi, je veux dire sur le terrain de l'art chrétien auquel je croyais avoir dit un éternel adieu. Cette croyance s'était affermie d'autant plus que mes nouveaux amis d'Angleterre, les protestants encore plus que les catholiques, étaient presque tous d'accord pour m'encourager dans la voie nouvelle où je venais d'entrer et au bout de laquelle ils apercevaient des résultats qu'ils appréciaient diversement selon la diversité de leurs points de vue. Le mien était connu d'avance et ne leur donnait aucun ombrage. J'arrivais à Londres après une étude consciencieuse et approfondie d'une ou plusieurs questions partielles qui se rattachaient à la question générale, et j'avais bien soin de déterminer d'avance en moi même les points obscurs sur lesquels je ferais projeter les rayons lumineux, quand je trouverais des lumières accidentelles à exploiter. Celles que me fournissait, pour les époques plus éloignées de nous, la science historique de Hallam et de Macaulay, étaient inappréciables, sauf les ingrédients inévitables des préjugés de tempérament et d'éducation auxquels il faut joindre, en ce qui concerne le dernier, d'autres préjugés plus intraitables puisés à une autre source. Mais je trouvais dans tous les deux un empressement plein de cordialité à éciaircir mes doutes et à corriger mes appréciations, et la différence même qu'il y avait entre leurs points de vue respectifs était pour moi un avantage de plus. Les grands
travaux historiques de Hallam et surtout son histoire constitutionnelle d'Angleterre, que j'avais lue avec fruit avant de connaître l'auteur, lui avait conquis l'estime de tous les esprits sérieux, et quand je le vis pour la première fois, il me fit l'effet d'un homme revêtu d'une espèce de sacerdoce qui rendait toute contradiction inconvenante et par conséquent impossible de la part d'un étranger comme moi. Mais cette première impression, fruit d'une observation très-superficielle, ne tarda pas à faire place à une impression toute contraire, quand je me trouvai mêlé au groupe d'illustres amis que le grand historien recevait à sa table. Peu à peu je m'enhardisà lui parler de ma thèse favorite qui impliquait nécessairement la négation de plusieurs inductions qu'il avait tirées des mêmes faits, en les envisageant à un point de vue tout différent du mien. C'était assurément bien hardi de la part d'un débutant qui, en matière de critique historique, n'avait pas même fait ses premières armes; mais, outre que j'avais affaire à un interlocuteur en qui le sentiment même de sa supériorité ne faisait que renforcer la courtoisie, je puisais une certaine confiance dans les études préparatoires auxquelles je m'étais livré depuis trois ans et qui m'avaient conduit, le plus souvent sans préméditation de ma part, à passer en revue toutes les chroniques et la plupart des ouvrages de controverse qui avaient été publiés en Angleterre, depuis le grand schisme qui avait mis fin à son unité religieuse. C'était une lecture repoussante, s'il en fut jamais, et qui demandait une certaine résignation, pour être continuée jusqu'au bout, surtout quant à la première tâche, déjà
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fort pénible, s'en ajoutait une seconde plus pénible encore, celle d'extraire les passages les plus propres à constater la férocité, la duplicité et la cupidité des persécuteurs. Tous ces extraits que je conserve encore aujourd'hui et qui auraient trouvé leur emploi, si ma vocation esthétique n'avait pas fini par triompher de ma vocation historique, composaient, pour ainsi dire, mon arsenal portatif, quand j'entrais en campagne, et je les relisais, dans mes heures de loisir, qui étaient fort rares, avec une persévérance qui prouvait à quel point j'avais peur de compromettre, par les infidélités éventuelles de ma mémoire, la cause que j'avais à cœur de défendre. Avec un antagoniste aussi sérieux et aussi consciencieux que l'était Hallam, ce danger était moindre ; car il était impossible de porter plus loin qu'il ne le faisait, du moins avec moi, le respect pour les convictions religieuses d'autrui, surtout quand ces convictions avaient pour fondement supplémentaire des arguments comme ceux que m'avait fournis l'étude comparative des deux religions qui s'étaient disputé l'empire des consciences en Angleterre.
Une des premières connaissances que je fis chez Hallam, fut celle de Lord Mahon, aujourd'hui Lord Stanhope, qui était alors au début de sa carrière, comme historien, et qui avait le bon esprit de cultiver, de préférence, les relations, aristocratiques ou non, qui lui offraient la meilleure chance d'agrandir son horizon intellectuel. Sous ce rapport et sous d'autres encore, il se distinguait essentiellement de la classe à laquelle il appartenait par sa naissance, et la classe à laquelle il appartenait par la science et le talent, lui rendait en
considération les avances qu'il faisait en politesse. J'avais lu, avec un vif intérêt, tout ce qu'il avait écrit sur l'histoire d'Angleterre au xvm e siècle, bien que la question qui m'occupait n'y fût traitée que d'une manière très -accessoire. Je lui savais surtout gré de sa récente réfutation d'un impertinent écrit de Lord John Russell sur la Révolution française, réfutation qui, à mes yeux, donnait à son auteur le droit de se poser comme disciple de Burke. Or, depuis que j'avais trouvé dans la bibliothèque du château de Llanarth, la collection des œuvres du grand patriote irlandais, non-seulement je l'avais mis au niveau des plus fameux orateurs de l'antiquité, mais, sous le rapport du caractère et du cœur, je lui décernais invariablement la première place, dans le présent comme dans le passé, dans mes souvenirs personnels comme dans mes souvenirs historiques, aussi loin que je pouvais les faire remonter. En un mot, cette mémoire, encore plus sainte que glorieuse, était devenue et est restée pour moi l'objet d'un véritable culte. Mais presqu'aucun de mes interlocuteurs n'était disposé à partager mon enthousiasme. Il y en avait même qui ne pouvaient s'empêcher d'en sourire. Chose étrange! c'était surtout parmi mes coreligionnaires catholiques que je trouvais des contradicteurs. Ils en étaient encore à l'impression qu'avait laissée dans l'esprit de leurs pères, whigs incorrigibles, la rupture solennelle de Burke avec son ami Fox dans la chambre des communes, rupture qu'ils s'obstinaient à flétrir comme une apostasie politique, tandis que c'était au contraire son plus beau titre à la sympathie et à l'admiration de toutes les âmes douées du genre de
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prévoyance que donne l'enthousiasme de la vraie liberté joint à la crainte de la perdre,
Une des premières demandes que je fis à LordMahon, en sa double qualité de chrétien et de tory, fut de m'indiquer un marchand de gravures chez qui je pusse trouver un portrait de Burke ; car, malgré le zèle que j'y avais mis Tannée précédente, toutes mes tentatives avaient échoué. Celle-ci échoua de même, ainsi que plusieurs au très faites, en désespoir de cause, auprès de personnes peu soucieuses de me procurer ce genre de satisfaction. Enfin, jo crus toucher au moment de l'obtenir par l'entremise d'une femme d'origine irlandaise, dont l'active sympathie m'était assurée d'avance pour des raisons que je raconterai bientôt. Cette femme était la célèbre M me Norton qui possédait elle-même le cher portrait, objet de mes ardentes convoitises, et qui s'engageait à m'en trouver un semblable dans un assez bref délai. Autre déception qui se renouvela Tannée suivante, par la raison toute simple que ce portrait ne pouvait se trouver nulle part, et je dus quitter l'Angleterre avec cette rancune de plus contre ses habitants. Ce fut seulement en 1843 qu'en me promenant sous les arcades qui longent la place du dôme de Bologne, je découvris enfin l'image bien conservée de mon héros chez un marchand de vieilles gravures très-surpris de posséder un pareil trésor.
Quand je reprochais cette insouciance à mes interlocuteurs du parti whig, je les embarrassais d'autant plus, que j'avais souvent pour auxiliaire, dans ces petites escarmouches, l'homme qu'ils étaient le plus tentés de proclamer infaillible en matière d'appréciation bistç-
rique. Cet homme, investi depuis peu des fonctions de secrétaire d'État de la guerre, était Lord Macaulay ou plutôt M. Macaulay; car ces deux désignations correspondent à deux phases très-différentes de sa carrière littéraire. Le Macaulay de la première phase, l'auteur de tant de chefs-d'œuvre publiés sous le titre modeste d'Essais, avait, dans son récit du fameux procès de Hastings, parlé si admirablement de Burke et de son rôle, que je lui en savais presque autant de gré que s'il m'avait rendu un service personnel ; à quoi il faut ajouter que toutes les fois qu'on parlait devant lui des mesures atroces par lesquelles on s'était efforcé d'extirper le catholicisme en Angleterre, il prenait énergiquement parti pour les victimes, de manière à exprimer quelque chose déplus que la simple compassion. Il était alors véritablement éloquent, plus qu'à la chambre des Communes où son talent oratoire, bien que très-applaudi, s'éleva rarement à la hauteur qu'on était en droit d'attendre d'un homme qui, par sa science et ses facultés, semblait réunir toutes les conditions des grands succès parlementaires.
Non, ce n'était pas sur ce théâtre que M. Macaulay déployait, avec le plus d'avantage, les prodigieuses ressources de son esprit et surtout de sa mémoire; c'était dans la conversation. Là il régnait en maître et quelquefois en despote, ce qui n'était pas du goût de tous ses interlocuteurs, particulièrement de ceux qui avaient déjà tenu ou qui aspiraient à tenir le même sceptre. Quant à moi dont l'humble rôle était tracé d'avance et pour qui ces brillantes improvisations avaient le charme additionnel de la nouveauté, je les
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écoutais, surtout dans les premiers temps, avec une sorte d'extase produite en partie par l'abondance et l'à-propos des citations par lesquelles il aimait à renforcer ses arguments. Et ces citations n'étaient pas seulement empruntés à ses poètes favoris de la langue anglaise, dont il pouvait réciter de mémoire des compositions tout entières; il mettait également à contribution les chefs-d'œuvre de l'antiquité classique, et ce fut lui, si je ne me trompe, qui, le premier, me donna le spectacle, si souvent renouvelé depuis, d'un dîner ou d'un déjeuner où les convives, sans être hellénistes dé profession, citaient des auteurs grecs aussi naturellement que nous citons des auteurs français. On sait que Lord Brougham, qui connaissait les susceptibilités de son auditoire, se permit quelquefois cette licence dans les plus graves discussions parlementaires.
Quoi qu'il en soit, je ne fus pas de ceux à qui les improvisations luxuriantes de M. Macaulay causaient de l'impatience ou de l'ennui. J'étais trop heureux de trouver dans ses appréciations, quelque diffuses qu'elles pussent être, un supplément à mon ignorance de tant de petites choses qui avaient trait à l'histoire contemporaine, et auxquelles on faisait devant moi, des allusions plus ou moins spirituelles que je ne pouvais pas comprendre. Mais il y avait des énigmes dont il ne fallait pas lui demander la solution, parce qu'il y avait des hauteurs de doctrine auxquelles son génie pratique ne pouvait pas s'élever, comme il devait le prouver dans la seconde phase de sa carrière littéraire, lorsque,, devenu Lord Macaulay, il passa du rôle de critique consciencieux et spirituel à celui d'historien élégant et par-
tial, ce qui satisfaisait à la fois le bon goût et les mauvais préjugés du plus grand nombre de ses lecteurs.
C'était un spectacle assez curieux de voir Hallara et Macaulay aux prises l'un avec l'autre, à cause de l'effort que faisait alors chacun d'eux pour déployer le genre de qualités et le genre d'avantages par lesquels brillait son adversaire. J'eus plusieurs fois ce spectacle sous les yeux dans le printemps de 1 839 ; mais je l'eus plus complet et plus intéressant qu'à l'ordinaire en déjeunant un matin, avec ces deux rivaux de gloire, chez le poète Samuel Rogers qui n'aimait pas que son hospitalité fût gâtée par des controverses trop bruyantes. Son rôle, comme le mien, fut forcément muet ce jour-là, du moins pendant la première heure, ce qui le mit de fort mauvaise humeur contre ses hôtes. Quant à moi, j'étais tout yeux et tout oreilles, et ce que je voyais et entendais, me laissa une impression tellement vive, que je ne pus m' empêcher de la consigner dans mon journal, en employant, pour tracer le principal portrait, la langue que je savais le mieux ce jour-là.
« Lundi 25 mai. Ce matin déjeuner chez Rogers « avec Hallam et Macaulay. C'a été, presque tout le « temps, un feu croisé entre les deux rivaux. C'était à « qui prononcerait le plus de paroles dans un temps adonné; leur volubilité était effrayante. Tous deux « étant doués d'une prodigieuse mémoire et d'une face cilité non moins prodigieuse d'élocution, le dialogue « a pu très-difficilement dégénérer en conversation gé- « nérale. Pendant la première heure, les deux illustres « interlocuteurs ont semblé vouloir nous prouver qu'ils
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« étaient inépuisables même sur les sujets les plus « étrangers à un homme de lettres, marine, uniformes, « police, Code civil, etc. Enfin Rogers est parvenu à les « tirer de ces chemins de traverse, et peu à peu la « séance est devenue intéressante. Mais au bout de « quelque temps, Macaulay qui était le principal intérim locuteur a repris possession de son sceptre, et je l'ai « écouté avec encore plus d'attention qu'à l'ordinaire.
«... Voici comment je résumerais, en m'inspirant « de sa propre langue, l'impression qu'il m'a laissée : — « I should say of Macaulay that his overloaded me- « mory stands very much in the way of his mind which « I allow to be quick and sound, but has no tendency « eilher to soar or to dig, ail its motions being as it « were horizontal. His manners and tone savour a « little of the bar; he has got the conceited trick of « breaking off his speech, if only part of the audience « are listening to him, and he will walk to the other « end of the room, holding the thread of the conver- « sation in his hands and perfectly confident that « no one will dare snatch it froin him (1). — Du reste « il a les yeux pétillants d'esprit et une très-belle saillie « à la partie inférieure du front; le visage beaucoup « plus épanoui qu'Hallam, qui a bien quelque chose
(1) Il me semble que la mémoire de Macaulay est surchargée au point de nuire à son esprit qui est, sans doute, à la fois vif et sain, mais qui n'a de tendances ni à planer ni à creuser, et qui se meut toujours dans une direction horizontale. Son ton et ses manières sentent un peu l'homme du barreau. Sa fatuité se montre dans l'habitude qu'il a prise de s'arrêter court s'il n'est écouté que par une partie de l'auditoire, et on le voit se promener d'un bout à l'autre du salon, tenant le fil de la conversation et bien convaincu que personne n'osera Je lui enlever.
« de très-spirituel dans le regard et de très-fin et trèsce mordant dans la lèvre supérieure; mais il y a un « muscle très-dur qui s'élève comme une barrière en- « tre le haut et le bas du visage et contre lequel vient « s'amortir tout épanouissement ou toute irradiation « partie des yeux ou des lèvres. »
Les trois écrivains que je viens de nommer, représentaient ou du moins étaient censés représenter trois nuances d'opinions qui correspondaient aux trois subdivisions dont se composait le parti conservateur. Hallam n'était ni tory à la manière de Lord Mahon, ni libéral à la manière de Macaulay. 11 surpassait peut-être le premier en orthodoxie constitutionnelle, comme il surpassait le second en orthodoxie religieuse, de sorte qu'il occupait une position intermédiaire dont le privilège semblait être de combler les lacunes laissées par les deux autres.
Mais il y avait un quatrième point de vue, le point de vue révolutionnaire, qui n'était représenté par aucun des trois et qui était déjà exploité par un parti assez sincère et assez nombreux pour inspirer aux esprits prévoyants de sérieuses alarmes. A la tête de cette école, qui n'était pas nouvelle, se trouvait un homme qui, en se faisant l'historien trop peu sévère des plus mauvais jours de la Révolution française, semblait avoir voulu donner à ses lecteurs un avant-goût des émotions que l'application des mêmes principes leur promettait. Cet historien était l'Écossais Thomas Carlyle, alors parfaitement inconnu en France et qui devait l'être encore longtemps à cause de l'incompatibilité de ses âpres iurnialcs avec les exigences trop classiques de l'esprit
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français. Son ouvrage était tombé par hasard entre mes mains, pendant mon premier séjour à Londres, et l'impression qu'il avait faite sur moi, n'était pas de nature à m'inspirer le désir de cultiver la connaissance de l'auteur, bien que je ne pusse m'empêcher d'admirer en fui le grand artiste. Mais j'étais révolté de la facilité avec laquelle il absolvait les grands crimes, en les imputant à je ne sais quelle fatalité aveugle qui entraînait malgré eux et presque à leur insu ceux qui les commettaient ; et mon indignation était portée à son comble quand, avec mes souvenirs de famille, je lisais la page où il est dit quon ne saurait citer aucune période de l'histoire de France ou la masse de la nation ait moins souffert que pendant la période appelée le règne de la Terreur! Cette appréciation arbitraire et tant soit peu insultante pour les victimes, m'avait laissé, contre celui qui se l'était permise, une rancune que je croyais incurable et qui l'eût été en effet, si nous ne nous étions pas rencontrés.
Quelle ne fut pas ma surprise quand, au lieu du républicain féroce que je m'étais figuré, je trouvai un homme simple, au regard doux et caressant et qui, h travers les aspérités de son dialecte calédonien, laissait entrevoir une âme ouverte à des émotions bien différentes de celles que laissait pressentir le livre que j'avais lu ! Plus nous abordions de questions vitales, soit en religion, soit en politique, plus j'étais surpris de ne pas me trouver plus en désaccord avec mon interlocuteur qu'on m'avait représenté comme un partisan forcené des doctrines les plus subversives et comme l'ami déclaré des hommes qui les professaient avec le plus d'au-
dace. Je ne tardai pas à constater par moi-même la vérité de cette dernière imputation, quand, sans avertissement préalable, il me donna successivement pour convives, d'abord Godefroi Cavaignac et ensuite le terrible Mazzini lui-même auquel il avait fait lire d'avance mon volume de la Poésie chrétienne, en lui laissant ignorer, jusqu'à la fin du dîner, qu'il avait l'auteur devant lui, ce qui aurait pu donner une tournure singulière à la conversation. Mais, grâce à mon chapitre sur Savonarole qui m'avait déjà procuré, en Italie, un traducteur républicain, les choses se passèrent assez courtoisement entre nous, et je pus croire un instant que l'impression produite par cette lecture sur cet esprit antipathique à toute idée chrétienne, ne m'avait pas été trop défavorable.
Cependant je n'aurais pas voulu recommencer trop souvent cette épreuve, bien que la différence entre les aspirations politiques de Mazzini et celles deCarlyle me parût à chaque nouvelle visite, plus accentuée et par conséquent plus encourageante pour moi. Le point sur lequel ils différaient le plus, du moins en ma présence, -était le droit de résistance à toute oppression qui violait ou menaçait de violer le domaine sacré de la conscience, Carlyle, qui était au courant de mes petits exploits de 1815 et qui m'en savait autant de gré que si j'avais combattu pour une république, prenait un malin plaisir à faire ressortir, devant un détracteur systématique de tout ce qui ressemblait à une guerre de religion, le côté chevaleresque de nos prouesses enfantines; car il avait le sentiment de l'idéal à un plus haut degré que la plupart de ses coreligionnaires politiques,
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et la compagne qu'il s'était choisie était bien faite pour entretenir et développer en lui ce sentiment. Plusieurs fois, après une longue soirée passée avec ce couple intéressant, je n'ai pu m'empêcher de consigner dans mon journal, l'impression qui m' é taifres tée de nos épanchements réciproques.
« Dimanche de Pâques, 1839.
« Hier enfin, je suis allé visiter Carlyle dans sa re- « traite de Chelsea, et j'en suis revenu le cœur vraice ment ému de son accueil cordial et de la confiance « qu'il m'a témoignée, son accent écossais m'a beau- « coup moins dérouté que l'année dernière. Sa femme « a le plus beau regard qu'il soit possible de voir. Quand « je suis arrivé, c'est elle qui m'a reçu ; son mari n'é» « tait pas encore rentré de la promenade. Elle m'a ra- <( conté des détails charmants sur leurs six années de « solitude à deux, dans le comté de Dumfries, en Ecosse, a immédiatement après leur mariage, et peu à peu la « conversation est devenue si animée et si intime, que « j'ai regretté vivement de ne m'être pas arrangédema- « nière à pouvoir passer quelques heures de plus avec « ce couple intéressant qui m'est déjà si sympathique ; « malheureusement j'avais promis de passer la soirée « ailleurs, et j'ai dû quitter Télysée pour les limbes. »
A quelques jours de là, j'étais invité à dîner chez eux avec un autre convive dont la présence rendait nécessairement la conversation moins intime, mais non moins intéressante. Voici ce que j'écrivais le soir même dans mon journal :
« Lundi 1" avril.
« Trois heures bien courtes passées chez M. Carlyle « qui, cette fois-ci, a dit nettement à Cavaignac, sans « aucune précaution oratoire, que j'étais un chouan de « 1815, et ce titre, loin de faire froncer le sourcil au « farouche républicain, m'a valu de sa parties complice ments les plus inattendus sur l'énergie et la fierté « du caractère breton. Cavaignac a un timbre de voix « qui doit être bien puissant quand elle est accentuée « par la passion ; sa poitrine doit alors résonner comme « un tamtam. Il a quelque chose du lion dans la phy- « sionomie et dans le regard , noble et calme quand « rien ne l'excite; mais dans une crise il serait terrible.
« Au reste, il m'a beaucoup moins intéressé que mes
« hôtes dont j'ai été de plus en plus enchanté. Je ne
« connais pas d'homme à Londres dont la conversa-
« tion ait autant de génialité que celle de Carlyle. Je
« voudrais pouvoir me rappeler' les belles choses qu'il
« m'a dites sur Goethe et sur le peintre Hogarth qu'il
« regarde comme un homme de génie. Son admiration
« pour Goethe est moins désintéressée, non-seulement
« parce qu'il a été son correspondant, son traducteur
« et presque son ami, mais parce qu'il lui doit d'avoir
« pu comprendre et supporter la vie. Il m'a soutenu
« que la philosophie de Goethe n'était pas purement
« négative et qu'il y avait dans Wilhelm Meister des
« pages admirables concernant la supériorité du chris-
« tianisme sur toutes les autres religions. »
Cet enthousiasme de Carlyle pour Goethe m'eût été tout à fait incompréhensible si la reconnaissance n'y
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avait pas eu une si grande part. Entre le puritanisme de l'un et l'épie uréisme de l'autre on se figure difficilement la possibilité d'une attraction ou même d'une appréciation réciproque. C'est une inconséquence analogue à celle dont on ne peut s'empêcher d'être frappé en lisant l'histoire ou plutôt l'apothéose du grand Frédéric par le même auteur. Carlyle aurait dû laisser cette tâche ingrate à des écrivains moins familiarisés que lui avec la notion de l'idéal; car cette notion, bien que faussée dans plusieurs applications qu'il en fit, était inhérente à sa nature, et Ton en trouve des traces dans presque tous ses écrits, comme j'en trouvais dans presque toutes ses conversations. Celle que j'eus avec lui dans la soirée du 8 avril et dont j'écrivis le résumé en rentrant chez moi, surpassa, sous ce rapport, comme sous celui de la verve et de l'originalité, nos conversations précédentes. Voici le compte, un peu plus soigné, que je m'en rendis à moi-même :
«Lundi soir.
«Je voudrais pouvoir fixer les impressions de ma soirée « chez Carlyle tandis qu'elles sont encore fraîches. Les « quatre heures que je viens de passer avec lui sont cer- « tainement parmi les meilleures que j'aie passées àLon- « dres. Nous avons traité plusieurs grands sujets à fond, « les croisades, Dante> la révolution française, l'avenir « religieux de l'Europe qu'il voit plus en beau que je « ne le fais, à cause de sa foi au progrès de l'humanité c» et à Tinaliénabilité du christianisme. Mes objections « tirées du déclin de la plus haute des vertus chrétien- «nés, l'humilité, l'ont un peu embarrassé, précisé-
« ment à cause du grand cas qu'il fait de cette vertu « qu'il avoue avoir été plus pratiquée et mieux com- « prise au moyen âge que dans aucun temps. Il pro- « fesse la plus vive admiration pour les croisades et a pour Pierre l'Ermite qu'il met en contraste curieux « avec Démosthène; celui-ci travaillant ses discours au « point qu'on disait qu'ils sentaient l'huile, et allant « les déclamer au bord de la mer avec des cailloux « dans la bouche et laissant à la postérité pour grand « précepte oratoire : l'action, l'action et toujours l'ac- « tion ; celui-là sortant du cloître sans s'être préparé à « son rôle autrement que par le jeûne et la prière, et « venant substituer au précepte favori de l'orateur athé- « nien, ce précepte bien autrement efficace : la foi, la « foi, et encore la foi. Le premier condamné à voir son « éloquence vaincue et Philippe maître de la Grèce; « le second entraînant l'Europe à sa voix et marchant « à la délivrance de la Terre-Sainte.
« Le court parallèle qu'il a tracé entre le Satan de « Mil ton et le Méphistophélès de Goethe ne m'a pas « moins frappé. Dans Milton le diable est un person- « nage grandiose et intéressant, le plus intéressant de « tous les personnages du poëme, un personnage qui « aurait des admirateurs s'il paraissait sur une place « publique. Dans Faust, il est ce qu'il doit être, répu- « gnant au suprême degré.
« Carlyle est plus juste que Landor envers le Dante « qu'il n'hésite pas à placer au-dessus de Milton et dont « le portrait lui fait l'effet d'une âme emprisonnée dans « la glace. La Divine Comédie est, à ses yeux, comme « une magnifique cristallisation du catholicisme, un
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(( monument plus glorieux et plus durable que les plus « belles cathédrales gothiques produites par la même « inspiration. C'est au Purgatoire qu'il semble donner « la préférence. Nul poëte, selon lui, n'est entré si avant « et si sympathiquement dans les entrailles de l'huma- « ni té, nul n'a saisi si spasmodiquement son sujet.
« Je pourrais signaler plus d'un rapport entre l'âme « de Dante et celle de Carlyle qui chemine aussi, lui, « dans ce monde comme une âme en peine douée de « toutes les susceptibilités les plus douloureuses. 11 n'a « aucune sympathie pour ceux qui veulent faire de la «vie humaine une fête et un enchaînement de jouis- « sances; lui qui n'y voit qu'une lutte dont il a la con- « science à toutes les heures de son existence, il bourre « quiconque l'arrête pour lui parler des joies de ce « monde qui pèse si lourdement sur les âmes dignes.
« 11 m'a décrit en poêle l'effet que produit sur lui la «vue de son village natal et la cloche qui a tinté jadis « à ses oreilles enfantines. Quand j'ai voulu lui décrire « mes impressions personnelles dans des circonstances « analogues, j'ai admiré le bonheur avec lequel il a « achevé ma pensée. Je lui parlais de mes compagnons « d'enfance, aujourd'hui marins robustes, et sans nul « souci des vicissitudes qui m'ont blasé; «c'est bien cela, « m'a-t-il dit, ceux-là sont des êtres sains, concrets, « et vous, vous venez errer au milieu d'eux comme un « spectre. »
« Je n'ai pas osé leur demander l'histoire de leur « mariage qu'on m'a dit être tout à fait romanesque. Il « paraît que Carlyle était précepteur chez le père de sa « femme et que leur union fut combattue fortement
a par l'autorité maternelle. Le contraste dans les ma- « nières et dans l'extérieur des deux époux et surtout « dans leur accent indique, en effet, une disparité de <( naissance. Mais quand la conversalion s'anime, cet « homme à la physionomie si rude, à la prononciation « si plébéienne, grandit comme un géant et prouve qu'il « appartient to the very first quality of natures noble- « men. »
Une chose nuisait beaucoup aux relations que j'aurais voulu entretenir avec Carlyle; c'était l'extrême rareté de ses visites dans les maisons que j'avais l'habitude de fréquenter. Il en résultait que ses relations avec le monde politique et littéraire étaient très-restreintes, et qu'il fallait chercher, ailleurs que chez lui, la satisfaction de cette double curiosité.
Pour moi, je n'avais à cet égard aucune recherche à faire. Une amitié ingénieuse et persistante qui remontait à l'année 1832 et qui se rattachait à mes plus précieux souvenirs de cette époque, avait pourvu, dès le lendemain de ma première installation, à la satisfaction des besoins et même des caprices que ne pouvait manquer de susciter en moi une si belle occasion de comparer le connu avec l'inconnu tant en matière de mœurs sociales qu'en matière d'institutions. Cet ami providentiel était Richard Milnes, aujourd'hui Lord Houghton, qui semblait s'être donnépour mission d'aplanir, autant qu'il était en lui, toutes les difficultés que pouvaient me susciter, dans la société anglaise, mon inexpérience et ma qualité d'étranger. Grâce à ce patronage, exercé avec non moins de délicatesse que de dévouement Je me trouvai, de prime abord, en rapport
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presque intime avec les hommes que j'étais le plus curieux de connaître, et si parfois cette curiosité ne se trouvait pas complètement satisfaite, il me suffisait d'exprimer un vœu, pour qu'il fût immédiatement exaucé. Ce fut ainsi que je fis successivement, toujours sous les auspices du même patron, la connaissance de presque tous les personnages qui étaient à la fois des notabilités littéraires et des notabilités politiques, connaissance qui serait certainement restée stérile, si le zèle de mon hôte n'y avait pourvu. Car je n'aurais jamais abordé, sans encouragement préalable, des hommes comme Hallam, Lord Brougham, Landor, Macaulay, Bulwer, Gladstone, Sheil, Disraeli, Wordsworth, Renyon et plusieurs autres qui, à divers titres et dans des mesures très-diverses, excitèrent mon intérêt ou mon admiration.
Il y avait là matière à bien des observations curieuses; car le personnel de nos déjeuners était à la fois nombreux et choisi, et ce choix était fait à un point de vue très- libéral, c'est-à-dire que toutes les nuances d'opinions politiques, en deçà du radicalisme, y étaient représentées. Il y avait des convives bruyants et agressifs, il y en avait d'autres qui attendaient qu'on fît silence pour parler en dictateurs, il y avait des Français qui s'impatientaient de leur inaptitude à parler la langue anglaise, mais il y en avait un autre qui ne s'impatientait de rien, qui comprenait tout et promenait tranquillement autour de lui son regard finement observateur; c'était le prince Louis-Napoléon, dont les rares paroles semblaient démentir la réputation de loquacité
dont nous jouissons parmi tous nos voisins et surtout parmi ceux d'outre-Manche,
Ma passion dominante, dans des occasions comme celle-là, était d'exploiter les souvenirs personnels de mes interlocuteurs, quand je savais qu'ils avaient joué, dans la politique ou dans la littérature, un rôle assez éminent pour donner à leurs appréciations une valeur dont je ne pouvais me dispenser de tenir compte. Malheureusement pour moi et pour l'œuvre que j'avais à cœur d'accomplir, ces interlocuteurs étaient presque toujours protestants, et si, de loin en loin, je rencontrais un rejeton égaré de quelque ancienne famille catholique, c'était surtout au point de vue de l'édification que cette rencontre était profitable. Enfin je crus trouver toutes les conditions réunies, le jour où mon jeune patron, qui était à l'affût de toutes les bonnes occasions, me fit dîner chez lui avec un député irlandais, dont j'avais lu un discours tellement admirable dans l'hiver de 1833, qu'à dater de ce jour, je l'avais mis au-dessus de tous les autres orateurs catholiques, sans excepter O'Gonnell lui même.
Ce député, très-applaudi par ses coreligionnaires et même par les protestants, s'appelait Sheil. Moins populaire que son rival de gloire, il passait pour être plus tolérant et plus lettré que lui, et il recueillait d'assez bonne grâce les témoignages de satisfaction que lui attirait, de la part de quelques-uns de ses collègues, cette double supériorité. Quant à moi qui ne connaissais que son talent oratoire, dans lequel j'avais cru voir l'empreinte du génie de Burke, je ne mettais aucune restriction à mon naïf enthousiasme, et j'attendais, avec une
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impatience facile à comprendre, le moment où je pourrais contempler, face à face, celui que je regardais comme un type accompli de toutes les qualités héroïques qui caractérisent la race irlandaise.
La conversation que j'eus avec lui et qui ne se termina que fort tard, me laissa une impression si forte, que je ne pus m' empêcher, en rentrant chez moi, de consigner cette impression dans mon journal.
« Lundi 10 février. Charmant dîner et charmante soi- « rée dont l'épisode le plus intéressant pour moi a été la « réponse triomphante de Sheil à Charles Buller. On « parlait de religion et d'art, et à ce propos Buller nous « reprochait notre adoration des images et notre poly- « théisme. A quoi Sheil a répondu : The English cannoi « be accused ofpolytheism or of worshipping many gods ; « they worship but one 9 and thatis Mamtnon (1). Après « dîner, il a mis au défi tous les protestants qui étaient « là, sur la question irlandaise. Il leur a démontré que, « quoi qu'il arrive, l'Irlande ne peut plus être foulée aux « pieds. Il leur a demandé pourquoi ils ne font pas en- « tendre leur cri de no popery dans la chambre des « communes, au lieu de le faire dans leurs orgies et « leurs clubs; que là ils trouveraient leurs adversaires « face à face et sur un terrain neutre.
« Sa verve n'était pas épuisée par cette allocution ; « j'ai eu avec lui un tête-à-tête de plus de deux heures, « et il m'a ouvert son cœur avec un abandon qui m'a « étonné et surtout attristé. Ses confidences sur l'Ir-
(1) Les Anglais ne peuvent pas être accusés de polythéisme ou d'adorer plusieurs dieux; ils n'en adorent qu'un seul, et ce Dieu est Mammon.
« lande sont désolantes. Il dit qu'il y a là des hommes « qui ne se font pas plus de scrupule de tuer un de « leurs semblables que de tuer un chien ; il soutient « que les femmes seules sont chastes, que le parjure « tend à devenir une habitude nationale et que, si on « le découvre, on se moque de la maladresse sans être « trop scandalisé du crime. Je lui ai demandé si le clergé « ne travaillait pas à l'instruction religieuse du peuple, « et il m'a répondu que, malheureusement, les prêtres « étaient absorbés par les passions politiques. Ce qu'il « a ajouté sur la facilité avec laquelle on peut acheter « de faux lémoins, m'a semblé trop fort pour être vrai; « le témoignage d'O'Connell, sur ce point et sur d'au- « très, diffère beaucoup de celui de Sheil. .
« Ensuite nous avons entamé un chapitre très-délicat « sur les croyances catholiques. Les siennes ont été « terriblement ébranlées par les philosophes français « dont il a lu tous les ouvrages, et encore plus peut- « être parles concessions que les catholiques de ce pays- « ci sont dans l'habitude de faire aux protestants, re- « lativement à la supériorité de l'Écriture sainte sur la « tradition. Ne trouvant dans l'Écriture aucune injonc- « tion formelle concernant certains dogmes et certai- « nés pratiques, il n'est pas convaincu de leur impor- « tance, encore moins de leur nécessité pour le salut.
« Cette conversation intime avec Sheil m'a laissé «une impression de tristesse tout en m 'inspirant une «sorte d'affection pour lui. Il est clair que le sirocco « du scepticisme a passé sur son âme et y a causé quel- « ques ravages difliciles à réparer. Il ne se croit obligé « d'admettre aucune canonisation ni légende de saint,
« ni aucune autorité des Pères de l'Église, et il rejette «avec une vive antipathie celle de saint Augustin à « cause de la dureté de ses doctrines sur la grâce, et « sur les conditions de salut. En un mot, à force de « dire avec les catholiques anglais qu'il n'admet rien a qui ne soit fondé sur les saintes Écritures, il a fini « par négliger totalement Félément d'organisation re- « ligieuse fourni par la tradition, et maintenant son « édifice intellectuel menace ruine ; et son catholicisme «est inférieur à celui de la nouvelle école d'Oxford, « qui donne une bien plus grande importance à la tract dition. »
On jugera de l'impression que mon interlocuteur fit sur moi ce soir-là, par ces quelques lignes que j'écrivis à la suite de mon compte rendu :
« Même après avoir vu et entendu Macaulay, je perce siste à croire que Sheil n'a pas d'égal pour la con- « versation. Je n'hésite même pas aie mettre au-dessus « de Lord Holland à qui Walter Scott a décerné la « palme en ce genre et à qui je serais assez disposé à la « décerner moi-même, ne fût-ce qu'à cause de l'éloge a qu'il m'a fait des prêtres français émigrés en Angle- « terre pendant la révolution. »
Il y aurait ici une digression très-intéressante à faire sur nos émigrés tant ecclésiastiques que laïques, sur la générosité du clergé anglican envers notre clergé catholique, sur les marques de sympathie réciproque qui édifièrent, sur tous les points du Royaume-Uni, les spectateurs de cette miraculeuse fraternité, sur l'impression qui en résulta parmi les pasteurs et parmi leurs ouailles, enfin sur la part qu'eut cette impression au
mouvement réactionnaire inauguré par Burke et qui devait aboutir à ce glorieux bill d'émancipation auquel l'Europe entière et 1' Angleterre elle-même applaudissaient si chaleureusement il y a quarante ans. Tout cela forme un des drames les plus émouvants de l'histoire moderne, et je n'ai jamais pu m'expliquer pourquoi aucune main n'avait entrepris de remplir cette lacune. A l'époque dont je parle, j'espérais le faire moi-même dans un chapitre spécial par lequel se terminerait mon travail, déjà fort avancé, sur les destinées du catholicisme en Angleterre. Mais des circonstances impérieuses, ou que je crus telles, vinrent me rejeter de la grande route dans des chemins de traverse, et ces chemins se trouvèrent si fort de mon goût à cause des ravissantes perspectives qu'ils m'ouvraient et des riants paysages qu'ils traversaient, qu'en dépit de toutes mes résolutions, il me fut impossible d'en sortir.
Dans les relations dont je viens de parler, l'intérêt religieux et politique dominait tous les autres, même l'intérêt littéraire; dans celles dont il me reste à faire mention, il y a une plus large part pour l'imagination et pour le cœur.
L'ami qui m'aplanissait si généreusement les voies pour m'aider à conquérir, parmi ses pairs, une notoriété relative, n'était pas seulement un personnage politique ; il était en outre poëte, et, à ce titre, il jouissait, parmi ses confrères, d'une influence que sa considération personnelle, comme représentant du comté d'York dans la chambre des Communes, ne contribuait pas peu à renforcer. Se mouvant ainsi dans deux sphères qui, pour être contiguës, n'en étaient pas moins très-
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différentes, Richard Milnes, grâce à la flexibilité de son esprit, trouvait moyen de les vivifier Tune par l'autre, et Ton apercevait souvent, même dans ses accès de positivisme parlementaire, quelque reflet imprévu de cette sphère supérieure qu'il affectait de ne pas prendre au sérieux.
L'homme qui était le moins disposé à lui pardonner cette espèce de dédain, parce qu'il y voyait presque une insulte, était un autre poète qui avait pris sa mission bien plus au sérieux, et qui s'en était fort bien trouvé, puisque de son principal ouvrage, les Plaisirs de la Mémoire, il n'avait pas vendu moins de quarante-deux mille exemplaires. On comprend que jevejx parler ici de ce même Samuel Rogers que j'ai déjà nommé plus haut et dans l'affection duquel je fis des progrès d'autant plus sûrs qu'ils étaient moins prémédités.
C'était un vieillard plus que septuagénaire dont le dos voûté, le visage presque livide et la tête presque entièrement chauve semblaient, au premier abord, annoncer une décadence qui n'était pas purement physique ; mais il suffisait de quelques paroles accompagnées d'un regard toujours scrutateur même quaud il était bienveillant, pour rendre au vieux barde tout son prestige et pour donner l'envie de recueillir avec respect toutes les paroles qui tombaient de sa bouche. Telle fut du moins l'impression que je rapportai de mon premier entretien avec lui, et à laquelle s'en joignit une autre, résultat d'une surprise qu'on m'avait sans doute ménagée ; c'est que là où je ne m'étais attendu qu'à trouver un poète, je trouvai un artiste, c'està-dire uu appréciateur intelligent des œuvres d'art; et
non-seulement un appréciateur, mais aussi un acquéreur plein de goût dans ses acquisitions, comme le prouvaient les chefs-d'œuvres dont il avait orné sa demeure et dont quelques-uns figurent aujourd'hui parmi les plus précieux trésors de la Galerie Nationale de Londres. Ce n'était pas tout. Après cette première iniliation, venait une seconde plus intime, à laquelle on n'était admis qu'à bon escient, et qui consistait dans l'exhibition des médailles antiques, des miniatures et des dessins originaux des grands maîtres, parmi lesquels il y en avait un nommé Flaxman dont Rogers avait deviné le génie et encouragé les travaux ; de sorte que là je me trouvais plus particulièrement dans mon élément, ce qui était aussi une satisfaction pour mon hôte Irop habitué aux appréciations banales, pour ne pas se montrer sensible à celles qui ne l'étaient pas (1).
A dater de cette première présentation, qui avait eu lieu en 1838, son accueil devint de plus en plus bienveillant et ses invitations de plus en plus fréquentes. Quand je revins en 1839, ce n'était plus seulement de la bienveillance qu'il me témoignait, c'était un empressement tout à fait affectueux joint à une confiance qui, bien que sujette à des intermittences capricieuses, me touchait profondément, surtout quand elles levaient un coin du voile qui cachait certaines plaies intimes de son âme; car, s'il était enfant du xvm e siècle, comme la plupart des amis de sa jeunesse et même de son âge mûr, il l f élait avec des restrictions qu'il ne s'avouait pas
(1) Flaxman fut le premier qui apprit aux Anglais à admirer leurs anciennes sculptures. Les dessins qu'il fit pour les poëmes d Homère, d'Eschyle et surtout d'Hésiode sont d'une grande beauté. Mais j'admire encore plus ses écrits.
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toujours à lui-même ; mais quand des épanchements accidentels tournaient son regard de ce côté-là, il devenait triste et même il avait parfois des larmes dans les yeux et dans la voix.
Le premier souvenir de ce genre que j'ai noté dans mon journal, se rapporte à une conversation qnenous eûmes ensemble sur le catholicisme présumé de Shakespear. Je venais de faire une visite à Lord Francis Egerton, et j'avais appris de son savant bibliothécaire, M. Collier, qu'un document récemment découvert donnait le droit d'affirmer que le grand poète était mort catholique. «Tant mieux, » répondit Rogers avec un accent auquel il était impossible de se méprendre; puis il aborda ce sujet délicat, tout à fait nouveau entre nous, avec une franchise dont je fus stupéfait et qui fut malheureusement refoulée, du moins pour ce jour-là, parla malencontreuse irruption d'un visiteur importun. Mais il en avait dit assez pour me satisfaire, comme on peut le voir par les paroles suivantes que j'écrivis immédiatement après dans mon journal, et qui sont la reproduction, aussi littérale que possible, de celles qu'il prononça :
« If Shakespear died a catholic, I am truly gladof it; « for lie died in a better hope than protestants do. I a hâve often regretted that I was not a woman and a « catholic: I should hâve felt more comfortable at the « approach of death; whereas now I don'tknow what « tofear or what to hope (1). »
(1) Sî Shakespear e9t mort catholique, j'en suis vraiment heureux, car, dans ce cas, il est mort avec de meilleures espérances que s'il avait été protestant.
A quelques jours de là, une circonstance doublement intéressante pour moi, donna lieu à une autre effusion du même genre, qui me laissa une impression de tristesse encore plus tenace que la première. La mère de M. de Monfalembert venait de mourir à Londres où il s'était rendu en toute hâte, dès qu'il avait appris la gravité de la maladie. Avant, comme après la catastrophe, nous passions la plus grande partie de nos journées ensemble, sans que l'arrivée de M""* de Monfalembert avec son jeune frère, le Comte Werner de Mérode, nous fit discontinuer cette douce habitude. Seulement je regrettais que la brièveté de leur séjour, jointe à leur récent deuil, ne leur permît pas de se prévaloir de mes offres de service auprès de quelques-uns de mes nouveaux amis que je brûlais de leur faire connaître. C'était surtout en parlant de mon vieux barde et de sa poétique hospitalité, que ce regret, de ma part, était fortement accentué. Enfin, il fut convenu que nous ferions deux exceptions, l'une en faveur d'un jeune membre du Parlement, prédestiné au plus grand rôle politique de notre temps, l'autre en faveur du poète pour lequel j'aurais voulu que mon ami éprouvât une admiration égale à la mienne.
La conséquence de cette visite était facile à prévoir, et elle était acceptée d'avance. Dès le lendemain, nous étions invités tous quatre à déjeuner par J'auteurdes Plaisirs de la Mémoire, qui se montra, ce jour-là, plus gracieux et plus spirituel que jamais, comme s'il avait
J'ai souvent regretté de n'être pas né femme et catholique; je me serais senti plus rassuré aux approches de la mort, tandis qu'A présent je ne sais ce que je dois craindre ou espérer. »
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voulu ménager à ses hôtes, pour un avenir plus ou moins éloigné, une application personnelle de l'idée dominante de son poëme.
Quand la séance fut levée et que je me trouvai seul avec lui, son visage, jusque-là si épanoui, changea si brusquement d'expression, que je craignis de l'avoir offensé par quelque parole équivoque dont je ne comprenais pas la portée. Il se promenait de long en large sans mot dire, et je ne savais pas si je devais prendre sur moi de rompre cet incompréhensible silence. Enfui il le rompit lui-même, et je compris alors quelle fibre notre récente conversation et la vue de deux époux parfaitement heureux par l'identité de leurs croyances, avaient remuée au fond de son âme. C'était la même fibre qui avait été déjà remuée par la mention du catholicisme deShakespear, et les paroles prononcées dans les deux circonstances, trahissent le même sentiment, le sentiment d'un vide que rien n'a pu remplir et qui semble devenir déplus en plus douloureux. Voici ce que j'écrivis, à ce sujet, dans mon journal, quand je fus rentré chez moi :
« Après le départ des trois autres convives, Rogers « m'a dit que, s'il avait le pouvoir de se mettre à la « place de quelqu'un, il voudrait se mettre à celle de « Montalembert, non pas pour avoir sa jeunesse et sa «jolie femme, mais pour avoir celte foi imperturbable « et sans nuages qui lui semble le plus enviable de tous « les dons. Puis nous nous sommes lancés dans la ques- « tion de l'origine du mal, qu'il résout un peu à la ma- « nière des Manichéens.
« Ensuite, nous avons abordé un sujet qui l'a mis
« dans un état de souffrance pénible à voir. Je lui ai « dit que comme pendant aux Plaisirs de la Mémoire, « on pourrait faire un poëme Dantesque intitulé : les « Tortures de la Mémoire ; et, à l'instant même, je me « suis aperçu que j'avais mis le doigt sur une blessure « très-douloureuse. J'y ai pensé, m'a-t-il répondu « d'une Yoix altérée et les larmes aux yeux; mais ma « famille a craint que la composition d'une pareille « œuvre ne me fît devenir fou. Pour aborder une pa- « reille lâche sans danger, il faut n'avoir pas de re- « mords ou n'avoir pas de cœur. Puis il m'a montré «un passage d'un de sespoëmes sur le terrible effet « de certaines paroles et de certains actes, passage où il « a supprimé deux vers entiers qui lui avaient fait trop « de mal à écrire, et qu'il craignait de ne pouvoir ja- « mais relire sans un déchirement de cœur. »
Pour ne pas se priver trop longtemps du soulagement qu'il semblait trouver dans ces sortes de confidences, il m'invitait régulièrement une fois par semaine à déjeuner seul avec lui, et c'était alors que sa veine satirique alternant avec sa veine mélancolique, je pou vais étudier, sous ce double aspect, cet homme extraordinaire aussi prompt à mordre qu'à s'attendrir. Sans prétendre concilier les contradictions réelles ou apparentes de son caractère, je serais porté à croire que l'admiration, du moins pour ceux qu'il soupçonnait de s'admirer euxmêmes, n'était pas un de ses besoins les plus impérieux, et que la tendance contraire était trop bien fomentée par le succès de ses bons mots, pour qu'il songeât sérieusement à la réprimer. A dire vrai, je n'aurais pas applaudi de bon cœur à cette répression ;
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car j'y aurais perdu une grande partie du profit que je retirais de sa longue expérience des hommes et surtout de son étonnante puissance de discrimination. Que de fois, après la dispersion des convives, n'a-t-il pas pris en pitié mon naïf enthousiasme qui souvent se portait de préférence sur les plus indignes ! Mais en leur présence, sauf les cas de provocation extrême, il était toujours assez maître de lui pour pouvoir répandre une aménité qui n'était pas feinte, sur un fonds de dignité qu'il semblait toujours tenir en réserve !
Je pourrais tracer une série de portraits bien curieux en combinant les matériaux fournis par marnémoire ou par cellf de mes amis encore vivants, avec ceux que j'ai consignés dans mon journal ; car la plupart des notabilités politiques et littéraires du temps vinrent successivement s'asseoir à sa table, sans excepter celles qui n'étaient pas de son goût. Mais il les invitait pour me fournir l'occasion de me convaincre que ses appréciations étaient plus sûres que les miennes. C'est ce qu'il fit à l'égard du poète Campbell, le chantre inspiré de l'insurrection grecque et de l'insurrection polonaise, ce qui constituait, à mes yeux, un double titre à la sympathie des âmes chrétiennes. Je me rendis donc, avec empressement, à l'invitation que je reçus pour le samedi 30 mars, et Ton jugera de mon désappointement par l'extrait suivant de mon journal :
« Campbell a plutôt l'air maussade qu'inspiré; « l'expression de ses lèvres est particulièrement désa- « gréable. Quoiqu'il soit resté près de trois heures « avec nous, il n'est pas sorti une seule parole de sa « bouche qui eût pu rne faire soupçonner que j'avais
« devant moi un homme de génie, si je n'en avais pas « été instruit d'avance. Mais j'aurais facilement deviné « que je parlais à un libertin, à un christophobe de « l'école de Voltaire. Il a parlé avec mépris de l'affecta- « tion que mettent les Anglais à fermer leurs boutiques « le vendredi saint, et il a soutenu que tout cela était « pure hypocrisie, que pas un sur mille ne croyait à la « divinité du Christ, qu'il n'y avait pas quatre vrais « croyants dans la Chambre des Communes ni davau- « tage dans la Chambre des Lords ; que, du reste, il se « réjouissait du progrès de la raison publique. Et quand « j'ai voulu en appeler du rationaliste au poète en lui « faisant observer que la poésie déclinait nécessairement « avec la foi, il a positivement nié cette nécessité. J'ai « vu que la continuation de ce sujet mettrait notre au- « ditoire mal à l'aise, et j'ai laissé à Rogers le soin de « donner un autre cours à la conversation. »
11 me restait encore à faire une connaissance à laquelle j'avais attaché de loin plus de prix qu'à toutes les autres : je veux parler de Thomas Mooi e, le poète national de l'Irlande, le biographe de Lord Edward Fitzgerald, l'auteur très-orthodoxe du Voyage à la recherche d'une religion, enfin le consolateur inspiré des grandes douleurs patriotiques qui avaient marqué, pour lui et pour ses coreligionnaires, la fin du dernier siècle et le commencement de celui-ci. Que de titres, nonseulement à ma sympathie, mais aussi à ma reconnaissance et presqu a ma vénération ! Et pourtant il y en avait un qu'il m'eût été encore plus impossible de récuser, c'était l'émotion que j'avais éprouvée en entendant le poète lui-même chanter ses Mélodies irlandaises
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dans le salon de la comtesse de Fingall, c'est-à-dire devant un auditoire presque exclusivement irlandais, et chez celle qui représentait, dans la société de Londres, l'aristocratie catholique irlandaise, comme son mari la représentait dans la Chambre des pairs.
Toutes ces circonstances accessoires avaient rendu mon plaisir plus vif ; mais j'avais à peine échangé quelques paroles insignifiantes avec le héros de la fête qui, ce soir-là, était aussi le mien, et déjà je brûlais de causer à cœur ouvertavec lui, pour me procurer un dédommagement que je croyais être dû à mon enthousiasme. Celui de Rogers ne ressemblait guère au mien. Il n'en accueillit pas moins ma demande avec sa bonté ordinaire, et même il s'efforça, quand le jour, tant désiré par moi, fut venu, de donner à la conversation la tournure la plus propre à m'épargner le désappointement qu'il avait trop prévu. En un mot, je ne trouvai dans Thomas Moore ni le coreligionnaire ni le poète que j'avais rêvé, et je n'emportai de cette triste entrevue que de lugubres pressentiments trop bien justifiés par les circonstances qui accompagnèrent sa mort.
Mon patron était trop généreux pour ne pas s'efforcer d'effacer le plus tôt possible l'impression produite par les deux derniers convives qu'il m'avait donnés. Il m'annonça donc, pour la semaine suivante, une surprise qui me dédommagerait amplement de la double déception qui m'avait été infligée par ma propre faute bien plus que par la sienne ; et il ajouta mystérieusement que, pour adapter la réparation à l'offense, ce serait à la poésie, mais non pas à unpoëte, que serait dévolu, ce jour-là, le principal rôle. Quand tous les convives furent
réunis, mes conjectures et mes regards s'arrêtèrent bien vite sur une jeune femme très-belle et très-triste que le contraste de cette extrême tristesse et de cette extrême beauté signalait à ma sympathique admiration comme la personnification vivante de la poésie. Quand on me Peut nommée, je me souvins de son histoire dont les détails étaient navrants et qui n'expliquaient que trop bien la profonde mélancolie empreinte sur tous ses traits et le profond silence qu'elle garda pendant tout le temps du déjeuner. Cette autre Niobé, torturée comme l'ancienne par les angoisses maternelles, n'était autre que cette même M me Norton, qui plus tard devait tant s'évertuer à me trouver un portrait de Burke, et dont la rencontre, ce jour-là, chez Rogers, devait rejeter au second plan les beaux projets littéraires qui avaient été le premier mobile de mes voyages à Londres et dont l'exécution était déjà fort avancée.
A peine nous étions-nous levés de table, que Richard Milnes, dont l'ingénieuse amitié ne manquait jamais une occasion de me produire avec avantage, dit aux convives, en me montrant du doigt : « Demandez-lui donc, « en guise de récréation, qu'il vous raconte sa petite « campagne de 1815. »
Ce n'était pas la première fois qu'il excitait, à mon sujet, la bienveillante curiosité de ses amis et qu'il m'imposait la douce obligation de la satisfaire. Rarement il m'arrivait de déjeuner chez lui avec d'autres convives, sans qu'il fit au moins quelque allusion à mes prouesses, et pour peu qu'il se crût en droit de compter sur la sympathie de ses convives, il fallait faire mon récit tout au long. Le succès d'estime ne me faisait jamais défaut;
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mais le succès d'enthousiasme était rare, et je ne le connus dans toute sa plénitude que le jour où une femme supérieure et enthousiaste, comme M m# Norton, se trouva là pour donner la note dominante au reste de l'auditoire.
Je n'ai pas besoin de dire que, ce jour-là, ma narration fut non-seulement plus animée, mais aussi mieux nuancée qu'à l'ordinaire. J'observais, avec une anxiété qui redoublait ma verve, les changements successifs qui s'opéraient dans la physionomie, dans le regard et même dans l'attitude de celle dont j'ambitionnais le suffrage. Quand j'eus fini, elle redressa énergiquement sa tête qu'elle avait tenue jusqu'alors inclinée, et me tendant la main avec le sourire le plus encourageant : «Monsieur, me dit-elle, j'ai une grâce à vous de- « mander, c'est de venir dîner mardi prochain chez « moi, afin que je vous fasse connaître mes deux sœurs, « Lady Seymour et Lady Dufferin. » Et ces paroles si flatteuses entendues par tous les convives, étaient répétées par eux le lendemain dans leurs cercles respectifs, et l'on me demandait de toutes parts comment il se faisait qu'ayant un sujet si intéressant à traiter, je ne lui donnais pas la préférence sur tous lesautres. Ceux-là mêmes qui n'y avaient jamais pensé auparavant me témoignaient la même surprise, et il y en eut quelques-uns qui poussèrent l'insistance jusqu'à faire appel à ma conscience bretonne.
Ce fut bien autre chose quand on sut que M™* Norton avait été tellement éprise de mon épisode, qu'elle avait promis d'en faire la matière d'un poëme, si, de mon côté, je voulais promettre d'en faire la matière
d'un livre. Je n'ai pas besoin de dire que mon ami Milnes fut un des premiers à suivre son exemple. Après lui Thomas Moore, Kenyon, Landor prirent le même engagement, mais il n'y eut que les deux derniers qui le tinrent. Enfin le vénérable Wordsworth , l'un des plus grands poètes que l'Angleterre ait produits depuis Shakespear, voulut aussi payer son tribut, et l'on peut lire, dans le volume que je me décidai enfin à publier, le petit chef-d'œuvre que lui inspira son indulgent enthousiasme pour ce qu'il appelle notre croisade d'enfants.
Ce qu'il y avait de plus étonnant dans cette manifestation spontanée, c'était l'accord entre des hommes professant les opinions politiques les plus opposées; et ce n'était pas seulement entre les poètes que cet accord avait lieu, c'était aussi entre les hommes d'État, entre les hommes de robe et même entre les hommes d'épée ; car, grâce au patronage de quelques membres éminents de la Chambre haute, j'avais pu franchir les degrés intermédiaires de la hiérarchie militaire et arriver jusqu'au duc de Wellington lui-même qui malheureusement était sourd d'une oreille, ce qui aurait exigé de ma part une manœuvre à laquelle mon introducteur ne m'avait pas préparé. Quant aux notabilités politiques, les voies pour conquérir leurs suffrages et même leur bienveillance, du moins dans le parti whig, m'étaient largement ouvertes par mes relations avep des hommes comme Lord Holland, Lord Melbourne et Lord Normanby, dont les deux derniers étaient souvent mes commensaux et mes contradicteurs chez M me Norton, mais sans que la contradiction dépassât jamais les limites de la plus exquise courtoisie.
Ces relations, d'une espèce toute nouvelle, qui surgissaient tout à coup entre la grande et la petite Bretagne, m 9 étonnaient d'autant plus que le fait historique qui y avait donné lieu, n'avait trouvé que très-peu d'admirateurs officiels en France, même dans le parti qui était plus particulièrement intéressé à nous susciter des imitateurs pour l'avenir. Et cependant, quand il était question d'enthousiasme, et surtout d'enthousiasme militaire, ce n'était pas en Angleterre que nous étions habitués à chercher les appréciateurs les plus compétents. D'où pouvait donc venir, dans le cas particulier dont il s'agissait alors, ce contraste inexplicable entre l'indifférence des Français et l'enthousiasme des Anglais? Je demandais souvent à mes amis de me résoudre cet étrange problème ; mais aucun d'eux ne me satisfaisait complètement. Enfin il s'en trouva un plus taciturne et plus résolu que les autres, qui me fit cette curieuse réponse, peu flatteuse pour mon amour-propre national :
« Ne savez- vous pas que quand on veut des émotions « on va les chercher en Italie, quand on veut des idées, « on va les chercher en Allemagne, et quand on veut « des caractères ou des appréciations de caractères, on a vient les chercher chez nous. »
Quoi qu'il en soit de ces jugements contradictoires que je n'étais pas chargé de concilier, mon lecteur a sans doute déjà pressenti ma détermination que tout contribuait à rendre irrévocable. Il fut donc arrêté que je renverrais à l'année 1840 ou 1841 l'achèvement de mon travail sur les destinées du catholicisme en Angle-
terre, et que j'emploierais toute l'automne de 1839 à recueillir, sur les lieux mêmes qui avaient servi de théâtre à nos exploits, les renseignements et les documents nécessaires à l'accomplissement de la tâche patriotique que j'avais en vue. Je sentais que l'entreprise était aventureuse ; mais je me rassurais en rejetant une bonne partie de la responsabilité sur les nouveaux amis que je m'étais faits à Londres et qui m'avaient montré, sous un aspect tout à fait nouveau pour moi, tout ce que la sympathie des cœurs peut ajouter de charmes à la sympathie des intelligences. Jamais, dans mon propre pays, je n'avais fait cette expérience sur une si grande échelle ni dans des conditions si propices. Car, outre les notabilités présentes, il y avait ici les notabilités futures, et ce n'étaient pas celles là qui étaient les moins intéressantes à étudier pour quiconque aurait eu le don de pressentir, dans le germe, les fruits qui en sortiraient un jour.
Je ne sais pas si je fus influencé par des pressentiments de ce genre dans les liaisons qui furent le fruit de cette seconde campagne de Londres; mais il est certain que la plus intime de ces liaisons, celle dont je me suis le plus honoré jusque dans mes vieux jours, fut contractée avec la plus intéressante de ces notabilités futures, devenue de nos jours la plus intéressante des notabilités présentes, non-seulement pour l'Angleterre, qui respecte en lui son plus grand homme d'État, mais aussi pour l'Europe entière qui admire son courage encore plus que son génie. On comprend que je veux parler ici de William Gladstone qui, à cette époque, était tout simplement membre assez peu populaire de la
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Chambre des Communes, et qui est aujourd'hui, grâce au progrès de la raison publique, non-seulement premier ministre de son pays, mais encore le champion avoué de la justice sociale et le réparateur des iniquités séculaires commises ou tolérées par ses devanciers.
Quand nous nous rencontrâmes pour la première fois chez un ami commun, son extrême réserve, que je pris d'abord pour de la froideur, ne me permit pas de soupçonner les trésors que recelait cette âme aussi noble que pure; mais les conversations intimes que nous eûmes ensuite chez son père, qui m'inspirait autant de vénération que le fils m'inspirait de sympathie, amenèrent bientôt entre nous des relations de confiance qui, pour peu qu'elles fussent favorisées par les circonstances, ne pouvaient manquer d'aboutir à une véritable amitié. Or les circonstances, dès le début, nous furent extrêmement favorables. C'était dans le printemps de 1838. M. Gladstone venait d'écouter, avec un intérêt mêlé d'une assez forte dose d'inquiétude, les lectures d'un certain D r Chalmers sur les établissements ecclésiastiques, et il avait trouvé que la manière dont ce docteur avait traité son sujet, avait eu pour effet de l'embrouiller plutôt que de Féclaircir. C'était un danger de plus pour les convictions chancelantes, et un danger auquel il fallait obvier à tout prix, et ce fut pour remplir, autant qu'il était en lui, cette mission si importante à ses yeux, que M. Gladstone composa, pour l'édification de la portion la plus chrétienne du protestantisme anglican, cet ouvrage, aujourd'hui trop oublié, qui causa tant d'émoi aux rationalistes de
son temps, et qui aurait dû faire deviner à tous les lecteurs doués de quelque sagacité, le rôle immense que pourrait jouer un jour, dans la carrière politique de l'auteur, le dogme de la tolérance religieuse, prise dans son acception la plus appropriée à la doctrine évangélique (1).
Cette question avait fini par dominer tellement son esprit, que la rencontre d'un étranger qu'on supposait être absorbé par une question analogue, était pour lui une sorte de bonne fortune qui le consolait du peu d'encouragement qu'il trouvait dans son propre parti. Mais sa consolation capitale était celle qu'il puisait dans le témoignage de sa conscience, témoignage auquel il aurait voulu ôter tout ce qu'il avait d'équivoque, vu la position respective des deux Églises qui se disputaient l'empire des âmes.
Pour atteindre plus sûrement ce but, et aussi pour se reposer de ses fatigues parlementaires, il avait consacré les derniers mois de l'année 1838 à un voyage d'Italie qui fut fait avec trop de rapidité pour que le voyageur pût en retirer tout le profit qu'il s'en était promis. En me demandant des lettres d'introduction auprès de mes amis d'Allemagne et d'Italie, il m'avait bien spécifié son but, qui était d'étudier, d'aussi près que possible, les résultats moraux et spirituels de l'organisation catholique, afin de les comparer ensuite avec les résultats analogues de l'organisation anglicane. On sait quelle déplorable impression il rapporta de son séjour à Naples.
(1) L'ouvrage avait pour titre : Church principks considérai in their results, II ne fat imprimé qu'en 1840.
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Il n'y eut guère pour la contre-balancer que celle qu'il rapporta de son long entretien avec Manzoni qu'il alla chercher dans sa maison de campagne, à deux lieues de Milan. Cet entretien, qui dura plusieurs heures, roula presque exclusivement sur la grande question de l'infaillibilité, question vitale que Manzoni résolvait à la manière des ultramontains, mais que M. Gladstone, qui n'avait pas lu en vain le livre de Févêque Butler sur la probabilité, regardait comme insoluble. Les deux interlocuteurs ne s'en séparèrent pas moins pleins d'estime l'un pour l'autre. Il y eut même une promesse réciproque de correspondance ; mais elle échoua, parce que M. Gladstone désespéra de pouvoir fournir son contingent aussi régulièrement qu'il l'aurait voulu.
Quand nous nous revîmes en février 1839, nous avions beaucoup plus de choses à nous dire que dans l'hiver de l'année précédente, et parmi ces choses, on comprend que ce n'était pas la politique qui tenait la première place. M. Gladstone n'avait pas fait son voyage comme un amateur ordinaire. Vart chrétien y avait occupé une place proportionnée à son goût pour la chose et à son affection pour moi ; et ce qui me réjouissait encore davantage, c'est que, chemin faisant, il avait lu le grand poëme de Dante, et lu avec une telle puissance d'assimilation que, la première fois que nous en parlâmes, il me dit avec un accent de conviction auquel il était impossible de se méprendre : « Je crois maintenant qu'après la Bible, la « Divine Comédie est le premier livre du monde. »
Cette croyance générale impliquait d'autres croyances ou du moins d'autres tendances particulières qui se pro-
(luisaient dans nos conversations intimes devenues plus fréquentes que jamais, puisque je déjeunais tous les jours chez lui, ou plutôt chez son père qui m'édifiait encore plus que le fils. Là nous pouvions discourir à cœur ouvert, attendu qu'aucun autre étranger que moi n'y était admis, et je dois dire que ce n'était pas l'intelligence seule qui gagnait quelque chose à ces effusions périodiques. Il en était de même quand M. Gladstone invitait quelques-uns de ses amis à dîner. On eût dit qu'alors il se faisait un point d'honneur ou plutôt de coquetterie de me donner des convives dont il était sûr que la sympathie doublerait mon plaisir. De tous les souvenirs d'hospitalité que j'ai emportés de mes divers séjours en Angleterre, il n'en est pas un seul qui ait été plus souvent ni plus agréablement présent à ma pensée, que celui de notre dîner du 7 février 1839, quand je me trouvai assis à la même table que l'avocat Hope et l'archidiacre Manning dans lesquels mon hôte m'avait annoncé que je trouverais des protestants selon mon cœur. C'était promettre beaucoup, mais ce n'était pas promettre trop, si l'on juge de notre sympathie réciproque par l'heure presque indue à laquelle nous nous séparâmes.
Ce qui avait le plus contribué à ce retard était une discussion, sinon très-animée, du moins très-sérieuse, entamée vers la fin de la soirée, entre le révérend M. Manning et moi, sur la grande question du jour, sur la ques-, tion à laquelle l'ouvrage de M.Gladstone venait de donner un intérêt d'actualité qu'elle n'avait pas eu depuis longtemps: je veux dire sur la question de l'autorilé en matière de religion. Les inconvénients du jugement privé
poussé à l'extrême (et qui pouvait empêcher qu'il le fût?) étaient une arme qui, même entre des mains aussi inexpérimentées que les miennes, aurait pu porter coup, si l'impassible archidiacre ne l'avait, en quelque sorte, émoussée par ses négations absolues. Il disait toujours qu'aucune puissance au monde ne lui ferait reconnaître cette divine suprématie du pape, que Manzoni, au rapport de M. Gladstone, regardait comme indispensable pour enfanter la foi et la soutenir. Ce fut là-dessus que nous nous séparâmes pour ne plus nous revoir que quinze ans plus tard, dans des circonstances bien différentes •
C'était à Rome, dans le carême de 1854, au moment où les prédicateurs, tant indigènes qu'étrangers, redoublaient de zèle pour la conversion des âmes, surtout de celles que des erreurs héréditaires tenaient éloignées de la vraie foi. Tout à coup j'apprends qu'un prêtre anglais, le D r Manning, récemment arrivé à Rome, où le bruit de sa conversion l'avait devancé, devait prêcher le lendemain, devant un auditoire mixte, dans la chapelle du collège irlandais. On devine sans peine que je ne fus pas un des derniers à m'y rendre. Quelle surprise et quel changement non- seulement dans le visage, dans le costume et dans l'aspect général de la personne, mais aussi dans l'expression bien adoucie du regard et jusque dans la voix qui accusait, avec toutes leurs nuances, les modifications intérieures ! Mais qu'on se figure, s'il est possible, l'intensité de mon émotion quand, après quelques explications préliminaires, l'orateur annonça qu'il prendrait pour sujet de son discours la nécessité de l'infaillibilité pontificale pour rendre possible l'action du
Saint-Esprit dans l'Église, c'est-à-dire qu'il allait développer, sous un point de vue tout nouveau pour moi, ce même dogme qui lui paraissait si complètement inadmissible, quand j'avais essayé de lui en démontrer la nécessité. Maintenant que j'étais devenu son humble auditeur, cette nécessité lui apparaissait plus évidente qu'à moi-même, et seul, dans tout cet auditoire, j'avais presque le droit de revendiquer une double part dans la bénédiction par laquelle il termina son discours. Ce n'était pas encore assez pour moi. A peine fut-il descendu de sa chaire que j'allai me placer sur son passage en dedans du cloître, et là je pus enfin satisfaire l'immense besoin que j'éprouvais, depuis une heure, de presser sa main dans la mienne. Mais je reviens à M. Gladstone et à son ouvrage, qui était devenu le principal objet de ses préoccupations et des miennes.
Le succès matériel était très-satisfaisant, puisqu'on en était déjà à la troisième édition. Le succès moral ne l'était pas moins, si on le restreignait aux anglicans orthodoxes, c'est-à-dire à ceux qui croyaient à la révélation et à la nécessité d'un organisme religieux dans l'État. Mais il n'en était pas de même du succès politique. Tous ceux d'entre les whigs qui puisaient leurs maximes de tolérance dans leur indifférence en matière de religion, accusaient l'auteur de fanatisme et lui prédisaient le genre d'expiation auquel ils le croyaient le plus sensible, c'est-à-dire son exclusion de toutes les affaires et de toutes les positions qui exigeaient des vues et des dispositions analogues aux leurs. On annonçait comme très-prochaine l'ouverture des hostilités. C'était Macuulay qui devait commencer l'attaque dans la Re-
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vue (f Edimbourg. Lord John Russell, Charles Buller, O'Connell et Sheil promettaient de reprendre l'attaque dans la Chambre des Communes, quand on y discuterait le bill sur l'éducation. Toutes ces menaces, surtout celles des catholiques irlandais, attristaient l'âme de Gladstone, mais sans y apporter le moindre trouble, parce que sa conscience, qui, dans cette première phase de sa carrière, n'était pas encore suffisamment éclairée, lui faisait apparaître comme un devoir impérieux ce qui n'était que l'application d'un faux principe dont personne ne lui avait appris à se défier.
Ce fut sur ce point délicat que je concentrai tous mes efforts. L'idée de convertir l'Irlande au protestantisme était entrée dans son esprit à la suite de plusieurs autres idées, très-légitimes en elles-mêmes, auxquelles celle-là semblait devoir servir de complément. Il nous est arrivé plus d'une fois de passer trois heures de suite à discuter ensemble cette malencontreuse question. Mon principal argument était tiré du danger qu'il y avait à retrancher, par la controverse, un article quelconque de la croyance populaire, parce qu'on n'était pas sûr qu'en détachant une seule pierre on ne ferait pas crouler tout l'édifice. Nous autres catholiques, au contraire, quand nous cherchions à convertir un prolestant, nous lui demandions, non pas de retrancher, mais plutôt d'ajouter quelque dogme à ceux qu'il admettait déjà, ce qui constituait un procédé psychologique sujet à beaucoup moins d'inconvénients que l'autre.
Mon interlocuteur était trop loyal pour ne pas convenir de la légitimité de cette objection que j'eus occasion de répéter un peu plus tard, à propos de la même
thèse, au fameux docteur Pusey et à l'évêque de Landaff, qui se montra beaucoup plus récalcitrant, je n'ose pas dire plus orgueilleux, que les deux autres. En ce qui concerne Gladstone, je puis affirmer que, s'il avait de l'orgueil, c'était à l'état bien latent; car je n'en ai jamais aperçu le moindre indice pendant tout le temps qu'ont duré mes relations intimes avec lui. Au contraire, il regardait une mortification d'amour-propre comme un bienfait, si la vérité ne pouvait s'obtenir qu'à ce prix. En réponse à une lettre que je lui avais écrite pour lui reprocher son vote hostile dans une question relative à l'introduction des aumôniers catholiques dans les prisons, il me conjurait d'user de la même franchise toutes les fois qu'il me paraîtrait avoir failli, attendu que pour des hommes qui faisaient profession de chercher la vérité avant tout comme base et ciment de leur union, la première condition était d'estimer cette vérité telle qu'elle est, plus que ses formes subjectives.
Si pour caractériser le personnage imposant sur lequel sont fixés aujourd'hui les regards de toute l'Europe, je courais risque de me laisser éblouir, comme tant d'autres, par l'auréole de popularité qui nous dérobe ses véritables traits, heureusement pour moi et peut-être aussi pour quelque-uns de mes lecteurs, je puis retrouver, du moins en partie, le Gladstone de 1839 dans une lettre que j'écrivais, cette année-là même, au plus exigeant de mes correspondants, à celui dont je tenais le plus à confirmer les appréciations vraies et à rectifier les appréciations fausses.
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« Londres, 26 février.
(( Vous me demandez si je ne suis pas désappointé « dans M. Gladstone. Bien au contraire, je l'aime et le « respecte plus que jamais, parce qu'il est moins heu- « reux qu'auparavant, et que la seule cause de cet le « diminution de bonheur a été son amour de la vérité. « J'entends dire autour de moi que le ton de piété dans <( lequel il a écrit son livre, sera un obstacle insurmon- « table à son avancement. Il se pourrait en effet que, « comme personnage politique, il ait perdu du terrain; « mais comme penseur, il en a gagné beaucoup, et sa « position actuelle n'est pas sans analogie avec celle de « Burke qui, après la publication de son ouvrage sur « la révolution française, fut regardé comme un visionce naire par la masse de ses compatriotes. J'ai eu, au- « jourd'hui même, une conversation do trois heures « avec M. Gladstone. Je lui ai dit qu'il serait à désirer « que quelque événement violent le jetât en dehors de « la politique pratique et le forçât à se consacrer tout « entier à la philosophie religieuse, son ouvrage ayant « prouvé à tout le monde que c'était là sa vocation. J'ai « ajouté qu'une fatalité de position le condamnait à un « conflit intérieur avec lui-même, ses vues comme « homme d'État ne pouvant pas être ce qu'étaient ses « vues comme philosophe ; que, sous ce dernier rapport, « elles tendaient à s'agrandir et à se généraliser comme « celles de Burke qui étaient applicables au monde ci- « vilisé, tandis que son point de vue de nationalité an- « glicane était fait pour rétrécir la base sur laquelle il « s'appuyait, ce qui ferait nécessairement crouler le