‹ Épilogue a lárt ChrétienChapitre 1 sur 8 · N'CV · texte numérisé non relu

N'CV

L'origine des impressions et des idées dont j'entreprends ici la revue rétrospective et dont le développement, plus ou moins systématique^ a été la grande occupation de ma vie, n'est éclairée, pour moi comme pour les autres, que d'une lumière crépusculaire qui ne permet pas de la tracer aussi distinctement que d'autres origines. Mais il est une autre tâche plus facile à remplir, c'est celle qui consiste à constater et à apprécier les influences qui ont fécondé ces premiers germes , et , sous ce rapport, je puis dire que j'ai été placé, pendant quarante an-

nées consécutives, dans les circonstances les plus merveilleusement exceptionnelles. Né dans un temps et dans un pays où le berceau de la plupart des enfants était taché du sang de leurs proches, j'eus, comme mes compagnons d'enfance, un catéchisme supplémentaire commenté par des victimes échappées à leurs bourreaux, et destiné, s'il en était besoin, à servir d'arme défensive contre des éventualités qui n'avaient pas cessé d'être menaçantes.

Une éducation faite sous de pareils auspices, après de pareilles épreuves et par de pareils maîtres, ne pouvait pas plus ressembler à une éducation d'aujourd'hui que la langue bretonne ne ressemble à la langue française, et c'est surtout à cause de cette dissemblance que je suis entré dans de si longs détails sur la restauration du culte parmi les populations rurales et maritimes de mon pays. Outre que le sujet était intéressant par sa nouveauté, il l'était encore plus par les caractères diversement nuancés qu'il me donnait occasion de mettre en relief, et parmi lesquels il s'en est trouvé plus d'un qui m'a servi, pour ainsi dire, de degré pour monter l'échelle de l'idéal, au sommet de laquelle j'ai placé celui de mes contemporains qui, selon moi, a le mieux réalisé cet idéal sous le rapport de la noblesse de cœur et de la noblesse de caractère. C'est du comte de la Ferronnnays que je veux parler, et si mon lecteur ne le connaît pas encore, je le prie de ne pas m' accuser d'exagération, avant d'avoir lu ce livre jusqu'au bout.

Trois rencontres, plus spécialement providentiel-

les, ont marqué les principales époques de ma vie. La première de ces rencontres fut celle du saint prêtre qui éleva mon enfance et déposa dans mon âa)e des germes que des circonstances, de plus en plus favorables, devaient développer un jour. La seconde, celle de M. de la Ferronnays, qui eut lieu vingt ans plus tard et qui faillit être décisive pour ma vocation diplomatique, le fut au contraire pour ma vocation esthétique, d'abord parce que je lui dus mon premier voyage de Rome, ensuite parce que mon voyage d'Allemagne qui fut comme la prolongation de celuilà, m'initia bien plus sérieusement au genre d'idéal dont l'histoire allait devenir la grande occupation de ma vie. Enfin la troisième rencontre, qui eut lieu en Angleterre, ou plutôt dans le pays de Galles, devait me procurer une compagne, non moins compétente que dévouée, pour mes pérégrinations incessantes d'un bout à l'autre de l'Europe, à la recherche des chefs-d'œuvre disséminés soit dans les églises, soit dans les galeries publiques et particulières, et parmi lesquels il y en avait quelquefois dont l'appréciation demandait un goût plus délicat que le mien.

Ce fut seulement après avoir donné cette satisfaction aux besoins de mon intelligence et de mon cœur, que je pus, en ^854, franchir les Alpes avec un but bien défini, et aggrandir suffisamment mon horizon esthétique pour oser, moins de deux ans après, mettre le public dans la confidence des découvertes que je croyais avoir faites. Pour comble

de bonheur, il me fut donné, ma tâche à peine finie, de combiner les perceptions de cet idéal qui ne relevait que de l'imagination et du goût, avec les émotions produites par un idéal d'un autre genre qui relevait d'une faculté supérieure et qui avait son foyer, je dirais volontiers son sanctuaire, dans le château de Boury, où ni son maître ni moi ne reparûmes plus après ^ 859. On verra, dans le second volume, quels charmants projets nous avions formés pour les années suivantes, si la mort de celui qui les avait suggérés n'était pas venue en prévenir l'exécution.

Parmi ces projets, il y en avait un que M. de la Ferronnays avait particulièrement à cœur, c'était celui de me faire écrire les mémoires de sa vie, depuis son départ pour l'émigration jusqu'à la révolution de >I850. Nous devions commencer dans l'été de ^ 840, et pour me rendre cette perspective plus attrayante, il avait fait passer sous mes yeux ce qu'il y avait de plus précieux parmi les matériaux qu'il comptait mettre à ma disposition. Cette intention de sa part n'était pas de fraîche date ; on verra qu'elle remonte à l'époque de mon premier voyage de Rome, et qu'il y persistait encore en ^ 854 , dans le temps même où j'avais le moins de chances de pouvoir le joindre dans le lieu qu'il avait choisi pour son exil volontaire. Enfin, en 4 859, nous crûmes que tous les obstacles étaient levés et que, dans Télé de l'année suivante, nous pourrions mettre la main àTœuvre; mais l'adieu que je lui fis en le quittant, devait être le dernier !

C'est en partie pour acquitter celte dette sacrée envers sa mémoire, que j'ai fait une si large part, dans cet épilogue, aux souvenirs qui le concernent et qui, s'ils avaient été complétés par d'autres documentas relatifs à sa vie publique et privée, auraient pu faire la matière d'un ouvrage non moins intéressant pour le moraliste que pour l'homme d'État. Il y eut un moment, vers la fin de ^ 856, où, malgré les graves préoccupations qui m'absorbaient alors, l'indignation fut sur le point de me mettre la plume à la main pour réfuter certaines insinuations trèsmalveillantes contenues dans les Mémoires du duc deRaguse; mais outre qu'alors, comme aujourd'hui, on était peu disposé à mettre à ma disposition les matériaux dont j'aurais eu besoin pour bien remplir cette tâche, il y eut un autre obstacle devant lequel je dus m'incliner respectueusement, mais non sans éprouver un certain remords de mon silence, tout respectueux qu'il était.

Cependant il est vrai de dire que le moment n'était pas encore venu. M. de la Ferronnays avait passé si rapidement par le ministère des affaires étrangères, et les traces qu'ily avait laissées de son passage, avaient été si vite effacées par l'avènement de la dynastie de Juillet répudiée par lui, que la génération nouvelle avait fini par oublier ses services et presque son nom. M. Guizot lui-même, le plus généreux appréciateur de ses adversaires politiques qui fut jamais (4), n'a

(1) On yerra^ dans le cours de cet ouvrage, les raisons personnelles que j'ai

pas trouvé de place pour celui-là, dans ses mémoires, bien qu^il n'y ait oublié ni le duc de Richelieu ni M. Laîné, qui faisaient, pour ainsi dire, partie du même groupe. Que de fois ne m'est-il pas arrivé de protester contre cette insouciance de mes contemporains, mais sans autre résultat que celui d'exciter la surprise ou même l'incrédulité de mes auditeurs ! En ^855, quand je fis imprimer le volume des Quortre martyrs ^\e crus pouvoir hasarder une protestation d'un autre genre, en inscrivant sur le frontispice le nom de M. de la Ferronnays avec ces deux vers de Dante qui ne furent jamais appliqués à personne plus justement qu'à lui:

E se 'l monde sapesse il cor cKegli ebbe, Assai lo loda e più lo loderebbe.

Non-seulement cette citation passa complètement inaperçue, mais il n'y eut pas un seul de mes lecteurs, même de ceux qui avaient connu celui à qui j'en faisais l'application, qui me sût le moindre gré de ce tardif et incomplet hommage rendu à sa mémoire. La justice de la postérité n'a commencé pour lui qu'à dater du jour où la publication du Récit d'une sœur est venu révéler, je ne dis pas à la France, mais au monde entier, les vertus de cette famille si prodi-

de parler ainsi de M. Guizot et de lui donner cette qualification au superlatif. On ne citerait pas un autre personnage politique qui ait répudié plus inyariablement ni plus énergiquement le va victis.

gieusement privilégiée^ dans plusieurs de ses membres et surtout dans son chef. Grâce à l'impression déjà produite en sa faveur, je ne risque plus de rencontrer des contradicteurs ou des incrédules, quand je parlerai de ses titres à notre respect et à notre sympathie. Il y a peut-être de la présomption, dans un septuagénaire, à entreprendre si tard une pareille tâche; mais je me souviens d'avoir entendu dire souvent à celui-là même en vue duquel je tente cette aventure, que la verve de Tadmiration était celle qui se refroidissait la dernière.

Château d'Ottensheim, 14 octobre 1869.

Pour comprendre toute la portée de cette parole évangélique : L homme ne vit pas seulement de pain^ il faut avoir été témoin des souffrances infligées aux âmes saines par la suppression du culte à la fin du siècle dernier; ou mieux encore, il faut avoir vu et partagé l'impétueux élan avec lequel les populations restées chrétiennes se précipitèrent dans les églises, même avant que les traces de profanation récente en eussent été effacées. Jamais on n'avait vu tant de deuils accumulés dans les familles, jamais on n'avait eu à prier pour tant de morts à la fois. Par suite de la longue privation des sacrements, on voyait une foule d'adultes mêlés aux enfants qui approchaient pour la première fois de la table sainte et qui ne pouvaient encore que balbutier les cantiques adaptés à cette cérémonie touchante. Les croix et les bannières conservées et restaurées par des mains pieuses reparaissaient au grand jour, et il y eut des paroisses où la première procession ne put être accompagnée d'aucun chant, parce que tous les assistants fondaient en larmes. Il en fut de même quand on entendit tinter, pour la première fois, la cloche paroissiale, et Ton peut dire que la prière

provoquée par le son de V Angélus ne fut jamais si fervente. A ces actes de dévotion extérieure correspondaient ceux qui avaient lieu dans Tintérieur des églises, devant des images vénérées qu'un zèle prévoyant avait su soustraire à temps aux profanations des révolutionnaires.

Une de ces images était devenue Tobjet d'un culte populaire dans l'église de Port-Louis aussitôt qu'elle avait été rendue à sa destination primitive. Parmi les femmes qui venaient là pour remercier des grâces reçues ou pour implorer des grâces nouvelles, on voyait souvent une mère et une fille qui se faisaient remarquer par leur ferveur non moins que par leur costume, à la fois sévère et pittoresque. Ce costume était celui des îles du Morbihan, et ces deux femmes dont Tune était ma grand'mère et l'autre ma mère, n'en étaient nullement embarrassées; car il était porté par les épouses et les filles des officiers de mer qui avaient conquis leurs grades dans la marine marchande, comme capitaines au long cours (1).

Ma grand'mère avait épousé successivement deux de ces capitaines, et, comme le second avait fait plusieurs voyages pour le compte de la compagnie des Indes, il venait d'obtenir, par l'entremise de ses anciens patrons, un poste à la vérité peu lucratif, mais qui, en le tenant renfermé dans la ville de Port-Louis, avait l'avantage de le préserver, lui et les siens, de l'orage qui déjà grondait à l'horizon ; car on était à la veille du désastre de Quiberon. J'ai raconté ailleurs comment ma famille ressentit

(1) Choiseul^ devenu ministre de la marine^ voulat la refaire moralement comme matériellement^ et en renouveler l'esprit par la réforme du corps des ofB» ciers où il voulut introduire un élément nouveau pris parmi des capitaines de vaisseaux marchands.

Henbi Mabtin^ Histoire de France, vol. 18^ p. 199.

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