SOUVENIRS BIOGRAPHIQUES
Je ne puis mieux commencer, ce me semble, ces derniers souvenirs, que par une esquisse prise sur le vif, un petit portrait en action de deux hommes célèbres dans leur art, et qui n'ont laisse que des amis, J. Sandeau et Régnier.
Le Gendre de M. Poirier et Mlle de la Seinlièrc sont certainement, parmi les comédies modernes, deux de celles qui ont le plus de chance de survivre.
Toulcs deux sont signées de J. Sandeau, mais dans la première il est nommé avec E. Augier, dans la seconde .il figure seul sur l'affiche.
Pourquoi seul? Pourquoi le nom de Régnier, son collaborateur, n'y est-il pas? Il y a là un petit fait d'histoire littéraire assez curieux, et que je suis heureux de pouvoir expliquer.
C'était en 1851. Les répétitions de Mlle de la Seiglièi'e tiraient à leur fin. Tout le monde au théâtre prédisait un succès.
Un jour, au sortir de la scène, Sandeau va vivement à Régnier :
« Qu'est-ce que j'apprends? On me dit que vous ne voulez pas être nommé le jour de la première représentation?
— C'est vrai.
— Que vous prétendez ne pas figurer sur l'affiche?
— Encore vrai.
— Et pourquoi?
— Parce que je ne m'en trouve pas le droit. Votre roman contient tous les éléments constitutifs de notre comédie. Le sujet, l'action, les personnages et les situations En somme, qu'est-ce que j'y ai fait?
— Ce que vous y avez fait? reprend Sandeau. Eh ! parbleu ! c'est que vous l'avez faite ! »
Alors s'éleva entre eux le débat le plus nouveau entre collaborateurs, chacun d'eux mettant en relief
UNE QLERELLr] ENTRE DEUX COLLABORATEURS 7
la part de travail de l'autre. Régnier répétait que l'invention appartenant entièrement à Sandcau, que les caractères étant créés par Sandcau, que le dialogue étant signé de Sandcau, Mlle de la Seiglière ne pouvait porter un autre nom que celui de Sandcau ! Sandcau répondait que la transformation d'un roman en comédie était une seconde création; que l'optique changeait tout; que la mise au point changeait tout; que la vie sur le papier et la vie sur la scène étaient deux choses absolument différentes; que, pour passer de l'une à l'autre, il fallait défaire, refaire, adapter, resserrer, allonger,... et que jamais!... jamais!... jamais!... lui Sandeau, n'eût été capable ni de tels sacrifices, ni d'un tel travail. « Et la preuve, ajoutait-il, que je n'aurais pas*pu le faire sans vous, c'est que vous l'avez fait presque sans moi. »
Régnier s'étant récrié,... Sandeau, alors, avec cette absence d'amour-propre, cette sincérité absolue vis-à-vis de lui-même, qui était un de ses plus grands charmes, reprit gaiement :
« Avouez-le : vous avez eu en moi un bien mauvais collaborateur! Quel lambin! Toujours en retard
de travail. Ce n'est pas tout à fait ma faute Si vous
saviez quelle peine j'ai à écrire!... Puis, ajouta-t-il avec une componction comique, il y a encore aulrc chose qui m'empêche d'être jamais prêt : c'est... ma paresse! ma chère paresse!... Combien de fois, au cours des répétitions, m'avez-vous dit : « Mon cher « Sandcau, voici deux scènes à refaire, laquelle « voulez-vous? — Celle que vous voudrez! report-
« dais-je vaillamment. — C'est que le théâtre en a « besoin pour demain. — Eli bien, on la lui donnera « pour demain, au théâtre! Venez la chercher à dix « heures. Elle sera prête. » Et je l'emportais avec une bonne foi et un bon vouloir complets. Le lendemain, vous arriviez à dix heures, avec votre ponctualité habituelle, et vous me trouviez... oh! à ma table, la plume à la main, mon papier devant moi, mais, hélas! il était d'une blancheur immaculée, ce pauvre papier! Pas une ligne de faite! « Comment! vous « écriiez-vous, rien de commencé! Mais la répétition « est pour une heure. » A quoi je répondais, en baissant la tète : « Ne vous fâchez pas, mon petit Régnier! « Oh! je m'y suis mis bravement hier soir et ce matin « aussi, mais, une fois assis .là, ma diable de paresse « m'a pris ! une paresse très occupée et si amusante! « remplie de rêveries, de visions; une sœur cadette «' de l'imagination! J'avais beau me dire : Mais ani- « mal,... car je ne me ménage pas! travaille donc! « ce bon Régnier viendra demain matin. Impossible! « Impossible de penser à cette scène, et impossible « de ne pas penser à autre chose. L'ensorceleuse « m'avait emporté dans le pays des chimères ! » Un autre à votre place m'eût accablé d'invectives; vous, que faisiez-vous? Vous vous taisiez un moment, puis, avec un petit haussement d'épaules plein de compassion, vous me disiez : « Eh bien, mon cher Sandeau, « donnez-moi la scène, je la ferai. » Et vous la faisiez! Et vous voulez après cela, s'écriait-il, que je consente à ce que mon nom seul...
— Oui, je le veux, répondit Régnier en lui prenant la main, et vous y consentirez aussi, si vous voulez me faire un grand plaisir!
— Comment?
— Il y a une vacance à l'Académie; vous vous présentez. Si à vos titres de romancier vous joignez un succès dramatique, obtenu à vous seul, vos chances seront plus grandes. Voyons, voulez-vous me refuser la joie d'être pour quelque chose dans votre élection? »
Sandeau, vaincu, l'embrassa en lui disant :
« Quel ami vous faites! »
Puis, ce moment d'effusion passé, il ajouta en souriant :
« Avouez que ce serait bien drôle si, après notre débat... antique, la pièce tombait. »
N'est-ce pas charmant? N'est-on pas tenté de dire avec La Fontaine :
Lequel valait le mieux? Que t'en semble, lecteur?
et ne me pardonnera-t-on pas d'ajouter quelques traits à ces deux sympathiques figures?
Nous venons de voir ce qu'il y avait dans Régnier d'honnêteté scrupuleuse, de délicatesse, de générosité, eh bien, ce qu'il fut avec Sandeau, il le fut avec tout le monde, et dans toutes les circonstances de sa vie.
11 le fut comme collaborateur, comme interprète, comme camarade, comme professeur. Je n'ai pas connu de plus complet modèle de l'honnête homme et du galant homme. Il avait toutes les grandes passions de l'artiste et pas une des petites.*.
Son histoire avec Mme de Girardin est bien caractéristique. Un matin, il arrive chez elle; en le voyant, elle s'écrie :
« Oh! comme vous venez à propos! Il faut que je vous raconte un rêve que j'ai eu cette nuit. Une de mes amies, la duchesse X..., a perdu son fils, il y a un mois. Celte perte l'a jetée dans un tel désespoir qu'on craint pour sa vie. Eh bien! j'ai- rêvé cette nuit que ce fils n'était pas mort, qu'on n'osait pas l'apprendre à la mère de peur que la joie ne la tuât; et ma nuit s'est passée à suivre, une à une, les ruses touchantes, les inventions délicates, employées par les siens, pour ne lui verser l'heureuse nouvelle que goutte à goutte, afin que son pauvre cœur n'éclatât pas de bonheur. Il me semble qu'il y a là un sujet de pièce.
— Excellent! s'écrie Régnier.
— N'est-ce pas? Oh! j'ai déjà trouvé mes personnages J'entrevois les principales situations, tenez,
écoutez!... » Elle commence. Régnier écoute, et, tout en écoutant, il critique, il arrange, il complète, il développe, si bien, qu'au moment où il partait, Mme de Girardin lui dit : « A demain! N'est-ce pas? Vous reviendrez demain? Je vous en supplie!... » Il revient le lendemain, le surlendemain, huit jours de
suite, et, au bout de la semaine, le plan était l'ait et il s'y était taillé le joli rôle de Noël. Qui sait cela aujourd'hui? Personne. Qui l'a su alors? Ceux à qui Mme de Girardin l'a dit.
On n'ignore pas tout ce qu'au théâtre soulève de rivalités et de jalousies la compétition des rôles. Régnier n'en a jamais demandé un, jamais accaparé un, et jamais, je crois, refusé un. Je me trompe, il nous a rendu, à Scribe et à moi, dans les Doigts de fée, un rôle écrit pour lui, qui avait eu à la lecture, devant le comité, un vif succès, et qui retrouva ce succès à la représentation.
« Mes amis, nous dit-il, après la réception de l'ouvrage, je vous remercie d'avoir pensé à moi. Le rôle est excellent, et en l'écoutant j'y ai deviné bien des effets sûrs. Mais il y a ici quelqu'un qui vous y rendra plus de services que moi, c'est Got. 11 en a l'âge, je ne l'ai plus. Il est le personnage, je ne le suis pas, et de plus, il a un grand talent. Donnez-le-lui, je vous en supplie! » On devine toutes nos résistances, toutes nos supplications. Rien n'y fit. Il fallut céder, et, le jour de la première représentation, qui fut un triomphe pour M. Got, Régnier accourut à nous, tout radieux, en s'écriant : « Je vous l'avais bien dit ! »
Quelques lignes de Régnier écrites après la mort de Provost compléteront ce joli trait. Au théâtre, on se disputait fort l'héritage du grand artiste. Le directeur offrit à Régnier un des plus beaux rôles. Il le refusa. « Cela causerait trop de peine à mon camarade T..., dit-il, le rôle est de son emploi. Il y compte, et il
m'a toujours témoigne déférence et amitié. Si j'acceptais ce rôle, il trouverait que je le lui prends et il me ferait mauvaise mine. Donnez-le-lui. Je préfère de beaucoup une poignée de main à un applaudissement. »
Comment quitter cette sympathique figure sans parler de Régnier professeur; je n'en dirai qu'un mot, mais qui suffira.
Les quatre premières artistes de Paris sont certainement Mme Barretta, Mlle Bartet, Mlle Reichenberg et Mlle Réjane; or, toutes quatre sont élèves de Régnier, et toutes quatre, absolument différentes l'une de l'autre, portent cependant toutes la marque du maître. Rien ne montre mieux le caractère de son enseignement : non seulement il avait le respect de l'individualité de ses élèves, mais il la cherchait, il la devinait, il la faisait éclore, leur montrant à exécuter ce qu'il leur avait appris à trouver, et mêlant à ses leçons magistrales une telle affection et un tel dévouement que toutes ont gardé pour leur maître un culte filial.
Ses obsèques furent des plus touchantes. M. Emile Perrin se leva de son lit de douleur, qui devait être si tôt après son lit de mort, pour dire un dernier adieu à son vieux compagnon de travail; M. Buffet, qui ne connaissait pas Régnier, vint spontanément à la cérémonie en témoignage de publique estime; mais ce que je n'oublierai jamais, ce sont les sanglots qui s'écbappaient violemment d'une bouche faite seulement, ce semble, pour le rire et la gaieté mondaine,
et, après la cérémonie, une autre de ses élèves, encore jeune fille alors, me dit tout en larmes : « C'est l'homme que j'ai le plus aimé après mon père. »
Quant à Sandeau, c'était un être absolument particulier. Il avait en lui du La Fontaine. C'était un bonhomme, avec tout ce que ce mot comprend de bonté et de finesse. Son caractère était écrit sur sa personne. Une tète toute ronde, unie et nue comme une bille de billard, un visage un peu penché, avec des yeux railleurs et affectueux qui vous regardaient de côté ; une bouche quelque peu épicurienne, une nonchalance de démarche qui n'était pas sans grâce et une rotondité grassouillette qui ajoutait encore à son air de bonhomie, car un homme, maigre peut, Dieu merci, être bon, mais bonhomme... c'est bien difficile.
Il restait volontiers silencieux, mais son sourire parlait, ses regards parlaient; puis, parfois jaillissaient de ce silence des mots d'une drôlerie tout à fait imprévue, comme sa réponse à Augier, qui, un jour, au temps de leur jeunesse pauvre, arrive à lui tout radieux. « Tu ne sais pas! J'ai acheté un coffrefort. — Un coffre-fort, toi! lui dit Sandeau, c'est comme si j'achetais un peigne. »
Un des traits caractéristiques de son talent, c'est qu'il a eu, comme les peintres, deux manières; je dirais volontiers deux plumes. Il a refait son style.
Les ouvrages les plus brillants des deux premiers tiers de sa vie, Marianna et Mlle de la Seiglière, sont remplis d'imagination, d'éclat, mais trop de (leurs! trop de fleurs! Dans ses dernières œuvres, changement complet. Relisez Fernand, le Colonel Everard, Jean de Thommeray : plus de déclamation, plus de fausse élégance; un style ferme, sobre, plein de relief. Il est devenu dessinateur, sans cesser d'être coloriste. On voit que La Bruyère, qu'il étudiait beaucoup, a passé par là. Une brillante fin de carrière s'annonçait donc pour lui, quand une affreuse catastrophe brisa sa vie. Son (ils unique, officier de marine, plein d'avenir, mourut à trente-cinq ans. Sandeau tomba dans un marasme effrayant. Il restait des demi-journées dans son lit, sans parler, sans lire, plongé dans une rêverie morne. Son unique sortie était vers quatre heures, après la fermeture de la Bibliothèque Mazarine, où il était conservateur. On le voyait prendre nonchalamment le pont des Arts, se traîner à travers la cour du Louvre, le Palais-Royal, et aller s'asseoir au café de la Rotonde, dans un angle, appuyé à la vitre, tenant un journal qu'il ne lisait pas. Je rentrais souvent, le soir, par le Palais- Royal peur aller frapper à cette vitre. Cette bonne figure se retournait vers moi avec un sourire triste et me faisait sisme de venir m'asseoir à côté de lui. J'entrais, mais pour l'emmener dans le jardin et essayer, tout en nous promenant, de le rattacher à la vie en le rattachant au travail. « Croyez-moi, cher ami, lui disais-je, j'ai passé par cette effroyable épreuve, et le
travail seul m'a Lauvé. — Oh! me répondait-il, vous étiez encore jeune, vous. Moi, je suis vieux, je suis mort. — Votre esprit ne l'est pas, votre imagination ne l'est pas. La dernière chose qui meurt dans l'artiste, c'est l'art. Il est impossible que dans votre pauvre tète brisée ne s'agite pas un sujet nouveau, tiré peut-être de votre douleur même. Rappelez-vous les admirables vers de Musset :
Ta douleur est à Dieu !
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète. Que ta voix, ici-bas, doive rester muette. Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Ces vers produisirent sur lui une impression profonde. Sa tète se releva, ses yeux se ranimèrent, et, après un moment de silence, il me dit : « Musset
a raison, et vous aussi Depuis quelque temps, en
effet, flotte dans ma pauvre cervelle une idée qui me touche parce qu'elle ne me retire pas de mon chagrin; au contraire : elle m'y ramène. — Racontezla-moi!... lui dis-je vivement. — Très volontiers, » me répondit-il. Et il commença un récit, où se mêlaient d'une façon touchante la réalité et la fiction, les souvenirs du père et l'imagination du poète.
Le point de départ était pris dans sa propre histoire. Il supposait un jeune officier de marine, frappé tout à coup, au retour d'une longue expédition, d'une grave maladie de poitrine; ses parents, désespérés, l'emmenaient sur les bords de la Méditerranée et s'enfermaient avec lui dans une petite
villa, située au milieu d'un grand jardin. A l'autre extrémité de ce même jardin, dans une villa pareille, vivait... hélas! non, s'éteignait une jeune fille, atteinte de la même affection que leur fils.
Les deux jeunes gens, condamnés à la réclusion, ne s'étaient pas vu6. Ils ne se connaissaient pas, sinon par leurs parents, qui échangeaient, en se rencontrant, leurs craintes et leurs espérances mutuelles. Bientôt s'établissaient entre les deux jeunes gens, par ce naturel intermédiaire, des liens de sympathie. Ils se prêtaient des livres, de la musique, ils s'envoyaient des fleurs. Fleurs et livres furent bientôt accompagnés d'un mot d'envoi. Puis ces mots se changèrent en billets, ces billets en lettres; les lignes devinrent des pages, et, peu à peu, leurs âmes s'ouvrant l'une à l'autre, ils en arrivèrent à s'aimer sans se le dire et sans chercher à se voir : chacun d'eux craignait de montrer à l'autre un visage ravagé par la maladie.
Un jour éclate une effroyable tempête. On signale un bâtiment en perdition. Toute la population accourt sur la rive. Ce n'étaient que cris, courses éperdues et désordonnées, tentatives de sauvetage... mais isolées, impuissantes et arrêtées par la terreur. La mer était effrayante. Le jeune marin, étendu sur sa chais-c longue, suivait de la fenêtre, sa longue-vue à la main, ce qui se passait sur la mer et sur la plage. Tout à coup, il se lève et, à la stupéfaction de ses parents, il demande son uniforme. Il le met. Sa mère devine: elle veut l'arrêter; mais, malgré toutes les supplications, il sort au milieu de ces torrents de pluie, do
grêle, mortels pour lui, et il court sur la plage. A peine l'uniforme apparu, un immense cri de joie s'élève de la foule !
C'était le salut! Toute la population se presse autour de lui! Tous les marins s'offrent à lui Il choisit
une embarcation, la garnit des instruments de sauvetage, y monte avec les plus intrépides, se dirige vers le navire, et, après trois heures de lutte contre le ciel et la mer déchaînés, on voyait rentrer dans le port, aux acclamations de la foule, la barque chargée des passagers sains et saufs! Le jeune homme se dérobait à son triomphe et arrivait bientôt à la porte de son jardin.
Le temps avait subitement changé. Les nuages refoulés à l'horizon faisaient un de ces couchers de soleil comme on n'en voit qu'à la fin des jours de tempête. Le ciel était tout en feu. Le jardin semblait tout
en or. La grille était entr'ouverte Il la pousse et
prend une allée qui passe devant la villa de la jeune tille. 11 voulait la voir. Il voulait se montrer à elle. Au détour d'un massif, qu'aperçoit-il? Elle, debout sur le seuil et toute vêtue de blanc! Elle l'attendait — Elle l'attendait, une fleur à la main. Dès qu'il parut, elle allait à lui et lui tendait la (leur. C'était la première fois qu'ils se rencontraient, et ce fut la dernière. Mais ils s'éUiicnt vus tous deux, beaux. . . jeunes, lui, transfiguré par son action même; elle, radieuse de l'héroïsme de celui qu'elle aimait; tous deux enveloppés comme d'un fluide d'or des mille rayons du soleil couchant.
J'avais écouté Sandcau sans l'interrompre; mais, à ce moment, je lui dis vivement : « Faites cela! faites cela! c'est charmant! — J'ai essayé, me dit-il, mais je n'ai pas pu. — Pourquoi? — C'est trop lui! — Il faut le faire pour lui, pour prolonger son souvenir. — ■ Je me le dis. Je commence ; mais à peine assis à ma table, les larmes me suffoquent et la plume me tombe des mains ! Je ne peux pas ! »
Que pourrais-je ajouter à ce mot? Ne le peint-il pas tout entier, et y a-t-il dans son œuvre beaucoup de pages plus intéressantes que ce roman qu'il n'a pas fait!
Je vais faire une profession de foi bien hardie. J'adore le piano! Les moqueries dont il est l'objet, les analhèmes dont on l'accable, me révoltent, comme autant d'actes d'ingratitude, devrais-je le dire? comme autant d'absurdités.
Le piano est pour moi un des dieux Lares de notre foyer domestique. C'est grâce à lui, à lui seul, que nous possédons à nous, chez nous, sous toutes ses {'ormes, le plus poétique et le plus intime des arts,
la musique. Qui apporte dans nos logis un écho des concerts du Conservatoire? Le piano. Qui nous donne l'opéra au coin du feu? Le piano. Qui réunit quatre, cinq, six voix amies dans l'interprétation d'un chefd'œuvre de musique vocale, comme le trio de Don Juan, le quatuor de Moïse, voire même le finale du Barbier? Toujours le piano. Supprimez le piano, comment pourrez-vous avoir l'exquise joie d'entendre Faure de tout près? Je dis Faure, je pourrais dire Taflanel, Gillet, tous les instrumentistes, cartons les instruments sont ses tributaires; ils ont tous besoin de lui, lui seul n'a besoin de personne.
Auber me disait un jour : « Ce que j'admire peutêtre le plus dans Beethoven, ce sont quelques-unes de ses sonates, parce que là sa pensée se montre toute seule, dans sa pure beauté, dépouillée de l'ornement des richesses orchestrales. » Or, pour quel instrument, ont été composées les sonates de Beethoven? Pour le piano. Je ne puis oublier que l'œuvre entier de Chopin a été écrit pour le piano. En outre, il est le confident des rêves de l'homme de génie, de tout ce qu'il n'écrit pas. Ah! si le piano de AVeber avait pu répéter ce que l'auteur de Freischiitz n'a dit qu'à lui seul!
Enfin, dernière supériorité, le piano est de tous les instruments le seul qui soit progressiste. Un Stradivarius et un Amati restent supérieurs aux violons d'aujourd'hui, et il n'est pas bien sûr que le cor, la flûte, le hautbois, n'aient pas autant perdu que gagné à celte surcharge de clefs ou de pistons. Seul, le piano
s'est toujours enrichi en se transformant, et chacun de ses agrandissements, ajoutant quelque chose à sa puissance d'expression, lui a permis de renouveler l'interprétation même des maîtres anciens. Un jour, Thalberg jouant chez moi une sonate de Mozart sur un piano de Pleyel, Berlioz me dit : « Ah! si Mozart était là, il entendrait son admirable andante,tel qu'il se le chantait à lui-même au dedans. »
Un de nos plus chers souvenirs de musique est donc d'avoir non seulement connu, mais pratiqué, goûté dans l'intimité, les trois grands triumvirs du piano, Liszt, Thalberg et Chopin.
L'arrivée de Thalberg à Paris fut une révélation, je dirais volontiers une révolution. Je ne connais que Paganini, dont l'apparition ait produit le même mélange d'enthousiasme et d'étonnement. Tous les deux excitèrent le même sentiment qu'on éprouve devant l'inconnu, le mystérieux, l'inexplicable. J'ai assisté au premier concert de Paganini (c'était à l'Opéra) à côté de Bériot. Bériot tenait dans sa main le morceau qu'allait jouer Paganini. « Cet homme est un charlatan, me dit-il, il n'exécutera pas ce qui est imprimé là, attendu que c'est inexécutable. » Paganini commence. Je l'écoutais et je regardais Bériot avec anxiété! Soudain Bériot s'écrie à mi-voix : « Ah! le scélérat! Je comprends. Il a modifié l'accord habituel des cordes de son instrument. »
Pareille surprise au premier concert de Thalberg. C'était au Théâtre-Italien, dans la journée, au foyer du public. J'y assistais à côté de Julius Bénédict, qui fut,
on le sait, le seul élève de Webcr, comme pianiste. Je n'oublierai jamais sa stupéfaction, son émerveillement. Pcncbé fiévreusement sur l'instrument dont nous étions tout près, les regards attachés sur ces doigts qui lui faisaient l'effet de magiciens, il en croyait à peine ses yeux et ses oreilles. Pour lui, en effet, comme pour Bériot, il y avait, dans les œuvres imprimées de Thalberg, quelque chose qui ne s'expliquait pas. Seulement, le secret n'était pas cette fois dans l'instrument, mais dans l'instrumentiste. Ce n'étaient pas les cordes qui étaient autres, c'étaient les doigts. Une combinaison nouvelle de doigtés avait permis à Thalberg de faire dire au piano ce qu'il n'avait jamais dit auparavant. L'émotion de Bénédict était d'autant plus vive que le pauvre homme se trouvait dans une situation d'esprit et de cœur toute particulière. Sa jeune femme qu'il adorait était partie le matin pour rejoindre ses parents à Naples. La séparation ne devait pas durer moins de six mois. Il en avait un chagrin profond, et c'était pour le distraire que je l'avais amené à ce concert. Mais là se produisit alors en lui le plus étrange amalgame du mari et du pianiste. A la fois désespéré et enchanté, il me rappelait ce personnage de Rabelais qui, entendant les cloches de l'église sonner presque au même moment le baptême de son fils et le service mortuaire de sa femme, pleure d'un œil et rit de l'autre. Bénédict éclatait a la fois en exclamations comiques et touchantes. 11 allait de sa femme à Thalberg, et de Thalberg à sa femme. « Ah! chère Adèle, c'est affreux!
Ah! cher Thalberg, c'est délicieux! » J'ai encore dans l'oreille ce duo original qu'il chantait à lui tout seul.
Le triomphe de Thalberg causa à Liszt une irritation profonde. Ce n'était pas de l'envie... il était incapable d'aucun sentiment bas,... c'était la colère d'un roi détrôné. 11 appelait dédaigneusement l'école de Thalberg, l'école du pouce. Mais il n'était pas homme à se laisser prendre sa place sans se défendre, et alors s'engagea entre eux une lutte d'autant plus curieuse, que l'antithèse était aussi grande entre les deux hommes qu'entre les deux talents.
On a parlé cent fois de l'attitude de pythonissc qu'avait Liszt au piano. Rejetant sans cesse ses longs cheveux en arrière, les lèvres frémissantes, les narines palpitantes, il promenait sur l'auditoire des regards de dominateur souriant; il avait quelque peu un air de comédien, il ne l'était pas, il était Hongrois... Hongrois sous ces deux faces : à la fois Magyar et Tzigane. Vrai fils de la race qui danse en faisant sonner ses éperons!... Ses compatriotes l'ont bien compris en lui envoyant, pour témoignage d'honneur, un grand sabre.
Rien de pareil chez Thalberg. C'était l'artiste gentleman; un mélange parfait de talent et de respectabilitij. Il semblait avoir pris pour règle d'être tout le contraire de son rival. Il entrait dans la salle sans fracas, je dirais volontiers sans déplacer d'air. Après un salut digne et plutôt un peu froid, il s'asseyait sur son siège de piano, comme sur une chaise ordinaire.
Le morceau commencé, pas un geste! pas un jeu
2i ÉPIS ET BLEUETS.
de physionomie! pas un regard jeté sur l'auditoire! Si les applaudissements éclataient, une respectueuse inclinaison de tète était toute sa réponse. Son émotion, très profonde, j'en ai plus d'une preuve, ne se trahissait que par un violent afflux de sang, qui empourprait ses oreilles, sa figure et son cou. Liszt semhlait saisi par l'inspiration dès le début; à la première note il jetait son talent à toute volée, comme les prodigues jettent leur argent par la fenêtre sans compter, et, si long que fût le morceau, sa verve cndiahlée ne faiblissait jamais.
Thalberg commençait lentement, posément, avec calme, mais avec un calme ému; sous ses notes, tranquilles en apparence, on sentait... à quoi? je ne puis le dire, on sentait l'orage futur. Peu à peu le mouvement s'accélérait, l'expression s'accentuait, et, par une série de crescendo gradués, il vous amenait, haletant, jusqu'à une explosion finale qui emportait l'auditoire dans une émotion indescriptible.
J'ai eu la rare bonne fortune d'entendre ces deux grands artistes, le même jour, dans le même salon, à un quart d'heure d'intervalle, dans un concert donné par la princesse Belgiojoso, pour les Polonais. Là m'apparut d'une façon palpable, évidente, la différence caractéristique de leurs talents. Liszt était incontestablement plus artiste, plus vibrant, plus électrique. 11 avait des sonorités d'une délicatesse qui les faisait ressembler à un pétillement d'étincelles ; jamais doigts n'ont bondi si légèrement sur le piano ; mais en même temps sa nervosité lui donnait parfois quelque chose
d'un peu sec, d'un peu cassant. Je nie rappelle toujours qu'après un morceau où Liszt, emporté par sa fougue, avait très fort tapé sur les touches, le cher et charmant Pleyel s'approcha de l'instrument et regarda les cordes avec une expression de pitié! « Que faites-vous donc, mon cher ami? lui dis-je en riant. — Je regarde le champ de bataille, me répondit-il d'un ton mélancolique, je compte les blessés et les morts. »
Thalberg ne tapait jamais. Ce qui constituait sa supériorité, ce qui faisait du plaisir de l'entendre une volupté pour l'oreille, c'était le son. Je n'en ai jamais ouï un pareil. Si plein! si rond! si gras! si velouté! si doux en étant si fort! Enfin, que vous dirai-je? la voix de l'Alboni.
A ce concert, en entendant Liszt, je me sentais dans une atmosphère toute chargée d'électricité et toute sillonnée d'éclairs.
En écoutant Thalberg, il me semblait nager en pleine lumière.
Le contraste entre les deux caractères n'était pas moins saillant qu'entre les deux talents.
J'en eus la preuve à propos de Chopin.
Il ne faut comparer personne à Chopin, atlendu qu'il ne ressemble à personne. Tout en lui n'était qu'à lui. Il avait un son à lui, un toucher à lui, un jeu à lui. Les plus illustres artistes ont exécuté et exécutent encore admirablement les œuvres de Chopin, mais, en réalité, il n'y a que Chopin qui ait joué Chopin. Seulement, il n'avait jamais été
l'homme ni des grands concerts ni des grandes salles. Il n'aimait que les auditoires d'élite et les salons restreints, comme il ne voulait pour instrument qu'un Plcyel, et pour accordeur que Frédéric. Nous, ses fanatiques, nous nous indignions de ses réserves, nous réclamions pour lui le grand public, et un jour, dans une de ces belles envolées d'enthousiasme qui m'ont fait faire plus d'une maladresse, j'écrivis dans la Gazette musicale de Schlesinger : « Que Chopin se jette donc bravement à l'eau!... Qu'il annonce une soirée où il jouera seul! Et que, le lendemain, quand reviendra l'éternelle question « Quel « est le premier pianiste aujourd'hui, Liszt ou « Thalberg? » le public réponde comme nous : « C'est Chopin! »
Soyons francs, j'aurais mieux fait de ne pas écrire ce mot-là. J'aurais dû me rappeler mes relations amicales avec les deux autres. Liszt m'en voulut pendant plus de deux mois. Le lendemain du jour où parut l'article, Thalberg était chez moi à dix heures du matin ; il entra en me tendant la main et en me disant : « Bravo! votre article n'est que juste. »
Enfin, un jour, cette rivalité, qui en réalité n'avait jamais été qu'une émulation, éclata sous une forme plus accentuée et plus saisissante.
Jusqu'alors aucun pianiste n'avait osé affronter, seul, une salle de grand théâtre, un auditoire de dou:*e ou quinze cents personnes. Thalberg, poussé par le succès, annonce un concert au Théâtre-Italien, non pas au fover, mais sur la scène. Il y joua pour la
première fois son morceau sur Moïse. Le succès fut un triomphe.
Liszt, piqué au jeu, vit là comme un défi, et il annonça un concert à l'Opéra.
Pour cheval de bataille, il prit le Concerl-slùck de Weber. J'étais au concert. Il m'avait envoyé une loge, en me priant de rendre compte de la soirée dans la Gazette musicale.
J'arrive, tout plein d'espoir et de joie. Un premier regard jeté sur la salle me serre un peu le cœur. Du monde, beaucoup de monde sans doute, mais, ça et là, des vides qui m'inquiétaient. Mes craintes avaient raison. Demi-succès. Dans un entr'acte, je rencontre Berlioz, avec qui j'échange mes impressions pénibles, et je rentre chez moi fort tourmenté de mon article promis. Le lendemain, à peine installé à ma table, m'arrive une lettre de Liszt. Cette lettre, la voici, et je suis heureux d'en reproduire la principale partie, car elle montre un Liszt inconnu, un Liszt modeste! oui, modeste. Cela ne m'étonna, moi, qu'à moitié. Car une circonstance assez particulière m'avait déjà fait voir une fois ce Liszt-là. C'était chez Scheiïer, qui achevait son portrait. Tout en posant il se donnait des airs d'inspiré. Scheiïer, avec sa brusquerie primesautière, lui dit : « Mais que diable! Liszt, ne prenez donc pas avec moi ces figures d'homme de génie! Vous savez bien que je n'en suis pas dupe. »
Que répondit Liszt à ces paroles un peu rudes? 11 se tut un moment, puis allant à Scheiïer : « Vous
avez raison, mon cher ami. Mais pardonnez-moi, vous ne savez pas comme cela vous gâte d'avoir été un enfant prodige. »
Ce mot me sembla absolument délicieux de simplicité, je dirais volontiers d'humilité.
Eh bien, la lettre que je cite textuellement a le même caractère.
« Vous m'avez témoigné, dans ces derniers temps, une affection si compréhensive, que je vous demande la permission de vous parler d'ami à ami! Oui, mon cher Legouvé, c'est à ce titre que je viens vous confier une faiblesse. Je suis très heureux que ce soit vous qui rendiez compte de mon concert d'hier, et j'ose vous demander de vouloir bien, pour cette fois, pour cette fois seulement, garder le silence sur les côtés défectueux de mon talent. Encore une fois, pardonnnez-moi cette faiblesse, et croyez que je ne ferais cette prière qu'à « un ami. »
Eh bien! je le demande, est-il possible d'imaginer un aveu plus difficile, avec plus de délicatesse et de franchise cordiale? Connait-on beaucoup de grands artistes capables d'écrire ce mot : les côtés défectueux de mon talent?
Je lui répondis immédiatement ce mot : « Non, mon cher ami, je ne ferai pas ce que vous voulez. Non. Je ne me tairai pas sur les côtés défectueux de votre talent, et cela pour une raison bien simple, c'est que vous n'avez jamais eu plus de talent qu'hier. Dieu me garde de nier la froideur du public, et de vanter votre triomphe quand vous n'avez pas
triomphé! Ce serait indigne de vous; permettez-moi d'ajouter : et de moi. Mais qu'est-il donc arrivé? Et pourquoi ce demi-échec? La faute en est à vous! Ah! maladroit que vous êtes! Quelle erreur de stratégïstc vous avez commise là! Comment! malheureux, au lieu de mettre, comme au Conservatoire, l'orchestre derrière vous, de vous placer directement en contact avec le public, d'établir entre vous et lui un courant électrique, vous coupez le fil! Vous laissez ce terrible orchestre à sa place ordinaire. Vous jouez à travers je ne sais combien de violons, de basses, de cors, de trombones; il faut que votre voix, pour arriver à nous, passe par-dessus tout ce bacchanal orchestral ! Et vous vous étonnez du résultat! Mais, mon cher ami, pourquoi, il y a deux mois, au Conservatoire, avez-vous produit avec le même morceau un effet si prodigieux? Parce que, seul, en avant, avec tout l'orchestre derrière vous, vous aviez l'air d'un colonel de cavalerie à la tète de son régiment, lancé en plein galop, le sabre à la main, et entraînant ses cavaliers, dont l'enthousiame n'était que l'accompagnement du sien! A l'Opéra, le colonel avait quitté sa place et s'était mis à la queue de son régiment! Quoi d'étonnant que la voix ne soit pas arrivée à nous vibrante et retentissante! Voilà ce qui s'est passé, mon cher ami, et voilà ce que je dirai. Et j'ajouterai qu'il n'y a que Liszt au monde qui aurait pu, dans des conditions pareilles, produire l'effet que vous avez produit! Car enfin votre échec eût été un grand succès pour tout autre que vous.
« Sur ce, mauvais stratégiste, je vous envoie un cordial serrement de main, et je commence mon article. »
Le dimanche parut mon article, et j'eus le grand plaisir de l'avoir satisfait.
Et maintenant ce charmant passé n'est plus que souvenir. Tous trois sont morts : Chopin le premier, puis Thalberg, et, iï y a deux ans, Liszt. Mais ils n'ont disparu que de mes yeux; mon oreille a gardé le son de ces trois voix merveilleuses ; elles vibrent encore en moi avec leurs timbres différents ; je les entends isolément et ensemble;. j'en fais un trio, un groupe, ce sont comme "trois étoiles qui forment une petite constellation.
re. y