CHAPITRE IV
Enfin, le 15 avril 1830, Tun des jours les plus heureux de ma vie, je pus en me réveillant, m*écrier encore une fois: Italiamy Italiam^ et croire enfin au prochain accomplissement du plus cher de mes vœux. Nous voyagions lentement, surtout après avoir franchi les Alpes, et j'obtins sans peine de mes compagnons deWoyage que nous nous arrêterions à Pise, pour voir le Campo-Santo, et à Florence, pour visiter la galerie des tfffizj et le palais Pilti, où Ton m'avait annoncé d'ineffables jouissances... devant la Judith de Cristofano Allori I J'avoue que je fus déconcerté par mon inintelligence en présence de tous les chefs-d'œuvre étalés devant mes yeux sans aucun ordre chronologique ou génétique. Aucun des livres que j'avais lus, ne me donnait un fil pour me guider dans ce labyrinthe. L'ouvrage de Valéry sur l'Italie n'existait pas encore et je n'avais même pas entendu parler de celui par lequel l'allemand Rumohr venait d'inaugurer une
ère nouvelle dans cette branche de littérature qui forme la base et l'aliment de la science esthétique.
Mais ce désappointement très-passager était compensé par une foule d'émotions dont la vivacité n'était pas toujours en rapport avec Timportance des objets ou des spectacles qui les produisaient . C'était un délicieux mélange d'admirations puériles et d'admirations sérieuses dont le point culminant devait se trouver à Rome où nous fîmes notre entrée dans la nuit du 1** mai, au milieu d'un silence qui avait quelque chose de solennel et qui n'était interrompu que par le sourd roulement de nos voitures et par les jets d'eau de la place du Peuple. Malgré la fatigue d'une longue journée, le besoin de nourriture et de sommeil fut moins impérieux que celui de la prière. La mienne n'avait jamais été si longue ni si absorbante. Il me semblait que je venais d'entrer dans la cité de Dieu et que j'allais enfin en visiter les merveilles.
En effet cette visite commença dès le lendemain par où elle devait commencer, c'est-à-dire par la basilique de Saint-Pierre. Notre introducteur était l'ambassadeur lui-même qui jouissait paternellement des émotions dont il épiait les indices. Après ce premier hommage rendu à la mémoire du prince des apôtres et au génie de Michel- Ange, nous dûmes nous conformer à la tradition superstitieuse qui, depuis Nicolas Poussin, faisait un devoir aux voyageurs français d'aller s'incliner devant les cinq chefs-d'œuvre que cet oracle de notre école avait imposés d'avance à leur admiration. Nous payâmes notre tribut aussi gracieusement que possible, mais sans trop comprendre à quel titre des tableaux comme la descente de croix de Daniel de Volterra et le miracle du Corparal d'André Sacchi pouvaient figurer dans la même catégo-
rie que /a Transfiguration de Raphaël. Cette classification absurde avait été déjà désavouée par Técole allemande ; mais la révolution française qui avait fait la guerre aux vieux préjugés, en Italie comme en France, avait respecté celui-là, et notre guide avait une beaucoup trop modeste opinion de lui-même pour ne pas se conformer à la rou* tine plus que séculaire qui imposait d'avance aux voyageurs les plus intelligents l'ordre dans lequel ils devaient admirer les chefs-d*œuvre, réels ou prétendus, exposés à leurs regards. Les préjugés d'après lesquels était réglé ce tribut d'admiration, remontaient bien au delà de Lesueur et du Poussin, et les hommes de génie n'en étaient pas plus dispensés que les autres. Montaigne qui vint à Rome moins de vingt ans après la mort de Michel-Ange, n'avait apprécié ni les œuvres de ce grand peintre ni même celles de Raphaël qui devaient être plus à sa portée, et quand l'Anglais Evelyn, le proscrit de la révolution de 1640, et Toracle le plus accrédité de son pays en matière d'esthétique, vint chercher en Italie une distraction à ses douleurs patriotiques, ce fut l'école des Carraches qui parut avoir le plus de charmes pour lui. Cette prédilection était devenue une sorte de maladie que chaque génération inoculait à la génération suivante et dont la nôtre pouvait se préserver moins que toute autre à cause du respect que nous inspirait l'auteur du Génie du christianisme^ l'écrivain réputé le plus orthodoxe en pareille matière et à l'infaillibilité duquel j'étais tenu de croire plus que personne, surtout à Rome où il avait figuré, moins d'un an auparavant, dans tout l'appareil de son rôle d'ambassadeur et où les traces de son passage étaient encore récentes.
Chose étonnante ! lui qui avait donné le signal de la
restauration du culte et qui avait presque entrevu les conditions de Testhétique chrétienne, ne comprit pas que les peintres allemands qui travaillaient alors à Rome presque sous ses yeux, accomplissaient instinctivement une œuvre analogue à la sienne. Il faut voir, dans le huitième volume des Mémoires (T outre-tombe , le superbe dédain avec lequel il traite cette nouvelle école qui prétendait faire remonter la peinture à Pérugin et préférait la première manière de Raphaël à la dernière. Pour l'illustre écrivain, tous ces jugements étaient autant de blasphèmes. Plus esclave de la routine traditionnelle qu'il ne le soupçonnait, il s'extasiait, tant à Rome qu*à Bologne, devant les peintures des Carraches, et, dans la chapelle Sixtine, il ne songeait pas à regarder autre chose que \^ Jugement dernier de Michel- Ange. Comment ceux qui se faisaient gloire d'êtçe, pour ainsi dire, ses disciples, auraient-ils eu le courage de sentir et surtout de parler autrement que lui ? Cette superstition avait naturellement pour effet de dérouter les âmes candides dans leurs appréciations subséquentes, et de les priver du bénéfice, beaucoup plus grand qu*on ne pense, des impressions spontanées. Ces entraves étaient d'autant plus respectées que nos artistes, même les plus célèbres, ne se distinguaient pas, sous ce rapport, des artistes les plus routiniers. Tous semblaient admettre, comme un article de foi patriotique, Tinfaillibilité du Poussin, et de ce dogme découlaient plusieurs autres qui formaient un ensemble de doctrines assez burlesques. Faisait-on à un nouveau venu les honneurs du Vatican, on ne songeait même pas à l'introduire dans la chapelle de Nicolas V, et, quand on le conduisait dans la chapelle Sixtine, on se gardait bien, après lui avoir montré les
fresques de Michel-Ânge^ de signaler à son attention celles de Ghirlandaio, de Botticelli et de Pérugin. Une aberration plus étrange encore était le partage trèsinégal qu'il fallait faire de son admiration entre les peintures de la voûte et le Jugement dernier. Il était rare de trouver quelqu'un qui osât nier que cette dernière composition fût le premier titre de Michel-Ange à Tadmiration de la postérité. Dans les chambres de Raphaël, les appréciations traditionnelles n'étaient pas moins impérieuses. Étudiez le bras de rHéliodare, disait-on aux élèves qui aspiraient au grand style. La dispute du Saint- Sacrement et V Ecole d Athènes n'étaient regardés que comme des acheminements à de .plus grandes choses, et les transports d'enthousiasme ne commençaient que quand on rencontrait la collaboration néfaste de Jules Romain.
Tel était l'inévitable point de vue auquel on était contraint de se placer, pour passer en revue les richesses artistiques qui s'offraient partout aux regards et qui se succédaient trop rapideilient pour laisser à l'esprit la liberté de la critique comparative. J'usai cependant de cette liberté en voyant les peintures des catacombes et certaines madones miraculeuses, objets d'un culte immémorial, comme la Vierge dite de saint Luc, dans l'église de Saint-Jean de Latran. Ce fut là comme le premier rayon de lumière qui vint éclairer vaguement, à travers bien des ténèbres, mon horizon esthétique, et qui me fit entrevoir la possibilité de construire l'histoire de l'art chrétien sur un plan qui ferait dépendre son progrès de l'intensité de l'inspiration bien plus que de la perfection de la science. Mais ce n'était pas en quelques semaines, ni même en quelques mois, qu'on pouvait aborder assez
sérieusement un pareil sujet, pour mesurer approximativement la longueur et les difficultés de la tâche qu*on aurait à remplir. Les études préliminaires seules, telles que je les concevais, c'est-à-dire avec la substruction philosophique et historique qui devait donner de la solidité à mon édifice, auraient exigé un séjour prolongé en Allemagne, ce qui était incompatible avec mes nouvelles fonctions. Je ne vis donc rien de mieux à faire que de jouir au jour lejour, en cherchant mes meilleures jouissances dans Tenthousiasme religieux que je puisais à une double source; car, outre les émotions solitaires qui à la vérité devinrent très-rares, il y avait les émotions sympathiques, dont la note dominante était donnée par des âmes qui ne soupçonnaient pas à quel point elles étaient obligées de descendre pour se mettre au niveau de la mienne. Ceux d'entre mes lecteurs qui ont iu le Récit d'une sœur et particulièrement l'appendice du premier volume pourront se faire une idée mais une idée trèsfaible de ce qui se passait alors en moi. Tous les personnages de ce drame émouvant, à l'exception de celle qui en est l'héroïne, étaient là, recevant dans leur âme, à des degrés divers de profondeur^ des impressions qui, comme nous le montrerons bientôt, ne devaient pas rester stériles. Rien ne se peut imaginer de plus touchant, ni de plus étranger à toute notion expérimentale, que la distribution naïve et, pour ainsi dire, instinctive des rôles entre les membres de cette curieuse association. Le rôle de celui qui mettait au service des autres sa science historique appliquée à l'étude des monuments, lui conférait naturellement certaines attributions extérieures qui pouvaient tromper un observateur superficiel; mais quiconque aurait pu être
initié à nos dispositions intimes et suivre, jour par jour, dans ses phases successives, le genre de progrès dont nous étions vaguement épris, se serait bientôt convaincu que, malgré cette supériorité apparente, celui qui en était investi recevait beaucoup plus qu'il ne donnait; car il ne faut pas avoir pénétré bien avant dans les mystères de la psychologie, pour savoir que la supériorité des âmes est tout autre chose que la supériorité des intelligences. Quand on cultive trop exclusivement ce dernier genre de supériorité; on court risque de se rendre incompétent pour l'appréciation de Tautre, et de fermer d'avance tout accès aux influences providentielles dont nous avons, besoin pour sortir de nous-mêmes.
Mais ici l'harmonie était parfaite, bien qu*à quelques égards élémentaire, entre les dons intellectuels et les dons de la grâce. C'était comme deux sphères distinctes, mais concentriques et éclairées par la même lumière etobéissant chacune à sa manière, à la même impulsion. C'est à cette condition que les pèlerins de la ville sainte,, ceux qui s'élèvent au-dessus de la curiosité vulgaire, ressentent, en présence des objets que leurs yeux rencontrent pour la première fois, le seul genre d'enthousiasme qui mérite qu'on le recherche, celui qui fait que les régions de l'idéal deviennent moins inaccessibles à notre imagination. Or rien n'est plus propre à nous imprimer l'élan nécessaire pour franchir la distance qui nous en sépare, que les grands souvenirs, les grands sacrifices et les grandes espérances, et l'on peut dire que cette triple grandeur ne se trouve nulle part aussi visible que dans Rome, mais plus particulièrement dans la Rome souterraine.
Aussi la visite que nous y fîmes, produisit-elle une
imprgssion proportionnée au genre de dispositions que chacun de nous y apportait et qui n'avait rien de commun avec la curiosité archéologique proprement dite. Rien n*est plus légitime assurément que cette curiosité savante à laquelle nous devons la solution de tant de problèmes historiques et qui, entre autres mérites, a celui de substituer, dans Pétude des antiquités tant chrétiennes que païennes, des inductions positives à de vagues conjectures. Mais si Tarchéologie plane en maltresse absolue au-dessus des nécropoles de la vallée da Nil, elle n*a plus droit à ce privilège dans les catacombes de Rome, parce qu'elle est impuissante à satisfaire le besoin qu'éprouve ou que doit éprouver le voyageur chrétien en y entrant pour la première fois, le besoin du recueillement et de la prière. Or ce besoin était le plus impérieux de tous pour les âmes à la hauteur desquelles je m'efforçais d'élever la mienne, pendant ce pieux pèlerinage; et c'était dans cette prévision, que nous avions demandé de n'y être pas accompagnés, comme nous Tétions dans la revue des monuments de Rome païenne, par le représentant officiel et diffus de la science archéologique. Grâce à cettp concession, j'eus sous les yeux un spectacle qui fut à la fois pour moi une cause de distraction et d'édification, et qui m'absorba presque autant que les tombes et les emblèmes dont j'étais entouré. Au lieu d'y puiser un redoublement de ferveur, comme mes compagnes, je suivais des yeux leurs lentes évolutions, de sanctuaire en sanctuaire, je tâchais de deviner leurs prières pour m'y joindre, et j'enviais presque les larmes qui baignaient leurs joues quand leurs têtes prosternées se relevaient de terre.
Gomme nous remontions en silence l'escalier de pierre
que nous avions descendu, je fus assez frivole pour me demander lequel d^entre nous pourrait être, ne fût-ce qu'approximativement, l'interprète des émotions dont j'avais été le témoin sympathique, même sans les partager. Pour cette interprétation, qui ne pouvait être vraie qu'à la condition d'être naïve, l'inexpérience littéraire était plutôt un avantage qu'un inconvénient; mais ce n'était pas au sortir des catacombes que je pouvais espérer de remporter un pareil triomphe sur la modestie de celle que j'avais en vue. Xlependant mes instances furent si pressantes et ma promesse d'un secret inviolable en dehors de la famille, parut si rassurante, que j'obtins enfin ce que je demandais. Quant à l'autre compagne de nos pieuses pérégrinations, alors âgée seulement de dix-sept ans, le moment n'était pas encore venu pour elle de se rendre compte à elle-même de ses impressions et de les recueillir, comme elle le fit plus lard. D'ailleurs, son intelligence esthétique proprement dite était encore trèsarriérée, par la raison toute simple que, pour elle, une église n'était pas une œuvre d'art et qu'elle donnait à la prière, extérieure ou intérieure, tout le temps que les autres donnaient à la délectation ou à l'admiration stérile. Le sentiment qui la dominait dès lors, elle l'a exprimé plus tard en quittant Venise où elle s'y était livrée avec encore plus d'abandon, puisque son âme y était plus triste qu'elle ne l'avait jamais été : « Patrie, c'est « le lieu où l'on vit, où l'on aime, où l'on voudrait être, <ï vers lequel on soupire. La patrie ne peut être que le « ciel, et s'il faut s'en choisir une sur la terre, elle est c( dans vos églises, ô mon Dieu, dans le lieu où l'on a vous adore ; elle est dans la croix qui rappelle vos <( souffrances. »
À l'époque dont il est ici question, ces pensées n'étaient pas encore écrites ; mais le sentiment qui devait les dicter plus tard, était dès lors dans toute sa force, et les manifestations spontanées qui lui échappaient presqu'à son insu, donnaient l'idée d'une âme déjà marquée du sceaa de la prédestination. A quoi il faut ajouter un autre genre d'édification plus accessible à mes appréciations ; je veux dire qu*outre le spectacle de sa piété, trop peu contagieuse à mon gré, elle me donnait celui d'un amour ou plutôt d*un culte filial en mêmetemps si délicat et si exalté, que je crus voir alors, pour la première fois, l'idéal de ce sentiment réalisé devant mes yeux, et je ne pouvais m'empêcher de comparer ces effusions délicieuses avec les habitudes sévères et presque dures des familles bretonnes que j'avais connues. Il est vrai que, dansces dernières, les enfants avaient leur part des épreuves aussi bien que des jouissances ; tandis que le chef de la famille que j'avais alors sous les yeux se faisait un devoir encore plus qu'un ' plaisir d'épargner, surtout à ses filles, objets d'une prédilection non avouée, tout contre-coup d'un chagrin domestique, afin que rien ne vint comprimer les joies expansives de leur âge. C'était le souvenir de ces ménagements et du bonheur qu'ils avaient produit, qui inspirait à Eugénie ces retours si fréquents, dans son journal, sur cette bienheureuse insouciance due à la clairvoyance « de parents chéris qui n'ont fait de notre « jeunesse qu'un long jour heureux, qui nous ont caché « avec tant de soin la peine et le chagrin, qui n'ont
« laissé arriver à nous que le bonheur Pour lesfem-
a mes, rien ne rend ce beau jeune temps où elles vivent « sans vivre. Elles entendent le monde, mais elles n'y « sont pas. Prier Dieu, aimer son père, sa mère, prier
<c encore, voilà leur existence. Aussi ne comprennent- « elles rien à ce mot épreuve^ à la difficulté de traverser « la vie, de gagner le ciel. Pour elles, mourir c'est aller (( à Dieu. Elles Font tant aimé ! Elles ont tant espéré ! « L*amour et Tespérance, c'est le ciel. »
Le relard qu'avait éprouvé l'éducation d'Albert par suite d'une longue maladie et d'une guérison plus longue encore, avait d'abord fait craindre qu'il ne fût pas assez mûr pour le genre de progrès que le séjour de Rom« semble promettre aux âmes bien préparées. Mais il y avait dans la sienne, à défaut de préparation classique, des germes tellement pressés d'éclore, qu'il suffisait de quelques gouttes de rosée, avec la moindre culture d'une main amie, pour produire un commencement d'éclosion, en attendant la floraison qui devait nous ravir plus tard. Ce fut sous ces auspices, qui certes n'avaient nen de funèbre, que commencèrent nos relations intimes, pendant un voyage que nous fîmes ensemble à Naples, et qui me donna le moyen de pénétrer plus avant dans les replis de cette belle âme, mais sans soupçonner encore tous les trésors qu'elle recelait.
A dire vrai, je n'avais fait cette excursion que pour l'acquit de ma conscience de voyageur, et je ne me retrouvai dans mon élément qu'après mon retour à Rome, vers la fin du mois de juin. La fête de saint Pierre approchait et j'avais promis à mon jeune correspondant, Charles de Montalembert, toujours préoccupé de mon voyage d'Allemagne, de partir décidément pour Munich dans les premiers jours de juillet. Je ne pouvais me dissimuler que mon bagage scientifique était bien léger; mais je me consolais tant bien que mal en me figurant que la richesse des impressions pouvait bien compenser
la pauvreté des acquisitions, et je ne pouvais me résoudre à regarder comme perdu, même pour mon progrès intellectuel, le temps que j'avais consacré à des jouissances d'un autre genre.
Pendant mon voyage de Rome à Naples, j'avais employé les heures de loisir que me laissait notre navigation nocturne, à esquisser mes adieux poétiques à la ville éternelle. C'était tout simplement une apostrophe déclamatoire et par trop historique à la Rome païenne que je mettais pompeusement en contraste avec la Rome chrétienne; mais cette pompe et cette déclamation n'en exprimaient pas moins des sentiments très-vrais, et, ce qui m'importait plus que tout le reste, il n'en résulta aucun obstacle à la sympathie que je tenais à exciter dans mon jeune auditoire, et dont mon petit poëme, avec tous ses défauts, n'était pas tout à fait indigne.
La première lecture en fut faite dans la matinée du 29 juin, immédiatement avant notre départ pour la basilique de Saint-Pierre, et le surcroît d'impression que j'avais reçu en voyant mon succès dépasser mon attente, m'avait fait prendre tellement au sérieux les sentiments imparfaitement exprimés par moi, que cette fête eut pour moi, ce jour-là, une signification qu'elle n'avait jamais eue, une signification analogue à l'idée dominante de mon poëme, comme si j'avais assisté au Te Deum annuel, chanté de siècle en siècle depuis saint Ambroise, pour célébrer le triomphe de la Rome chrétienne sur la Rome païenne, triomphe dont l'apôtre saint Pierre avait été le premier instrument.
Ce fut là mon enthousiastne du matin ; mon enthousiasme du soir fut d'un autre genre.
Pour voir de plus près l'illumination de la coupole et
celle de la colonnade, Tambassadeur et sa famille avaient occupé un grand balcon en face même de la basilique, et ce fut là que nous primes position pour contempler l'éblouissant spectacle qui se déployait devant nos yeux. Mais pour moi cette contemplation ne fut pas longue; car M. de la Ferronnays, m* ayant attiré près de lui à l'extrémité du balcon, me fit, ce soir-là, des confidences si curieuses, tant sur sa vie diplomatique que sur les vues ultérieures qu'il avait eues sur moi, il entra dans des détails tellement intéressants sur les crises ministérielles auxquelles il avait été mêlé, sur les congrès oîi il avait figuré et particulièrement sur celui de Vérone, enfin il sut si bien accaparer mon attention que je n'eus plus d'yeux ni d'oreilles pour ce qui se passait autour de moi, et que j'oubliai complètement et les lumières de la terre et les étoiles du ciel qui, cependant, étaient magnifiques ce soir-là. Que de fois, depuis lors, ne me suis-je pas fait à moi-même le reproche de n'avoir pas profité des quelques jours que j'avais encore à passer à Rome, pour consigner par écrit, ne fût-ce que sommairement, ces précieux souvenirs dont la valeur morale surpassait en- ^ core la valeur historique, mais que mon inexpérience ne me permettait d'apprécier que très-imparfaitement (1). Je n'appréciai pas davantage les confidences que je reçus en même temps sur la politique aventureuse du prince de Polignac auquel mon noble interlocuteur, dans la prévision des fautes qu'il le voyait prêt à commettre, venait d'écrire une lettre pleine de sévères avertissements qui ne portèrent pas leurs fruits.
(1) Ce fut ce jour là que M. de la Ferronnays me laissa entrevoir^ pour la première fois^ la pensée qu'il ayait eue de me faire écrire ses mémoires.
Cette seconde initiation à la politique, surtout à la politique extérieure, différait beaucoup de la première qui avait eu lieu trois ans auparavant, sous les auspices du même maître, au ministère des affaires étrangères. Seulement je me sentais plus incapable que jamais de remplir les vues du prince de Polignac, quand le congé qu'il m'avait si généreusement accordé, serait expiré. D'ailleurs, les préoccupations diplomatiques étaient, pour le moment, bien loin de mon esprit, et c'était vers de tout autres régions que je me sentais entraîné par Félan que mon séjour de Rome venait d'imprimer à toutes mes facultés. J'aurais voulu que cet élan pût durer toujours ; je l'aurais voulu aussi pour les âmes qui, dans ce mouvement d'ascension, s'étaient naïvement associées à la mienne. Je l'aurais voulu surtout pour celle d'Albert, en qui je crus entrevoir dès lors quelques-unes des qualités qui devaient se développer plus tard.
Le chagrin de mon départ fut considérablement adouci par la perspective du noble patronage qui m'était définitivement acquis^ et auquel je me fiais désormais pour la satisfaction éventuelle de mes velléités ambitieuses. J'emportais même la promesse d'une intervention prochaine auprès de notre ministre des affaires étrangères pour me ménager, sous prétexte de missions diplomati* ques^ les moyens d'étudier plus à fond et sur une plus grande échelle, les choses que je n'avais fait qu'entrevoir.
La rapidité de mon voyage à travers les Romagnes et la Lombardie, ne m'empêcha pas d'être frappé de l'originalité et de la fécondité des écoles qui avaient eu leur berceau dans ces deux provinces, et dont je me promet-
tais bien d'étudier à loisir les produits, quand mon jour serait venu.
Mais nulle impression, pas même celle de Rome, ne peut se comparer à celle que fit sur moi la ville de Venise, et je puis dire qu'en écrivant, trente-cinq ans plus tard, mon chapitre sur l'école vénitienne, je n*avais pas besoin de recourir à des moyens artificiels pour ressusciter en moi mon enthousiasme du premier jour, enthousiasme qui, dans ce long intervalle, ne se démentit pas un instant, grâce aux aliments périodiques quej'eussoinde lui fournir par des séjours fréquents et prolongés au milieu de ces merveilles incomparables. L'impression qu'elles firent sur moi de prime abord, fut tellement violente que, malgré les lacunes qui me restaient à remplir, esthétiquement parlant, en Toscane, en Ombrie et même à Rome où mes études avaient été très-superficielles, je pris avec moi-même l'engagement de donner la préférence à la cité des doges sur toutes les autres cités italiennes, le jour où il me serait permis de choisir entre elles le lieu de mon séjour temporaire dans un avenir indéterminé. Qu'eût-ce donc été si j'avais su dès lors tout ce qu'il y avait de charme, d'édification et de grandeur dans l'histoire de cette république héroïquement chrétienne, histoire dépouillée, surtout en France, de son véritable caractère et par conséquent inaccessible à tous ceux qui, comme moi, avaientpuisé leurs notions sur les républiques italiennes à des sources suspectes 1