‹ Épilogue a lárt ChrétienChapitre 8 sur 8 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ce fut donc avec un ferme espoir de retour que je dis adieu à mes chères lagunes, et Ton verra que cet espoir devait se réaliser bien plus vite que je n'avais osé Tespérer. En attendant, j'avais devant moi une perspective qui devenait chaque jour plus attrayante, à mesure que j'approchais de ma destination. Mais cette préoccupation ne m'empêchait pas de jouir, avec une sorte d'ivresse, de la beauté des sites qui s'offraient à nous sur toute la route, particulièrement dans les vallées du Tyrol. J'en aurais joui bien davantage, si j'avais su à quel point la race héroïque qui les habitait, avait mérité l'admiration et la sympathie de tous les vrais appréciateurs des résistances magnanimes. Je n'appris tout cela qu'à Munich, en lisant, dans l'ouvrage de Hôrmayer, les détails de la lutte atroce que nous avions engagée contre ces fiers montagnards, uniquement pour le plaisir de les soumettre à la domination bavaroise.

Ce fut alors que j'entendis, pour la première fois, ces

chants pleins d'élan et de verve belliqueuse qui avaient joué un si grand rôle dans ce qu^on appelait la guerre de délivrance, et qui, depuis quinze ans que cTette guerre était terminée, n'avaient rien perdu de leur empire sur les imaginations. Aussi les chants guerriers étaient-ils devenus, dans ces montagnes, plus populaires que les chants pacifiques, et il y avait un chant plus populaire que tous les autres et que je ne devais entendre que bien des années plus tard, c'était le chant funèbre sur la mort de l'infortuné André Hofer fusillé par nos soldats sur le glacis de la citadelle de Mantoue I

Heureusement j'ignorais complètement alors Tabus que nous avions fait de notre supériorité militaire, tant dans le Tyrol que dans le reste de l'Allemagne, de sorte que nul remords patriotique ne vint troubler mes jouissances au milieu de cette population énergique et fière dont la poétique originalité m'intéressait encore plus que Faspect pittoresque de ses montagnes.

Cependant une jouissance encore plus vive m'attendait au bord d'un lac près duquel était un village oîi nous devions passer la nuit(Kochel-See). Vers la chute du jour, la lumière du soleil couchant venant à éclairer tout à coup le pic des montagnes qui bornaient notre horizon, je voulus être seul pour mieux jouir de la magnificence de ce spectacle tout nouveau pour moi, et je descendis de voiture en laissant aux deux artistes allemands qui étaient mes compagnons de voyage, le soin de faire préparer noire gîte et notre repas du soir. Je m'oubliai si bien dans ma délectation contemplative, qu'au lieu de mettre deux heures à franchir la distance qui me séparait du rendez-vous convenu, j'en mis plus de quatre, qui me parurent très-courtes, tant j'étais dominé à la fois par

les impressions du présent et par les souvenirs du passé. Je venais de profiter des derniers rayons du jour pour relire, dans un volume de Schiller, dont je ne me séparais jamais, celui de ses poëmes qui exprime le mieux ce qu'il y a de légitime dans nos aspirations mystérieuses vers l'idéal, et qui réfute le mieux les objections involontaires que nous nous faisons à nous-mêmes sur ce qu'il peut y avoir de chimérique dans ces aspirations. Ce poëme, intitulé Thecla und die Geisterstimme ^ est une consolation envoyée du ciel à une âme qui doute d'elle-même et de sa destinée, et j'avais ouï dire que la musique n'était pas moins belle que les paroles. J'avais donc fait de vains efforts pour me procurer cette double jouissance, et j'avais fini par me résigner à ne l'avoir qu'à Munich.

Je venais précisément de renouveler cet acte de résignation, quand, en approchant du village oîi mes deux compagnons m'avaient devancé depuis longtemps, j'entendis l'un d'eux entonner de sa voix vibrante dont les souples modulations m'avaient déjà frappé, une mélodie triste et suave dont les paroles, bien que distinctement articulées, ne furent d'abord que très-imparfaitement comprises. A mesure que j'approchais, je comprenais davantage, et je compris encore mieux quand, arrivé sur le bord du lac, j'entendis chanter avec un redoublement de verve, ces encourageantes paroles dont l'application rétrospective était facile à faire :

« Wort gehalten wird in ienen Ràumen, <( ledem schônen glalibigen Gefiihl, « Wage du zu irren und zu tràumen, « Hoher Sinn liegt oft im kind'schen Spiel.

« Il y a des régions supérieures où toutes les belles as- « pirations d'ici-bas, les aspirations du sentiment aussi « bien que celles de la foi, seront un jour réalisées. Ne « crains pas de te livrer à tes rêves et à tes chimères ; « car souvent il y a une très-haute signification dans ce qui semble un jeu d* enfants. »

Il était impossible de trouver des paroles mieux appropriées à la disposition d'esprit dans laquelle je me trouvais alors. C'était plus qu'il n'en fallait pour réveiller, dans toute leur énergie, les bonnes impressions que j'avais emportées de Rome et pour leur donner une sorte de consécration poétique à laquelle tous les objets environnants et même les astres qui brillaient au ciel, semblaient concourir. Aussi ne me fis-je pas faute de demander à celui qui avait provoqué cette manifestation inintelligible pour lui, de répéter le même chant une seconde et une troisième fois, et je le lui demandai encore le lendemain à mon réveil, en guise de salutation matinale.

Tout ceci se passait dans la soirée du 27 juillet, et quand nous arrivâmes à Munich, nous y vécûmes encore, pendant près d'une semaine, dans une heureuse ignorance des graves événements qui venaient de s'accomplir en France. Ma première visite fut chez notre ministre

plénipotentiaire, le comte de R , qui devait au

patronage de M. de la Ferronnays le poste très-envié qu'il occupait auprès du roi de Ravière. Aussi l'accueil qu'il me fit, fut-il celui d'un homme bien décidé à prendre au sérieux la recommandation de son patron et à me rendre tous les services qui pouvaient contribuer à l'agrément comme à l'utilité de mou séjour. Mais quand il crut voir que le résultat du conflit engagé à Paris

était pour le moins incertain, son accueil fut plus froid; et il devint glacial, quand je le consultai sur les moyens de me rendre par la Belgique en Bretagne, où je ne doutais pas que la guerre civile n'eût déjà fait explosion. Le sourire ironique de mon interlocuteur me donna des soupçons qui ne tardèrent pas à se confirmer ; car nul ne montra plus d'empressement que lui à changer de maître et de drapeau, et je n*ai pas besoin d'ajouter que sa porte me fut fermée sans retour.

Au bout de quelques jours, il ne me resta plus de doute pour le présent ni d'espérance pour l'avenir, pas même Tespérance d'une protestation à main armée dans ma patrie armoricaine oîi je croyais que les chouans des Cent jours avaient conservé leur organisation militaire pour parer à toutes les éventualités. Cette mesure de prévoyance avait été prise en efiFet ;' mais il y avait eu tant de fautes commises depuis quinze ans, et tant de causes avaient contribué à refroidir l'enthousiasme des populations, que, malgré la direction prise par Charles X, dans sa retraite, vers les départements de l'Ouest, et malgré la belle avant-garde qu'aurait pu lui fournir, au début des hostilités, un régiment delà garde royale qui était en garnison à Lorient, le Morbihan demeura immobile comme le reste de la France; et, comme je ne doutais pas que nos ennemis de 1815, armés d'un pouvoir révolutionnaire nouvellement reconquis, ne fussent disposés à s'en prévaloir pour satisfaire leurs rancunes, je regardais ma famille et mon pays comme irrévocablement perdus pour moi. Quant à ma position universitaire et à la séduisante perspective qu'avaient ouverte à mon ambition juvénile mes relations avec le ministère des affaires étrangères, il y avait là matière à un double sacri-

fice devant lequel je n'hésitai pas un instant. Après le serment solennel que j'avais prêté en recevant ma croix d'honneur, devant tous mes camarades et sur les marches d'un autel, un second serment, qui aurait démenti le premier, me faisait l'effet d'une impossibilité physique et morale, sans compter le risque que je courais de nie perdre dans l'esprit d'un homme à l'estime duquel je tenais bien plus qu'à toutes les faveurs de la fortune.

On devine sans peine qui était cet homme et l'on devine plus facilement encore l'accueil qu'il fît à la révolution qui venait de le frapper si rudement dans ses affections publiques et privées. Voici dans quels termes il répondait à une amie qui le félicitait, à cette occasion, de son noble désintéressement :

«Votre admiration pour ma conduite est sans motif; « si vous voulez vous en convaincre, demandez -vousquelle « eût été votre opinion su r mon compte si, par des consi- « déralions d'intérêt personnel, je m'étais conduit au- « trement que je ne l'ai fait; certes vous m'auriez moins « estimé; je ne suis donc pas très-admirable de n'avoir a pas fait ce qui aurait pu donner à vous eu à d'autres le « droit de me mépriser. Mon premier besoin est toujours « de marcher tête levée, même devant mes ennemis ; je « mourrais s'il se pouvait trouver un seul homme dans c< le monde qui se crût en droit de me faire baisser les « yeux. »

« La raison, la réflexion, la conviction, la con-

« science, mon amour exalté pour mon pays, tout me dit « que je dois rester fidèle au principe conservateur, à celui « sans lequel l'ordre, le calme, le bonheur et la prospérité « des empires ne peuvent jamais être assurés. Mon ' pa- « triotisme véi'itable et désintéressé ne sait point se

« courber devant l'œuvre de la violence, du caprice, « et de la précipitation; il est d'ailleurs un enfant qui fut

a accueilli par la France entière comme un gage d'espé-

« rance, d'avenir et de bonheur; sur cet enfant reposent

« tous les droits que ses parents ont perdus par leurs

tt fautes. Le père de cet enfant fut mon ami, mon bien-

(i faiteur pendant vingt ans ; il mourut sans avoir avoué

« ses torts et son injustice envers moi; mon devoir ne pou-

« vait être un instant douteux; voilà mon histoire et la

« clef de ma conduite. »

li y avait une autre destinée qui m'intéressait presque autant que celle de M. de la Ferronnays : c'était la destinée de mon très-jeune ami Charles de Montalembert, à qui la suppression probable de l'hérédité de la pairie pouvait fermer pour longtemps la carrière où ses talents précoces lui garantissaient les pins éclatants succès. Il avait quitté Paris, la yeille même de l'explosion, pour s'acheminer vers l'Irlande, et la nouvelle du soulèvement populaire était arrivée presqu'aussi vite que lui à Londres d'oti il m'écrivait sous le coup de la première émotion :

« Je ne vous fatiguerai pas du récit de toutes les émo- « lions qui se sont mélangées et succédé dans mon « âme depuis le 25 Juillet, — horreur, indignation, puis « sympathieet admiration, puis mécontentement, regrets, «craintes, tout cela vous l'avez deviné, car vous l'avez « sûrement ressenti comme moi. Je n'entre dans aucun « détail, je ne vous demande qu'un signe de vie. Je crains « que votre existence ne soit compromise, abîmée ; c'est « le sort de tous nos amis ; celui de mon pauvre frère, « et le mien : probablement aussi celui de mon père. « Je prie Dieu qu'il vous éclaire et qu'il vous calme. »

Le conseil qu'impliquait ce vœu n'était pas facile à suivre; car ma perplexité augmentait de jour en jour et presque d'heure en heure. En vain mon ami Cornudet, plus rassuré que moi sur l'avenir, parce qu'il voyait les choses de plus près, m'écrivait-il lettre sur lettre pour me persuader de ne pas rompre avec le nouveau gouvernement dont les intentions conciliantes semblaient mises hors de doute parle choix des nouveaux ministres; j'attendais toujours que la question du serment fût résolue affirmativement ou négativement pour ou contre les fonctionnaires de l'Université à qui on ne l'avait jamais imposé jusqu'alors. Au bout de quelques semaines, je reçus la sommation de le prêter immédiatement, sous peine de destitution, et je fis la réponse que j'avais arrêtée d'avance.

A dater de ce jour, j'eus de quoi me consoler ampleplement de la rupture de mes relations avec M. de R ; car, parmi les hommes éminents dont j'ambitionnais les bonnes grâces, en attendant que je pusse exploiter leurs lumières, il n'y en avait pas un seul dont les susceptibilités patriotiques n'eussent été plus ou moins révçillées par la réapparition de notre drapeau tricolore sous lequel nos alliés bavarois avaient contribué à des victoires dont ils n'osaient plus être fiers. Or la Révolution de Juillet leur avait paru d'abord être une sorte de résurrection de TEmpire, et les passions politiques que cette révolution avait soulevées, leur semblaient assez violentes pour qu'on dût craindre de les voir bientôt déborder sur l'Europe, et sur l'Allemagne plutôt qu'ailleurs. Je partageais trop leurs inquiétudes à cet égard pour chercher à les dissiper, et, comme j'avais l'air de me condamner provisoirement à une sorte d'exil

volontaire, je devins bientôt l'objet des sympathies les plus propres à me dédommager de ce qu'on appelait mon sacrifice. Le célèbre Schelling, qui était alors à Tapogée de sa gloire et quin*avait fait qu'entrevoir M. de la Ferronnays à Garlsbad, n'eut pas plutôt appris comment son protégé avait été éconduit par le ministre de France, qu'il résolut de suppléer à cet échec par son propre patronage, et ce fut ainsi que commencèrent mes relations avec le coryphée de la philosophie allemande, relations" pour lesquelles je n'étais pas encore mûr et qui, pour porter leurs fruits, avaient besoin d'être renouvelées plus d'une fois.

Je sentais encore pilus vivement cette nécessité dans mes rapports avec Franz Baader, le rival peu populaire de Schelling, et qui n(\ lui était inférieur ni en originalité ni en profondeur; mais il avait avec moi un tort que l'autre n'avait pas, du moins au même degré, celui de me croire capable de monter avec lui dans les régions les plus élevées de ses spéculations philosophiques on mystiques. Par complaisance plutôt que par hypocrisie, je faisais quelquefois semblant de comprendre, et alors ses formules et ses déductions devenaient si subtiles, qu'elles n'offraient plus aucune prise à mon intelligence. Il en était tout autrement quand on faisait appel à son sens pratique, pour poser ou résoudre les problèmes politiques, tels qu'ils surgissaient, sous des formes et avec des exigences diverses, des^ complications de l'histoire contemporaine. C'étaient toujours les événements de Paris, tels qu'ils se déroulaient sous l'impulsion du souffle révolutionnaire, qui fournissaient le texte de ses merveilleuses improvisations que j'aurais trouvées plus merveilleuses encore, s'il avait cédé moins souvent à la

tentation de substituer ma langue à la sienne, ce qui le rendait parfois complètement inintelligible. Mais il y avait des sujets sur lesquels sa verve jetait une telle lumière, qu'on ne s'apercevait ni ds ses incorrections, ni même de ses barbarismes. Pour les tendances et la tournure d esprit, on aurait pu le comparer avec Joseph de Maistre; mais l'horizon philosophique de ce dernier était mieux éclairé, peut-être parce qu'il était beaucoup moins large.

Pendant ce premier séjour que je fis à Munich, la pensée de Baader, comme celle de la plupart de ses collèques, fut constamment fournée vers les grands problèmes politiques que la Révolution de Juillet avait posés sans les résoudre, et il était rare qu'il parlât d'autre chose dans les longues conversations que j'avais avec lui. Cequi ne veut pas dire qu'il faisait trêve à ses préoccupations philosophiques ; au contraire, il était plus que jamais dominé par elles. Seulement Télément purement spéculatif y tenait moins déplace, mais sans nuire en rien, du moins en ce qui me concernait, à l'élévation de ses idées rendues plus accessibles à nion intelligence par l'application qu'il en faisait aux grandes questions qui étaient alors à l'ordre du jour dans presque toute l'Europe. Malheureusement l'impression que sa parole produisait sur moi me semblait tellement inefiPaçable, qu'avec une simple note de deux lignes, dans mon journal, je croyais m'assurer la possession inaliénable des magnifiques développements qu'il donnait quelquefois h ses thèses favorites pendant deux heures consécutives.

La plus intéressante de ces thèses, la plus originale, je dirais presque la plus étourdissante, du moins pour

moi, fut celle que lui suggéra, dans rapiès-midi du 3 septembre, la lecture d'un journal français dans lequel il était question de la nouvelle charte et des modificalions qu'elle ne pouvait manquer de subir au profit de la puissance populaire. Or rien n'était plus antipathique à la tournure d'esprit de Baader et à ce qu'on pourrait appeler son tempérament philosophique, que les théories modernes sur l'origine du pouvoir politique et sur les conditions de son exercice. Non pas qu'il fût partisan du gouvernement arbitraire, surtout en Allemagne, où les dynasties souveraines avaient montré si peu de respect pour la liberté religieuse ; mais il ne voulait pas qu'un chrétien, monarque ou sujet, puisât ses moyens de défense dans une source aussi empoisonnée que Tétaient, selon lui, les doctrines proclamées ou propagées par la Révolution française. En un mot, il substituait, comme M. Guizot, mais avec des tendances plus bibliques, la souveraineté de la raison à la souveraineté du peuple, et il poussait l'exagération jusqu'à regarder comime frappé de déchéance morale tout prince qui aurait eu la faiblesse de s'incliner devant l'émeute.

Tout ceci se disait avec une verve de conviction naïve à laquelle l'incorrection ou plutôt Tétrangeté du langage n'ôtait rien de sa force ni de son charme, et il y avait des moments oti le génie de mon interlocuteur, tout en s'élevant bien au-dessus de ma portée, laissait échapper des éclairs qui n'avaient pas seulement pour effet de m'éblouir. Il m'arrivait rarement de le quitter sans emporter avec moi un sujet de méditation pour mes heures de solitude, et sous ce rapport, notre promenade du 3 septembre fut pour moi plus particulièrement mémo-

rable, à cause delà pensée non moins originale que profonde par laquelle il termina une de ses éloquentes improvisations :

« Il faut être bien fort pour faire des concessions. Si a Dieu n'était pas tout-puissant, sa grâce ne serait qu'une « faiblesse. x>

Un autre jour, il s'efforçait de me démontrer, en s'appuyant à la fois sur des principes et sur des faits, l'impuissance politique des révolutionnaires. «Ils auront c( beau faire, » disait-il avec un ton de défi presque triomphant, n ils ne se feront jamais histoire ; car « l'histoire est une évolution. » Et les développements dans lesquels il entrait pour élucider son point de vue, me charmaient tellement parleur nouveauté, qu'il m'est arrivé quelquefois de faire semblant de ne pas les comprendre, afin d'avoir le plaisir de l'entendre parler plus longtemps.

C'était toujours à l'occasion de notre charte constitutionnelle qui, disait-on, allait enfin devenir une vérité^ queBaader se livrait à ces efiPusious sarcasliques et prophétiques dont il n'avait pas, du reste, le monopole; car son collègue Gôrrès n'était pas moins prodigue que lui de prédictions sinistres sur l'avenir de la France, et c'était aussi sur les récentes concessions faites à l'esprit révolutionnaire qu'il fondait ces prédictions. «Les insensés, » me dit-il un jour en faisant également allusion à certaines dispositions de notre nouvelle charte, « les « insensés I Us s'imaginent pouvoir créer un monde en « n'y mettant que des forces centrifuges ! Celui qu'ils « viennent de créer si pompeusement à Paris, ne sau- « rait avoir une longue durée, et quand son heure sera

« venue, on fera ce qu*on a fait après la République : « on créera un autre monde en n*y mettant que des « forces centripètes I »

. Personne n'avait accueilli avec plus d'enthousiasme que lui les décevantes promesses de la Révolution française, mais aussi personne ne prit une revanche plus éclatante de jces déceptions ; car on peut dire qu'il fut le dénonciateur le plus infatigable et surtout le plus éloquent des grandes iniquités de son temps, à quelque titre qu'elles fussent commises, et TÂllemagne n'a pas oublié, et n'oubliera jamais la part qu'il eut au réveil de la nationalité allemande, quand on eut résolu de briser le joug imposé par nos armes. Le journal qu'il fonda sous le nom de Mercure du Rhin^ fut comme une trompette guerrière qui retentit d'un bout à l'autre de l'ancien empire germanique, et ce retentissement produisit de si terribles effets, que Napoléon lui-même, assailli par les quatre grandes puissances continentales, reconnaissait qu'il y en avait une cinquième qui n'était pas moins formidable, et cette cinquième puissance était Gôrrès, dont les articles, traduits et reproduits par les journaux anglais, étaient expédiés dans toutes les parties du monde. C'était désormais la lecture favorite de fous ceux qui jouaient un rôle quelconque dans le grand drame qui tenait l'Europe en suspens, des diplomates, des hommes d'État et surtout des hommes de guerre. Rliicher, par exemple, ne se mettait jamais à table avant d'avoir lu le Mercure du Rhin, et l'auteur comptait en outre, parmi ses amis, des hommes tels que Stein, Gneisenau et Scharnhorst, c'est-à-dire les plus grandes illustrations de Ifii guerre de délivrance.

Cette double fraternité, militaire et littéraire, dont on

aurait de la peine à ciler un autre exemple, élait facile à comprendre pour ceux qui voyaient le noble athlète, même dans ses vieux jours. On peut dire que jamais figure humaine ne ressembla davantage à une figure de lion pour l'expression, le regard et la chevelure ; à quoi il faut ajouter une voix qui pouvait êlre alternativement terrible comme un tonnerre et douce comme une prière d'enfant. C'était une nature très-riche en contrastes ; mais je n'étais pas mûr pour ce genre d'études.

Je peux dire que ces trois hommes, chacun dans la sphère qui lui était propre, exerçaient sur mon intelligence un empire d'autant plus absolu, que leurs idées pouvaient y faire irruption sans trouver la place occupée par aucun ensemble d'idées antérieures, c'est-à-dire que j'avais plutôt besoin de refaire mon apprentissage que de donner un couronnement à mon édifice intellectuel. Mais la lumière, projetée par ces trois astres, avait besoin d'être, pour ainsi dire, décomposée par un prisme, pour être mise utilement en rapportavec des organes aussi faibles que les miens. En un mot, il me fallait un intermédiaire entre eux et moi, un interprète intelligent et aÈFectueux qui sûlàla fois compatir et encourager; car j'avais besoin de l'un et de l'autre.

Ici mon bonheur dépassa de beaucoup mes espérances; car non-seulement je trouvai deux auxiliaires de ce genre, au lieu d'un, mais ces deux auxiliaires, quoique encore bien jeunes, étaient déjà des notabilités éminentes dans l'Université de Munich, et les suffrages qu'ils avaient déjà conquis leur garantissaient de plus brillantes conquêtes pour l'avenir. L'un d'eux était le baron de Moy, fils d'un émigré français qui avait trouvé à Munich nonseulement un asile pour lui-même et pour sa famille,

mais encore des ressources d'éducation dont sa prévoyance paternelle avait habilement profité pour ménager à ses enfants toutes les chances de succès possibles dans leurs carrières respectives. Celle que choisit le fils dont je veux parler ici, Ernest de Moy, était plus adaptée qu'aucune autre à ses dispositions naturelles; car il avait un genre d'ambition que les succès de cour ou de négoce eussent été impuissants à satisfaire, et les souvenirs qu'il a laissés dans les Universités de Wiirzbourg et d'Inspruck ont prouvé qu'il ne s*était pas mépris sur sa vocation- Compris, en 1846, parmi les victimes immolées au caprice de Lola-Montès par son royal admirateur (1), il ne fit, pour ainsi dire,, que passer par l'Université de Munich, où il trouvait un théâtre sur lequel il aurait pu dé^ ployer, au profit de ses auditeurs et au sien, les acquisitions intellectuelles vivifiées par la double assimilation du génie allemand et du génie français. •

Quand je le connus d'abord, j'aurais pu le prendre, pour un émigré de la veille qui n'aurait pas encore eu le temps de perdre la pureté de sa langue par le contact avec une langue étrangère. Familiarisé depuis longtemps avec la phraséologie, souvent inintelligible pour moi, de la philosophie allemande, il savait mettre à ma portée, par des nuances d'expression qui semblaient couler de source, le sens, souvent très-simple, que recouvraient les formules conventionnelles récemment introduites dans les écoles et dans les livres ; c'est-à-dire qu'il traduisait dans le langage de Joseph de Maistre, son auteur

(1) 11 y aurait de rinjustice à ne pas dire que le roi Louis dans ses yieux joors^ non-seulement reconnut son tort envers M. de Moy, mais s'arrêta tont exprès à Insprttck pour lui en faire l'ayeu. Il ayait déjà fait la même réparation à M. Philips, yictime non moins innocente, mais plus difficile à consoler.

favori, les idées de Schelling qui était devenu le mien, depuis que j'avais pu entrevoir le rôle important que jouait Testhétique ou la science du beau dans ses spéculations philosophiques.

Mais celui qui m'aida le plus efficacement à substituer des études positives à mes aspirations vagues, fut Tabbé DôUinger, le plus jeune professeur de l'Université et sans contredit le mieux doué pour faire jouir les autres, en parlant à chacun sa langue, des trésors d'érudition qu'un travail infatigable, joint à une rare puissance d'assimilation, lui avait fait amasser avant l'âge de trente ans. Les acquisitions scientifiques ont aussi leur lune de miel, et j'arrivais précisément quand celle de l'abbé DôUinger commençait. Par un privilège dont il serait difficile de citer un autre exemple, il avait la passion des études théologiques, comme s'il n'avait été que prêtre, et la passion des études littéraires appliquées aux auteurs anciens et modernes, comme s'il n'avait été que littérateur; à quoi il faut ajouter un autre don qu'il y aurait de l'ingratitude à oublier, celui d'une exposition lucide, patiente et presque affectueuse, comme s'il n'avait accumulé tant de connaissances que pour avoir le plaisir de les communiquer.

Avec de pareilles dispositions, mon ignorance, rachetée à ses yeux par un grand désir de savoir, était pour lui une sorte de bonne fortune. Quand nous parlâmes de l'Italie et de la littérature italienne qui ne lui était pas moins familière que la littérature grecque^ je fus obligé de confesser ma misère intellectuelle, car le nom de Dante m'était à peine connu, et je ne savais pas même ce que signifiait le titre suspect de son grand poème. Ma honte ne fut pas stérile, et la Divine comédie tut en effet

ma première lecture après mon retour en France. Mais il y avait bien d'autres lacunes à remplir, et je sentais, avec une sorte de désespoir, que je n'étais pas en mesure de tirer tout le parti que j'aurais voulu des rencontres providentielles qui s'offraient à moi. J'avais besoin d'un ami qui eût assez de perspicacité pour deviner ma vocation et assez de savoir, et de savoir spécial, pour m'orienter dans mes recherches.

Ce qu'il y a de certain, c'est que ce fut l'abbé Dôllinger qui mit entre mes mains le livre qui devait fixer mes incertitudes. Après avoir lu, avec toute l'attention que demandaient le sujet et la manière dont il était traité, les Recherches italiennes du baron Rumohr, publiées quelques mois auparavant, Thistoire de l'art chrétien, particulièrement dans le pays qui en avait été le berceau, m'apparut sous un aspect tout à fait nouveau, et j'entrevis la possibilité de faire ou du moins de commencer, dans cette branche si attrayante des connaissances humaines, une révolution analogue à celle qui avait été opérée par Linné quand, après avoir étudié, dans leurs plus imperceptibles manifestations, les lois de la vie végétale, ce grand naturaliste eut coordonné l'infinie variété de ses produits dans un système qui, bien qu'un peu artificiel, substituait aux anciennes classifî* cations plus ou moins arbitraires, une classification fondée sur des analogies minutieusement constatées. Mais l'exécution de mon aventureux projet était subordonnée à des conditions tellement indépendantes de ma volonté, que j'avais presque peur de me laisser séduire par le charme qu'il avait pour moi.

En attendant que les difficultés pendantes reçussent une solution quelconque, je dévorais tous les livres dont

la lecture pouvait servir d'acheminement, direct ou in- . direct, vers le but, encore très-vague, que je me proposais d'atteindre. Ce que j'avais lu à Paris, pour me préparer à mon voyage d'Italie, m'avait laissé une telle impression de dégoût, que l'idée d'une seconde initiation du même genre glaçait d'avance mon imagination. Quelle ne fut pas ma surprise, quand je trouvai, sous des formes plus ou moins attrayantes, une littérature spéciale qui avait pour but de mettre à la portée de toutes les classes de lecteurs les déd4ictions et les applications de la science nouvelle qui, sous le nom à^ esthétique ou science du beau, était devenue, dans les écoles, comme dans les livres, une annexe obligée de tout système et de tout enseignement philosophique. Les philosophes fournissaient les lingots, et les poètes, les critiques et les romanciers en faisaient de la petite monnaie qui avait cours d'un bout à Tautre de rAllemagne,

Au moment même où je commençais à sentir le prix des jouissances, toutes nouvelles pour moi, que me donnait cette petite monnaie, des soucis qui n'avaient pas mon avenir seul pour objet, vinrent faire diversion à mon enthousiasme naissant. Des questions graves, d'un tout autre genre, restaient à résoudre pour moi et pour mes amis dont le sort me préoccupait autant que le mien, et je sentais chaque jour davantage que ces préoccupations étaient incompatibles avec la liberté d esprit qui était la première condition du progrès intellectuel auquelj'aspirais.

Cependant plus de cinq mois s'étaient écoulés depuis mon arrivée à Munich, et bien que j'eusse le droit de me rendre un bon témoignage sur la manière dont je les avais employés, la solution du problème qui meconcer-

naît persoDDellemeiii, n'avait pas avancé d*un pas, bien que mon ami Cornudet n'eût pas cessé d'y travailler avec un dévouement tout fraternel. Quant à mon autre ami, lancé depuis deux mois dans son pèlerinage d'Irlande, il avait puisé à cette source, toute nouvelle pour lui, un surcroit d'enthousiasme pour la sainte cause qui avait déjà fait battre son jeune cœur et à laquelle il devait désormais consacrer toute l'ardeur de son âme et toute l'énergie de ses grandes facultés. De Belfast, d'où il m'écrivait le 20 octobre, il poussait déjà son cri de guerre qui allait avoir un si prompt retentissement dans toute la France catholique, et qui devait se renforcer à chaque nouvelle épreuve que la liberté religieuse aurait à subir. En attendant que ses coreligionnaires inconnus pussent répondre à son appel, il s'efforçait d'allumer le feu sacré dans le cœur de ses amis, par des paroles dont il savait que la distance n'affaiblirait pas l'effet.

« Ne faites pas la folie de rester en ÂUem^^gne, » me disait-il dans sa lettre de Belfast, « revenez parmi nous, « parmi vos amis : une bannière sacrée est levée parmi « nous ; la main même de nos ennemis l'a plantée. Rai- « lions-nous autour d'elle, heureux de pouvoir le faire « aujourd'hui sans restriction et sans crainte de soup- « çons injurieux. La pensée de la sainte et sublime des- « tinée du catholicisme me console de tout, me rassure « et me fortifie sur tout.

« Quant à Tlrlande, j'en suis enthousiasmé. Elle a « dépassé mon attente, j'en ai la tête tournée. Je vis « dans une alternative perpétuelle de bonheur et d'ad- « miration, et ne suis plus le même homme. J'ai puisé « ici une vie nouvelle; l'air que je respire me donne une « force, une ferveur, une énergie que je ne me suis ja-

« mais connues • •

« Que devient M. de la Ferronnays et sa famille? Encore « une fois soyez, je ne dirai pas prudent, mais fidèle a « vos devoirs, à ceux que vous imposent vos vieilles et « chères croyances. Montalembert, »

Mais il y avait des obligations d'un autre genre, que mon cœur était pressé de remplir : je veux parler de mes obligations envers le comte de la Ferronnays. On a vu comment elles avaient été contractées, d'abord à Paris, lors de mon entrée au ministère des affaires étrangères, ensuite à Rome où, grâce à des influences providentielles, toutes mes jouissances n'avaient pas été stériles. Aujourd'hui que la fortune avait retiré à cette noble famille ses faveurs pécuniaires, le moment me semblait venu d'acquitter, au moins en partie, mon immense dette de reconnaissance, en aidant Albert à réparer, dans la mesure de ses forces, les lacunes que de fréquentes défaillances de sa santé avaient laissées dans son éducation. Quoiqu'il eût pris part à toutes nos pieuses excursions, son âge, qui dépassait à peine l'adolescence, et sa qualité d'attaché d'ambassade ,^ qui lui était très-antipathique, nous empêchaient cependant de le croire aussi mûr que nous l'aurions désiré, pour les émotions qu'il aspirait à partager avec nous. Il fallait une grande épreuve et une grande secousse pour révéler les trésors que recelait cette âme, trésors d'affection, trésors de résignation et même trésors d'intelligence ; car, à dater de la catastrophe qui avait précipité sa famille du sommet le plus élevé des régions diplomatiques, sa correspondance, naguère superficielle et décousue, devint plus sérieuse à cause de l'espèce de

désespoir que lui causait sou impuissance à alléger le poids dont sa famille allait être surchargée. Ce change*gement avait été si subit, que je n'avais pas eu le temps d y adapter ma correspondance, et j'avais parlé de lui, dans ma lettre de condoléance, avec une froideur d'autant plus blessante qu'elle contrastait davantage avec la vive sollicitude que j'exprimais pour tous les siens. Sa plainte, partie d'un cœur qui avait profondément senti la blessure, fut pour moi une révélation encore plus qu'un remords, et je fus obligé de m'avouer à moi-même que j'avais étudié bien superficiellement cette riche nature qui ne demandait pas mieux que de s'ouvrir et de s'attacher à moi. Voici ce qu'il m'écrivait de Naples le 1 8 septembre :

(( En apprenant les grands événements arrivés en « France, je m'estimai heureux de voir notre position a changée, de me voir sorti d'un monde que je hais, « pour vivre paisible au milieu d'une famille chérie. Je « pensais avec délices au bonheur que j'avais de posséder « un ami tel que vous. Longtemps je rendis grâce à Dieu « de m'avoir envoyé quelqu'un qui ne m'aimait que « pour moi; à présent jusqu'à la mort, me disais-je, « il m'aimera sans autre but d'intérêt que de m'avoir o pour ami et, par ses bons conseils, de me maintenir « dans la seule voie où se trouve le vrai bonheur. . . .

« Vous avez cru peut-être que je ne vou9 comprendrais a point, qu'un tel langage serait inintelligible pour moi; « détrompez-vous, mon cher ami, je ne suis pas un « phénix, je l'avoue, mais, quand il s'agit du cœur, il « suffit de descendre d'un père et d'une mère comme « les miens pour être sûr du fond

a Soyez persuadé, mon cher et bon ami, que quand

37îî ÉPILOGUE.

«j'aime, c'est pour toujours; ne croyez pas que cette « espèce de froideur que vous paraissez me témoigner <K me ralentisse

« Je dirai, comme dans TÉvangile : Eh bien ! si j*ai « perdu un ami, je quitterai tout bonheur, tout repos « pour le retrouver; mais j'ai peur, je me méfie de moite même. J'espère cependant que cet ami me connaîtra « mieux et que des causes aussi légères ne suffiront pas « pour séparer deux cœurs qui s'accorderaient si bien.

« Adieu, je n'espère pas de réponse; à peine si vous «vous souviendrez de celui qui vous écrit. Enfin re- « gardez le nom, il vous rappellera d'heureux jours; « ces jours sont passés et ne reviendront plus.

« Adieu, il me tarde d'être en France, mon beau pays, « mon pauvre pays. Albert. »

Pour comprendre l'intensité de mes émotions et surtout de mes remords, à la lecture d'une pareille lettre, il faut savoir qu'elle avait été précédée d'une autre, écrite avant qu'on sût ce que j'avais pu sauver de mon récent naufrage, et dans laquelle le chef ruiné de celte incomparable famille s'informait de mes besoins pécuniaires en offrant d'y pourvoir! Pour répondre dignement à de pareilles avances du père et à un pareil appel du fils, il fallait que la reconnaissance devint un sentiment assez passionné pour emporter le sacrifice de tous les projets qui pourraient y mettre obstacle. Us furent en effet joyeusement sacrifiés l'un après l'autre, et comme j'étais sûr que ma résolution n'était pas l'effet d'une exaltation passagère, je fis de loin tout ce qui dépendait de moi pour hâter la solution.

Tel fut le début de ma correspondance avec M. de la

FeiTonnays, début assez délicat à raison de la répugnance naturelle d'une âme aussi fîère que la sienne pour un service qui, vu nos positions respectives, ne comportait d'autre rétribution que celle du cœur. Heureusement cette répugnance était contre-balancée par d'autres sentiments qui ne pouvaient manquer, tôt ou tard, de plaider victorieusement en ma faveur. Mais il y avait d'autres obstacles, ou plutôt il n*y en avait qu'un, celui de la santé d'Albert, moins rassurante que jamais, depuis qu'il avait changé le séjour de Rome contre le séjour de Naples. Changer maintenant ce dernier contre celui de l'Allemagne, même méridionale, élait une détermination trop aventureuse pour qu'il se trouvât quelqu'un, à l'exception du malade lui-même, qui voulût en suggérer le conseil ou en assumer la responsabilité. On prit donc, bien à regret, le parti d'ajourner indéfiniment l'exécution du projet dont la première mention avait fait briller un éclair de joie dans les yeux d'Albert, et son père m'écrivait, à cette occasion, une lettre dont l'accent, à la fois noble et cordial, me donnait un avant-goût de nos relations futures :

« L'offre que vous avez la bonté de nous faire n'a pu « me causer aucune surprise, elle est d'accord avec « l'opinion que vous avez su me donner de voire carac- « tère et de vos sentiments. Cette opinion est telle que, « bien loin d'éprouver le moindre embarras en accep- « tant la proposition que vous me faites, je n'aurais pas « hésité à vous la faire moi-même, à vous demander de (( me rendre le service important pour lequel vous vous « proposez. Le changement qui vient d'avoir lieu dans « ma position, loin de me paraître un obstacle, eût été « pour moi une raison déterminante pour m'adresser à

« VOUS avec une entière confiance. Il est des caractères (x auxquels on n'est point embarrassé de devoir une « obligation et envers lesquels la reconnaissance n^esl « jamais un fardeau. C'est Topinion que je me suis faite « du vôtre. Tenez-vous donc pour assuré que je me « serais empressé d'accepter votre proposition, et que « peut-être dans quelque temps serai-je dans le cas de « vous la rappeler; mais aujourd*hui cela serait impos- « sible

a Je ne vous parle pas de la résolution que j'ai prise; a je ne me serais plus cru digne de ma propre estime si « je me fusse conduit différemment, je n'ai donc eu au- « cune espèce de mérite. La voix de ma conscience a « parlé plus haut que toute espèce de considérations. J'ai « fait ce que j'ai cru devoir faire, advienne que pourra. « La résignation, le courage avec lesquels mes enfants (f se soumettent aux sacrifices de toute espèce qui sont « la conséquence de ma conduite, sont à la fois pour « moi une consolation et un motif d'orgueil et de « fierté • . .

« Avec une famille comme celle que j'ai le bonheur « d'avoir on est bien fort contre le malheur ; ne me plai- « gnez donc pas trop. La Ferronnays. »

Cette décision fut pour le pauvre Albert un désappointement d'autant plus amer, que le besoin de remplir ce qu'il appelait le vide de son âme devenait chaque jour plus impérieux. Dans ses premières lettres, écrites immédiatement après la révolution de Juillet, l'idée dominante était celle de son impuissance à soulager sa famille. Maintenant qu'il voyait le bonheur régner autour de lui en dépit des rigueurs de la fortune, il commençait

à trouver étrange qu*on attachât tant de prix à ses faveurs qui déjà lui semblaient incompatibles avec le genre de progrès auquel il aspirait; mais, pour réaliser ses aspirations, son premier besoin, qui avait chez lui toute la force d'un instinct, était le besoin d un ami. « Je «pensais à ce voyage avec tant de joie,» m*écrivait-il de Castellamare le 26 octobre, « un an passé avec vous « aurait développé ce cœur que je crois bon... Je souffre, « et je n'ai personne ici à qui confier mes peines, je n'ai «que moi! Vous m'aimez, n'est-ce pas? promettez-le « moi; oh! si je vous perdais I... Depuis quelque temps, «je ne suis plus le même; je ne suis content que quand « je suis seul, et cependant je ne puis vous dire tout le «bien que me fait une heure passée auprès de mes « deux excellentes sœurs. Il me semble qu'en appro- « chant d'elles, je me sens meilleur qu'auparavant; et « néanmoins malgré tout leur charme, il ra'arrive de les « quitter pour être seul. »

Avec de pareilles dispositions, il était difficile que Fair de Naples, au moral comme au physique, eût pour lui des propriétés vivifiantes. La corruption des mœurs dont la génération précédente avait été témoin, avait laissé des miasmes que la génération présente respirait à pleins poumons, et il fallait une puissante réaction ou une grande innocence de cœur pour se conserver pur au milieu d'une société oii les notabilités du vice étaient sur le même pied que les notabilités du rang, quand elles n'étaient pas confondues dans le même sujet. La plupart des palais avaient leur chronique scandaleuse héréditaire qui, dans l'éducation d'une certaine classe tristement privilégiée, jouait le rôle inverse de celui de la légende dans l'éducation populaire. Il va sans dire

que les résidences diplomatiques étaient encore mieux partagées que les autres, d*abord parce qu'elles étaient plus en vue, ensuite parce que souvent ceux qui les occupaient passaient pour être spécialement avides de ce genre de succès, de sorte qu'en entrant chez eux il fallait se résigner, pour soi et pour les siens, à être mis au courant de toutes les allusions scandaleuses qui pullulaient dans le dévergondage de la conversation, et qui blessaient, pour peu qu'elles fussent comprises, les oreilles même les moins délicates.

Mais les allusions n'étaient rien en comparaison des exemples vivants de dépravation systématique qu'on avait sous les yeux et qui, pour comble de scandale, étaient communs aux deux sexes. C'était la première fois qu'Albert voyait l'application du dogme de l'égalité des droits en matière de corruption, et je ne pouvais m'empêcher de le féliciter en moi-même de n'avoir pas encore été initié par les livres classiques aux confidences du même genre que nous a transmises, par excès de naïveté, l'antiquité grecque et romaine; car c'était cette ignorance môme qui le rendait capable d'une répulsion assez énergique pour lui fournir un préservatif de plus contre toutes les séductions du vice. Mais ce préservatif n'empêchait pas le conflit intérieur avec toutes ses alterna-^ tives et toutes ses angoisses, telles que devait les produire une imagination aussi ardente que la sienne, jointe à un cœur déjà dévoré du besoin d'aimer. Aussi employait-il toutes les formules que peuvent suggérer l'amour et la peur, l'amour du bien et la peur du mal, pour obtenir de moi des conseils et accélérer sa délivrance. Ce n'était pas avec de pareilles dispositions que la victoire définitive pouvait être douteuse.

ALI.EMAGNE. 377

Au moment où il était le plus absorbé par son méconlentement de lui-même, un autre sujet de tristesse \int faire diversion à celui-là, en touchant douloureusement la fibre la plus sensible de son cœur, je veux dire la fibre filiale. C'était à l'occasion d'un article de journal qui, sans mettre en doute directement la fidélité politique de M. de la Ferronnays, laissait planer sur son caractère des soupçons presque aussi blessants qu'une imputation directe. Ceux-là seuls qui ont su jusqu'à quel point le père et le fils portaient la susceptibilité du point d'honneur, peuvent se faire une idée de l'effet que la seule possibilité d'une fâcheuse interprétation produisit sur ces deux âmes. Celle d'Albert en fut aflTectée à tel point, qu'il en résulta une aggravation temporaire de ses soufprauces, aggravation que je pus deviner de loin, à l'accent de douleur qui respirait dans ses lettres. Je ne comprenais que trop à qui il voulait faire allusion quand il me parlait des gens qui désiraient passionnément de trouver un si beau caractère en défaut. La seule idée du parti que la malveillance pourrait tirer de cet incident, était pour lui àla fois une torture d'esprit et une angoisse de cœur. « Serait-il possible, » m'écrivait-il encore, « qu'il soit au pouvoir de ces gens là de ternir le plus « beau et le plus noble des caractères? » Ce sont bien là les terreurs de Tamour alarmé; mais comme elles sont touchantes, et comme on est tenté d'envier celui qui en était l'objet I

Cette espèce de culte filial que celui qui en était l'objet mettait à l'abri de toute décadence, a joué dans la courte vie d'Albert un rôle qui ne fut jamais plus intéressant à suivre que dans la période comprise entre la révolution de Juillet et son mariage, période fé-

conde en épreuves de tout genre et en consolations proportionnées à ces épreuves. Vis-à-vis d'un tel père et dans de telles circonstances, il ne suffisait pas d'être un consolateur ordinaire; il fallait être pourvu de sympathies instinctives qui pussent suppléer, dans une âme neuve et candide comme celle d'Albert, aux appréciations expérimentales, et mettre en relief ce qu'il y avait d'héréditaire dans cette passion de dévouement qui animait le fils vis-à-vis du père; car c'était véritablement une passion^ alimentée depuis longtemps, mais surtout depuis les récents revers de fortune, par le spectacle de la résignation la plus héroïque.

A dire vrai, nos relations avaient été jusque-là trop superficielles et notre correspondance trop peu suivie pour qu'il me fût possible d'être au courant de tous ses progrès. Mais j'en savais assez pour comprendre tout ce qu'il y aurait d'attrayant dans la tâche à laquelle je voulais consacrer les loisirs dont la révolution de juillet venait de me gratifier. Je savais surtout, par suite des révélations contenues dans les lettres d'Albert, qu'il y avait, dans la riche et noble nature de son père, des côtés plus particulièrement sympathiques à la sienne, et qu'il devait par cela même, peut-être sans bien s'en rendre compte, comprendre et admirer davantage; ce qui le disposait naturellement à aimer avec prédilection ceux qui partageaient son enthousiasme. Voilà quel fut mon premier titre à cette affection si louchante qui n'avait fait que poindre à Rome et qui prit, par suite des événements de Juillet, un développement extraordinaire auquel ne participèrent pas seulement les facultés aimantes. Mais le moment n'était pas encore

venu pour moi d'en jouir, et il fallut me résigner à un ajournement indéfini.

Le séjour que je venais de faire en Allemagne avait duré plus de cinq mois sans que cette longue absence, jointe aux rigueurs de l'hiver, plus précoces et plus sensibles en Bavière à <;ause du voisinage des montagnes, eût pu me décider à reprendre le chemin de la France. Enfin je pris congé de mes amis le lendemain de la fête de Noël quej*avais voulu célébrer avec eux, et le 1" janvier 1831, j'aperçus le drapeau tricolore qui flottait à Textrémilé du pont de Kehl, drapeau glorieux pour l'Alsacien qui avait le droit de le saluer avec orgueil, mais drapeau lugubre pour un Breton qui ne l'avait vu arborer, pendant longtemps, que comme signal de détresse ou de guerre civile. Aussi me fut-il impossible de retenir mes larmes et ne fallut-il rien moins que la brutalité des douaniers pour me distraire de mon émotion et pour faire succéder l'indignation à Fattendrissement. Il est vrai que l'irrégularité de mon passe-port, délivré à contre-cœur par la légation française de Munich, fournissait un prétexte plausible aux nouvelles autorités qui ne voulaient pas manquer une occasion de faire parade de leur zèle aux dépens des voyageurs suspects. Or nul voyageur ne Tétait plus que moi, et cet état de suspicion me suivit, d'étape en étape, jusqu'aux portes de Paris. Autant mon cœur avait été dilaté par la joie quand j'en étais sorti triomphant le 15 avril précédent, autant il était maintenant resserré parla tristesse, et cette tristesse ne fil que croître de jour en jour» Dès le surlendemain de mon arrivée, on me sommait d'évacuer au plus tôt le logement gratuit qui m'avait étéoctroyé comme fonctionnaire de rUniversité, et on me signifiait, avec tout aussi

peu (le cérémonie, la suppression du faible traitement qui m'avait été alloué en 1828 quand j'avais été nommé membre de la Commission des livres classiques. Comme il s'agissait de fonctions tout à fait étrangères h la politique et pour lesquelles nul serment n'était encore exigé, j'avais espéré que ce débris échapperait au naufrage de ma fortune, et rendrait possible la continuation de mon séjour à Paris. Maintenant il fallait renoncer à cet espoir aussi bien qu'à toute perspective d'avancement dans une carrière quelconque ; car le vœ victis retentisssait de toute part à mes oreilles, et les applications qu'on en faisait à des positions sociales qu'on aurait pu croire bienaflermies, laissaient planer l'incertitude sur toutes les autres.

Au plus fort de mes tribulations, Tidée me vintd' aller visiter, en ma qualité de vaincu, le seul homme du parti vainqueur dont je fusse personnellement connu. Cet homme était M. Guizot. Son suffrage, rendu public dans la Revue française dont il était le principal rédacteur, n'avait pas peu contribué au succès de mon premier ouvrage. Comme les siens m'avaient été d'un grand secours pour m'orienter dans mes travaux historiques, je me considérais, à certains égards, comme son élève, et cette sympathie, jointe aux droits qu'il avait acquis à ma reconnaissance, avait établi entre nous des relations qui, sans être intimes, m'avaient fourni l'occasion d'apprécier sou caractère autant que j'avais apprécié son esprit. Par conséquent j'étais sûr d'avance que son âme était restée étrangère à toute haine de parti, et comme je le savais au courant de mes antécédents religieux et politiques, j'étais également sûr que mon refus de serment ne serait pas un crime irrémissible à ses yeux.

Son accueil, que je trouvai encore plus gracieux qu'à l'ordinaire, me prouva, dès le premier abord, que je ne m'étais pas trompé. Il savait que j'avais refusé mon serment, et pour couper court à toute explication embarrassante, il reconnut franchement que mes souvenirs de 1815 constituaient pour moi une obligation impérieuse à laquelle il n'oserait jamais me conseiller de me soustraire; puis, avec le sourire et le ton de voix d'un homme qui s'attend à causer une surprise agréable, il me raconta la démarche qu'il avait faite, plusieurs mois auparavant, à mon insu, auprès du ministre des affaires étrangères, pour arrêter, pendant qu'il en était encore temps, les conséquences de ma détermination et pour régler avec lui les conditions de ma réhabilitation. Elles étaient telles qu'on pouvait l'attendre de l'intervention d'un arbitre si compétent en matière d'honneur et de délicatesse. On promettait de n'exiger de moi aucun travail qui eût trait à la politique intérieure ou extérieure du nouveau gouvernement, et on m'autorisait à y substituer un ouvrage quelconque de longue haleine, que je composerais en France ou en pays étranger, suivant les exigences du sujet ou mes propres convenances. En même temps, on m'invitait à venir toucher tout l'arriéré de mon traitement.

Cette conversation éclairait d'une lumière soudaine l'horizon jusque-là si ténébreux de mes espérances et donnait à mes projets littéraires une consistance que même le bon vouloir du prince de Polignac, renforcé de celui de M. de la Ferronnays, aurait été incapable de leur donner. J'avais maintenant devant moi un avenir indéterminé qui pouvait se prêter à toutes les combinaisons dont était susceptible le plan encore très-vague que mon

imagination seule avait tracé. Les limites qui devaient circonscrire mon sujet n'étaient pas encore nettement tracées, mais le sujet lui-même avait déjà pris possession de toutes mes facultés, et je brûlais de compléter, par un séjour prolongé en Allemagne et en Italie, les études très-superficielles que j avais commencées dans ces deux pays.

Mais avant de tourner encore une fois le dos à la France, sans savoir combien de temps pouvait durer cette seconde absence, je voulus faire un voyage en Bretagne pour dédommager ma mère de la longue privation qu'elle avait subie, et pour consoler mes anciens compagnons d'armes des avanies que leur infligeaient les rancunes vivaces de nos ennemis de 1815. Après quelques mois consacrés à Faccomplissement de ce double devoir, je repris un peu tristement le chemin de la capitale; mais j'étais moins triste quand j'en sortis, et je l'étais encore moins quand j'aperçus les Alpes que j'allais descendre pour arriver à Venise.

Lettre du docteur Duc à un ami, après avoir achevé la lecture de Y Art chrétien .

Mon cher B..., je viens de lire V Art chrétien. J'y remarque une regrettable lacune. La musique (que le concile de Trente a jugée digne, grâce au génie de Palestrina, comme vous le savez, de rehausser par ses splendeurs celles de notre culte) n'a pas eu rhonneur d'obtenir un seul chapitre dans ce beau travail qu'elle devait, ce semble, compléter. Il est vrai que depuis longtemps elle n'est regardée par la plupart des hommes qui dirigent l'opinion publique que comme une source de pures sensations ou de distractions plus ou moins stériles. Peu de personnes lui reconnaissent le droit de prendre rang dans l'éducation, comme complément des études littéraires. Une digression pour établir ce droit et prouver que, sans elle, il est impossible d'arriver à une intelligence complète de l'esthétique, trouve donc ici naturellement sa place.

Des trois modes de manifestation de la poésie, savoir : la parole, la forme et le son rhythmé, le premier et le second ont une précision de langage qui les rend éminemment propres, comme on sait, à exprimer directement des idées. Le troisième, qui n'a pas cette précision, est impropre à en exprimer directement. Mais cette impuissance qui n'est pas absolue, comme vous allez lé voir bientôt, est amplement rachetée par la merveilleuse supériorité de ses ressources pour révéler certains ordres de sentiments et d'émotions qui, par leur délicatesse même et leur caractère fugitif, semblent devoir échapper toujours à la puissance d'expression de la parole, comme à celle du pinceau.

La musique, ai-je dit, ne peut traduire directement des idées précises, mais ellele peut indirectement.

Pour comprendre cette assertion, il est nécessaire d'entrer dans quelques considérations psychologiques.

Tout sentiment profondément éprouvé éveille, tôt ou tard, un certain groupe d^idées qui en sont comme une émanation invariable. Toute idée bien conçue amène bientôt un certain groupe de sentiments qui en sont, invariablement aussi, une émanation. L'idée pure, le sentiment pur ne sont que des abstractions et n'existent réellement jamais.

Maintenant il est aisé de concevoir que s'il n'est pas donné à la langue musicale qui ne procède pas, comme la parole, par l'alliance d'un substantif à im verbe et à un adjectif, ou comme la peinture, par des représentations matérielles idéalisées, d'exprimer directement des idées, la nature même de l'unique procédé qu'elle emploie, c'est-à-dire un ébranlement tout spécial du système nerveux, lui donne une grande puissance pour produire l'élément sentimental d'où les idées qui y sont corrélatives doivent plus tard se dégager.

Il faut remarquer que les idées qui proviennent de cette source ont une force d'entraînement qui leur est propre. On sait que celles qui ont traversé le cœur, avant d'arriver à l'intelligence, jouissent au plus haut degré de cette propriété. Au reste, pour ceux qu'une longue pratique a familiarisés avec l'idiome des notes, il y a si peu d'intervalle entre la perception du sentiment et celle de l'idée, qu'on peut dire que ces deux perceptions sont simultanées.

Ainsi non-seulement la musique n'est pas inférieure en puissance aux deux premiers modes de manifestation, mais elle a une spécialité de révélations, qui tient à cela même que le procédé dont elle se sert ne l'astreint pas, comme la peinture, à représenter avant tout, des objets matériels dont Tidéalisation est toujours limitée par la nécessité de ne pas. sortir du vrai et du possible, ou, comme la parole poétique, à emprisonner son essor dans les termes si peu élastiques d'une proposition grammaticale, sous peine d'être inintelligible. Pour elle le domaine des perceptions du cœur et de Timagination s'ouvre débarrassé des entraves qui gênent la iantasia de ses deux sœurs. Quel que soit le vague des impressions qu'elle porte à l'âme en l'élevant, sans toutefois cesser d'être intelligible, à des régions où la phrase et les représentations matérielles deviennent impossibles, ces impressions n'en ont pas pour cela moins de valeur, car elles sont pour un esprit méditatif, ce que sont pour le navigateur, ces parfums incertains qu'exhalent, en mer, les lointaines contrées inconnues dont ils lui décèlent l'existence.

Or la spécialité des révélations musicales, étant intraduisible, reste ignorée des princes de la littérature, c'est-à-dire de ceuxlà mêmes qu'elle conduirait infailliblement à des point» de vue dont ils ne sauraient se douter.

Un savant a dit : a La philosophie a eu tort de ne pas s'é-

clairer des découvertes de la physiologie. » Avec bien plus de raison on pourrait dire : La littérature a eu tort de ne pas demander des inspirations à la musique. Car la science des phénomènes vitaux est encore trop peu avancée pour fournir des données fondamentales à la philosophie, tandis que la science des sons, au dix-neuvième siècle, est entrée, grâce au génie de Beethoven, dans une voie nouvelle si riche de poésie, qu'on peut dire, sans exagération, que tout pâlit, artistiquement parlant, à côté de ses colossales créations.

Pour ne parler ici que du style religieux, Tadagio in modo lydico et la mis^a solemnis se présentent, non pas seulement comme d'inimitables modèles, mais comme la floraison de tout ce que les sentiments mystiques ont de plus tendre et de plus passionné. Le thème de Tadagio où l'auteur annonce qu il a voulu exprimer à la Divinité sa reconnaissance, après la guérison d'une maladie, est composé de notes égales, d'une candeur de mélodie qui s'allie admirablement à la virginale simplicité des accords. Puis l'enthousiasme croissant peu à peu, donne lieu à des développements de plus en plus mouvementés, jusqu'à ce que, arrivé enfin à son comble, il amène une explosion de cris de l'âme, qui semblent arrachés par d'extatiques visions (1). Oh ! qu'il serait beau, en chaire, le prêtre qui pourrait faire passer dans la langue des mots, les élans d'amour et de foi dont les développements du thème lydien sont la ravissante expression I

Si l'on voulait étudier Beethoven dans la grande sphère de son activité humanitaire, il faudrait s'exercer à donner à la parole la puissance d'un instrument de musique, pour pouvoir faire deviner le caractère particulier de méditations qui a inspiré chacun de ses derniers poëmes où, loin de remarquer entre eux la moindre trace de cet air de parenté qui trahit toujours un défaut de fécondité et partant d'universalité de conceptions, on ne se lasse jamais d'admirer une incroyable diversité, soit dans l'invention, soit dans la forme, soit dans la tendance des sentiments et des idées ; il faudrait surtout ana-

(1) Il ne faat pas oublier qu'un tel degré d'exaltation a exigé une complication d'agencements dont les elTets sont nécessairement incompréhensibles pour ceux qui n'ont pas une éducation technique trés-avaucée.

Lorsque avec le concours de Chrétien Urhan, de Schaft et d'un jeune Prussien deyenu depuis une célébrité berlinoise^ j'eus, en 1827, l'honneur d'exécuter pour la première fois à Paris, sur les manuscrits autographes, les derniers quatuors de BeethoYen, en présence de sommités artistiques parmi lesquelles on remarquait Baillot, Vidal, Habenek, Pixis, Benazet, etc., une première audition de cet adagio n'excita, chez cet aréopage si compétent, qu'une tIto curiosité et beaucoup d'étonnement. Habenek fut le premier qui voulut en méditer la partition. Son enthousiasme après cette étude devint extrême, mais sa propagande, quelque ardente qu'elle fût, ne s'étendit jamais au delà d'un petit cercle d'individualités très-distinguées. Jugez par là de l'effet de cette musique sur le gros du public et les habitués sensualistes des théâtres.

lyser dans tous ses détails ce divin dix-septième quatuor qui est comme une causerie du maître sur son passé artistique si

f>lein de terribles ou douloureuses péripéties intimes^ et comme a conclusion suprême de son idéale philosophie. C'est là qu'a- Tec une expression de tendresse qui émeut (1) d'autant plus que toute prétention à Teffet est écartée, il semble chercher, si j'ose le dire, à mettre sous les yeux de son auditeur, pour le consoler, les titres de la souffrance aux joies de l'immortalité, et ne vouloir faire couler que des larmes d'espérance.

Ne dites pas que mon ima^nation prête ici à Beethoven des pensées qu'il n'a peut-être jamais eues. Il parle d'une manière si explicite,- et avec un tel accent de conviction, que ceux qui entendent la langue des sons ne peuvent se méprendre sur le sens de ses paroles.

Quand on a compris les effroyables angoisses de désespoir qu'il a fallu ressentir pour créer le finale de son quatuor en ut dièze mineur, on devine aisément que ces angoisses ont dû produire en lui un état mental qui ne pouvait le conduire qu'au suicide, ou à la claire vision de ses destinées d'outretombe.

Voici une anecdote qu'Urhan aimait à raconter, et qu'il disait tenir de source non suspecte : « Un grave personnage étant allé visiter le géant de la musique, déjà atteint de sa maladie mortelle, lui dit : Cette misérable vie n'est que le premier acte d'un drame dont la dernière scène nous dévoilera bien des mystères joyeux. Le malade répondit : Mon art m'a démontré ces choses de manière à ne laisser place à aucun doute. )>

Qu'on se figure donc le degré d'élévation où serait parvenu le talent d'un Chateaubriand, si Tidiome de Beethoven lui eût été familier. Qu'on se figure les pages où avec cette éloquence dont il avait le secret, il eût pu rendre compte au public de l'immense progrès réalisé dans les onze derniers quatuors, par cet homme extraordinaire que l'on doit regarder comme le véritable Messie de notre siècle, si tant est que l'art, arrivé à son point culminant, puisse, comme le pense le révérend Père Félix, mériter à un homme, une si auguste qualification.

On serait loin de faire connaître ce grand poète des sons (c'est ainsi que ses compatriotes l'appelaient), si l'on disait qu'il est le Shakespeare du monde musical. L'étrange beauté des horizons qu'il a découverts en a fait un être, on ne peut dire surhumain (car toutes ses compositions conservent le cachet humanitaire) mais exceptionnel dont il serait chimérique

(1) Un jeune compositeur allemand^ M. Reichel, m'a dit, après aYoir entendu ce morceau : « Le caractère n'en est nullement triste^ et cependant il me fait éprouver le besoin de pleurer. » Il est impossible de montrer plus do pénétration.

d'essayer de donner une idée par un moyen autre que l'audition même de ses dernières œuvres (1). Il faudrait dire des choses qui n'ont pas encore reçu de noms ici-bas.

L'auteur d'Hamlet nous a montré à l'œuvre et sous ses plus émouvants aspects, l'implacable logique des passions dans la mêlée de cette vie d'antagonisme, pour en faire jaillir d'éblouissantes lueurs sur les replis les plus mystérieux de la conscience humaine. L'auteur de la symphonie héroïque a peint les choses, je voudrais dire les ineffabilités d'une vie idéale inconnue avant lui, et l'on peut ajouter, à peine connue de nos jours.

Qu'il soit donc permis d'émettre le vœu que l'art musical soit considéré, non pas seulement comme le complément, mais comme le couronnement des hautes études littéraires. Malheureusement il n'est guère cultivé sérieusement parmi nous que par des hommes presque illettrés qui s'en font une profession. Il ne pourra devenir une source importante d'enseignements esthétiques qu'à la condition d'être cultivé par ceux en qui la passion du beau s'allie à celle de la science. On s'est trop accoutumé à croire que celle-ci est peu favorable à la poésie. Ne les voit-on pas l'une et l'autre briller simultanément d'un vif éclat, dans le discours de Guvier sur les révolutions du globe^ dans les écrits de Platon et de plusieurs autres ? A mesure que la réunion des connaissances humaines deviendra plus complète dans les mêmes individus, on verra se produire, avec une critique à la fois plus exigeante et plus large, une poétique nouvelle dont les lieux communs et les banalités de l'ancienne feront sentir de plus en plus la nécessité.

En ne disant rien de la musique dans son ouvrage, M. Rio m'a d'autant plus surpris, qu'elle a joué un grand rôle dans nos premières relations d'amitié.

Ici, pour vous donner une idée de ce qu'ont été ces relations et du prix que j'ai dû y attacher, il est nécessaire que je jette un coup d'œil rétrospectif sur mon enfance, sur mon éducation, et l'état de mon âme, quand je suis entré en seconde au collège de... J'avais alors seize ans. Je quittais pour la première

(1) Remarquez qu'il ne s'agit ici que de ses dernières publications et nullement des premières^ où l'on ne trouYe rien de bien supérieur à l'école de Mozart et d'Haydn. Beetboyen n'ayouait que les éclosions de son automne, et ne parlait qu'ayec une sorte de mépris de tout le reste. Ne yous étonnez pas de ce mépris dans lequel bien des gens n'ont yu qu'une bizarrerie. Reconnaissons^ au contraire) qu'on ne s'expliquerait pas qu'il ne l'eût pas témoigné. On a beau dire que chaque chose a sa yaleur, et que ce qui a fait l'admiration de l'Europe ne mérite pas ce dédain, il n'en est pas moins yrai qu'un génie habitué à yiyre dans une très-haute sphère, y a contracté des goûts et des besoins qui lui rendent insupportable la nourriture intellectuelle dont son inexpérience juyénile s'était d'abord contentée. Il y a eu dans le Messie allemand deux individus successifs, et le second est parvenu à une telle altitude au-dessus du premier, qu'il est à celui-ci ce que le baobab de mille ans est à l'embryon renfermé dans sa graine.

fois la maison paternelle où j'avais été élevé dans une trèsgrande liberté, c'est-à-dire au milieu de mille dangers, l'immoralité, pendant et après les désordres de la révolution, ayant envahi, dans ma ville natale, tous les rangs de la société.

Jusqu'alors j'avais choisi, au hasard, mes lectures 4lans quelques bibliothèques presque exclusivement composées des livres qui avaient préparé la grande catastrophe du dix-huitième siècle, et je puis dire que, chez moi, la science du mal précéda longtemps celle du bien. Cette connaissance prématurée du côté hideux de notre espèce est peut-être ce qui a le plus contribué à développer les instincts de solitude et presque de misanthropie dont j'ai eu beaucoup de peine à me défendre pendant toute ma vie.

Des leçons particulières avaient dirigé mes études classiques, et cette éducation solitaire ayant écarté les influences civilisatrices que les enfants exercent ordinairement les uns sur les autres, mon caractère avait conservé toutes ses spontanéités les plus sauvages.

Mon père qui était peintre, mon frère et mes sœurs qui cultivaient passionnément la musique, avaient fait naître en moi, avec le goût des arts, cette sensibilité trop vive pour ne pas dire maladive, qui ne peut guère produire, dans une jeune âme, que des mélodies tristes, au moment où elle s'ouvre aux premières impressions de la vie, dans cette vallée de larmes. Aussi le vague pressentiment de celles que je devais y verser, m'avaitril inspiré une mélancolie précoce dont mes jeux d'enfant ne me distrayaient pas toujours, et qui a persisté jusque dans ma vieillesse, bien que celle-ci s'écoule dans une position que tout le monde appellerait heureuse.

L'audition quotidienne des plus célèbres maîtres que j'appris bientôt à interpréter moi-même, m'avait familiarisé avec la langue musicale dont l'intelligence devait me donner des notions esthétiques bien autrement étendues et bien autrement saisissantes que celles que j'ai puisées dans la lecture des ouvrages poétiques anciens et modernes. Cette belle langue, il faut bien en convenir, est trop ignorée en France, souvent même de ceux qui la parlent correctement.

Ce paradoxe demande quelques explications.

Les notes sont les mots de la musique ; différents des mots du langage parlé, qui ont isolément un sens bien déterminé, ceux de la musique n'en ont, par eux-mêmes, aucun. Leur timbre peut, à la vérité, produire une impression plus ou moins agréable, mais il n'entre pas comme élément dans la composition d'une phrase. Ce qui donne à chaque note un sens, c'est son rapport avec celles qui la précèdent ou la suivent.

Par rétude on ac(|uiert facilement la connaissance des intervalles des tons, amsi que l'aptitude à subdiviser diverse-

ment des unités de temps, ce qui constitue la science du rhythme, autre élément essentiel qui est aux tons ce que la ponctuation est au discours. Ce qu'on ne saurait acquérir, même par l'étude la plus longue et la plus opiniâtre, c'est le sentiment des rapports des notes. Il faut entendre par sentiment des rapports des notes, l'appréciation de leur valeur en tant que source d'émotions ou d'idées quelconques.

L'homme vulgaire peut donc apprendre parfaitement tous les procédés de tonalité et de rhythme, c'est-à-dire être ce qu'on appelle un musicien. Le grand artiste seul découvre un puissant langage soit dans la succession, soit dans la simultanéité des sons. Ce privilège singulier, je le répète, il ne le doit pas au travail. Encore tout petit enfant, lorsqu'il entendit pour la première fois une mélodie accompagnée d'harmonie, il éprouva des impressions qui se reproduiront identiquement toutes les fois qu'on exécutera devant lui, la même mélodie, à condition qu'on n'en change pas l'harmonie. Sans doute le travail lui fera découvrir une foule de riches et importantes combinaisons, en un mot, lui donnera tout le savoirfaire de l'érudit, mais n'ajoutera rien à ce sentiment des rapports des tons, sentiment qui résulte de notre organisation même, et qui n'est, au dernier jour de notre vie, que ce qu'il a été dans la première jeunesse.

Or il est évident que sans ce privilège d'organisation, toujours très-rare, le temps consacré à l'étude de la musique est, pour celui qui s'y livre, entièrement perdu au point de vue esthétique; néanmoins il s'en faut de beaucoup que ce temps soit toujours perdu pour le public. Il arrive quelquefois que les gens incapables de comprendre la poésie de la langue musicale sont, peut-être à cause de cette incapjicité môme, doués d'une patience et d'une adresse prodigieuses qui leur font faire dans le technique instnimental d'incroyables progrès. Quand ils appliquent toute la puissance de ce technique à l'interprétation des œuvres des grands maîtres, le résultat ne laisse rien à désirer.

La vulgarité intellectuelle et morale de ces grands instrumentistes est désespérante pour ceux qui regardent l'art musical comme le plus propre à révéler les plus hautes régions de la pensée et du sentiment : qu'ils se consolent de ce démenti donné en apparence, à leur foi artistique, car ces instrumentistes ne sont réellement que des manœuvres parvenus, à force de travail, à imiter exactement leur professeur, et à dire parfaitement des choses dont ils n'ont point la moindre intelligence.

Il suffit de se rappeler les nobles individualités d'un Beethoven, d'un Chopin, d'un Schumann, d'un Mendelssohn, d'un Urhan, d'un Listz, etc., pour se convaincre qu'un musicien da premier ordre est toujours initié aux grandes choses.

Dès mon entrée au collège, j'eus à souffrir un genre de tyrannie tout nouveau pour moi. On m'astreignit à remplir exactement tous les devoirs du culte extérieur, sans daigner s'informer le moins du monde si j'avais les convictions que ce culte suppose. Or malheureusement je ne les avais pas. Toutefois mon incrédulité n'était pas sans remède. J'avais, au fond du cœur, quelque chose qui, loin de s'en accommoder, me prédisposait au mysticisme, et n'attendait pour produire tous ses fruits que de plus complètes études religieuses et philosophiques. Oh ! si j'avais rencontré alors un des premiers représentants de la science, un Joseph de Maistre dont la parole lumineuse et paternelle eût mis sous mes yeux, avec cette hauteur de vue que donne une grande universalité de savoir, les véritables titres du christianisme au respect et à l'amour des hommes, quel changement se serait opéré en moi !

L'indignation que j'éprouvai de me voir ainsi l'objet de violences morales, les plus insupportables de toutes dans l'adolescence, ne tarda pas à m'inspirer un profond mépris pour tous ceux qui en étaient les auteurs. Bientôt je me posai à mes propres yeux comme un martyr de ma raison, et sentis redoubler mon enthousiasme de disciple pour le romanesque théologien de la profession de foi du vicaire savoyard.

Cette trop célèbre profession de foi, ou plutôt cette emphatique introduction au scepticisme, faisait mes délices. Encore trop peu versé dans la métaphysique pour m'apercevoir que toute la dialectique de cet écrit dont l'auteur a la prétention d'être déiste, conduit inévitablement à l'athéisme, comme l'a démontré Tabbé de Lamennais, il me semblait y voir le résumé des seules croyances qu'un penseur puisse accepter. Quant à l'élément mystique dont le besoin était en moi, toujours plus ou moins vague, il était remplacé, jusqu'à un certain point, par ce naturalisme, ou si vous voulez, par cet humanitarisme sentimental et rêveur qui est comme le cachet du génie de Rousseau, et peut-être tout le secret des grandes ^séductions qu'il a exercées sur la jeunesse.

.On ne sait pas assez combien il est triste pour un pauvre jeune homme, sans guide, d'être réduit à ses propres conjectures sur la solution des mille problèmes qui se présentent, au moment oii il passe de l'enfance à la vie virile. Que de fausses routes, que de pertes de temps, que d'amers mécomptes lui épargnerait la bienveillance d'un homme de haute culture intellectuelle I

Je ne pouvais espérer de rencontrer un pareil personnage, dans un collège où la classe de rhétorique n'était pas même une classe de seconde, et où la chaire de philosophie était occupée par un honnête paysan qui parlait à peine français, et ne savait littéralement rien qu'un petit extrait de la philosophie scolastique dite de Lyon, comme si l'Université réactionnaire de cette

époque eût été convaincae que la meilleure garantie qu'elle pouvait offrir aux familles contre les dangers de renseignement philosophique, était la profonde ignorance et la nullité du professeur.

Je déplorais donc amèrement ma mauvaise fortime qui m'avait conduit dans un établissement dont les maîtres, au lieu de me donner l'instruction solide et variée dont j'avais si grand besoin, se contentaient à peu près de me prescrire des génuflexions.

Tel était l'état de mon âme quand commencèrent mes relations avec M. Rio. Elles inaugurèrent une phase nouvelle dans mon existence jusqu'alors si triste.

Tous deux nous devinâmes promptement l'avantage que nous devions tirer de l'échange de nos idées, et la certitude de nous comprendre presque toujours, même à demi-mots, le besoin de causer cœur à cœur sans crainte d'odieuses indiscrétions, établirent entre nous des rapports auxquels nous consacrions, avec bonheur, tous nos instants de loisir.

Pour écarter les importuns, nous louâmes, à frais communs, à l'extrémité d'un faubourg, dans un vaste jardin, un petit pavillon solitaire où une table, accompagnée de deux chaises, fut bientôt couverte des œuvres de Rousseau, de Raynal, d'Helvétius, de Montesquieu, de Bernardin de Saint- Pierre, etc., comme si une réaction contre les tendances, alors en faveur, eût été un de nos plus impérieux besoins.

L'étude de l'art n'était pas exclue de notre petit ermitage.

A dix-huit ans, j'entrepris de rassembler des matériaux pour un travail philosophique sur la musique. Ceux que je trouvai dans les œuvres de saint Augustin me parurent les plus dignes d'attention, quoiqu'on ne puisse pas en conclure que ce puissant esprit ait eu de grandes aptitudes musicales. Quant à ceux que je trouvai dans le Génie du Christianisme, je me bornerai à vous dire que je fus atterré en y lisant ces mots : La musique est Vimitation des bruits de la nature. Il faut bien Icfeconnaltre, un esprit supérieur ne nous préserve pas toujours de la faiblesse de parler des choses que nous ignorons le plus.

Au reste, le ne fus pas longtemps à me convaincre que les recherches d'érudition me seraient médiocrement utiles, et que rétude des compositions des écoles modernes, depuis Palestrina au moins, pourrait seule me faire connaître toute l'importance de la mine que je voulais exploiter.

Les idées qui me préoccupaient alors à ce sujet n'eurent pas d'autre confident que mon aimable compagnon de solitude. Il m'écoutait attentivement. Mes communications avaient pour lui l'intérêt de la nouveauté. Il les prenait au sérieux, ce qui n'était pas pour moi un petit encouragement. Ses objection^ me rendaient service, à son insu, en me donnant occasion d'élucider mes thèses par de nouveaux développements, et quel«

quefois d'en rectifier la formule. J'étais fier de lui faire partager Tenthousiasme avec lequel je me mettais à la recherche de Tmconnu, abordant, dans ma présomption, les problèmes les plus ardus, parce qu'ils semblaient promettre les découvertes les plus curieuses.

Toutefois ce ne fut que plus tard, après avoir commencé à comprendre l'esthétique chrétienne, que j'ai pu extraire de mes juvénilités quelque chose qui ressemblât à une doctrine, et arriver à des aperçus d'un certain intérêt. En voici un que je livre à votre appréciation, non sans crainte que vous ne me blâmiez de m'être placé à un point de vue trop ambitieux.

« Bien que la musique puisse exprimer toute espèce de sente timents, on ne remarque pas sans étonnement qu'elle ne se a prête que très-difficilement à l'interprétation de la joie et du « plaisir. Si l'on veut l'y contraindre, elle semble grimacer plu- « tôt que sourire, et à moins qu'on n'ait recours à des combinaia sons d'une habileté extrême, son sourire, dépourvu alors de « noblesse et de grâce, devient presque inévitablement trivial. ('. Au contraire ses ressources paraissent inépuisables quand elle c se fait l'interprète de la tristesse, comme si elle était essena tiellement, et avant tout, la langue de la souffrance. Omnis ningemiscit na^ura, telle est la pensée qu'elle excelle à traduire « sous mille formes et avec une richesse infinie de détails.

(( Cette grande inégalité dans ses moyens d'expression, sem- (( ble correspondre à une inégalité pareille dans le partage qui a nous a été fait des biens et des maux sur cette terre d'exil, (( la somme des uns étant infiniment inférieure à celle des a autres.

« Mais voici un fait étrange : Il ne s'attache qu'un attrait « fort médiocre, j'allais dire vulgaire, à l'expression musicale a de nos joies. Ce n'est que dans celle de la douleur noble (( que nous goûtons la plénitude des jouissances poétiques qui a nous ravissent et nous passionnent le plus. Otez des œuvres c( artistiques^ l'indéfinissable beauté qu'elles empruntent à cette « douleur, soit directement, soit indirectement, et vous en « faites disparaître tout l'intérêt. L'image de l'homme livré « aux tortures des grandes luttes morales, nous retrempe en « nous faisant éprouver un charme que rien ne peut égaler. <( Celle de l'homme subissant Ténervation des félicités, nous « inspire un secret dégoût, comme si souffrir était une condi- « tion de progrès, de grandeur, et jouir, une cause d'amoinc( drissement et de décadence.

tt Tout cela est fort mystérieux. Ne dirait-on pas voir ici « une lueur crépusculaire se projeter sur certains côtés ration- (( nellement inexplicables de la nature humaine?

« En effet, créons par la pensée un homme imaginaire con- (( servant dans toute son intégrité l organisation morale et <( physique qui constitue notre espèce, mais n'ayant qu'une

(( existence accidentelle et passagère qui ne se rattacherait à « rien dans le passé et dans Tavenir. Tous ses instincts le pous- « seraient incessamment et irrésistiblement au plaisir, et tout « ce qui pourrait en amoindrir le sentiment, lui inspirerait « une horreur invincible. Gomment donc s'expliquer la volupté « des larmes si elle n'est pas le résultat d'une arrière-pensée « qui ne vient pas de ce monde ? Comment se l'expliquer, si « elle n'a pas sa raison d*être dans les traces héréditaires d'une « révolution qui se serait opérée dans les profondeurs de notre c( nature, et en aurait altéré le type harmonieux primitif, en « créant le supplice de l'antagonisme entre les diverses puisce sances qui la composent ? Gomment ne pas reconnaître dans « cette singulière désolation qui charme, non-seulement un a retentissement lointain et un témoignage ineffaçable de la a catastrophe qui changea notre destinée, mais encore le pres- « sentiment instinctif, sinon la conception innée de cette doc- « trine si opposée à tout entraînement animal, celle du sacri- « fice fondement de l'espérance d'une réhabilitation? Vous ne (( vous expliquerez pas autrement la mélancolique douceur (( que goûte l'homme malheureux, en donnant un libre cours « à ses larmes. Ne lui semble-t-il pas alors que chacune de ces « larmes tombe dans le sein même de Dieu qui les compte?

(( De même que dans la seule inspection du globe on trouve « la démonstration du déluge, on peut confirmer notre his- « toire primitive par la seule étude des grands phénomènes « psychiques que l'art met en lumière, et qui ont acquis par « leur universalité et leur constance, l'autorité d'un débris « monumental du passé. Ce genre de preuves recueillies dans « un ordre de faits facile à vérifier, peut donner à réfléchir à « ceux pour qui toute tradition religieuse est un objet d'insur- « montable défiance. »

La philosophie de la musique est une mine qui est restée jusqu'à présent et restera longtemps encore inexplorée. Ceux-là seuls qui pourraient en parler pertinemment, c'est-à-dire les grands maîtres, n'ont que la moitié de ce qu'il faut pour entreprendre ce travail. En général ils n'ont pas, à un degré suffisant, le don de la méditation, et manquent de ce tact exercé qui sait dégager l'idée de la sensation et tirer une nourriture pour l'esprit, de choses qui parlent à peine aux sens de la foule. Ajoutons qu'ils trouvent beaucoup plus de gloire et de profit à consacrer tout leur temps à la pratique de leur art.

D'ailleurs, eût-on toutes les qualités requises pour mener à bonne fin une tâche si difficile, le moyen de ne pas se décourager quand on sait qu'il est impossible de persuader à l'immense majorité du public que la musique a une autre destinée que celle de nous amuser ? Quel est le nombre de ceux qui lui font l'honneur de croire que sa mission est d'enrichir notre existence morale d'un genre de trésors dont, sans elle, on n'au-

rait aucune idée ? On n'écrit pas pour quelques individus.

Ces motifs, auxquels il faut ajouter les préoccupations de père de famille et les devoirs professionnels, firent avorter mes projets littéraires. Mais ceux de mon ami devaient se réaliser et donner à son nom une légitime célébrité. Combien de fois Tai-je entendu annoncer avec les candides élans d'enthousiasme dont la jeunesse seule est capable, que la première moitié de sa carrière serait consacrée à de vastes acquisitions scientifiques, et la seconde aux applications qui pourraient en être faites aux besoins de Vhumanité ! Il n'est pas défendu de sourire, j'en conviens, de tant de générosité à son âge; toujours est-il que je devinais en lui une âme passionnée pour la gloire, et un grand dédain pour une existence vulgaire. Je lui prédisais un bel avenir. Je ne me suis pas trompé.

Nos relations, de plus en plus intimes, me mirent bientôt en rapport avec sa mère, à laquelle il témoignait un respect et une allection qui m'édifiaient chaque jour davantage. J'eus alors occasion de vérifier une fois de plus, cette loi d'hérédité qui démontre l'extrême importance du choix d'une épouse pour ceux qui ont à cœur de conserver ou d'augmenter les dons que Dieu a départis à leur famille : on est bien plus le fils de sa mère^ que celui de son père. Cette vérité qu'aucun observateur sérieux ne contestera, est, en ce qui concerne M. Rio, d'une évidence frappante.

J'ai conservé un souvenir encore précis de sa mère. Je me rappelle son front large et élevé, la distinction de son nez peut-être un peu trop viril, ses yeux expressifs où l'on observait, non sans une étrange impression, im singulier mélange de tendresse et d'inexorable sévérité, sa bouche pensive dont les très-rares sourires ne semblaient être que de passagères victoires sur une tendance naturelle à de graves préoccupations.

En considérant attentivement cette figure, dont le caractère noble a sans doute échappé à plus d'un regard vulgaire ou distrait, on se surprenait bientôt cousant ensemble ses impressions sous la forme d'une histoire de dévouement maternel, dont elle était l'héroïne. Ce sentiment paraissait dominer son âme et l'absorber tout entière.

Enfin en sa présence on était pénétré du respect qu'inspire la dignité humaine, dans les classes modestes de la société, oii, soit à cause de son extrême rareté, soit par un effet de contraste, elle revêt je ne sais quel caractère auguste qu'on ne trouve pas dans les classes élevées.

Or il était impossible de ne pas reconnaître dans<5ette femme vénérable la riche individualité de son fils, non à l'état rudimentaire, mais s'il est permis de parler ainsi, à l'état féminin, et l'on peut dire qu'elle a dû se sentir revivre tout entière en lui. C'est dans cette évidente identité de type qu'il faut chercher la cause de la pieuse et ineffable tendresse que ce fils a

toujours conservée pour celle qui lui donna, avec la vie, quelque chose de mieux que d'éminentes facultés intellectuelles... un cœur qui devait les féconder.

Le lieu que nous fréquentions avec le plus de plaisir, était l'île d'Arz. C'était là que nous donnions un libre cours à nos excentricités juvéniles. C'était là qu'après avoir lu quelques pages lugubres des Nuits d'Young, nous allions vers minuit au cimetière, non pas pour nous y repaître toujours de réflexions banales sur le néant des choses passagères de ce monde, mais il faut bien, hélas ! le confesser (au moins en ce qui me concerne), pour y chercher les insalubres tristesses de cette poésie sauvage et désespérante que le doute en matière de religion prépare ordinairement aux âmes passionnées. Cependant je ne voudrais pas vous paraître plus mauvais que je ne Tétais réellement. Les enseignements contradictoires que j'avais successivement reçus de ma famille, de mon maître d'école, de mon confesseur et de ce qu'on appelle le monde, enfin le pêle-mêle d'idées incohérentes que je devais à des études faites au hasard sans la moindre direction, me conduisaient à mettre tout en question, à ne voir partout que des opinions plus ou moins soutenables. L'homme jeune aime beaucoup à manier Tarme du raisonnement. Il en est presque aussi fier que du maniement d'une épée. L'escrime intellectuelle qui développe ses facultés, lui plaît comme celle qui exerce la force et l'adresse de ses membres. Il en abuse souvent, mais quand son cœur n'est pour rien dans son scepticisme, il n'y a pas lieu à désespérer de son avenir.

Les bruits lointains de la haute mer et le cri sinistre de Toiseau maritime appelé dans le pays le Siffleur^ annonçaient-ils de gros temps, la pluie nous chassait-elle de la grève, nous nous retirions dans une petite chambre, et devant un plat de coquillages, nous nous donnions le plaisir d'une excursion romanesque dans l'avenir alors paré pour nous, comme toujours au matin de la vie, de suaves images et de ravissantes harmonies qui ne devaient jamais exister que dans notre jeune imagination.

Je vous divertirais probablement si je reproduisais ici les longues discussions qui s'élevaient entre nous sur la valeur de la fameuse hypothèse que le philosophe genevois a patronnée de ses phrases les plus humoristiques, et selon laquelle le genre humain aurait existé primitivement à l'état sauvage. Dans notre naïveté nous ne nous apercevions pas que la gravure qui précède le discours sur les causes de l'inégalité parmi les hommes, et représente un sauvage renonçant à la vie civilisée, pour retourner à son premier état, prouve précisément tout le contraire de la thèse soutenue dans ce discours.

Malgré son absurdité cette hypothèse présentée avec tout le prestige d'une mise en scène calculée pour fournir des pages à

effets, m'avait séduit au point d'exercer sur moi tout Tempire d'une doctrine philosophique solidement basée. Elle me paraissait expliquer les maux de la civilisation qui m'était devenue odieuse. Très-sérieusement je déplorais mon malheur de n'être pas né dans ces temps reculés où l'homme non encore dépravé par la pensée, beau, robuste, fier et bon, vivait en paix avec la nature entière, lorsqu'il avait bien dîné, exempt de toutes les misères qui nous font maudire notre existence perfectionnée. Je regardais avec un incroyable dédain mes contemporains se donner mille soucis, pour réaliser des progrès qui n'étaient pour moi que des pas de plus vers la décadence. Hélas I en songeant aux funestes effets de ces billevesées sur les plus belles années de ma jeunesse , je ne puis m'abstenir de réflexions amères sur l'incapacité ou plutôt sur la coupable incurie des hommes auxquels mon éducation avait été confiée, surtout quand je me rappelle que ces abrutissantes billevesées ont retorde de plusieurs années l'heureuse révolution qui se fit enfin dans ma vie intime.

Vous attendez sans doute quelques détoils sur cette révolution. Je ne tromperai pas votre attente, bien que je ne sache rien de plus difficile que de rendre compte de la série d'échelons que l'on franchit pour monter de l'incrédulité à la foi. Dans ces sortes d'histoire, l'élément naturel et l'élément surnaturel se combinent ou s'enchevêtrent de tant de manières, qu'il faut être très-avancé dans la science spirituelle pour ne pas confondre des apparences avec des réalités. Ne m'en voulez donc pas s'il m'arrive d'attribuer à une cause naturelle ce qui* est l'œuvre de la grâce, et vice versa.

J'ai connu bien des incrédules, et j'ai remarqué que chacun d'eux avait pour l'être des raisons tout à fait personnelles qui variaient à l'infini, parce que trois choses fort différentes de nature peuvent faire obstacle à la foi, tantôt séparément, tantôt simultanément, et toujours à des points de vue particuliers à chaque individu : je veux parler du raisonnement, de l'imagination et du cœur.

Je m'appliquai donc à rechercher par une longue et attentive observation de tout ce qui se passait dans les endroits les plus secrets de ma conscience, laquelle de ces trois choses avait eu le plus de part à mon éloignement de la religion.

Je prévois que vous allez m'adresser cette question : qu'est-ce qui vous a amené à vous étudier ainsi vous-même? Je vous ré-

Siondrai que sans doute l'intervention du surnaturel ne fut pas trangère à ma détermination; peut-être cependant vous contenterez-vous de l'explication naturelle que je vais vous donner. Elle n'est pas sans quelque valeur.

Depuis longtemps je m'affligeais de n'avoir aucune idée arrêtée sur le but de la vie et de n'être à mes yeux qu'un phénomène passager sans liaison connue avec le passé, sans liaison

probable avec Tavenir. Ma profession ire donnait sans cesse le plus navrant de tous les spectacles, celui des souffrances imméritées dans lesquelles ma philosophie ne me permettait pas de voir autre chose qu'un vice inhérent à la nature humaine comme à toute la nature dont Téquilibre général ne se main* tient que par le concours des désordres particuliers, c'est-àdire au prix d'innombrables hécatombes, partant d'incessantes tortures de tous les êtres luttant cruellement entre eux pour conquérir, au soleil, une place impossible.

On a dit que l'étude de la nature nous élève à la connaissance de son auteur. Gela est vrai pour ceux qui l'étudient dans la lumière de la foi; mais quand on l'observe en dehors des données traditionnelles, quand on ne tient compte que des enseignements qui ressortent de la constatation de ses lois générales, quand on remarque ses procédés de conservation et de multiplication de toutes les espèces, depuis le haut jusqu'au bas de la hiérarchie animale, et les conditions d'existence qu'elle leur a faites, loin de découvrir dans les plans d'un ordonnateur supposé de cet état de choses, la moindre pensée de justice, de bonté, de perfection morale, on n'a sous les yeux que le révoltant spectacle d'une destruction impitoyable, atroce, inévitable, par des moyens qu'une cruauté raffinée semble avoir imaginés pour multiplier les souffrances. Telle est la lugubre science qu'on acquiert en scrutant les secrets de cette nature que ceux-là seuls qui ne la connaissent pas peuvent peindre avec des couleurs séduisantes. L'élimination de l'hypothèse de la divinité est la fatale conséquence d'un système d'organisation qui n'est qu'un conflit permanent de forces inintelligentes dont chacune tend à anéantir toutes les autres.

Abandonnée à elle-même en face des effrayants problèmes que présente ce monde, notre intelligence, si elle ne se laisse pas entraîner à l'affirmation de l'athéisme, ne peut que s'écrier: « Il faut se résoudre à ignorer. » Mais le cœur qui a besoin de bénir, d'aimer, et non de maudire, ne se contente pas de cette ignorance, et privé du seul aliment qui puisse le nourrir, l'espérance, finit ordinairement par se flétrir, et quelquefois, hélas ! par se dépraver dans le tœdium vitx. Grâce au ciel, au lieu de subir les stériles langueurs de cette maladie, je me fis cette question : S'il existait une hypothèse qui fût en possession, depuis un grand nombre de siècles, de faire accepter volontairement et même avec joie, aux pauvres mortels, ces maux que toutes nos sciences ne nous apprennent même pas à supporter, ne faudrait-il pas l'accueillir avec enthousiasme, seulement à cause d'un si précieux résultat, alors même qu'il serait impossible de démontrer qu'elle n'est pas une utopie? Ma conscience répondit affirmativement. J'étais trop malheureux dans mon scepticisme pour ne pas sentir toute l'importance de cette hypothèse, et je résolus de m'assurer si elle ne pourrait

pas se transformer pour moi, au moins en une probabilité.

Mon premier soin fut d'examiner la portée et les titres de compétence de la faculté de raisonner, appliquée seule à Tétude du mysticisme. Cet examen terminé, il me parut évident que j'avais poursuivi jusqu'alors une chimère, l'accord du rationalisme avec renseignement traditionnel. Ici la musique me fut d'un grand secours. Vous savez que les dernières compositions de Beethoven m'avaient fait connaître un monde idésd. Je me supposai chargé de donner quelques notions de ce monde à un homme qui n'eût été que physicien, chimiste ou mathématicien. Après avoir longtemps r.éfléchi aux moyens que j'emploierais pour me faire comprendre, je reconnus que je n'y réussirais jamais. Il n'y a, en efl'et, rien de commun entre les préoccupations que font naître les sciences physiques et mathématiques, et l'exaltation que produit la poésie. Or si la raison pure ne découvre rien dans la musique terrestre, que pourraitelle découvrir dans la musique du ciel, c'est-à-dire dans la révélation? Sans doute la raison a une grande mission particulière devant laquelle on doit s'incliner avec un profond respect, mais ce devoir rempli, on peut et l'on doit considérer son rôle comme très-secondaire dans le domaine de la morale et surtout dans celui de la religion. Ouvrons les livres saints. Jamais les vérités fondamentales n'y sont présentées comme des corrollaires d'une argumentation quelconque; on n'y trouve point de dissertations métaphysiques, quoiqu'il y soit continuellement question des matières les plus propres à en provoquer. Ces livres s'adressent avant tout, pour ne pas dire uniquement, aux deux facultés qui nous dominent en maîtresses absolues et nous poussent soit au mal, soit au bien, selon que l'exercice en est anormal ou régulier. J'ai nommé l'imagination et le cœur.

Qu'est-ce, en effet, que l'imagination, sinon la faculté de tirer de la conception même de l'imparfait, c'est-à-dire du l'es!, celle du parfait dans la sphère de chaque objet réel, ou, en d'autres termes, de transfigurer le fini au point de le faire participer aux splendeurs de l'infini?

Qu'est-ce qne le cœur, sinon la faculté de pressentir l'immense félicité attachée au dévouement absolu?

Or ces deux magnifiques aptitudes^ ainsi définies, ne sontelles pas ce qu'il y a en nous de plus propre à créer le besoin du sentiment religieux? Peut-on même, sans elles, concevoir ce besoin, et la grâce est- elle autre chose que l'action de la bonté divine se manifestant en nous, par la fécondation, par le développement indéfini et surnaturel de ces deux éléments naturels de toute foi et de tout amour?

On reproche aux révérends Pères jésuites de parler beaucoup à l'imagination de leurs élèves. A ce reproche il faudrait substituer des éloges. Ce procédé d'éducation religieuse donne une haute idée de leurs lumières et de leur charité.

Une philosophie superficielle a considéré l'imagination comme la folle de la maison, et le vague comme une chose stérile et sans importance, réduisant ainsi à presque rien, d'un trait de plume, la valeur de Tart qui est, comme on sait, une source d'impressions dont les plus élevées sont trop fugitives pour n'être pas intraduisibles en paroles, et quelquefois très-difficiles à traduire môme en musique. On commence à faire et l'on fera de plus en plus justice de ces vieilles erreurs. La prétendue folle de la maison, qui est, à proprement parler, une faculté divinatoire, et le vague qui n'est que l'incomplète compréhension d'une idée ou d'un sentiment, jouent dans la pratique de la vie un rôle aussi important, quelquefois beaucoup plus important, que celui de la raison, et tels gens qui se piquent d'un positivisme rigoureux, subissent, à leur insu, bien plus souvent l'empire du vague que celui du syllogisme. Avons-nous le droit de ne tenir aucun compte d'une vérité, par cela seul que nous ne la saisissons qu'à demi? La saine, la sérieuse philosophie est celle qui nous apprend à tirer parti de toutes les propriétés, de tous les besoins de notre nature, et les emploie simultanément, en proportion fle leur utilité spéciale, à la découverte de nos vrais intérêts. Demandons à la femme le nombre de précieux principes de conduite que lui suggèrent les seules exigences d'une noble imagination, et nous comprendrons que cette admirable faculté mérite d'être cultivée à l'égal de l'entendement.

Une des erreurs capitales des temps modernes est d'avoir accepté, comme un instrument sérieux pour la recherche de toute espèce de vérités, la puissance de raisonner, affranchie de la tutelle si nécessaire des autres puissances de l'âme. Falsifiée et dénaturée par cet affranchissement qui est impossible heureusement dans, le train commun de la vie, mais possible par abstraction dans les livres, elle cesse d'être un flambeau et devient un principe dissolvant auquel rien ne résiste. Que ne démolit-elle pas? En s'analysant, elle se démolit elle-même et s'évanouit dans de vaines subtilités. La critique de la raison pure de Kant et l'hégélianisme ensorit des preuves suffisantes. Quelle importance peut -on attacher à des méditations d'où il résulte que nos jugements ne sont que des formes de notre entendement, sans objet réel en dehors de nous, que les propositions contradictoires sont identiques, etc., etc.? L'homme est, avant tout, un être sentant, devinant, aimant, et si les indestructibles instincts de son cœur ne réparaient continuellement les ruines du rationalisme démolisseur, nous rétrograderions inévitablement à pleines voiles vers cette abominable civilisation romaine dont le christianisme a eu l'insigne gloire de nous délivrer; gloire que nous ne savons pas assez apprécier, parce que nous ne comprenons pas assez le prix de cette délivrance.

Sans le moiiide scrupule je mis donc à sa véritable place,

c'est-à-dire à la troisième, Télément raisonneur qui avait été chez moi le principal ou plutôt Tunique obstacle à la foi. Je me trouvai alors beaucoup plus à Taise, et me demandai si, au pis-aller, il ne valait pas mieux se tromper avec Fénelon, saint Vincent de Paul et Bossuet, que d'avoir raison avec Voltaire, d'Alembert et Diderot. Quel est le père de famille, quelque peu soucieux de la dignité et de Tavenir de ses chers enfants, qui ne préférât pour eux, fût il athée lui-môme. Terreur en si bonne et si noble compagnie? J'ai entendu un gentilhomme breton qui professait Tatheisme le plus afûrmatif, blâmer sévèjement son fils de n'avoir jamais permis à personne de parler de Dieu à ses petits-enfants. L'amour paternel, ce sentiment si sérieux, si vrai, si à l'abri de toute influence méphistophélique, l'avait forcé à cette inconséquence, tant la logique lui paraissait peu de chose, en présence de Tintérôt religieux. L'erreur est un mal sans doute, c'est quand elle démoralise. Si elle moralise, elle acquiert une importance supérieure à celle des vérités spéculatives.

Enfin la jeune fille que la Providence, dans ses desseins de miséricorde, me donna pour compagne, devint pour moi un prédicateur en action, dont la douce et humble piété m'apprit à aimer l'admirable influence du christianisme dans l'intérieur des familles. Mais ce qui acheva de me subjuguer, ce fut l'héroïque résignation avec laquelle elle fit, à la fleur de l'âge et déjà mère de deux enfants, le sacrifice de sa vie, dès qu'elle s'aperçut que Dieu le lui demandait. Ce genre d'héroïsme que nul ne saurait puiser à des sources humaines, remua mon âme, si je puis le dire, avec une violence irrésistible, en l'initiant malgré elle aux choses du ciel, et m'a laissé des souvenirs ineffaçables que le temps semble me rendre de plus en plus chers, comme s'ils devaient m'aider à bien mourir.

Ohl je ne prétends pas n'avoir jamais eu besoin, depuis, d'un garde-fou pour me défendre du terrible vertige qu'on éprouve toujours et malgré soi, quand les regards s'arrêtent sur certaines questions redoutables qu'il n'est donné à personne de résoudre ici-bas ; mais malgré ce vertige inévitable au bord de l'abîme de l'inconnu et de Tincompréhensible, j'ai vécu en paix avec ma conscience, et je n'ai jamais senti s'aff'aiblir en moi Tespérance que Dieu daignera répandre sur le soir de ma vie, quelques-unes des douces clartés qui consolaient ma jeune compagne lorsque ses mains se glacèrent pour toujours, serrant encore de celles ses petits enfants.

Telles sont, mon ami, les réflexions que m'a suggérées et les impressions qu'a réveillées en moi la lecture de VAri chrétien de M, Rio.

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