SCÈNES DE FAMILLE
« Qui est-ce qui a mis mes pantoufles dans la cheminée? » (P. 574.
A M. J. IJETZEL,
DIRECTEUR DU a MAGASIN D'ÉDUCATION"
Mon ciier Directeur,
Votre père tenait beaucoup, vous vous le rappelez, à son numéro du 1er janvier. Il aimait que ses vieux amis y figurassent. 11 me semble donc qu'en vous adressant ces quelques pages, c'est à lui que je les adresse, et que je me rends à son désir en venant, aujourd'hui, causer un moment avec vos di-
verses générations de lecteurs Car îc Magasin
a" Education en a plusieurs. Il va de l'enfant h la mère, du frère à la sœur; on peut lui appliquer ces vers de Lamartine sur Walter Scott :
Sur la table du soir, à la veillée admis, La famille le compte au nombre des amis, Se lie à son honneur, et. laisse sans scrupule Passer de main en main le livre qui circule.
Permettez-moi de circuler à sa suite parmi vos lecteurs, d'y choisir quelqu'une de ces heureuses familles qui réunissent des âges très divers, et, m'adressant tour à tour à tous et à chacun, de leur olïïïr un de ces modestes cadeaux, qui ne coûtent rien à celui qui les fait et rapportent parfois à celui qui les reçoit, une petite gerbe de conseils, pas moroses, et où marchent, s'il se peut, côte à côte, la bonne humeur et le bon sens.
« Eh! pardonnez-moi, chère madame, dis-je en entrant à la maîtresse de la maison, si je n'arrive pas plus vite à votre fauteuil pour vous serrer la main ; mais je ne sais où poser le pied dans votre salon, au milieu des polichinelles, des chariots, des animaux sellés ou attelés qui encombrent votre tapis. Vous en avez là de quoi ouvrir boutique.
— Ne m'en parlez pas! Nos amis ont comblé nos garçons. Depuis quelques jours, pas un coup de son-
nette qui n'annonce un cadeau. Je ne sais plus où les loger. Mais ce qui me désole, c'est que ces monstres d'enfants sont déjà dégoûtés des premiers venus, ils n'ont plus d'yeux que pour les boîtes à ouvrir... pour les nouveaux arrivants.
— Soyez tranquille, ils s'en dégoûteront bientôt autant que des premiers : c'est logique. Ils ont une indigestion de joujoux, comme on a une indigestion de bonbons. Quand donc les parents comprendront-ils qu'un pantin de deux sous fait autant de plaisir à l'enfant qu'un général chamarré d'or! Pourquoi? Parce que ce n'est pas le joujou qui amuse l'enfant, c'est lui qui s'amuse du joujou. Il n'y a de réel pour lui que la chimère. Son imagination est mille fois plus riche que tous vos cadeaux. C'est elle qui crée, qui transfigure tout ce qu'il voit, tout ce qu'il touche. J'ai connu une petite fille qui s'était prise de passion pour une poupée valant bien trente sous. C'était sa sœur, c'était sa fille. Un beau jour, la poupée perd une jambe. Qu'à cela ne tienne! L'enfant lui en voit toujours deux. Elle perd la seconde. Qu'importe! L'enfant la fait toujours marcher. Elle perd sa télé. Qu'importe encore! La partie compte pour le tout!.. Et l'enfant emmaillote ce petit tronc; elle lui parle; elle lui donne à boire; elle lui apprend à lire!... Et, le jour où la pauvre poupée a disparu, l'enfant l'a plcuréc, comme si elle eût été tout entière. Affabulation. Respectons dans l'enfant cette merveilleuse qualité qui embellit tout, qui console de tout! N'étouffons pas l'imagination par la satiété.
k2GS ÉPIS ET BLEUETS.
« Allons! mon vieil ami, ne vous plaignez pas Irop. Je sais ce qui vous afflige. Vous marchez moins vite. Vous voyez moins net. Vous entendez de moins loin. Vous dormez moins bien. Vous lisez moins longtemps. Vous riez moins souvent. Mais enfin, vous marchez, vous voyez, vous entendez, vous dormez, vous lisez, vous riez Deo grattas !
Bien heureux à cet âge où tout est peine e,t soins, Quand on n'a pour malheurs que des bonheurs de moins.
« Vous me demandez, ma chère amie, ce que vous avez à faire pour rester toujours bien avec votre jeune et nouvelle bru? Oh! mon Dieu! Rien de plus simple. Des cadeau.* et pas de conseils.
« Ne répétez donc pas toujours que vous méprisez les hommes; car enfin, l'homme que vous connaissez le mieux, c'est vous. Pour moi, voici ma profession de. foi. Je plains l'homme, je l'admire et je l'aime.
Pourquoi je le plains? Je n'ai pas besoin de le dire, la vie s'en charge.
Pourquoi je l'admire? Pour trois choses : Pour
avoir transformé la terre, pour avoir lu dans le ciel, et pour s'être élevé à l'idée de Dieu.
Pourquoi je l'aime? Pour avoir, au milieu de tant de souffrances qui le déchirent, de tant de privations qui le minent, de tant de tentations qui l'assiègent, de tant de passions qui l'entraînent, de tant de mauvais instincts qui l 'égarent, pour avoir, dis-je, trouvé le moyen de donner au monde tant d'exemples de charité, d'abnégation, de pitié, de patience, de courage, d'affection, d'oubli de soi.
<r Oui, vous dites vrai, l'incrédule est bien malheureux! Quand il lui arrive un bonheur, il n'a personne à remercier.
« C'est vous, mon jeune soldat; vous voilà donc revenu du régiment pour le jour de l'An. Ces deux premiers mois à la caserne vous ont paru un peu durs, n'est-ce pas? Eh bien, voulez-vous que je vous aide à porter votre joug? Écoutez cette petite histoire :
Vous connaissez, je pense, un joli livre publié par notre cher Iletzel : le Journal cVun volontaire d'un an. L'auteur, M. Vallery-Radot, est mon neveu, et je m'en vante. Le jour de son départ pour le volon-
tarîat, il vint me faire ses adieux. « lié! quelle mine soucieuse! lui dis-je en riant. L'épauleltc de laine ne me parait pas l'avoir tourné la tète. Veux-tu que ton état ne t'ennuie pas? Fais qu'il t'amuse. Le moyen est bien simple. Emporte un carnet, un crayon, et, chaque soir, avant de te coucher, écris tout ce qui te sera survenu dans la journée. Bon ou mauvais, agréable ou désagréable, peu importe! Je ne sais même pas si le désagréable ne vaut pas mieux. Gœthc raconte, dans ses Mémoires, que quand il avait un chagrin, il en faisait un sonnet, et que le sonnet le guérissait du chagrin. Voilà ton affaire. Tes ennuis disparaîtront dans le plaisir de les écrire. Bien mieux, tu seras enchanté de les subir, pour avoir le plaisir de les raconter. » Ainsi arriva-t-il. Sa récolte à faire le tenait en joie toute la journée. Toujours son imagination en éveil ! toujours son esprit d'observation en travail! Les choses et les gens lui apparaissaient sous un jour tout nouveau. Son carnet était devenu son compagnon, son ami. Il lui donnait des rendez-vous pour l'heure de la veillée; et, souvent, malgré la fatigue du jour, minuit le trouvait écrivant encore h la lueur d'une chandelle enfoncée dans le goulot d'une bouteille. Mais voici le plus singulier. Revenu à Paris après son volontariat, son premier soin fut de m'apporter son petit carnet, transformé en un manuscrit de deux à trois cents pages, rempli d'observations prises sur le vif, de portraits faits d'après nature, ou de faits arrivés. Je le lus, il me plut; Ilctzel l'édita, le public l'acheta, la presse le loua,
l'Académie le couronna, de façon que l'apprenti écrivain inaugura sa carrière littéraire par un succès, grâce à ce volontariat maudit.
Je n'ose vous promettre pareille chance, mon jeune ami; mais payez gaiement votre dette, faites votre service comme si vous aviez choisi l'état militaire par vocation ; cherchez dans le devoir le mâle plaisir du devoir, et fiez-vous à la Providence pour vous récompenser d'avoir pris les choses par le bon côté. Beaucoup de plantes contiennent du poison et du miel. Les choses de la vie sont pareilles aux plantes. Tant que nous le pouvons, faisons métier d'abeilles.
« Mademoiselle Marie, c'est à vous et à vos dixsept ans que j'en veux. Voici une petite bague que je demande à votre mère la permission de vous offrir, afin qu'elle vous rappelle... devinez quoi?... Une qualité que vous avez sans le savoir, et dont il est bon que vous vous.rendiez compte, afin de la cultiver de votre mieux. Qu'est-ce donc? Le voici. Il y a une huitaine de jours, dans le salon, je laissai tomber, selon ma louable habitude, ma calotte de velours. A peine était-elle à terre, que vous vous levez, vous courez, vous la ramassez, et vous me la rendez avec le plus gentil sourire du monde.
L'autre matin, au sortir du déjeuner, nous nous promenions dans le jardin ; au détour d'une allée,
un petit vent du nord vient nous souffler sur les épaules. Aussitôt, vous voilà partie, et, deux minutes après, vous rapportez un chàle à votre mère. Elle ne s'était pas plainte du froid, mais vous avez pensé qu'elle s'en plaindrait peut-être. Enfin, dimanche dernier, au retour de la messe, une vieille dame de vos amies avait fort vanté de belles violettes d'automne, aperçues dans un coin du jardin. Le soir, à table, elle trouvait, sous sa serviette, un bouquet des fleurs qu'elle aime. Ce sont sans doute là de bien petits mérites, mais qui reposent sur une grande vertu : penser aux autres, et qui portent un nom charmant, la « prévenance ». Vous vous rappelez ces vers de La Fontaine, dans la fable des Deux Amis :
Qu'un ami véritable est une douce chose!
11 cherche vos besoins au fond de votre cœur;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même.
En définissant l'amitié, le poète a défini la prévenance. Elle aussi, elle cherche nos besoins au fond de notre cœur; ou plutôt, elle fait mieux, elle les devine dans un regard, dans un geste, dans une physionomie. Tout est aimable dans cette qualité, même la façon dont elle se produit. Quoi de plus joli, comme tableau, qu'une jeune fille, s'interrompant au milieu du travail qui lui plaît, d'une lecture qui l'occupe, d'un jeu qui l'amuse, pour venir au-devant (prévenir) d'un désir inexprimé! Quel sympathique échange de regards entre l'obligé et celle qui oblige! Etre pré-
venant, c'est aimer et se faire aimer. La prévenance est une des formes de la charité chrétienne.
« Croyez-moi, mon cher colonel, pas de forfanterie de vigueur ou de santé. Je sais bien que, quoique vous touchiez à l'âge de la retraite, vous avez conservé une verdeur merveilleuse; mais rappelez-vous notre ami Milon de Crotone. Il était encore
plus fort que vous Cela ne l'a pas empêché de
se faire pincer les doigts. Voyez-vous, j'ai une maxime : quand notre extrait de naissance pèse trop sur nos épaules, tâchons de l'oublier. Quand il paraît nous oublier, souvenons-nous de lui.
A soixante ans, un jour déjeune Nous épargne parfois bien des jours ennuyeux. Le seul moyen de rester jeune, C'est de penser que l'on est vieux.
« Où est donc mon petit Pierre? — Oh! votre petit Pierre, me 'dit en riant la mère, il faut que je vous conte, avant qu'il arrive, ce qu'il a fait le jour de Noël. Le matin, il me dit : « Maman, pourquoi donc le bon Dieu ne met-il pas des cadeaux de Noël dans les souliers des papas et des mamans? — Parce que les papas et les mamans ne mettent pas leurs souliers dans la cheminée. — Pourquoi est-ce qu'ils ne les mettent pas dans la cheminée? — Parce qu'ils
n'y pensent pas. — Pourquoi est-ce qu'ils n'y pensent pas? — Je n'en sais rien; mais pourquoi, à ton tour, me demandes-tu tout cela? — Pour quelque chose » Et ce disant, il s'en va... d'un air mystérieux, en marmottant je ne sais quoi.
« Le soir, nous étions dans le salon, quand quelqu'un dit : « Quelle drôle d'odeur! Qu'est-ce que cela
peut être? On dirait que ça sent le roussi D'où cela
vient-il? » A ce moment mon mari sort, très en colère, de son cabinet, tenant à la main ses pantoufles à moitié grillées. « Qui est-ce qui a mis mes pantoufles dans la cheminée? s'écric-t-il tout furieux. — C'est moi,... mon papa, dit Pierre naïvement. — Toi! pourquoi? — Pour que le petit Jésus te mette un beau cadeau dedans. »
« Là-dessus, nous nous mîmes tous à éclater de rire, et son père, au lieu de le gronder, l'embrassa.
— Je le crois bien, dis-je à la mère, j'en aurais fait autant. Mais savez-vous, ma chère amie, que cet enfant-là est un petit être très singulier?
— Je le sais, me répondit-elle, d'un ton plus sérieux. 11 lui vient des réflexions qui m'étonnent toujours. Vous savez quelle tendresse il a pour son petit frère Maurice? Avant-hier, je le tenais sur mes genoux. Il me mangeait de baisers, selon son habitude. Tout à coup, en me regardant de plus près, il aperçoit sa figure réfléchie dans mon œil droit. « Tiens! Pierre! s'écria-t-il, tout surpris — » Puis, aussitôt, il va à mon œil gauche, y regarde, et, d'un air attristé, me dit : « Où donc est Maurice? »
« Vous me demandez ce qu'il faut faire quand on a un grand chagrin? Chercher quelqu'un qui en ait un plus grand encore; aller à lui, lui donner de l'argent s'il est pauvre, lui donner du courage s'il n'a pas besoin d'argent, trouver les motifs de réconfort, d'espérance, qui peuvent rester à ce malheureux, ne le quitter qu'après avoir ramené un peu de sérénité sur son visage; et, en s'en allant, on est tout surpris de se sentir soulagé soi-même : rien ne console comme de consoler.
« 11 faut que je vous conte mes vacances. J'en suis tout ravi quand j'y pense. J'ai passé l'automne dans une famille de mes amis, plus complète, je crois, que la vôtre. Tous les degrés de parenté y sont représentés. Un vieux ménage, deux jeunes ménages, un bisaïeul par-dessus le marché; et, autour de tout cela, trois petits enfants... une tille de quatre ans, une autre de dix mois, et un petit garçon d'un an et demi. Ce qui se dépense, dans cette maison-là, d'amour paternel, maternel, grand-paternel, on ne peut pas se le figurer! Les parents sont aussi amusants à observer que les enfants. Petits et grands passent des heures entières à jouer ensemble sur le tapis ou sur le gazon.
Il n'y a pas jusqu'au bisaïeul que j'ai surpris, un jour, imitant Henri IV devant l'ambassadeur d'Espagne. Vous avez remarqué quelle merveilleuse succession de métamorphoses s'accomplit chaque jour sur la figure d'un enfant. La couleur de ses yeux, la forme de son nez, la grandeur de sa bouche, tout cela change comme un décor à vue sur un théâtre. Qu'est-ce donc quand, au lieu d'un seul, il y en a trois, et trois d'un âge différent! C'était chaque matin, dans la maison, une exclamation nouvelle : « Vous ne savez pas! Marie- Jeanne sait ses lettres!... Sabine a ri!... Jean a marché; il a fait trois pas!... » On a beaucoup vanté,
et même chanté les premiers pas des, enfants Pas
assez! Je ne pouvais me lasser de regarder ces trébuchements, ces hésitations, cette gaucherie, cette gravité, ces sourires subits, ces regards étonnés, cette marche hardie terminée par une culbute! Je riais et j'étais ému. Mais ce qu'il fallait voir, c'était la petite fille de quatre ans, V aînée! Comme elle prenait son rôle au sérieux!... Protégeant les deux autres,. . donnant la main à celui qui marche,... poussant la petite voiture de celle qui ne marche pas ! . . . Déjà une mère.
La grande affaire de la maison, c'était le coucher et le lever de ce petit monde. On allait en pèlerinage les installer dans leur berceau, les voir s'endormir, les regarder dormir.... Ce sommeil paisible est si apaisant!... Puis venait, le matin, la grande cérémonie, la cérémonie du bain. On me permettait d'y assister. Certes, Raphaël est un bien grand peintre,
et ses divins bambini sont délicieux!... mais qu'estce que ses chefs-d'œuvre même à côté des trois portraits vivants que j'ai vus là? Leur entrée dans la baignoire! leurs cris de joie dans la baignoire! leur sortie de la baignoire ! ces gouttes qui se cristallisaient en perles sur leur poitrine ronde et potelée! leurs cheveux tout frisés par l'eau! leurs petits corps frais et marbrés allant s'ensevelir dans le large peignoir de flanelle, d'où émergeaient leurs petites mines roses et rieuses!... Dieu! que c'était joli!... Les domestiques eux-mêmes subissaient le charme de ces chères créatures. On se les passait de bras en bras à la lingerie comme dans le salon J'ai aperçu, un jour, la femme de chambre, qui avait dû mettre son enfant en nourrice, attrapant le petit Jean, et l'embrassant en cachette avec passion. La pauvre femme! c'était son cher absent qu'elle embrassait en lui. Enfin, que vous dirai-je? L'automne a été bien beau! le ciel était bien pur! la lumière bien éblouissante!... mais il y avait encore plus de soleil dans la maison que dans le jardin.
« Que lisez-vous donc là, mon docte ami? Le Traité de VExistence de Dieu, par Fénelon.... C'est un beau livre! Mais savez-vous quelle est pour moi la meilleure preuve que Dieu existe? C'est que l'homme le croie. Comment s'expliquer, en effet,
qu'une pauvre créature misérable, périssable, qui voit tout, en elle et autour d'elle, décliner, se dégrader, se corrompre, mourir, ait conçu l'idée d'un être éternel, infini, tout juste, tout bon, si elle n'avait pas, en naissant, apporté celle idée gravée en clic? Gravée par qui? Dieu seul peut avoir écrit le nom de Dieu dans le cœur de l'homme. »
J'ai pour voisin de campagne un homme qui, depuis trois ans, a été dans le pays un sujet d'édification pour tout le monde, y compris notre brave curé.
C'est un industriel retire, un ancien fondeur en métaux. Apres trente ans de travail qui lui ont acquis une bonne aisance, il est revenu près du village où il est né, a acheté quelques arpents de vigne qui l'occupent, une petite maison avec un joli
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jardin qui l'amuse, et dans nos conversations il m'intéresse toujours en me parlant de toutes sortes de choses qu'il a vues ou faites.
Élevé en campagnard avant d'être ouvrier, ouvrier avant d'être patron, il s'est, de plus, trouvé en relations, par son industrie même, avec des artistes éminents, Paul Dubois, Falguière; il a fondu Y Apollon de Millet, qui s'élève au-dessus de l'Opéra, le buste de Gérôme par Carpeaux, et il a rapporté de son passage à travers ces divers milieux un bon sens pratique, une ouverture d'intelligence et un esprit d'équité et d'humanité qui font de- lui un homme distingué dans une situation modeste.
Il y a trois ans, en descendant un escalier, il s'est cassé la jambe. La fracture était simple, la guérison facile, mais une maladresse et une négligence de traitement ont change un accident en un mal grave; la gangrène s'est déclarée, et un jour, à la fin d'une consultation, il dit au chirurgien venu de Paris : « Je vois votre avis dans vos yeux; vous hésitez à me le dire, mais moi, je n'hésite pas : il faut me couper cette jambe-là. »
L'opération fut faite, mais n'enleva pas tout danger; les complications les plus douloureuses survinrent, il vit la mort de près. Jamais une plainte. Jamais un murmure. Il soutenait tout le monde autour de lui. Le courage est un grand médecin, et, après plusieurs mois d'une convalescence qui fut souvent une torture, l'hiver fini, à mon retour à la campagne, je le trouvai dans son pelit salon, étendu
sur une chaise longue, avec une jambe de bois. Je lui serrai la main, dans une grande effusion de joie; et depuis, nos causeries ont sans cesse tourné autour de cette jambe de bois.
Il me dit un jour : « Savez-vous quel est mon moment le plus dur? C'est le soir, quand je me couche, qu'on m'ôte mon appareil, et qu'en entrant dans mon lit, je vois... ce qui me manque. Il n'y a pas à dire, je pleure quelquefois malgré moi, je pleure l'absente. Bien entendu, ce n'est que lorsque je suis tout seul que je me permets cette faiblesse-là. Puis, dans la journée, je me remonte. — D'abord vous marchez beaucoup mieux? — Oui, et je fais des progrès tous les jours. Au début il me fallait deux cannes, maintenant une seule me suffit. Le premier jour où j'ai achevé le tour de mon petit jardin, j'ai été très fier. Je faisais sonner le sol de l'allée sous ma jambe de bois, je me sentais redevenu un grand garçon. — Une chose m'étonne, lui dis-je. — Laquelle? — Je vois que vous avez un pied articulé, et j'ai entendu dire, à un pauvre invalide comme vous que' j'interrogeai à votre intention, qu'après expérience faite, il trouvait le vieux pilon classique préférable aux membres articulés. — Il a raison, c'est plus léger, c'est plus d'aplomb, mais que voulez-vous? On est coquet. Ce pied,... ce soulier,... cela fait illusion. Ce diable de pilon, qu'on est obligé de tenir étendu sur une chaise, vous rappelle à chaque moment votre malheur, tandis que, grâce à ce pied articulé, je suis assis
dans ce salon comme tout le monde... vous entendez bien, comme tout le monde. C'est une grosse affaire. On oublie qu'on est infirme. Ob! quand on est dans cet état-là, il vous passe de singulières idées par la tète!
— Mais, dites-moi, comment vous y étes-vous pris dans les premiers six mois, après l'opération, pour vous détendre contre rabattement, contre le découragement?
— Par toutes sortes de moyens. D'abord, je ne manque pas d'une certaine énergie. Puis, ma pauvre chère femme m'a si bien soigné! Certes, je la savais dévouée et bonne, mais pas tant que cela! Elle est atteinte, je vous l'ai dit, d'un mal inguérissable; ses douleurs sont incessantes et cruelles. Eh bien! pendant six mois elle a dominé toutes ses souffrances pour ne s'occuper que des miennes. Et les mille marques d'intérêt que j'ai reçues de tous côtés! Les lettres de mes camarades! de mes ouvriers!... Je me suis trouvé une foule d'amis que je ne me connaissais pas! Ici même, dans ce petit village, je suis devenu, en vertu de mon malheur, un autre quelqu'un. M. B..., qui a, vous le savez, occupé de très hautes fonctions dans l'administration, est venu et vient encore assez souvent faire sa partie de whist pour me distraire. M. II..., un membre de l'Institut, qui a habité ici en passant, se dérangeait pour venir causer une heure avec moi. Tout cela m'a relevé le cœur. Je me suis dit que je ne pouvais payer tant de marques de sympathie qu'en courage.
— Et vous avez si bien payé, que je vous ai surnommé monsieur le vicaire.
— Monsieur le vicaire! reprit-il en riant. Et pourquoi?
— Parce que notre brave curé, si bien qu'il parle, n'a jamais fait un meilleur sermon sur la résignation, que vous par votre exemple. »
Il me serra la main, et nous nous quittâmes un peu émus tous les deux.
11 y a quelques jours, en entrant chez lui, je le trouvai devant sa table, la physionomie très animée et écrivant une lettre.
« Permettez-vous que j'achève?
— Faites donc! »
La lettre terminée :
« Voici une lettre, reprit-il en me la montrant, qui va compléter nos conversations. Je ne vous ai pas encore tout dit. Il s'est passé autour de ma pauvre jambe brisée un petit roman bien simple, mais très touchant pour moi, et qui vous touchera peut-être à cause de moi.
« Au plus fort de mon danger, après l'opération, le chirurgien de Paris m'envoya un jeune interne pour faire et surveiller les pansements. C'est un triste spectacle qu'un misérable membre mutilé! Il y a là, pour la jeunesse surtout, des sujets de répulsion, de
répugnances, que les meilleurs cœurs ne peuvent pas toujours vaincre. Or, vivait avec nous une nièce de ma femme, que nous avions adoptée, et qui entrait dans ses dix-huit ans. D'elle-même, elle se fit l'aide du jeune chirurgien. Rien ne la rebutait, rien ne la repoussait, on eût dit qu'elle n'avait jamais été autre chose que sœur de charité. Le jeune interne fut touché de tant de vaillance, de tant d'affection unie à tant de simplicité. A son tour, elle se sentit émue de voir son dévouement à lui pour moi. Leur pitié commune les achemina à un autre sentiment. Ils avaient veillé ensemble, pleuré ensemble, prié ensemble, et, une nuit, où un mieux décisif se déclara dans mon état, ils se fiancèrent au chevet de leur pauvre malade sauvé. Tout n'était pas dit. Je ne pouvais donner à ma nièce qu'une petite dot, et lui, il n'avait presque rien, pas même encore son grade de docteur. Mais ils étaient pleins de confiance, de courage et d'amour! Son maître répondait de lui, comme d'un jeune homme de grand avenir. Cela me gagna le cœur; je me dis qu'il était impossible que Dieu ne bénît pas un mariage conclu sous de tels auspices; et, après six mois d'attente et d'épreuves, six mois employés par elle à se confectionner son petit trousseau, et par lui à gagner vaillamment et brillamment son dernier titre, j'inaugurai ma jambe de bois en entrant dans l'église, avec elle à mon bras, la conduisant à l'autel. Ah! le beau jour, et comme j'ai eu raison!... 11 y a plus de deux ans de cela. Ils s'aiment plus qu'au premier jour.
Il fait, lui, son chemin à merveille; ils ont une petite fille qu'ils adorent, et voici une lettre que j'ai reçue de ma nièce ce matin.
« J'y répondais quand vous êtes entre.
« Mon bon et bien cher oncle, c'est aujourd'hui l'anniversaire de notre mariage. Quel regret de ne pouvoir aller vous embrasser! Songez donc! deux ans d'un bonheur toujours croissant que nous vous devons! Aussi quelle tendresse pour vous dans nos cœurs! Votre nom est le premier que j'apprendrai à ma petite fille. Vous êtes le premier pour qui elle priera le bon Dieu. Il y a pourtant un nuage dans notre beau ciel. C'est de penser que notre bonheur est né de votre malheur, et que, pendant que nous sommes là tous deux à déborder de joie, vous faites, vous, avec peine, le tour de votre jardin sur votre pauvre jambe de bois. Je ne peux penser à cela sans pleurer. Je n'ose plus être aussi heureuse; je me le reproche. Dites-moi que vous nous pardonnez, bien cher oncle, et embrasseznous comme nous vous aimons. »
— Elle est tout à lait émouvante, cette lettre.
— Je le crois bien ; aussi je lui ai répondu de la bonne encre :
« Veux-tu bien te taire! Qu'est-ce que tu me parles d'infirmité? de jambe de bois? Mais je ne la regarde jamais sans lui dire merci. Elle m'a fait mille fois plus de bien que de mal, et, si le bon Dieu me proposait d'elfacer tout ce qui s'est passé depuis trois ans, de t' enlever ton bonheur et de me rendre
ma jambe, je lui dirais : « Gardcz-la moi pour l'autre monde, mon bon Dieu; je n'en veux pas d'autre sur cette terre que celle qui m'a aidé à conduire ma clière nièce à l'autel. »
ni
La mode est aux collections photographiques, Je ne connais guère de salon qui n'ait la sienne, et un de ces albums, qui m'est tombé récemment sous les yeux, m'a frappé par son caractère particulier. En le regardant, j'ai saisi plus nettement, et je voudrais mettre ici en lumière, certains côtés intéressants et peu observés de cette découverte merveilleuse qui louche à l'art et à la science, à l'histoire et à la famille, et répond à un des goûts les plus vifs de notre esprit, comme à un des besoins les plus profonds de notre cœur.
Mme de Staël mourut en causant. En vain, depuis plusieurs jours, ses parents, voyant arriver le fatal dénouement, voulaient-ils écarter les visiteurs de son lit d'agonie : « Laissez, laissez entrer, disait-elle d'une voix fiévreuse, j'ai soif du visage humain! »
Ce mot profond et presque terrible exprime une des plus ardentes passions de notre temps : nous avons tous soif du visage humain. Arrètcz-vous devant les marchands d'estampes, voyez quelle foule se presse aux vitrines d'expositions photographiques, et observez son attention investigatrice. Que l'image exposée soit celle d'un criminel ou d'un homme de génie, d'une actrice ou d'un général, d'un souverain ou d'un poète, même empressement à interroger son front, ses yeux, sa physionomie. Est-ce pure curiosité? simple amour de distraction? frivole désœuvrement? Non. H y a autre chose que le désir de regarder, dans cette insatiable ardeur de regards; il y a un besoin intime et caractéristique de l'intelligence moderne : nous n'avons soif du visage humain que parce que nous avons soif de l'âme humaine.
Cette disposition explique notre passion pour les photographies des personnages célèbres ; il ne nous suffît pas de savoir ce qu'ils ont fait : nous voulons connaître ce qu'ils sont.
Or, qui nous renseignera?
Est-ce leur réputation? La Renommée n'a cent bouches que pour mentir de cent manières différentes. Est-ce leurs ouvrages de poètes ou de peintres? Les artistes ne mettent dans leurs œuvres que ce qu'ils ont de meilleur; parfois même ils y mettent le contraire de ce qu'ils sont. J'ai connu un peintre, célèbre par la furie de ses batailles, qui était la prudence en personne : il dépensait tant de courage dans ses tableaux qu'il ne lui en restait plus pour la
vie privée. Enfin, jugerons-nous les hommes d'action sur leurs actions? Rien de moins sûr. Nous valons presque toujours beaucoup plus ou beaucoup moins que ce que nous faisons. H y a un grand nombre de coupables qui sont moins criminels que leurs crimes, et il y a bien peu de héros qui soient aussi héroïques que leurs actes. Si nous pénétrions au fond du cœur d'où est parti tel fait blâmable ou admirable, nous serions épouvantés de la différence qui existe entre l'acte et l'acteur, entre l'arbre et ses fruits. Les circonstances environnantes, le moment, les mobiles secrets, l'herbe tendre ou l'herbe dure, ont une si grande part dans nos actions, que nous n'y sommes guère, nous, que pour moitié; nous avons tous les événements pour collaborateurs anonymes Eh bien! quelle est la part précise qui appartient aux hommes célèbres dans leurs actes, quel rapport, quelle proportion existe entre ce qu'ils ont fait et ce qu'ils sont, voilà ce que nous voulons démêler à tout prix, et voilà ce que nous demandons à leur image; nous citons devant nous le visage humain comme un dernier témoin; témoin qui ne dit pas tout, mais qui dit ce que nul ne peut dire ; témoin à charge et à dé charge, qui aggrave, atténue, complète, rectifie les autres témoignages; témoin enfin fourni par Dieu môme, et qui, si on le consulte avec circonspection, ment peu et trompe rarement : en général, on a la figure qu'on mérite.
De là est venu mon intérêt pour l'album dont j'ai parlé.
Celui qui l'a composé n'est cependant ni un savant, ni un historien, ni un moraliste, et sa collection ne ressemble en rien à une galerie méthodique et complète des grandes illustrations contemporaines. Homme du monde, homme d'esprit, amateur raffiné de ce qui est piquant dans ce qui est actuel, il a tâché d'exprimer par ce recueil de portraits la figure du moment fugitif où nous vivons. .
Il a donc cueilli dans la Flore parisienne, car c'est surtout un album parisien, une centaine de... de quoi? de gloires? Oh! non! le mot est trop gros pour la chose. Tels ou tels des personnages qui figurent là à titre d'illustrations ne seront peut-être bientôt que des réputations, dans quelques mois que des notabilités, un peu plus tard que des notoriétés, et finiront, je le crains, par être des anonymes. N'importe ! l'album n'en est que plus curieux, et le contraste plus piquant. Un homme d'État fait "vis-àvis à une cantatrice. Un souverain sert de pendant à un ténor. Un ministre sourit à celui qui doit lui succéder. En face d'un beau front de poète immortel, brille l'éphémère beauté d'une femme du monde, et ce qu'il y a de fugitif dans cette royauté d'un jour ajoute à la grâce du recueil; les étoiles filantes ne sont pas, comme on sait, celles qui font le moins bon effet dans le ciel.
Tout en parcourant ces portraits, il me vint une réflexion; je me dis : « Ces gens-là sont bien plus ressemblants qu'ils ne se l'imaginent, car, sans s'en douter, ils ont travaillé eux-mêmes à leur propre res-
semblance, ils ont été à la fois modèles et peintres. Plus d'un, j'en suis sûr, en s'asseyant sur la chaise photographique, a pris sa pose préférée, sa physionomie de prédilection, celle qui exprime, non pas ce qu'il est, mais ce qu'il croit être. En voici un, par exemple, qui sourit d'un air fin; évidemment il se trouve très spirituel. Cet autre, avec ses yeux levés au ciel et sa chevelure orageuse, appartient à la classe des poètes inspirés! Je serais bien surpris si ce personnage qui vous regarde en face avec des yeux profonds comme s'il voulait vous percer à jour, ne se disait pas tout bas : « Quel coup d'œil d'aigle « est le mien! Rien ne m'échappe! » Enfin, quant à ce jeune législateur qui porte d'une mine si haute sa cinq-cent-cinquantième part de souveraineté, il est évident, qu'une fois monté à la tribune, il ne doit pas y avoir moyen de l'en faire descendre; je suis certain que du haut de ses vingt-cinq ans il gourmande les hommes d'Etat, qu'il ne prononce jamais le mot « politique » sans mettre trois P devant le mot, et qu'il inaugure, au lieu et place de la race éteinte des petits crevés, la dynastie naissante des petits gonflés. »
Ces observations se résument en un mot : La photographie est à la fois le portrait de notre figure et celui de notre prétention. Il en résulte que je regarde comme très sain de se faire photographier de temps en temps. Une bonne photographie vaut un examen de conscience. Elle vous met sous les yeux plus d'un travers secret que vous n'osiez pas vous avouer à
vous-même; elle vous jette brutalement votre âge au nez. Quel homme de cinquante ans, de soixante, si vous voulez, pour peu qu'il soit sincère, ne s'est pas dit tout bas, en face de sa photographie : « Bonté du Ciel! que je suis vieux! Comment! toutes ces rides-là, c'est à moi! Comment! cette ligure triste, fatiguée, vallonnée, capitonnée, c'est le monsieur à qui je fais la barbe tous les jours! C'est incroyable! » On reste stupéfait! Stupéfaction qui augmente parfois d'une façon très désagréable, lorsque, portant cette photographie à quelques amis... vous les entendez s'écrier : « Oh! parfait! Comme c'est bien vous ! Voilà enfin un portrait qui vous ressemble! » Merci! Ah! l'on a beau se croire sensé et philosophe, on a beau arracher sincèrement de son cœur toutes ses illusions d'amourpropre, comme un bon jardinier ôte les mauvaises herbes de son jardin, toujours on a en dedans de soi un portrait de soi-même bien plus beau que la réalité. En dedans, il n'y a pas de registres de l'état civil, il n'y a pas d'extrait de naissance; on est toujours jeune, en dedans ! Un beau livre vous tombe sous la main et vous enthousiasme comme à vingt-cinq ans : vous vous croyez vingt-cinq ans. Un récit touchant vous arrache des larmes ; un beau visage qui passe vous charme comme à vingt-cinq ans : vous vous croyez vingt-cinq ans! Je suis sûr qu'au moment où les vieillards de Troie se levèrent devant Hélène en s'écriant : « Qu'elle est belle! » ils ne se souvenaient plus de leur âge; ils se croyaient jeunes : ils l'étaient!... en dedans. En dedans, oui; mais en dehors? Oh! croyez
moi, vous tous, mes contemporains, mes aînés, et même mes cadets de quelques années, faites-vous photographier! Si vous sentez poindre en vous quelque réveil de vanité, quelque velléité de prétention, prétention de force, prétention de succès, prétention de grâces, prétention de santé, faites-vous photographier! Il y a de grands prédicateurs dans le monde, aucun ne vous répétera aussi haut le Solve senescentem d'Horace, aucun ne vous dira aussi crûment : « Eh! mon bonhomme, dételle, coupe ton vin, renonce à faire le brillant, et contente-toi d'être bon, utile et humain. » C'est de tous les âges, cela! La vieillesse a un beau rôle : ce n'est pas de contrefaire la jeunesse, c'est de l'aimer et de s'en faire eslimer. La vieillesse peut avoir sa grâce, mais une grâce sérieuse et surtout désintéressée. Tous les jeunes gens sont plus ou moins usuriers; leur amabilité, leur élégance, leur gaieté même, ressemblent toujours quelque peu à des placements ; ils veulent que leurs sourires leur rapportent. Que le vieillard fasse précisément le contraire : il ne lui est pas défendu de plaire aux autres, mais«à la condition de ne jamais pensera lui. Qu'il prenne pour modèle le charmant Ariste de Y École des maris de Molière, qui est aimable, gracieux, souriant, galant même, et qui n'est pas ridicule. Pourquoi? parce qu'il donne tout et ne demande rien.
Il est un autre bienfait de la photographie qui dépasse de bien loin celui-là.
Autrefois les inventions scientifiques étaient trop souvent des curiosités de laboratoire, des trésors de
sanctuaire. Aujourd'hui, la condition première des conquêtes du génie, c'est de ressembler au soleil, de luire pour tout le monde. La photographie a ce glorieux privilège. Loin de haïr et d'écarter le profane vulgaire, c'est pour lui qu'elle est créée. Elle a mis à la portée des plus humbles cette joie immense, réservée jadis aux classes privilégiées : la joie de posséder l'image de ceux qu'on aime. Grâce à elle, le pauvre paysan, qui part pour l'armée, emportera dans sa giberne, non pas un bâton de maréchal de France, mais, ce qui est plus facile et non moins doux, le portrait de sa mère, à qui il laissera -le sien. Grâce à elle, pas un humble logis qui ne puisse désormais posséder, comme les châteaux aristocratiques, sa galerie de portraits de famille, sa collection d'ancêtres... car enfin, nous avons tous des ancêtres, et ces généalogies de bourgeois, de commerçants, d'artisans, d'ouvriers, ne seront ni moins glorieuses ni moins utiles pour leurs fils, que ne l'était pour les descendants de la noblesse toute une longue suite d'ambassadeurs, de généraux et de ministres. Si les uns représentaient la race, les autres représenteront la famille. Si cette succession d'uniformes brillants, de décorations éclatantes, entretenait dans l'esprit des enfants nobles de justes sentiments d'orgueil, les métamorphoses graduées du sarrau en veste, de la veste en habit, de l'habit en toge d'avocat ou de juge, parleront, aux fds des classes obscures, de courage et d'espérance. Les uns apprenaient de leurs pères comment on ne déchoit pas, les
autres apprendront des leurs comment on s'élève.
Enfin la photographie a un dernier titre à notre reconnaissance.
Que de parents ont fait souvent cette triste réflexion, qu'en réalité nous perdons nos enfants tous les ans. Même quand Dieu nous les laisse, le temps nous
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les dispute. Chaque jour qui s'écoule nous enlève quelque chose d'eux, alors même qu'il les embellit. L'enfant d'aujourd'hui n'est pas semblable à l'enfant d'hier, et différera à son tour de l'enfant de demain. Les âges en se succédant se dévorent les uns les autres; l'adolescence absorbe l'enfance pour dispa-
raîtrc bientôt elle-même dans la jeunesse, de façon que, quand notre fille arrive à sa pleine floraison, nous avons perdu tout ce qui a précédé et amené son épanouissement, nous avons perdu ses quinze premières années; notre mémoire, si fidèle qu'elle soit, ne les possède qu'en bloc; le charmant jour à jour nous a échappé. Eh bien! celte perte cruelle, la photographie la répare. Ce que le temps nous arrachait, elle nous le rend. Demandons-lui chaque année une image de nos enfants, et soudain nous reconquérons cette suite de métamorphoses par où ils ont passé ; nous retrouvons, avec toutes leurs transitions de visage, toutes leurs transformations d'intelligence ou de caractère ; nous sentons du même coup renaître en notre cœur toutes les joies, toutes les craintes, toutes les espérances que nous a données chacune de ces crises : ce ne sont pas eux seuls qui revivent devant nous, c'est nous qui revivons à nos propres yeux, en face de leur image, et qui revivons, pour qui?., encore pour eux. Chacun de ces portraits n'est pas seulement une joie, c'est une leçon. Chacune de ces images nous rappelle un écueil que nous leur avons évité, un défaut que nous avons combattu en eux; ce coup d'œil, qui embrasse toute la carrière qu'ils ont parcourue, nous apprend à les guider dans la carrière à parcourir; et enfin, si Dieu nous frappe du plus horrible malheur que connaisse celte triste terre, si nous voyons mourir avant nous ceux qui devaient nous aider à mourir... eh bien! au moins nous resterat-il la consolation de conserver d'eux tout ce que la
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Providence nous en avait donné. Leur avenir nous est ravi, mais leur passé nous appartient tout entier!
Je n'ai jamais mieux senti la place considérable de la photographie dans la vie de famille que pendant le siège de Paris.
Supposons que, pendant le premier siège de Paris, un homme eût trouvé le moyen d'introduire dans la ville investie de quoi nourrir trente mille personnes, et cela en un si mince volume, sous une forme si condensée, que le plus petit messager, le plus léger véhicule, le char des contes de fées, eussent suffi pour transporter à travers les lignes ennemies, et amener jusqu'au sein de la ville, cet immense ravitaillement; que n'aurait-on pas dit d'un tel homme et d'un tel bienfait! Eh bien, voilà le service que nous a rendu la photographie. Grâce à ses réductions microscopiques, elle a fait tenir sous l'aile d'un pigeon, dans le tuyau d'une de ses plumes, des milliers de lettres; elle a ravitaillé des milliers d'àmes! Que ceux qui n'ont pas assisté au siège, ou qui l'oublient, jettent la première pierre à cet art merveilleux et le traitent d'invention mercantile, libre à eux; mais nous, nous dont les cœurs ont eu faim et soif pendant tant de jours; nous qui, après des semaines entières passées sans une seule nouvelle de ceux que nous aimons, avons vu tout à coup entrer un jour dans notre logis, ainsi qu'un divin messager, ce petit papier bleu, bleu
comme le ciel, bleu comme l'espérance, avec ces mots : « Je vais bien; les enfants vont bien; courage! » nous qui avons pleuré sur cette petite feuille, qui l'avons baisée avec délices, qui l'avons relue dix fois tout bas avant d'avoir la force de la lire tout haut, qui l'avons fixée sur la muraille devant notre table de travail, pour l'avoir là comme un sujet toujours présent de réconfort pendant l'absence; nous tous enfin... les désolés de ces cruels jours, il nous est impossible, en parlant de notre consolateur, de faire autre chose qu'admirer, aimer, remercier et bénir.
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11 y eut un temps, à ce que disent nos vieilles coutumes, où la dot d'une jeune fille ne consistait qu'en un chapel de roses. Ce temps-là est bien loin.
Aujourd'hui cette question de la dot est une grosse affaire dans les mariages, et elle donne lieu, au sein des familles, à plus d'une scène, ou plaisante, ou triste, ou touchante. C'est une de ces scènes d'intérieur que je voudrais reproduire ici. Entrons donc, si vous- le voulez, à Yillcneuve-Saint-Georges, chez M. Desgranges, ancien commerçant retiré. Sa fille Madeleine est demandée en mariage par un jeune architecte, qu'elle aime, et dont elle est aimée;
M. Henri Grandval. Jusqu'ici rien de plus simple. Mais M. Grandval le père ne veut marier son fils qu'à une demoiselle... de deux cent mille francs, et M. Desgranges n'en veut donner que cent mille. Sa femme le presse de céder, sa fille l'en prie doucement; il refuse net. Mais la bonne Mme Desgranges appartient à la tribu des mères attendries, qui ne peuvent pas dire ma fille! sans avoir des larmes dans la voix; elle insiste, elle supplie, et voyant son mari inflexible, elle se lève et lui dit avec indignation :
« Monsieur Desgranges! veux-tu savoir toute ma pensée? tu n'as ni cœur ni entrailles!
— C'est convenu, ma femme.
— Tu n'es pas un père, tu es un....
— Un bourrear. {Déclamant.)
Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin Que d'en faire à sa mère un horrible festin !
Iphigénie, acte III, scène....
— Monsieur Desgranges !
— Madame Desgranges !
— Sais-tu bien, monsieur Desgranges, qu'avec ton flegme ironique, tu finiras par me mettre hors de moi, par me faire sortir de mon caractère !
— Pourvu que tu n'y rentres pas, ma femme! répondit à mi-voix M. Desgranges.
— Ah ! c'est trop fort !
— ■ Assez, ma mère! assez! dit Madeleine en se levant à son tour, je ne veux pas être cause que
mon père et toi vous vous parliez ainsi. Et puisqu'il ne croit pas devoir faire ce que nous lui demandons, ajouta-t-elle en commençant à pleurer, puisqu'il nous refuse ce que nous désirons tant, ce qui ferait notre bonheur à Henri et à moi
— Elle pleure! s'écria Mme Desgranges, ô ma fille! ma petite fille! et cela ne t'émeut pas, monstre! Tu peux voir ses larmes, tu peux l'entendre te dire avec sa voix si douce que cela ferait son bonheur... et rester inflexible!
— Que veux-tu, ma chère? quand je vois une femme pleurer, je me méfie toujours.
— Comment?
— Ce n'est pas ma faute, je me souviens. Au début de notre mariage, tu as si souvent pleuré quand tu voulais obtenir quelque chose de moi, que les larmes des femmes me font l'effet d'un placement.
— O mon père! mon père! s'écria Madeleine, comment peux-tu douter de mon chagrin! tu ne crois donc pas que j'aime Henri?
— Si vraiment.
— Henri est bon et spirituel; tu dis toi-même qu'il a un bel avenir comme architecte.
— C'est vrai !
— Son père, M. Grandval, est un homme....
— Des plus honorables.
— Eh bien, alors?...
— Oui, eh bien, alors? ajouta Mme Desgranges.
— Eh bien, alors, qu'elle l'épouse! Je lui donne mon consentement, et avec mon consentement cent
mille francs de dot; mais deux cent mille, comme le demande M. Grandval, non!
— Pourquoi? reprit Mme Desgranges.
— Pourquoi est charmant! Parce que je ne suis pas assez riche pour donner deux cent mille francs à ma fille sans me gêner.
— Il t'en restera toujours assez!
— Assez, c'est trop peu.
— A ton âge on n'a plus de besoins.
— Au contraire! chaque année de plus amène un besoin de plus. Il n'y a pas une infirmité qui ne soit une dépense. Ma vue baisse, il me faut des lunettes; mes jambes faiblissent, il me faut une voiture ; mes cheveux tombent, il me faut un toupet. Et les caoutchoucs ! et la flanelle! Mais j'en ai pour cent francs par an, rien qu'en flanelle!
— Mais....
— Non, non! que la jeunesse soit pauvre, c'est juste! c'est son lot! Est-ce qu'elle a besoin de quelque chose ! Qu'importe le bon souper et le bon gîte, quand on a le reste ! Mais la vieillesse....
— Tu n'es pas vieux, dit aimablement Mme Desgranges.
— Oh! oh! si tu me dis des choses agréables, cela devient grave !
— Voyons, voyons, reprit-elle avec câlinerie, raisonnons — De quoi s'agit-il après tout? De quelques réductions légères dans notre train de vie; d'avoir, par exemple, un domestique de moins....
— Précisément!
— Eh bien, tant mieux!
— Tant pis! je suis paresseux; j'aime à être servi.
— Et tu t'alourdis ! tu engraisses ! tandis que, si tu te servais un peu toi-même, tu resterais actif, jeune....
— Je n'y tiens pas !
— Mais moi, j'y tiens, dans ton intérêt. C'est comme pour notre table : nous retrancherons, je suppose, un plat à notre dîner....
— Du tout! c'est ce que je ne veux pas, je suis gourmand !
— C'est un péché, père, dit Madeleine.
- Soit! mais un péché très agréable, et il m'en reste si peu de cette espèce-là. Ma chère gourmandise! Mais je n'entends jamais approcher l'heure du diner sans voir flotter devant mes yeux comme un rêve... le menu! sans me dire : « Ah çà! quel joli plat de douceur ma femme m'aura-t-elle imaginé pour aujourd'hui? » Car je te rends justice là-dessus... tu as beaucoup d'imagination pour les entremets sucrés!
— Oui! oui! répondit plus doucement Mme Desgranges, flattée par ce compliment sur ses talents de femme de ménage, mais qu'arrive-t-il? Que tu manges trop? Tu te fais mal. Tu deviens tout rouge! Le médecin l'a dit, cela te jouera un mauvais tour; tandis qu'avec un ordinaire modeste... en devenant sobre ....
— Oh! sobre. Quel mot fade!
— Tu resteras frais... calme... la tète libre... tu deviendras même meilleur!
— Oui! oui! Mens sana in corpore sano.
— C'est-à-dire que, si tu avais le sens commun... tu devrais remercier Madeleine de la dot que tu lui donnes, car tu prolonges ainsi ta vie dans ce monde, et tu assures ton salut dans l'autre!...
— Oh! père! père!...
— Voyons! reprit avec plus d'instances Mme Desgranges, s'apercevant que son mari faiblissait un peu. Voyons!... je te connais. Tu as le cœur excellent!... Toutes ces petites privations-là seront des bonheurs pour toi. Réponds ! Est-ce que tu ne seras pas trop heureux de te saigner pour ta fille?
— Oui! oui! je sais! le pélican! Mais il paraît que ce n'est pas vrai ! »
A ce moment, entre le jeune prétendu. Madeleine l'aperçoit. Elle court à lui, et le prenant par la main :
« Venez, monsieur Henri, venez! Joignez-vous à nous! Mon père commence à se laisser toucher!
— Moi? dit Desgranges.
— Oh! monsieur! monsieur! » s'écria le jeune homme avec émotion.
Mais tout à coup M. Desgranges se tournant vivement vers lui :
« Parbleu! vous faites bien d'arriver. Cela me rend à moi-même. Ah çà! vous n'avez donc pas de cœur, vous! Comment! vous êtes aimé d'une jolie fille comme elle, bonne, instruite, affectueuse, et
vous ne voulez pas l'épouser si elle n'a que cent mille francs de dot!
— Mais, mon père....
- Il te marchande!... Mais moi, moi, quand j'ai épousé ta mère, elle valait cinquante mille fois moins que toi!
— Comment? s'écria Mme Desgranges.
— Je veux dire qu'elle avait cinquante mille francs de moins que toi, et pourtant je n'ai pas hésité.
— Je n'hésite pas non plus ! reprit vivement Henri.
— C'est son père qui refuse, mon ami!
— Oui, dit Madeleine, c'est son père! mais lui, il ne tient pas du tout à ta fortune ! Il m'a répété vingt fois qu'il me prendrait sans dot, qu'il aimerait môme mieux que je n'eusse rien.
— C'est vrai! s'écria le jeune homme.
— Oui!. oui!... On dit cela!... Je l'ai dit aussi... moi... mais en dedans....
— Comment! reprend vivement Mme Desgranges, ce n'était donc pas vrai?
— Ce qui est vrai, c'est que je trouve stupide cette maxime que les pères doivent s'immoler pour leurs enfants!
— S'immoler! dit Madeleine. Est-ce que je le voudrais? Est-ce que nous le voudrions? Est-ce que cet argent ne resterait pas à toi?
— Ta ta ta! l'argent ne peut pas être dans deux endroits à la fois! Si je vous le donne, je le perds, et si je ne vous le donne pas, je le garde! C'est clair comme le jour.
— Mais, père....
— Mes idées sont faites là-dessus. Un père doit être plus riche que ses enfants.
— Qu'importe qui est le plus riche! dit Mme Desgranges. Est-ce que leur maison ne sera pas la nôtre ?
— Jamais! Un père ne doit jamais se mettre dans la dépendance de ses enfants, et cela, pour les enfants eux-mêmes, afin de ne pas les rendre ingrats.
— Oh! père, se récria Madeleine, oses-tu dire?.. .
— Ton bon petit cœur se révolte à ce mot....
— Oh! oui! tu m'as fait bien mal!
— Je le crois! Je crois à la sincérité de ton indignation, mais....
— Mais, dit Henri, pour qui nous prenez-vous donc, monsieur?
— Pour des enfants pleins de cœur! pleins de bons sentiments ! Et c'est pour cela que je ne veux point vous gâter. Avez-vous entendu parler d'une pièce de théâtre nommée le Roi Lear?
— De Shakspeare?
— Juste! Eh bien, savez-vousce que c'est que son roi Lear? Un vieil imbécile qui n'a eu que le sort qu'il méritait!... Et quant à mesdames ses filles, Shakspeare, tout Shakspeare qu'il est, a fait une grosse faute, c'est de les peindre méchantes dès le début. Ce qu'il fallait, c'était de les montrer corrompues par la prodigalité insensée de leur père, conduites
à l'ingratitude par le bienfait Voilà la vérité! Car
enfin, supprimez le bienfait, il n'y a plus d'ingrati-
tude. Or, comme j'ai autant de sollicitude pour votre perfection que ma femme en a pour mon perfectionnement, je refuse net de me dépouiller pour vous, de peur de vous exposer à la tentation.
— Mais....
— ■ Pas de mais! C'est résolu. Henri, allez trouver votre père et essayez de le faire renoncer à sa prétention! Que diable! il est plus facile de ne pas demander cent mille francs que de les donner
— Mais, dit Madeleine, s'il ne réussit pas à convaincre son père?
— C'est qu'il ne t'aimera pas assez! Auquel cas je ne le regretterai pas.
— Monstre ! bourreau ! égoïste ! matérialiste ! s'écria Mme Desgranges.
— Va! va!...
— Adieu, monsieur Henri! dit Madeleine.
— Non, mademoiselle, au revoir! Votre père a raison! Je ne serais pas digne de vous si je ne vous conquérais pas.
— A la bonne heure, jeune homme! Voilà un mot qui vous rend mon estime ! Je ne vous donnerai pas un sou de plus pour cela, mais je vous estime! Partez et revenez ! »
Un mois après cette scène, les jeunes gens étaient mariés; un an plus tard, Mme Desgranges était marraine; la deuxième année, M. Desgranges était
parrain; et, trois ans écoulés, nous retrouvons le jeune ménage et le vieux, les parents et les enfants, installés dans la jolie maison de Yilleneuve-Saint- Georges.
J'ai dit que M. Henri Grandval était architecte, mais jeune architecte, c'est-à-dire trop souvent, hélas! architecte in parlibus. De tous les artistes, les plus malheureux sont certainement les architectes. Un poète a beau être pauvre, il trouve toujours une plume pour écrire ses vers; un musicien, une feuille de papier réglé pour écrire ses notes; un peintre, un pinceau et un bout de toile pour y jeter ses idées de tableau; mais des pierres de taille, des pierres meulières et un terrain propre à la bâtisse, on n'en a pas sous la main, on n'en trouve pas à volonté; on ne bâtit pas des maisons pour son plaisir. Et qui est-ce qui en confie à un jeune architecte? Il a un art et pas de matériaux pour l'exercer; sa profession est
de construire, et il n'a pas de constructions à faire
Imaginez-vous un castor en disponibilité. Ses seuls clients sont de petits propriétaires, qui, ayant quelque lézarde à reboucher, quelque fenêtre à percer, quelque mur à raccommoder, prennent un petit architecte, comme on prend un petit médecin... pour les indispositions, dans l'espoir de le payer moins plier Tel était le sort de Henri Grandval.
Pour se dédommager de ces vils travaux, qu'il nommait des travaux dînatoires, il employait son vrai talent de dessinateur et d'aquarelliste à faire des plans de château, à concourir pour toutes les grandes
constructions publiques, à envoyer, à qui de droit, des projets d'édifices d'utilité générale, et, comme il avait la juste prétention d'être un homme pratique en même temps qu'un homme d'art, il joignait à ces dessins, des devis, des coupes, des plans de distribution, qui faisaient le plus grand honneur à la solidité de ses études, mais qui avaient un grand inconvénient, c'était de lui coûter beaucoup d'argent: car il fallait payer les géomètres, payer les métreurs, payer les vérificateurs, de façon qu'il employait pour ses projets de construction tout l'argent que lui rapportaient ses réparations; il dépensait en poésie tout ce qu'il avait gagné en prose.
Son budget se composait, comme on le sait, de la dot de sa femme et de la sienne, ce qui lui constituait un revenu fort suffisant pour ce qu'on appelait autrefois un bourgeois du Marais. Mais un artiste!... Un homme qui aime le beau!... C'est très cher d'aimer le beau. On trouve une occasion de belle tapisserie ancienne : comment résister au plaisir de l'acheter? On lit la description d'un monument admirable, découvert récemment : comment ne pas aller le visiter? Les voyages d'art sont presque un devoir pour les artistes. Ce qui les perd surtout, ce sont les prix réduits; ce sont ces grandes affiches s'étalant sur toutes les murailles, et portant en grosses lettres rouges ces mots cabalistiques : Parcours d'un mois dans le Nord de l'Italie, avec séjour dans les principales villes : cent cinquante francs! Cent cinquante francs! C'est si bon marché! Rien de
ruineux comme le bon marché ! Ces grandes affiches sont immorales comme des boutiques de changeur, et l'on peut d'autant moins résister à la tentation qu'on a l'air d'être raisonnable en y succombant. INotre jeune ménage succombait donc souvent, et si vous "ajoutez à cela que le mari était très épris de sa femme, et par conséquent la voulait charmante et bien parée; si vous vous souvenez qu'en trois ans ils s'étaient donné le luxe d'un garçon et d'une fille, vous comprendrez sans peine que généralement, quand arrivait la seconde moitié de chaque trimestre, ils étaient d'un gêné.... d'un gêné.... qui fendait le cœur de la bonne Mme Desgranges et attirait sur la tète de M. Desgranges un déluge de prières et d'invectives —
« Mon ami, je t'en supplie, accorde-leur un supplément de dot!
— Je m'en garderai bien, répondait M. Desgranges, je m'applaudis trop du parti que j'ai pris!... Mon système est trop bon pour que j'en change.
— Comment as-tu le cœur de les voir et de les laisser aussi gênés?
— Ils sont gênés?
— Affreusement, mon ami.
— Tant mieux! Mon gendre se donnera plus de mal pour acquérir une clientèle.
— Mais elle ne vient pas, cette clientèle !
— Raison de plus pour tout faire afin qu'elle vienne.
— Ils ont des charges de plus!
— Tu veux dire des bonheurs de plus! »
Et comme Mme Desgranges levait les bras au ciel : « Voyons, ma femme! pas d'exclamation, et raisonnons! Supposons qu'il y a trois ans, j'aie donné à ma fille cent mille francs de plus, comme tu le voulais, que serait-il arrivé?
— Il serait arrivé, reprit Mme Desgranges avec un mélange d'indignation et d'attendrissement, qu'au lieu de vivre de privations comme ils ont été obligés de le faire depuis trois ans, au lieu de se tout refuser....
— Permettez! ma femme, permettez! 11 me semble....
— 11 te semble?... Eh bien, veux-tu que je te dise? Quand je vais chez eux à l'heure du dîner, que je vois leur pauvre petit couvert si modeste,... un seul plat de viande, un seul plat de légumes, et pas d'entremets sucrés, les pauvres chéris! et qu'en revenant chez nous, je te trouve, toi, attablé jusqu'au menton, avec de bonnes poulardes rôties, de bons perdreaux bardés... car il te les faut bardés maintenant....
— Que veux-tu, ma chère? en vieillissant....
— Eh bien, cela me fait mal ! je me reproche tous les bons morceaux que je mange.
— Pas moi !
— Je nous trouve révoltants....
— Ma femme!... ma femme! du calme! et revenons à la question, car tu t'en es complètement écartée. Suis bien mon raisonnement, si tu peux.
Nous sommes aujourd'hui le 15 novembre; notre fille, notre gendre, leurs deux enfants, leurs deux domestiques, sont ici, dans notre maison de campngne, depuis le 15 août, soit trois mois, deux jours; et ils comptent y rester, eux, leurs enfants et leurs domestiques, jusqu'au moment de notre départ, soit le 20 décembre —
— Eh bien! est-ce que tu veux leur reprocher leur séjour ici? Est-ce que tu vas te plaindre de ce que leur présence te coûte? Est-ce que tu aurais l'intention de les exiler de chez toi... de chez moi?... Oh! mais un instant, halte-là!
— Mais, s'écria M. Desgranges, avec impatience, laisse-moi donc parler, et, encore une fois, suis mon raisonnement. Pourquoi notre fille et notre gendre sont-ils restés avec nous trois mois et deux jours, et pourquoi y resteront-ils jusqu'au 20 décembre?
— Belle question! Parce qu'ils nous aiment! Parce qu'ils se plaisent avec nous!... Parce qu'ils savent nous faire plaisir!... Parce qu'ils sont affectueux, sensibles....
— Enfin, tout le contraire de moi... n'est-ce pas? » dit M. Desgranges en riant. Puis, allant à sa femme : « Tiens, viens, que je t'embrasse!... Je t'adore, toi, parce que tu as toujours douze ans.
— Comment ! douze ans !
— Je veux dire parce que tu es et seras toujours la bonne créature, naïve, confiante, crédule, que j'ai épousée avec tant de plaisir!
— Comment naïve! crédule! répliqua Mme Desgranges un peu offensée. Est-ce que tu prétendrais que nos enfants ne sont pas....
— Si! ma femme... ils sont tout cela et plus encore! Mais t'imagines-tu que ta fille, avec sa jolie figure qu'elle a plaisir à montrer parce qu'on a plaisir à la voir, que ton gendre avec ses goûts d'artiste et son imagination, laisseraient là Taris et ses premiers plaisirs d'hiver, bien plus, qu'il y irait, lui, pour ses affaires, tous les matins et en reviendrait tous les soirs, le tout pour l'unique bonheur de faire une partie de piquet avec un père qui commence à être un peu sourd, et une mère qui gagnerait à être un peu muette?
— Mais que supposes-tu donc? Quel motif donnestu à leur séjour prolongé chez nous?
— Ma chère, reprit M. Desgranges en riant, te rappelles-tu que quand tu étais jeune et que tu avais de fort beaux cheveux, tu étais enchantée d'aller à la campagne pour laisser reposer ta raie?... Eh bien, nos enfants sont enchantés de rester ici pour laisser reposer leur bourse.
— ■ Ah!... malheureux, peux-tu supposer?...
— Je ne leur en veux pas! Je ne les accuse ni d'ingratitude ni d'indifférence! Je suis sûr que, s'ils avaient vingt mille livres de rente au lieu de dix, ils nous aimeraient toujours, mais moins longtemps de suite! Ainsi, par exemple, je ne connais pas de gendre pareil au mien : on n'a pas plus de déférence, plus d'attentions; il ne laisse pas passer un
seul de mes anniversaires, anniversaire de fête, anniversaire de naissance, anniversaire de mariage, sans accourir avec un énorme bouquet.
— Et tu crois que l'intérêt seul...
— Oh! non! ma femme!... Pas l'intérêt seul!... non, l'intérêt composé... composé moitié d'affection et moitié de calcul... calcul inconscient dont il ne se rend pas compte, mais que je devine, qui tient à ce qu'il a besoin de moi et dont je profite sans lui en vouloir.
— Tiens! tu n'es qu'un malheureux! Tu dépoétises tout! Tu désenchantes tout! Il faut être capable de pareils sentiments pour les prêter aux autres! c'est monstrueux!
— Du tout! c'est naturel! Les vieux son, très ennuyeux! Il faut qu'ils se rattrapent par quelque chose! Je me rattrape par l'hospitalité.
— Dis tout de suite que nos enfants prennent notre maison pour une auberge!...
— Eh! sans doute, l'auberge du Lion cVOrl Ici on loge à pied et à cheval les enfants gênés qui ont des économies à faire. Ont-ils trop dépensé en spectacles, en bals, en concerts : allons passer huit jours chez papa ! Projettent-ils de se payer un petit voyage : allons passer un mois chez papa! Un des enfants et un peu souffrant : envoyons-le à la campagne chez papa!... Et on l'envoie!... Et l'on vient avec lui! Et comme on est reçu à bras ouverts, comme on est défrayé de tout, comme le père a une bonne installation et une bonne table, comme on y trouve de
bonnes poulardes et de bons perdreaux que le père égoïste est enchanté de partager avec ses enfants, ils viennent, ils reviennent, et ils restent avec plaisir. — Ah! le misérable!... Il fait de l'égoïsme avec tout, même avec l'amour paternel!
— Mais suppose, au contraire, reprit M. Desgranges sans avoir l'air d'entendre sa femme... suppose que j'aie doublé la dot de ma fille, comme tu le voulais, que serait-il arrivé? Qu'aujourd'hui nos enfants, vu la tête un peu enthousiaste de mon gendre, ne seraient peut-être pas beaucoup plus riches, et que moi, je serais beaucoup plus pauvre ; que je ne pourrais ni les recevoir aussi longtemps, ni les recevoir aussi bien, et qu'ils viendraient moins chez moi, parce qu'ils seraient mieux chez eux. Voici donc ma conclusion, que je dédie à tous les pères qui ont des filles à marier : « Voulez-vous garder vos enfants, gardez votre argent ! » Car c'est grâce à l'argent que le père reste le chef de la famille, que la maison paternelle reste le foyer domestique, c'est-à-dire pour les vieux une retraite d'honneur et de bien-être; pour les jeunes, un lieu de refuge et de plaisir; pour les petits, un nid où ils viennent chercher la santé et parfois des soins plus intelligents que les soins maternels eux-mêmes ; pour tous, enfin, un centre, un sanctuaire où se forment les souvenirs, où grandissent et vieillissent les générations successives, où se perpétuent enfin les traditions de respect et de tendresse! Affabulation : je n'ajouterai pas un sou à la dot de ma fille. »
51 a EPIS ET BLEUETS.
Nous voici au 50 novembre, quinze jours plus tard, mais toujours à Villeneuve-Saint-Georges : car si, dans cette scène, j'ai un peu violé l'unité de temps, j'ai du moins toujours respecté l'unité de lieu. La maison de M. Desgranges est en joie. Jamais il n'a paru, lui, aussi gai et aussi heureux. C'est le vingt-cinquième anniversaire de son mariage. « Ma femme, a-t-il dit à Mme Desgranges, voilà un jour qu'il faut célébrer dignement. Ii ne s'agit pas d'économiser aujourd'hui. Toutes voiles dehors! Un dîner... comme si j'étais gourmand ! J'ai bien recommandé à notre fille, qui est allée passer une journée à Paris pour je ne sais quelle affaire, de revenir avec son mari par le train de quatre heures. Elle trouvera dans sa chambre une jolie robe neuve, dont je veux qu'elle se pare aujourd'hui. Et quant à toi, si tu m'aimes encore un peu malgré mes défauts, prouve-le moi! fais-toi charmante aussi; mets pour le dîner, et la soirée, car j'ai invité tout notre voisinage, mets les diamants de ma pauvre mère. Ils me représentent ce que j'ai le plus aimé dans le monde : elle, qui me les a donnés pour toi; toi, qui les as portés pour moi et pour elle; ta fille, qui les portera pour nous trois.... » Et là-dessus, M. Desgranges s'éloigna pour cacher un peu d'émotion.
Pourquoi Mme Desgranges ne lui répondit-elle pas? Pourquoi resta-t-elle quelque temps immobile et la
tète baissée? Pourquoi sa fille, en arrivant, l'entraîna-t-elle dans sa chambre en pleurant? Pourquoi le gendre était-il sombre? Pourquoi la cloche du dîner les fit-elle tressaillir tous trois? Pourquoi, en entrant dans la salle à manger, la mère fut-elle si troublée à la vue de son mari? Pourquoi? L'exclamation de M. Desgranges va nous le dire. « Tu n'as pas tes diamants! » s'écria-t-il. La mère, pour toute réponse, se jeta dans les bras de son mari en pleurant. La fille lui baisa la main en s'agenouillant devant lui. « Tu n'as pas tes diamants! Qu'en as-tu fait? » La femme et les enfants se turent. « Tu ne réponds pas, reprit le père d'une voix sévère; c'est donc à moi de parler. Je sais tout. Tu les as vendus! vendus pour payer l'imprudence de ton gendre. Oui! parce qu'il lui a plu de s'associer à une entreprise mal conçue, parce qu'il a fait la folie de répondre pour des coquins qui l'ont trompé, il a fallu que toi, afin de payer la moitié de sa dette... car il doit encore douze mille francs... il a fallu que tu eusses la cruauté de m'arracher le plus cher souvenir de ma pauvre mère, le plus précieux témoin de notre tendresse... d'empoisonner enfin la joie de ce beau jour! Ah! c'est bien mal! » La mère essaya de balbutier quelques excuses. « Il suffit, reprit M. Desgranges en l'interrompant, voici les domestiques, allez vous asseoir à vos places. » Mère et enfants se dirigent en silence vers la table; mais tout à coup, en dépliant sa serviette, Mme Desgranges poussa un grand cri, son gendre en fit autant, et tous deux se précipitèrent vers M. Desgranges, les
yeux pleins de larmes. La mère avait trouvé son écrin de diamants sous son couvert, et le gendre les douze mille francs qui lui manquaient! « Ah! mon ami! Mon père... — C'est bon! c'est bon! reprit M. Desgranges en se dégageant de leurs embrassements. Vous ne m'appelez plus égoïste, maintenant. Eh bien, ma prévoyance avait-elle raison, et comprenez-vous enfin qu'il faut qu'un père reste toujours plus riche que ses enfants, ne fût-ce... ne fût-ce, mes amis, que pour leur venir en aide dans un moment de crise et les sauver d'une catastrophe? Seulement, mon gendre, ne recommencez pas, parce que je ne pourrais pas recommencer. »
/ko** d:oïv
aiï W- c