‹ Épis et bleuetsChapitre 21 sur 66 · SCRIBE · texte numérisé non relu

SCRIBE

Le centenaire de Scribe a été célébré d'une façon bien inaccoutumée. Pour fêter les noces d'or de ce mort illustre avec la postérité, on l'a affublé, entre autres titres d'honneur, de ce nom : Faiseur de ficelles. Eh bien! qu'on me permette d'essayer ici, en dehors, bien entendu, de toute polémique... la polémique n'est pas plus de mon goût que de mon

âge, d'essayer, dis-je, une étude purement littéraire sur ce sujet : Les ficelles dramatiques et Scribe.

Ou'est-cc qu'une ficelle dramatique? J'ouvre le dictionnaire et je lis :

« Ficelle, sorte de petite corde, qui est faite de plusieurs fils de chanvre, et dont on se sert pour lier de petits paquets. »

« Ficelles dramatiques, petits moyens artificiels, ruses de métier, ainsi désignés, par assimilation aux fils cachés avec lesquels on manœuvre les marionnettes. »

Voilà le terrible mot expliqué. Marionnettes! cela dit tout. Marionnettes! c'est-à-dire, non pas des êtres réels, mais des pantins. Ficelles dramatiques, c'est-à-dire, non des articulations vivantes, mais des ressorts tout matériels, faisant mouvoir des créatures de carton ou de bois : la croix de ma mère, le sabre de mon père, les cheveux de ma sœur, etc., avec le cortège des évanouissements, des reconnaissances, des erreurs de nom, des portes ouvertes ou fermées, c'est-à-dire autant de trucs qui déshonorent l'art en le réduisant à l'état de métier, et font du talent dramatique un jeu de passe-passe, un exercice de prestidigitation.

Or, voilà ce qu'on reproche à Scribe. C'est lui qui a infecté notre théâtre de ce fléau; il est le grand ficelier! On le traite comme l'âne dans les Animaux malades de la peste.

....On cria haro sur le baudel.

. La loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue

Qu'il fallait dévouer ce maudit animal, Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal!

L'avouerai-je? Il me touche, ce pauvre baudet. Je me demande s'il est aussi coupable qu'on le prétend, et si, par hasard, son seul tort ne serait pas d'avoir fait ce qu'ont fait tous les autres auteurs, même tragiques, avant lui. Pour nous en éclaircir, interrogeons la conscience des plus hauts personnages de cette cour, et commençons par le lion, par le roi des rois, par Eschyle.

Les Choéphores restent, selon moi, l'œuvre la plus puissante du grand tragique. C'est le meurtre de Clytemnestre par Oreste. Oreste s'associe sa sœur Electre pour cette effroyable besogne; et cet assassinat qui ressemble à un arrêt! ces deux parricides qui sont deux justiciers! ces deux justiciers qui représentent la justice divine! tout cela imprime un incomparable caractère de grandeur terrible à cette tragédie, où il coule tant de san.g et pas une larme!

Or, quel est le ressort de l'œuvre? Une mèche de cheveux... une mèche de cheveux qu'Electre trouve sur la tombe d'Agamemnon, qu'elle reconnaît immédiatement pour les cheveux de son frère, parti depuis plus de dix ans, et qu'elle reconnaît, à quoi? à leur ressemblance avec les siens! Avouons-le tout bas : S'il ne s'agissait pas d'Eschyle, nous dirions : Quelle ficelle !

Après Eschyle, Euripide.

Je préfère infiniment Ylphigënie en Aulide d'Euripide à celle de Racine. Ce rôle d'Iphigénie, dans la

tragédie grecque, a une juvénilité, une ingénuité, une grâce et, en même temps, un héroïsme, qui dépasse de bien loin l'Iphigénic de notre poète. Son hymne, en marchant au supplice, est d'une beauté épique. Mais, enfin, pour qu'elle aille au supplice, il faut qu'elle arrive dans le camp, qu'elle y arrive malgré toutes les précautions paternelles d'Agamemnon, qui a envoyé Arcas au-devant de la mère et de la fille pour les forcer à rebrousser chemin. Ou'est-il donc advenu? Qui s'est opposé à l'exécution des ordres du roi? Un obstacle tout matériel, une rencontre fortuite : Arcas arrêté par Ménélas, une lettre saisie au passage comme il s'en voit tant dans la comédie moderne, une ficelle enfin, qui nous a valu un chef-d'œuvre.

Après Euripide, Shakespeare.

S'il vous fallait choisir entre les chefs-d'œuvre de Shakespeare, lequel mettriez-vous au jti'emier rang? Moi, je prendrais Othello. Jamais le poète ne s'est montré aussi pathétique, aussi humain, aussi profond, aussi touchant. Aucune autre étude de cœur humain ne me paraît comparable à la peinture de la jalousie tombant dans cette grande âme. Ce qui fait la beauté de la conception, c'est que ce terrible jaloux n'est pas un jaloux, c'est un confiant : il a pleine foi dans celle qu'il aime; il ne s'effraye, ni de la distance d'âge, ni des quelques cheveux blancs qui commencent h argenter ses tempes. « Elle avait des yeux, dit-il, et elle m'a choisi. » Il ajoute ces délicieuses paroles qui semblent sortir de la bouche

LES FICELLES DRAMATIQUES. lï>3

d'Ariste de l'École des maris : « On ne me rendra pas jaloux de ma femme en me disant qu'elle est jolie, rieuse, qu'elle aime les belles compagnies, qu'elle chante, joue, et danse bien. Là où est la vertu, ce sont vertus nouvelles. » On comprend quels effroyables ravages doit produire la jalousie dans un tel cœur! Mais comment l'y faire naître? Comment en arrivera-t-il à ce paroxysme de folie qui lui met le poignard à la main? Quelle preuve évidente, flagrante, irréfutable, peut l'amener à soupçonner la plus pure des créatures humaines, h la croire coupable, à la tuer? Cette preuve est un mouchoir; un mouchoir qu'il lui avait donné, qu'elle conservait comme une relique, qu'elle laisse tomber par terre, qu'elle ne ramasse pas, que sa suivante Einilia ramasse, que cette Emilia donne à Cassio sans aucune raison, qu'Othello voit de loin aux mains de Cassio, et là-dessus le voilà immédiatement transformé en assassin ! Quel faible fil pour faire mouvoir un tel colosse!

Après Shakespeare, Corneille.

S'il y a deux choses qui jurent ensemble, c'est le génie de Corneille et ces petits moyens matériels que j'ose à peine nommer en parlant de lui. Et cependant sa plus belle pièce de passion, le Cid, et sa plus belle tragédie historique, Horace, reposent, l'une sur une équivoque et l'autre sur un subterfuge.

Dans le Cid, ce qui arrache à Chimène le cri d'amour d'où sort le dénouement, n'est-ce pas

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l'épée de don Sanche, épée qu'elle maudit comme l'instrument de la mort de Rodrigue, tandis que c'est le témoin de sa victoire?

Quant à Horace, écoutons Corneille lui-même. Les préfaces de Corneille sont des modèles de candeur. Jamais homme n'a parlé de soi avec tant de simplicité, en bien et en mal. « II" passe pour constant, dit-il, que le second acte est un des plus pathétiques qui soient sur la scène, et le troisième un des plus artificieux. »

L'artifice était là en effet bien nécessaire, car le poète n'avait plus que le récit du combat pour matière des troisième et quatrième actes. « J'ai coupé, dit-il, ce troisième acte très heureusement, de façon à laisser Horace le père dans la colère et le déplaisir, et lui donner ensuite un bon retour à la joie dans le quatrième. »

Comment donc a-t-il coupé ce troisième? Par l'arrivée et le récit de Julie, confidente de Sabine, et qui était témoin de ce combat. « Cette Julie est une impatiente, qui suit brusquement sa première idée, nous dit Corneille, et présume le combat achevé parce qu'elle a vu deux des Horaces par terre et le troisième en fuite. Un homme, ajoute-t-il, qui doit être plus posé et plus judicieux, n'eût pas été propre à donner cette fausse alarme. 11 eût dû prendre plus de patience afin d'avoir plus de certitude de l'événement et de ne pas se laisser emporter si légèrement, par les apparences, à présumer le mauvais succès d'un combat dont il n'a pas vu

la fin. » L'aveu n'cst-il pas complet et l'excuse n'est-elle pas délicieuse? Évidemment si Corneille eût vécu de notre temps, et s'il fût resté aussi ingénu, il aurait dit : « J'ai trouvé là une ficelle assez ingénieuse. »

Après Corneille, Racine.

Racine, en dépit du mot de Victor Hugo, reste et restera toujours, en poésie, une étoile de première grandeur. Il a dit ce que personne n'a dit avant lui, ni depuis. Jamais, même chez Virgile, la passion n'a parlé un langage aussi puissant et aussi vrai. Britannicus est un chef-d'œuvre absolu, et, oserai-je le dire? aujourd'hui encore, une de mes joies est d'apprendre et de me réciter des scènes entières de Racine. Or, en l'étudiant, j'ai remarqué un fait, et qui, je crois, n'a jamais été relevé : c'est que ses tragédies sont, presque toutes, construites comme des comédies Je veux dire que ses

personnages, son style, sa méthode de développement appartiennent à l'art de Sophocle, tandis que les ressorts, l'agencement de la fable, semblent souvent empruntés à l'art de Molière. Milhridate en est u:i frappant exemple. Voilà certes un bien grand nom! un bien grand homme! Son langage est à la hauteur de sa situation, ses desseins à la hauteur de son langage; mais regardez la marche de la pièce, c'est une intrigue bourgeoise. Deux frères rivaux! Va vieux mari jaloux! Jaloux avec toutes les petitesses de la jalousie! Il épie, il ment, il tend des pièges. Possesseur inquiet d'un trésor qui lui échappe,

gardien aux abois de la jeunesse et de la beauté, Mitbridate est un Arnolphe qui tue.

Dieu me garde de le reprocher à Racine! Si, en effet, ses pièces sont, en général, plus vivantes, plus humaines que celles de Corneille, il le doit peut-être à l'emploi de ces petits moyens qui appartiennent à la vie de tous les jours, mais enfin son théâtre en est plein. Néron se cache, au second acte, pour assister, invisible, à l'entretien de Junie et de Britannicus. L'épée d'Hippolytc, laissée entre les mains de Phèdre, amène la péripétie. L'évanouissement d'Atalide et la lettre de Bajazet, saisie sur elle, amènent la catastrophe. Athalie, la sublime Athalie, repose sur une équivoque... le mot trésor pris dans deux sens différents, signifiant tour à tour une somme d'argent et un enfant. Or, n'est-ce pas en jouant sur ce double sens que Joad s'attache Abner sans s'ouvrir à lui, inquiète Mathan sans l'éclairer et attire Athalie dans le piège?

Que dirons-nous donc (ÏEslher? La délicieuse scène du second acte où Aman prépare le triomphe de Mardochée en croyant préparer le sien, est une scène de méprise. La terrible catastrophe de la chute d'Aman repose sur un pur artifice.

Esther, Assuérus et Aman sont en présence. Esther se déclare Juive et dénonce Aman comme le promoteur d'un massacre général des Juifs. Aman est consterné. Le roi est éperdu :

Quel jour mêlé d'horreur vient effrayer mon âme! Toul mon sang de colore et de honte s'enflamme,

J'étais donc le jouet.... Ciel, daigne m'éclairer! Un moment sans témoins cherchons à respirer.

Sur quoi, il sort; et, après avoir respiré un peu... très peu... juste assez pour permettre à Aman de se jeter aux genoux de la reine en implorant sa grâce, il rentre, et, trouvant son ministre dans cette posture bien naturelle, il s'imagine... quoi? qu'il veut assassiner ou violenter Esther!

Quoi?... le traître sur vous porte ses mains hardies!

Qu'à ce monstre à l'instant l'âme soil arrachée Et que devant sa porte, au lieu de Mardochée, Apaisant par sa mort et la terre et les cieux, De mes peuples vengés il repaisse les yeux.

On le voit, la tragédie est en dessus, mais la comédie est en dessous. Cette sortie, cette entrée, cette supposition, sont autant de petits moyens, bien factices, mais sans lesquels cet admirable troisième acte n'existerait pas.

Après Racine, Molière.

Il y a dans le Tartufe un cabinet que je vous recommande, car il y joue un des rôles les plus importants.

Le second acte s'ouvre par une scène entre Orçon et Marianc.

Orgo*.

Approchez, j'ai de quoi Vous parler en secret.

Maru.ne, à Orgon, qui regarde dans un cabinet. Que cherchez- vous?

Orgon.

Je vni Si quelqu'un n'est point là qui pourrait nous entendre; Car ce petit endroit est propre pour surprendre.

C'est ce qu'on appelle au théâtre une préparation. Préparation fort utile, car vous allez voir, au début du troisième acte, Damis, voulant assistera L'entretien d'Elmirc et de Tartufe, se cacher dans ce cabinet d'où il sort impétueusement, au milieu de la scène, pour dénoncer le traître; et de là toute l'admirable fin du troisième- acte. Pas de cabinet, pas de péripétie. Attendez, ce n'est pas tout. Au quatrième acte, dans la grande scène entre Elmire et Tartufe, quels sont les premiers mots d'Elmirc :

Et regardez partout c!e crainte de surprisa,

Une afl'aire pareille à celle de tantôt

N'est pas assurément ici ce qu'il nous fauî.

Et à la fin de la scène elle le renvoie encore à la découverte, ce qui permet à Orgon de sortir de dessous la table, de se cacher derrière sa femme, et de saisir le scélérat à la gorge au moment où il accourt les bras ouverts :

Ha! ha! l'homme de bien, vous m'en vouliez donner!

"Voilà, certes, un cabinet bien commode, et Molière a eu grandement raison de lui ménager une place dans un coin du sn7on. 11 sert presque autant que le double nom denné à Arnolphc, dans Y École des Femmes, double nom qui, on le sait, fait une

méprise en cinq actes, de ce délicieux chef-d'œuvre.

Après Molière, Voltaire.

Je suis bien hardi d'oser parler de Voltaire : il est presque aussi démodé comme auteur dramatique que Scribe. Que dira-t-on donc si j'ajoute que Voltaire me semble une des gloires de notre théâtre? Son malheur est de n'avoir pas été aussi grand versificateur que grand poète. Il a des vers de génie, des cris de passion sublimes, des passages d'une éloquence puissante, mais jetés sur un fond de style de pacotille. On dirait une étoffe vulgaire brodée d'ornements d'or et de pierres précieuses. Ah! s'il avait écrit en vers comme il écrit en prose! Mais, sauf cette réserve, que d'imagination! que d'invention! que de nouveauté! Il a créé la mise en scène. Il a transporté la tragédie dans tous les pays du monde. Il a mis sur le théâtre une variété infinie de costumes, de coutumes, de sujets. La révolution dramatique de 1850 porte bien plus la marque de Voltaire que celle de Shakespeare. Lucrèce Borgia est construite sur le même patron que Mérope. Enfin, Voltaire a fait en 1731 ce que Corneille a fait en 1656 avec le Cid, ce que Racine a fait en 1(107 avec Andromaque, et ce que Victor Hugo a fait en 1820 avec Hernani; il' a fait une révolution théâtrale avec une tragédie de passion, avec Zaïre. Zaïre se joue encore aujourd'hui, et cependant sur quoi repose-t-elle?Sur trois moyens absolument matériels : au second acte, la cicatrice de Nérestan, la croix de Zaïre et, au dernier, la lettre de son frère.

Après Yol taire, Yictor Hugo.

J'admire beaucoup Ruy Dlas. C'est une œuvre d'imagination absolument charmante, pleine de poésie, de romanesque, d'esprit. Mais supposez qu'au troisième acte, quand Don Salluste, proscrit, pénètre si insolemment et si imprudemment dans le palais sous une livrée, et quand, armé de la fameuse lettre du premier acte, signée Ruy Blas, il ordonne au premier ministre de fermer la fenêtre, supposez, dis je, qu'à ce moment, son ancien domestique lui réponde ce qu'il devrait lui répondre... «Ruy Blas? Qu'est-ce que cela, Ruy Blas? Je ne suis pas Ruy Blas. Je suis votre cousin :

Don César, Craite de Garofa, près de Yelaleazar,

c'est vous qui m'avez présenté à la cour sous ce titre, c'est grâce à vous que je suis arrivé au rang de premier ministre, et j'en profite pour ordonner à ces valets de vous jeter à la porte comme un drôle, et, si vous résistez, de vous faire pendre comme proscrit. » Qu'adviendrait-il si Ruy Blas parlait ainsi? Que la ficelle casserait et que la pièce tomberait par terre.

Après Victor Hugo, Alexaûdre Dumas.

J'assistais à la première représentation de Mademoiselle de Belle-hle, non loin de Scribe. 11 applaudissait, il riait, il était enchanté, comme tout le public. Le lendemain, il me dit : « Le théâtre est chose bien singulière. Voilà une comédie qui aura

cent représentations, qui les mérite, et qui est fondée non pas sur une invraisemblance, mais sur une impossibilité absolue. Seulement, et là est l'habileté, cette impossibilité est de telle nature qu'on n'osera en parler tout haut ni dans le monde, ni dans la presse. »

Après Dumas, Augicr.

Un des grands charmes d'Aucricr était son absence complète d'amour-propre littéraire, sa virile habitude de solliciter toujours la vérité et de se la dire à lui-même. Aussi, suis-je bien certain qu'il eût été le premier à rire avec moi, si je lui avais dit tout bas : « Votre Aventurière est une bien belle pièce, mais votre Monteprade est un vieillard bien singulier; il y voit assez clair pour s'affoler de la beauté de Clorinde et il n'y voit pas assez pour reconnaître son fds. »

Je m'arrête, non pas, certes, faute de preuves nouvelles, mais je tiens à me borner aux morts. D'ailleurs, j'en ai assez dit, je crois, pour avoir le droit de conclure : que les ficelles sont un des éléments secondaires, sans doute, inférieurs, j'en conviens, mais constitutifs d'une pièce de théâtre; qu'il n'y a pas de meilleur moyen de nouer une action et de la dénouer; qu'il y a de mauvaises ficelles et des bonnes, mais que les mauvaises même peuvent aider à la production d'un chef-d'œuvre; que Scribe en s'en servant a imité les maîtres les plus illustres. Loin de moi l'idée de le comparera eux : il ne me le pardonnerait pas; mais il faut avouer qu'en fait de ficelles, les siennes valent mieux que

les leurs. J'en pourrais citer bien des exemples. Je me contenterai de trois. Qu'on relise, dans Bertrand et Raton, la scène de la clef; dans le Mariage de raison, la scène du paravent; dans le premier acte des Malheurs d'un amant heureux, la scène du pari, et qu'on me dise si ce ne sont pas des merveilles d'ingéniosité, d'invention, et relevant, non du métier, mais de l'art.

J'entends la réponse. « Nous ne contestons pas à Scribe sa supériorité de ficelier, nous lui reprochons de n'être qu'un ficelier. »

Ici, je laisse la parole aux voix les plus autorisées.

Al. Dumas, qui sait faire tenir tant de choses dans une ligne, a mis cette phrase dans une de ses préfaces : « L'auteur dramatique, qui unirait la puissance d'observation de Balzac et le talent de théâtre de Scribe, serait plus grand que Molière. »

E. Augier m'a dit un jour, après le second acte de Bertrand et Raton : « C'est notre maître à tous. »

Labiche répondit à un jeune auteur qui venait lui demander des conseils : « Youlcz-vous apprendre les secrets de notre art? Analysez les pièces de Scribe. »

Théophile Gautier appelait Scribe un librettiste de génie.

J.-J. Weiss, un de nos plus distingués critiques dramatiques, a été plus loin; il a écrit en toutes lettres : « Scribe? c'est un homme de cénie. »

Le mot me semble excessif. Il manque trois choses à Scribe pour le mériter. Sa valeur d'écrivain n'est pas égale à sa valeur d'homme de théâtre : il a plutôt créé des rôles que des caractères; enfin il fait rire et pleurer, mais il ne fait pas penser. On n'en peut pas moins l'appeler hardiment un génie dramatique.

Les preuves sont là.

Pendant plus de trente ans il a régné sur nos quatre principaux théâtres. Eh bien, il n'y en a pas un où il n'ait apporté un renouvellement ou une nouveauté.

Il a renouvelé l'opéra, il a renouvelé le ballet (le ballet de la Somnambule fut une petite révolution chorégraphique), il a renouvelé l'opéra-comique, il a renouvelé le vaudeville et il a donné au Théâtre- Français la première et peut-être la seule grande comédie politique de notre répertoire : Bertrand et Raton.

Si l'on comptait le nombre des sujets de pièces qu'il a trouvés, des situations nouvelles qu'il a créées, des personnages qu'il a mis le premier sur la scène, des combinaisons, des péripéties, des dénouements, ou comiques, ou pathétiques, ou amusants, qu'il a tirés de son cerveau, on verrait qu'aucun pays n'offre peut-être l'exemple d'un aussi puissant inventeur.

Après inventeur, disons constructeur... une certaine école dit : carcassicr. Va pour carcassicr! car la carcasse est à une pièce de théâtre ce que l'ossature est au corps humain, elle seule la fait se

tenir debout et marcher. Racine disait : « Quand mon plan est fait, ma pièce est faite ».

Malgré ces mérites réels, auxquels j'en pourrais ajouter d'autres, je ne m'étonne ni ne m'irrite que la mode se soit éloignée de Scrilie; que d'autres genres aient succédé aux siens; que des critiques, même acerbes, aient battu en brèche son système : c'est la loi. Il en souffre comme il en a profité. Il a remplacé, on le remplace; rien de plus juste; le désir d'autre chose me semble un des plus légitimes besoins de la curiosité humaine. Mais qu'un homme qui pendant plus d'un quart de siècle a été un des enchantements d'une société... qui valait bien la nôtre; qu'un écrivain qui a rendu toute l'Europe tributaire de l'esprit français, qui a été traduit dans tous les idiomes, qui a porté dans toutes les grandes villes du monde les coutumes, les goûts, les habitudes, la langue de la France, qui dans toutes ses œuvres n'a jamais plaidé que des causes saines et honnêtes, qui a rendu amusante la glorification des vertus de famille, qui a une part de création dans les chefs-d'œuvre de Rossini, de Meyerbeer, d'Auber, d'Halévy; que cet homme, dis-je, soit poursuivi même dans la mort par des hostilités qui vont jusqu'à l'outrage; qu'enfin des plumes françaises s'acharnent à détruire une gloire française, voilà ce qu'il m'est absolument impossible de comprendre! voilà ce qui ne pouvait se produire que dans un siècle d'iconoclastie comme le nôtre, où l'on est possédé de la double rage d'élever des statues et d'en

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abattre, et de construire les nouvelles avec les débris des anciennes.

Vous l'avouerai-je? Je ne m'étonne pas moins que la Comédie-Française n'ait pas célébré, par une représentation toute spéciale, le centenaire de celui qui a tant fait pour sa prospérité.

L'occasion était pourtant bien belle, et le moyen, je le crois, facile.

Par un de ces hasards qui ne se rencontrent que sur le chemin des hommes supérieurs, le répertoire de Scribe contient deux pièces que rapproche une similitude singulière : l'une en cinq actes, l'autre en deux; l'une jouée au Théâtre-Français, l'autre jouée au Gymnase; toutes deux également intéressantes, également amusantes, également applaudies, et qui, toutes deux, portent exactement sur le même sujet. L'idée de la pièce est la même; la position des personnages vis-à-vis les uns des autres est la même, et cependant, par une puissance de transformation absolument incroyable, Scribe en est arrivé à ce que pas une de ces situatiens identiques ne se ressemble! pas un de ces personnages tout pareils ne rappelle l'autre! Il a tiré non pas deux moutures du même sac, mais deux moissons du même champ : c'est la Chaîne et les Malheurs dun amant heureux.

Eh bien! supposez que la Comédie Française ait eu l'idée, pour ce centenaire, de représenter ces deux pièces le même jour, avec toutes les ressources de sa troupe qui reste la première du monde....

Quelle preuve du talent de Scribe, que la réunion de ces deux preuves! Quel plaisir pour le public! Quel joli sujet de feuilleton pour les critiques! Quelle heureuse occasion de regret pour ses détracteurs de bonne foi! Et, enfin, pour le Théâtre-Français, quelle belle façon d'acquitter sa dette envers Scribe que de lui offrir le moyen de se défendre lui-même et par ses propres œuvres!

On y arrivera! Quand? Comment? Par qui? Je n'en sais rien. Mais ce double répertoire est trop riche, pour qu'un jour ou l'autre Scribe ne reprenne pas la place qui lui est duc dans la maison de Molière, celle d'un des maîtres de l'art dramatique français.

Un des faits les plus curieux de l'histoire littéraire est la métamorphose que subissent dans la poésie, par la seule action du temps, les figures des personnages légendaires.

Un travail récent nous a montré les nébuleux héros d'Ossian, rapprochés des rudes guerriers des poèmes gaéliques dont s'est inspiré Macpherson ; on croit rêver en voyant que de tels fils sont sortis de tels pères.

Le Cid de Corneille nous ofl're un exemple plus illustre et plus frappant encore de cette transformation. Pour nous en rendre compte, nous allons comparer la tragédie de notre poète, non pas à celle de Guillen de Castro, les deux œuvres sont trop voisines! Elles se ressemblent trop! L'une est trop issue de l'autre! Non! Nous allons reculer de six cents ans en arrière, et remonter jusqu'à la source où a puisé Guillen de Castro lui-même, au Romancero. Les personnages de Corneille, mis ainsi en regard des héros primitifs, feront directement revivre devant nous deux poésies, deux races, deux époques, deux civilisations, et, grâce à ce parallèle, nous assisterons à la genèse et au développement graduel de ce phénomène si singulier — La transformation d'une légende.

Commençons par Don Dièguc.

Insulté et désarmé par don Gomcz, que fait don Diègue dans Corneille? que dit-il?

0 rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie? Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers. Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers?

O cruel souvenir de ma gloire passée ! Guvre de tant de jours, en un jour effacco ! Nouvelle dignité fatale à mon bonheur!

Précipice élevé d'où tombe mon honneur ! Faut-il de votre éclat voir triompher le comte, Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte?

Voilà, certes, de bien beaux vers! Le premier

est un cri de rage admirable. Et le dernier résume, sous une forme saisissante, l'effroyable alternative du vieillard désespéré.

Voyons maintenant le Romancero. « Diego Laynès, sous le coup de l'outrage qu'a reçu sa maison, et voyant que les forces lui manquent pour la vengeance, ne peut dormir la nuit, ni goûter à aucun mets, ni lever les yeux de dessus la terre; il n'ose plus sortir de sa maison, il ne parle plus à ses amis, il évite de leur parler, craignant que le souffle de son infamie ne les offense. »

Corneille est évidemment plus dramatique, plus pathétique; l'explosion des vers français convenait seule à un désespoir de théâtre. Mais il y a, dans le don Diègue du Romancero, une désespérance plus intime, plus amère. Corneille nous fait entendre le cri de cette âme; le Romancero nous en montre le fond.

Après l'insulte, la vengeance.

Dans Corneille, don Diègue s'adresse à son épée tombée de sa main :

Fer jadis tant à craindre, et qui dans celte offensa M'as servi de parade, et non pas de défense, Va, quitte désormais le dernier des humains, Passe, pour me venger, en de meilleures mains. Rodrigue, as-tu du cœur?

— Tout autre que mon rére L'éprouverait sur l'heure.

— Agréable colère!... etc.

Et il lui remet son épée.

Ce court dialogue est sublime.

Le vieillard du Romancero est moins impétueux. Il semble avoir peur de parler de son affront, peur surtout de ne pas trouver de vengeur :

« Etant donc aux prises avec ces inquiétudes de l'honneur,. il voulut faire une expérience, laquelle ne lui fût pas contraire. Il fit appeler ses enfants, et, sans leur dire un seul mot, serra l'un après l'autre leurs nobles et tendres mains, en empruntant des forces à l'honneur. Malgré l'affaiblissement de l'âge, son sang refroidi, ses veines, ses nerfs et ses artères glacés, il les serra de telle sorte qu'ils dirent : « Assez! Seigneur, « assez! lâchez-nous au plus tôt, car vous nous tuez. »

Le premier sentiment que nous inspirent ces paroles est celui de la surprise. Comment s'expliquer tant de force et tant de faiblesse? Comment peut-il serrer de telle sorte la main de ses fils, et n'a-t-il pas pu tenir son épée? Comment enfin va-t-il chercher des vengeurs, puisqu'il pourrait se venger lui-même?

C'est qu'il y a loin d'une minute d'effort à la fatigue d'une longue lutte. Désarmé déjà une fois, il tremble de courir à un second affront. Il tâte le courage de ses fils, mais l'épreuve ne le satisfait pas. Il ne les sent pas assez révoltés contre sa violente étreinte. Alors, il va à son plus jeune fils, Rodrigue, et lui serre la main avec plus de violence encore; mais Rodrigue, les yeux enflammés, plein de rage, comme un tigre furieux d'IIyrcanie, s'écrie : « Lâchez- « moi, mon père, dans cette mauvaise heure; car si « vous n'étiez pas mon père, il n'y aurait pas entre « nous une satisfaction de paroles. Loin de là! Mais

« do celte même main je vous déchirerais les en- « trailles, en faisant pénétrer le doigt en guise de « poignard ou de dague. — Fils de mon àmc ! s'écrie le « vieillard, ta colère me charme, ton indignation me « plaît. Celte violence, mon Rodrigue, montre-la à la « vengeance de mon honneur, lequel est perdu s'il ne « se recouvre par toi et par ton triomphe. »

El il lui conte son déshonneur!

Ce n'est pas plus beau que Corneille, mais c'est aussi beau; c'est autrement beau, avec je ne sais quoi de sauvage qui marque bien la différence du farouche moyen âge avec la générosité chevaleresque du xvie siècle.

Après la provocation, le combat.

Corneille, inspiré par Guillen de Castro, a placé là une scène d'un grand pathétique. Don Diègue connaît l'issue du duel, il a couru sur le lieu du combat pour voir son ennemi mort; mais il n'a pu rejoindre son fds. 11 craint qu'il n'ait été tué par les amis du comte dans une embuscade, et il erre pendant la nuit à travers la ville, à la recherche de Rodrigue.

J'ai vu mort l'ennemi qui m'avait outragé,

Et je ne saurais voir la main qui m'a vengé.

En vain je m'y travaille, et d'un soin inutile,

Tout cassé que je suis, je cours toute la ville;

Ce peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur

Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur;

A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,

Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre.

Cette poursuite haletante est un tableau admirable,

auquel Guillcn de Castro avait ajouté une image plus énergique encore : « La lionne, à qui on a enlevé ses petits, ne court pas après eux avec un plus douloureux rugissement, que moi après mon fils adoré. » Enfin Rodrigue paraît. Quel cri d'ivresse!

Rodrigue 1 enfin le ciel permet que je te voie!

Laisse-moi prendre haleine, afin de te louer.

Ma valeur n'a point lieu de te désavouer;

Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace

Fait bien revivre en toi les héros de ma race.

C'est d'eux que lu descends, c'est de moi que tu viens :

Ton premier coup d'épée égale tous les miens;

Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée ,

Par cette grande épreuve atteint ma renommée.

Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur,

Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur;

Viens baiser celle joue, et reconnais la place

Où fut empreint l'affront que ton courage efface.

Que c'est grand! Que c'est noble! Que c'est touchant ! Quelles belles larmes cela vous fait couler des yeux! Le Romancero aura-t-il pu rien offrir d'égal à un tel élan de cœur? Peut-être.

Don Diègue, dans le poème, n'a pas le courage de sortir de chez lui. Immobile, cloué sur son siège par l'angoisse, le front penché sur sa table, il attend. Rodrigue entre, tenant par les cheveux la tète du comte, coupée et ruisselante de sang; il va à son père, le tire par le bras pour le faire sortir de sa rêverie, et lui dit : « Ouvrez les yeux, mon père, et « levez le visage, car voilà que votre honneur est c assuré et qu'il vous ressuscite de la mort. La tache

« est lavée, malgré l'orgueil de l'ennemi. Maintenant il « y a là des mains qui ne sont plus des mains, et une « langue qui n'est plus une langue. Je vous ai venge. »

Le vieillard s'imagine qu'il rêve. L'abondance de ses larmes lui fait voir mille images confuses. A la fin cependant, il lève ses yeux qu'offusquaient les pleurs, et, reconnaissant son ennemi, quoique sous la livrée de la mort : « 0 infâme comte! le « ciel te punit ! Et mon bon droit a donné des forces « contre toi à Rodrigue! Sieds-toi à table, mon Ro- « drigue! fils de mon âme! Sieds-toi à la place où « j'étais, au haut bout! car celui qui apporte une « telle tète doit être le chef de la maison ! »

Eh bien! n'est-ce pas plus tragique encore que le Cid? Ces deux convives s'asseyant à table, en face de cette tète, n'ont-ils pas une grandeur terrible qui touche à l'épopée?

Corneille fait pleurer, le Romancero fait frémir.

Après don Diègue, Chimène et Rodrigue. Où trouver une situation plus pathétique que celle de Rodrigue et de Chimène, des sentiments plus nobles et plus émouvants que les leurs, dans notre Corneille? Ces deux êtres charmants, frappés en pleine joie de fiançailles, arrachés l'un à l'autre par le coup le plus imprévu et le plus terrible; ce jeune homme, forcé de tuer le père de celle qu'il aime; cette jeune tille, forcée de poursuivre la mort de celui dont elle se voyait déjà la femme; cette lutte effroyable entre doux passions également puissantes, l'amour et le devoir; tout cela offre au poète le plus touchant des

sujets de drame; et il a inspiré à Corneille des accents de passion, qui sont dans toutes les mémoires. La scène du troisième acte entre Rodrigue et Chimène reste comme un chant immortel !

Ah! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie, Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie;

Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien; Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien.

Hélas ! ton intérêt ici me désespère.

Si quelque autre malheur m'avait ravi mon père, Mon âme aurait trouvé dans le bien de te- voir L'unique allégement qu'elle eut pu recevoir; Et contre ma douleur j'aurais senti des charmes Quand une main si chère eût essuyé mes larmes. Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu!

Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères!

Rodrigue, qui l'eut cru!...

— Chimène, qui l'eût dit!..

— Que notre heur fût si proche, et sitôt se perdît?

Et tant d'autres vers qui nous montrent le romanesque pousse jusqu'au sublime! Passons au Romancero.

Chimène arrive au palais du roi.

Il s'élève un grand bruit confus d'armes, de voix et de cris dans le palais de Burgos où sont les barons. Le roi descend de son appartement, et avec lui toute la cour. Et voilà qu'aux portes du palais ils

trouvent Chimène Gofoez, les cheveux épars : « Jusce tice, bon roi! et vengeance du traître, voilà ce que « je demande ! Celui qui ne maintient pas la justice ne « mérite point d'être appelé roi, ni de manger du « pain sur une nappe, ni d'être servi par des nobles. » Guillen de Castro et après lui Corneille se sont emparés de cette scène, mais y ont ajouté une puissante émotion tragique par l'intervention de don Diègue.

Chimène.

Sue, Sire, justice!

Don Diègue.

Ah ! Sire, écoutez-nou?.

Chimène.

Je me jette à vos pieds.

Don Diègue.

J'embrasse vos genoin Chimène.

Je demande justice.

Don Diègi'e.

Entendez ma défense.

Chimène.

D'un jeune audacieux, punissez l'insolence. II a de voire sceptre abattu le soutien, 11 a tué mon père.

Don Diègue.

Il a vengé le sien.

Évidemment la tragédie, là, est supérieure à la légende. Mais la légende, à défaut de don Diègue, a mis, en face de Chimène, un adversaire qui le vaut bien. Qui donc? Rodrigue! Oui, Rodrigue. Il est, lui aussi, devant le palais, à cheval, l'estoc encore tout taché de sang, l'air superbe et furieux.

« Meurtrier féroce, s'écrie Chimène, dirige ton « épée contre mon sein! Tue-moi aussi, traître! Ne « m'épargne pas comme femme! Considère seulement « que Chimène demande justice contre toi! » Pour toute réponse, Rodrigue prend les rênes de son cheval, d'où il était descendu, remonte dessus, s'éloigne avec dédain, et laisse Chimène éperdue, et criant à tous les chevaliers qui l'entourent : « Ven- « geance! Seigneurs! Vengeance! » Quelle scène étrange! Qu'est-ce que nous voyons? qu'est-ce que nous entendons? Qu'est-ce donc que ce Rodrigue, et cette Chimène, si différents de ceux que nous connaissons? Le Romancero va nous le dire.

A quelques mois de là, Chimène, n'ayant pas obtenu justice, arrive encore au palais toute couverte de deuil, coiffée de cendal noir, et, les genoux en terre, commence à parler ainsi : « 0 Roi, je vis dans « la tristesse! Dans la tristesse est morte ma mère! « Chaque jour qui se lève, je vois celui qui a tué mon « père, à cheval, tenant en main un épervior ou un « faucon qu'il emporte à la chasse, et pour me faire « insulte, il le lance dans mon colombier. Il me tue « mes colombes. Le sang qui en jaillit teint mes jupes.

« Je le lui ai envoyé dire; il m'a fait menace de « me couper le pan de ma robe, afin de me livrer « au ridicule. Il a tué un petit page à mes pieds. »

Le roi, à ces paroles, tomba dans une grande perplexité. « Que Dieu me conseille! dit-il. Si je « prends et fais tuer le Cid, mes cortès se révolteront, « et si je ne fais pas justice, mon âme le payera. »

« Chimène alors lui répondit :

« Tiens tes cortès sans crainte, roi! Seulement « voici ce que je te demande : Rodrigue a tué mon « père; donne-le-moi pour mari. Je me tiendrai pour « bien établie, et m'estimerai très honorée; car je « suis sûre que son bien doit aller s 'améliorant, et « deviendra, grâce à toi, le plus considérable du « royaume.

« — Par le ciel ! répondit le roi, j'ai toujours « entendu dire (et je vois bien à présent que c'est la « vérité) que le sexe féminin avait des idées extraor- « dinaires. Voici Chimène, qui est venue me demander « de condamner le Cid, et maintenant elle veut se « marier avec lui. Je le ferai de très bon gré, je vais « lui écrire une lettre. »

a La lettre est envoyée. Le Cid arrive au palais. Le roi lui dit : « Voilà Chimène Gomez qui te demande « pour mari et te pardonne la mort de son père; si lu « acceptes, je vous accorderai mainte grâce.

« — J'obéirai avec plaisir, seigneur, » répondit Rodrigue.

« Après quoi on les marie en grande pompe. Au moment de donner à la mariée sa main et le baiser, le Cid, la regardant, lui dit :

« J'ai tué ton père, Chimène, mais non en trahi- « son. Je l'ai tué d'homme à homme pour venger « une injure réelle. Je l'ai tué en homme, et je te « donne un homme. Me voici à tes ordres. En place « d'un tel mort tu as acquis un époux honoré. »

« Tout le monde approuva ce qu'avait dit le Cid ;

on loua son esprit; ils se marièrent et vécurent heureux, et ils eurent plusieurs enfants. »

On reste stupéfait, comme le bon roi, en lisant ces pages. Quoi! Yoilà le point de départ de ce chefd'œuvre de poésie et d'amour, qui s'appelle le Cid! Quoi! Le soldat brutal et grossier qui insulte celle dont il a tué le père, c'est notre Rodrigue ! Quoi! Celle vulgaire Espagnole qui épouse le meurtrier de son père, parce qu'elle voit, dans ce mariage, une bonne affaire, c'est notre Chimène! Qui les a métamorphosés ainsi? Qui a tiré cet admirable drame d'amour de cet admirable poème sans amour? C'est Guillcn de Castro. Comment? Par quel moyen? Par une trouvaille de génie. Il a supposé que Rodrigue et Chimène s'aimaient avant le duel; étaient fiancés avant le duel. Tout le drame est découlé de là. Mais celle invention merveilleuse, ne la doit-il qu'à lui seul? Non. Il a eu un collaborateur. Qui? Son époque.

Je m'explique.

L'œuvre de Guillen date du commencement du xvne siècle. Or, quel était l'idéal, le rêve de toutes les imaginations à ce moment? L'amour chevaleresque! l'amour héroïque! Les cinq cents ans qui s'étaient écoulés depuis le rude moyen âge n'avaient été qu'une marche constante vers une civilisation raffinée et élégante. Les contemporains du poète espagnol n'auraient pas supporté la reproduction exacte des héros primitifs et grossiers du Romancero! Guillen de Castro lui-même était, à Valence, le chef d'une brillante école de poésie, toute romanesque,

toute passionnée! On dit que sa plus célèbre comédie, el Perfelo Caballero (le Parfait Chevalier) n'est autre chose que son portrait. Il a donc regardé autour de lui, et en lui, il a transporté sur la scène les sentiments qui remplissaient toutes les âmes, et c'est sous l'impulsion de son siècle qu'il créa ce double et admirable type d'amour avec deux personnes qui s'étaient épousées sans s'aimer.

^SEo^,-

« Mon cher ami, me dit un jour un membre de l'Université qui joint au savoir d'un érudit l'imagination d'un poète, donnez-moi donc une leçon de lecture.

— A un homme si haut placé dans l'instruction publique, m'écriai-je, vous n'y pensez pas!

— Au contraire! J'ai besoin de connaître tout ce qui s'apprend. Or, j'ai lu vos livres, je connais vos principes; mais la parole écrite est toujours plus ou moins lettre morte; seule, est vraiment vivante la leçon parlée. Rien ne vaut l'enseignement de regards à regards, de bouche à oreille.

— Soit! vous tombez à merveille Je suis sous

le coup d'une idée de leçon, qui me tente, et je vais en faire l'expérience sur vous, in anima nobili.

— Quelle est donc cette idée?

— Je voudrais faire un cours complet de lecture en une leçon.

- Hein?

- Entendons-nous! Complet ne veut pas dire ici,

embrassant toutes les questions de l'art de la lecture. Mon projet serait seulement de prendre quarante vers pour sujet d'études, et de montrer, dans ces quarante vers, l'application des règles principales de la diction; j'y comprendrai môme quelques-unes des observa. tions qui ne s'appliquent qu'à la poésie.

— Besogne bien difficile! me dit en riant mon interlocuteur.

— Difficile? oui. Impossible? non. En effet, quels sont les points principaux de l'art de la lecture? L 'articulation, la ponctuation, le mol de valeur, et le mélange des différents registres de la voix.

— Et tout cela pourra tenir dans quarante vers?

— Oui ! Mais ce sont des vers de La Fontaine, c'està-dire du poète qui a su réunir le plus de tons différents dans le plus petit nombre de lignes.

— Quels sont ces vers?

— Je les emprunte à ce fameux livre septième, qui ne contient guère que des ebefs-d'œuvre. C'est le début de la fable, Un Animal dans la Lune :

Pendant qu'un philosophe assure Que toujours par leurs sens les hommes sont dupes, Un autre philosophe jure Qu'ils ne nous ont jamais trompés.

Arrêtons-nous à ce début; car nous voilà déjà en face de deux règles importantes.

Vous savez quel rôle immense joue la ponctuation dans la lecture. Bien ponctuer en lisant, c'est déjà presque bien lire, car c'est dessiner la phrase, sinon

la colorer; c'est l'imprimer claire et nelte dans l'oreille de l'auditeur. Ajoutez que l'heureux privilège de cette règle, c'est qu'il suffit d'ouvrir les yeux pour l'appliquer, puisque le point qui clôt le sens, la virgule qui suspend le mouvement, le point et virgule qui le suspend un peu plus, les deux points qui l'arrêtent à demi, le point d'exclamation et le point d'interrogation qui portent leur intonation avec eux, sont autant de signes représentatifs de la pensée de l'auteur, et par conséquent le lecteur n'a qu'à reproduire ce qui est écrit. Mais ces quatre vers nous offrent encore une autre application de cette règle : ils nous enseignent la ponctuation non écrite, la ponctuation créée par le lecteur, la ponctuation poétique.

— Je ne comprends pas.

— Rien de plus facile à vous expliquer. Supposez que ces quatre vers soient de la prose, et écrivons : Pendant qu'un philosophe assure que toujours par leurs sens les hommes sont dupés, un autre philosophe jure qu'ils ne nous ont jamais trompés.

Comment ponctuerez-vous cette phrase en lisant? Vous mettez une virgule après dupés, peut-être un léger temps d'arrêt après un philosophe, et un second temps d'arrêt après un autre philosophe pour marquer lopposilion des deux personnages, puis ce sera tout. En va-t-il de même avec ces vers? Non. Il fautde toute nécessité que le lecteur place une virgule après assure, et une après jure, quoique le poète ne les ait pas édites. Pourquoi? Parce que, s'il liait assure et jure avec le vers suivant, il noierait ainsi la rime,

et avec elle l'harmonie, dans le courant de la phrase. La syntaxe commande peut-être cette liaison au lecteur, mais la poésie la lui défend. Ainsi, de la lecture de ces quatre vers, se dégage pour nous ce principe fondamental, que la ponctuation est chose si importante dans la lecture, que non seulement le lecteur doit reproduire tous les signes ponctuatifs marqués par l'auteur, mais qu'il peut, qu'il doit, surtout dans la poésie, en ajouter quelques-uns, qui ne sont indiqués que par les lois du rythme —

— Quelques esprits critiques, me dit mon ami, vous reprocheront peut-être d'être subtil, mais la subtilité n'est souvent que de la vérité aiguisée. Passons donc à la seconde règle.

— Vous l'accepterez, j'espère, plus facilement encore. Un des grands avantages de la lecture à haute voix est, vous le savez, de développer le goût et le jugement littéraires, c'est-à-dire le sens critique. Eh bien, deux mots dans ces quatre vers ont une signification cachée que peut seul nous révéler le travail de l'interprétation; c'est dupés et trompés. Au premier abord ils semblent synonymes. La Fontaine a l'air de les avoir placés indifféremment pour les seuls besoins de la rime. Croyez-vous cependant que le lecteur doive les dire sur le même ton?

— Je vois entre eux une nuance, mais bien légère.

— C'est plus qu'une nuance, c'est un contraste. Dupés est un terme de mépris, parce que le rôle de dupe est un rôle de sot. Etre trompé, au contraire, peut être le fait du plus habile homme. Dupés doit

donc être prononcé avec un accent persifleur, trompés avec un accent sérieux et convaincu, et ainsi s'affirmera et s'appliquera ce second axiome de l'art de la diction : qu'apprendre à exprimer, c'est apprendre à comprendre.

— Rien de plus juste.

— Je continue :

Tous les deux ont raison; et la philosophie Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont Tant que sur leur rapport les hommes jugeront

Mais aussi, si l'on rectifie L'image de l'objet sur son éloignement,

Sur le milieu qui l'environne,

Sur l'organe, et sur l'instrument,

Les sens ne tromperont personne.

« Retrouvez-vous là quelques-unes des règles déjà signalées?

— Oui, la ponctuation poétique, comme vous l'appelez. En lisant, vous avez placé une virgule après pliilosophie et après rectifie, quoique ni la syntaxe ni le texte ne l'indiquent. Et j'ajouterai même que vous avez mis en relief tromperont et jugeront, ce qui touche, je crois, à ce que vous appelez le mot de valeur.

— On ne peut mieux dire, mais le passage fait encore appel à un autre précepte important, quoique d'une application moins générale.

— Lequel?

— Avez-vous remarqué la façon dont j'ai lu ces trois vers :

L'image de l'objet sur son éloigncment, Sur le milieu qui l'environne, Sur l'organe et sur l'instrument.

— Non.

— Eh bien, j'ai eu soin de mettre la même note sur éloigne ment 3 environne, organe et instrument.

— Pourquoi?

— Parce que c'est une énuinération. Or, tout lecteur habile sait que souvent le meilleur moyen de Tare ressortir les objets énumérés, c'est de leur appliquer à tous la même prononciation. La monotonie, dans ce cas-là, fait la force. Chacun des mots alors va pour ainsi dire s'ajouter aux autres, fait nombre avec eux, grossit le défilé. En voulez-vous un exemple frappant? Prenez, dans la grande scène de Cinna, ces vers célèbres d'Auguste :

De tous ces meurtriers te dirai— je les noms?

Procule, Glabrion, Virginian, Rutile,

Marcel, Plaute, Lénas, Pomponne, Albin, Icile.

« Prononcez ces dix noms exactement avec le même ton, et vous verrez que cette note uniforme, en tombant sur chacun d'eux, accroîtra singulièrement la force de rémunération ; elle grossira, ce semble, la liste des conjurés.

« Je poursuis :

J'aperçois le soleil : quelle en est la figure? Ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour; Slais si je le voyais là-haut dans son séjour, Que serait-ce à mes yeux que l'œil de la Nature?

« Voilà le tour de la règle des mots de valeur. Quels sont-ils dans les deux premiers vers? Evidemment, ici-bas et là-haut, puisque leur opposition constitue la pensée môme du morceau. Il faut donc à la fois les isoler, en les prononçant, par une virgule bien marquée, et les mettre en lumière par une articulation très nette. Comprenez-vous?

— Parfaitement.

— Je continue donc :

Que serait-ce à mes yeux que l'œil de la Nature?

« Ici, nouveau précepte : toutes les fois que vous rencontrez de ces grands vers lancés d'un seul souffle, dites-les d'un seul trait, et réservez-leur vos plus belles notes élevées. Les trois vers précédents sont des vers didactiques, qui ne demandent que l'emploi du médium; mais, à partir de là-haut clans son séjour les cordes hautes doivent commencer à vibrer, et vous servir comme de tremplin pour vous élancer en plein ciel, avec cette belle image : Que serait-ce à mes yeux que Vœil de la Nature? Le son, bien entendu, doit être sans emphase; la déclamation est le contraire de la véritable poésie.

« Les vers suivants sont d'un tout autre caractère, et se prêtent à une autre observation :

Sa distance me fait juger de sa grandeur; Sur l'angle et les côtés ma main la détermine. L'ignorant le croit plat ; j'épaissis sa rondeur; Je le rends immobile, et la terre chemine. Bref, je démens mes yeux en toute sa machine :

228 EHS ET BLEUETS.

Que sont ces vers? Une démonstration. Or, la première qualité du lecteur démonstrateur est la clarté. Comment s'obtient la clarté? Par la netteté du débit. Dans toute démonstration bien faite, comme celle de La Fontaine, chaque mot compte. Il faut donc dessiner chaque mot, et, pour ainsi dire, le sculpter. 11 ne s'agit pas de charmer, d'entraîner, mais de convaincre; il faut faire pénétrer de force l'idée de l'auteur dans l'esprit de l'auditeur, et l'on n'y arrive que par l'articulation. Pourtant ici, il est boni je crois, d'ajouter à ce principe l'articulation, un peu de pittoresque et de coloris pour l'ingénieux hémistiche : j'épaissis sa rondeur, car c'est plus qu'un fait, c'est une image. Je demanderai aussi un peu de grandeur poétique pour : la terre chemine.

« Et j'arrive aux dix derniers vers; ils doivent se diviser en deux parts. Les six premiers :

Ce sens ne me nuit point par son illusion.

Mon âme, en toute occasion, Développe le vrai caché sous l'apparence;

Je ne suis point d'intelligence Àvecque mes regards peut-être un peu trop prompts, Ni mon oreille, lente à m'apporter les sons.

« Ces six premiers vers, tout de raisonnement, ne veulent qu'une sévère observance de la ponctuation et une grande netteté de débit. Le lecteur a besoin seulement d'être précis, sauf peut-être dans ce joli vers .

Développe le vrai caché sous l'apparence,

où je voudrais une certaine souplesse de diction qui entrât, pour ainsi parler, dans le sinueux mouvement de la phrase, et m'amenât à ces quatre derniers vers :

Quand l'eau courbe un bâton, nia raison le redresse;

La raison décide en maîtresse.

Mes yeux, moyennant ce secours, Ne me trompent jamais en me mentant toujours.

« Tout est objet de remarque dans ces vers. D'abord le premier, si énergique, si concis, et où le mot raisoii semble se lever comme pour dominer la phrase. Puis, le dernier, où chaque mot est un mot de valeur. Tout le morceau tient dans ce dernier vers. Il en est le résumé spirituel et profond. Aussi le lecteur doit y mettre chaque parole en relief. Jamais, toujours, trompent, mentant, exigent de lui la même intensité de son, mais avec une diversité complète d'intonation. Autant le premier hémistiche doit être sévèrement aflirmatif, autant le second veut être railleur et rieur

« Je m'arrête, et je vous dis, comme La Fontaine, dans le Lièvre et la Tortue : Eh bien! avais-je pas raison? Ne vous ai-je pas donné un cours entier de lecture en une leçon? Certes, les règles indiquées et les qualités demandées dans ces quarante vers ne suffiraient pas à l'interprétation de tous les grands écrivains. La puissante et grandiose période de Eossuct, l'élégance harmonieuse de Racine, les vigoureux développements de Corneille, l'ampleur et le pittoresque du style de Molière, exigent dans le lecteur autre chose que ces qualités moyennes de

correction, de précision, de justesse, d'ingéniosité et de poésie à petites doses. Mais celui qui lirait parfaitement ces quarante vers, en sachant ce qu'il fait et en faisant ce qu'il veut, celui-là serait tout préparé à bien lire non seulement La Fontaine, mais Pascal, Boileau, La Bruyère, La Rochefoucauld, et ce que Voltaire a de meilleur, sa prose. N'en est-ce pas assez pour justifier mon ambition de faire tenir un livre dans un chapitre? Je le crois; seulement j'ajoute bien vile que l'élève fera sagement de ne pas se borner à ce chapitre-là. »

Je ne puis jamais me figurer, sans émotion, Bossuct, en pleine gloire, et la tète déjà couverte de cheveux blancs, se promenant dans les belles allées de Versailles ou de Saint-Germain à la façon des grands philosophes de la Grèce, au milieu d'un cortège d'admirateurs et de disciples. Dans ce groupe figuraient Pélisson, l'abbé Fleury, La Bruyère. L'évèquc conversait librement avec eux sur un point de morale ou d'histoire, récitait tout haut quelque passage des poètes anciens et modernes dont sa mémoire était pleine, se faisait même lire des fragments de ses

propres ouvrages, sur lesquels il provoquait les réflexions, et s'adressait volontiers à un jeune homme de vingt-cinq ans, beau, noble, dans la première fleur d'une renommée naissante : l'abbé Fénelon. Quelle réunion que celle de ces deux noms, de ces deux hommes! Fénelon écoutant Bossuet! Bossuet observant Fénelon! L'un, tout troublé d'admiration devant ce qu'il entendait ; l'autre, tout ému de ce qu'il devinait : tous deux se comprenant, se pénétrant, s'aimant. Quand Bossuet apprit la nomination de Fénelon comme précepteur du duc de Bourgogne, il écrivit à Mme de Laval : « Enfin, madame, nous ne perdrons y as M. l'abbé de Fénelon. Vous pourrez en jouir, et moi, quoique provincial, je m'échapperai quelquefois pour aller l'embrasser. »

Je ne sais pas de plus noble image des amitiés humaines, que cette fusion de deux grands génies, et de deux grands cœurs ; mais rien non plus de plus triste, que cette belle union se rompant pour une querelle Ihéologïque, et ces deux amis changés tout h coup en deux adversaires qui ne se sont jamais réconciliés.

Chose étonnante ! Leur mort même n'a pas mis fin a leur antagonisme. Depuis près de deux siècles, il va s'accentuant sous la plume des écrivains qui parlent d'eux. On les oppose toujours l'un à l'autre; on n'exalte l'un que pour rabaisser l'autre. Le xvme siècle, frappé de ce qu'il y a de généreux et de réformateur dans les idées de l'auteur de Télémaque, l'a réclamé cl acclamé comme l'un des siens; la mode était

à Fénelon. La mode aujourd'hui est à Bossuet. Depuis quarante ans l'admiration pour Bossuet va grandissant sans cesse, et Fénelon est violemment rejeté au second rang : on incrimine jusqu'à son caractère; on ne le compare pas à Bossuet, on le lui immole.

Est-ce juste? Je ne le crois pas. Deux hommes pareils méritent un autre parallèle. Je voudrais le tenter. Je voudrais mettre en regard leurs qualités différentes pour en tirer la preuve de leur égale supériorité. Le xvue siècle a produit des hommes hien illustres, mais Bossuet et Fénelon, réunis, en sont les plus complets représentants, par l'alliance du génie et de la grandeur morale.

Leur premier trait de ressemblance est la vertu. Tous deux ont été l'honneur de l'épiscopat français. Dans le cours de ces deux longues existences, pas une tache, pas une faute au point de vue de la plus sévère morale, le mol pur s'applique à chacun de leurs jours. A la gravité des mœurs s'ajoutait chez eux la dignité des manières. On raconte que, Bossuet ayant été surpris en promenade par un violent orage, ceux qui l'accompagnaient s'enfuirent, mais que lui, il continua sa marche sous la pluie et la grêle, sans accélérer le pas; et lorsque, arrivé au logis, les habits tout trempés d'eau, il s'entendit reprocher son imprudence, il répondit simplement : « Un évèque ne doit jamais courir ».

Pour Fénelon, Saint-Simon a dit de lui : « Ce qui surnageait dans sa personne, c'était la décence et surtout la noblesse ». Et d'Aguesseau ajoute avec plus de force encore : « Une noble singularité répandue sur son visage, et je ne sais quoi de sublime dans le simple, ajoutait à son caractère un certain air de prophète ».

Un prélat n'est pas seulement un évoque, c'est un pasteur. Il a des ouailles. Le mot d'ouailles, transporté de la vie réelle dans la vie religieuse, y a pris une grâce touchante et a inspiré plus d'une belle parabole évangélique. Eli bien, il est tel acte de la vie pastorale de Fénelon qui ressemble à un chapitre de l'Evangile. La vache de la pauvre femme, cherchée et ramenée par lui, rappelle la brebis rapportée par le berger sur ses épaules, et, en 1712, deux ans avant sa mort, Fénelon revint un jour à l'archevêché après une tournée diocésaine, si exténué de forces, et la voix tellement cassée, que son secrétaire le supplia de se ménager davantage. « Quand j'aurais donné ma vie pour mes ouailles, répondit-il, je n'aurais rien fait de trop, j'aurais rempli l'idée du vrai pasteur. » Ce qu'on dit de Fénelon, on peut le dire de Bossuet. Ses vertus diocésaines méritaient d'être légendaires : là encore les deux illustres prélats ne font qu'un.

Mais voici entre eux une première différence assez curieuse.

Un évoque a deux sortes de gouvernements. Celui de son diocèse, et celui de son palais. Sa table est

une table ouverte. Il a des ouailles, et il a des hôtes. Or, si les hôtes trouvaient chez les deux évoques le môme accueil cordial, ils n'y trouvaient pas la môme réception.

Chez Bossuct, la table épiscopale était servie d'une façon convenable, mais sans aucune délicatesse, aucune profusion, aucune recherche. Des mets simples, des meubles simples, une maison peu nombreuse, un domestique composé des seules personnes nécessaires à son service.

En regard, voici la description, faite par l'abbé Ledieu, d'un diner à l'archevêché de Cambrai, un jour qui n'était pourtant pas un jour de grand apparat :

« Nous étions seize à table. La table fut servie magnifiquement et délicatement. Plusieurs potages; de bon bœuf et de bon mouton, deux ragoûts, un rôti de perdreaux et de différents gibiers. Un magnifique fruit. Des pêches et du raisin exquis. Une grande vaisselle d'argent bien pesante et à la mode. Les domestiques en grande livrée, servant bien, avec diligence, et un maître d'hôtel, qui me parut un homme de bonne mine, et autorisé dans la maison. »

Le contraste est saisissant. D'où vient-il? Est-ce peut-être différence de fortune? Non. Saint-Simon dit de Fénelon : « Un homme de qualité sans argent ». Est-ce simplicité d'habitudes plus grande chez Bossuet, sobriété plus rigoureuse? Non. « Fénelon, nous dit l'abbé Ledieu, au milieu de cette abondance, mangeait très peu, seulement des nour-

25G ÉPIS ET ULEUETS. .

riturcs douces et de peu de suc; le soir, à peine quelques cuillerées d'œufs au lait, et pour toute boisson, deux ou trois coups d'un petit vin blanc sans couleur et sans force. » Etait-ce économie plus stricte chez Bossuct? Non. Chose singulière, c'était le plus magnifique qui était le plus économe. Les affaires de Bossuct se trouvaient toujours en assez mauvais état. Son intendant le volait outrageusement; Mme Cornuau lui en fait souvent des reproches, et il convient ingénument qu'il n'entend rien au bon arrangement de son domestique. Fénelon, au contraire, savait si bien accorder ses habitudes et ses goûts de générositéavec l'ordre le plus sévère, que Saint-Simon a pu terminer son portrait par ce mot typique : « Ce prélat mourut sans avoir un sou et sans rien devoir ».

D'où venait donc le contraste? D'une différence plus profonde, d'une différence de nature et de race.

Bossuet était un bourgeois, Fénelon était un seigneur.

Bossuet, enfermé dans la théologie, n'avait ni souci de l'élégance, ni goût pour ce qui plaît et brille; la nature elle-même lui apparaissait moins comme un beau spectacle, que comme une preuve de l'existence de Dieu. 11 se promenait dans le parc de Versailles, pour y disserter. Il ne regardait, dans son jardin, ni les fleurs, ni les fruits; et un jour, son jardinier impatienté de le voir passer indifféremment devant d'admirables espaliers de poires, lui dit : « Ah! Monseigneur, si mes poiriers s'appe-

laient Chrysostôme ou Tertullicn, vous leur accorderiez de l'attention ». Tout Bossuet est là. Chez lui, le théologien domine tout.

Quant à Fénelon, sa personne même était l'image de l'élégance. En le voyant, on croyait voir un portrait de Van Dyck. Fils de grande maison, et fds du Midi, il avait les goûts aristocratiques de sa classe, et la riante imagination de son pays. Il vivait beaucoup par les yeux. Une promenade dans un beau pays et sous un beau ciel, le ravissait. Toutes les magnificences le charmaient, comme toutes les générosités le tentaient. Si puissante était sa nature d'artiste, qu'il la portait jusque dans son costume d'évéque. « Vous me ferez un vrai plaisir, écrivait-il en 1715, un an avant sa mort, de prier Mme de Chevry d'envoyer sa surintendante me chercher un beau drap violet. Je suis moins difficile sur l'étoffe que sur la teinture. Il me faut un violet teint sur une vraie écarlate, qui soit pourpre, autrement il ne dure pas, et devient de la couleur liede-vin, qui est ti es vilaine. »

Une autre cause plus sérieuse explique sa magnifique hospitalité épiscopale. Cambrai ne nous appartenait que depuis très peu de temps. Fénelon en était le premier archevêque. Il s'y sentait, comme tel, le représentant de la France, et le grand seigneur voulait représenter la France avec éclat devant la Flandre.

Si j'ai insisté sur cette différence un peu frivole en apparence entre les deux prélats, c'est qu'elle me

238 Êl'IS ET BLEUETS.

semble très caractéristique, et va les suivie dans l'exercice d'une de leurs plus graves fonctions.

Tous deux ont été, à dix-neuf ans de distance, précepteurs d'un prince héritier : Bossuet a élevé le Grand Dauphin; Fénelon, son fils, le Duc de Bourgogne.

Un premier fait digue de remarque, c'est que ces deux grands hommes ont été comme saisis du même tremblement devant celte perspective d'un roi à élever.

On dirait qu'ils sentent peser sur eux la responsabilité qui pèsera sur lui.

Ils se refont écoliers pour être plus dignes d'être maîtres.

Bossuet se remet à la grammaire, fait des exercices de syntaxe, écrit un petit fascicule sur le jeu des conjonctions, et sur les particules indéclinables.

Fénelon compose un abrégé des principales difficultés de la langue latine.

Bossuet reprend l'élude de la langue grecque, apprend par cœur de longs passages de VIliade, et, poursuivi par le grec jusque dans son sommeil, il fait des vers grecs en dormant.

Fénelon se replonge dans l'antiquité et dans la fable pour y chercher des sujets de devoirs.

Chose plus frappante encore! Plusieurs de leurs principaux ouvrages ont été spécialement composés

pour leurs élèves. C'est au Dauphin que Dossuet a consacré et dédié le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, la Politique selon V Ecriture et le Discours sur l'Histoire universelle. C'est au duc de Bourgogne que nous devons Télémaque, l'Existence de Dieu, et le volume des Dialogues des morts, des fables et apologues. Voilà les ressemblances; voici les différences :

La Connaissance de Dieu et de soi-même est un Livre de science et de raisonnement. Tout y est solide, substantiel, fondé sur une étude profonde. Bossuct, pour écrire le chapitre sur le corps humain, a suivi pendant un an un cours d'anatomie chez le célèbre chirurgien Duvcrnay.

L'Existence de Dieu de Fénclon est tout effusion, tout enthousiasme, tout amour passionné pour la nature. On n'y est pas enfoui dans un cabinet de savant, ou dans un laboratoire d'anatomie, on y nage en plein ciel, en plein infini. La prière qui termine la seconde partie semble un prélude des Méditations de Lamartine.

La Politique selon l'Ecriture sainte a pour objet de proposer au jeune Dauphin un modèle de souverain et un idéal de gouvernement. Mais quel est ce modèle? Le roi David! Quel est cet idéal? La monarchie absolue. Les ternies sont précis. « David et Salomon, dit-il dans la Préface, excellèrent tous deux dans l'art de régner; ils en donnèrent les exemples dans leur vie, et les préceptes dans leurs écrits. » Et plus loin : « Le prince ne doit compte

à personne de ce qu'il ordonne. » — « Les rois sont des dieux, et participent en quelque sorte à la divinité. »

Tétémaqùe, sous sa forme romanesque, a le môme objet : offrir au royal élève un idéal de souverain, et Dieu sait si le royaume de Salente a fait crier à la chimère. Mais le roi de Salente est un modèle beaucoup moins chimérique et beaucoup moins dangereux que le roi David, pour un monarque du xvne siècle.

Je ne parlerai pas du Discours sur V Histoire universelle, qui est un si admirable chef-d'œuvre de style et une si singulière leçon d'histoire, et j'arrive au point capital de cette éducation, la direction scolaire.

Bossuct a exposé son plan au pape Innocent XI, dans une lettre de vingt pages, composée d'abord en latin, puis traduite par lui en français, ce qui prouve quel prix il y attachait. Ce n'est pas moins qu'un Traité complet des éludes fait par un homme de génie. Rien de mieux construit, rien de mieux déduit, rien de plus habilement progressif. Un petit trait particulier nous fait assister, pour ainsi dire, à la leçon et nous montre toute la gravité de l'enseignement. Pour premier exercice, Bossuet lisait à son élève une page de l'Écriture sainte, et l'élève F écoutait debout, et tête nue.

Fénelon n'a écrit à propos de M. le Duc de Bourgogne aucun ouvrage dogmatique, mais ce qu'il jette à pleines mains dans les leçons, c'est l'imagination. Tout chez lui se tourne en agrément, en amuse-

mont, en applications pratiques. Les fables, les scènes dialoguécs, lui servent tour à tour à faire entrer dans l'esprit de son élève, sous une forme vivante, les faits, les hommes et les idées.

La méthode de Bossuet est d'un penseur; celle de Fénelon, d'un poète.

Même contraste dans la direction morale.

Le Dauphin était un enfant paresseux, pesant, indifférent. Comment secouer cette apathie? Comment réveiller cette torpeur? Son gouverneur, M. de Montausier, homme de guerre rude et brutal, ne concevait rien de mieux que de transporter le code pénal de la caserne dans la chambre d'études d'un enfant de dix ans. Le Dauphin était-il en faute, on le battait, et un jour, sa plume lui tomba des mains, tant ses doigts étaient meurtris et bleuis par les coups de règle. Bossuet souffrait sans doute de ces violences, mais il ne protestait pas.

Le Duc de Bourgogne était violent, orgueilleux, indomptable, terrible; c'est le mot de Saint-Simon. Comment Fénelon vint-il à bout de son ingouvernable élève? Par la persuasion, par l'autorité, par les plus ingénieuses imaginations de réprimandes.

Il apprend que l'enfant a battu son valet de chambre. Que fait-il? Il s'entend avec un ouvrier serrurier occupé dans l'appartement. Le petit prince, curieux comme on l'est à dix ans, s'était mis à jouer avec les outils. « Retirez-vous! dit l'homme brusquement; je n'aime pas qu'on me dérange quand je travaille. » L'enfant se fâche. « Pietirez-vous donc!

Quand la colère me prend, je casse bras et jambes à ceux qui m'irritent. » Effraye, l'enfant court vers son précepteur, il veut qu'on chasse ce méchant homme! « Méchant? reprend Fénelon, vous l'appelez méchant parce qu'il s'emporte contre un petit importun qui le dérange ! Comment donc appcllcrezvous un jeune prince qui battrait son valet de chambre, au moment où celui-ci lui rend des services? »

L'enfant se lut et se souvint.

On a souvent cité la scène où, dans un de ces accès d'orgueil qui le saisissaient comme des accès de folie, l'élève dit en face à son maître : « Je ne vous obéirai pas, je ne me laisse pas commander, car je sais ce que je suis et ce que vous êtes. — Non, monsieur, répondit froidement Fénelon, vous ne le savez pas! car vous vous imaginez être plus que moi, et c'est moi qui suis beaucoup plus que vous; vous ne savez rien que ce que je vous ai appris, vous ne pouvez rien sur moi, et je puis tout sur vous. C'est le Roi lui-même qui m'a donné cette autorité, et j'y tiens si peu que vous allez me suivre chez Sa Majesté, à qui je vais remettre les fonctions qui m'attachent à un vaniteux tel que vous. » Là-dessus, voilà l'enfant qui éclate en sanglots, qui se jette à ses genoux en s'écriant : « Ne m'abandonnez pas ! Que deviendrai-je sans vous? Ne m'abandonnez pas! » Mais le fait caractéristique, c'est que Fénelon, tout ému qu'il fût, se contenta de répondre : g Je verrai. » Il voulait

LES DEUX PHËLATS. 243

rendre la leçon plus durable en laissant l'enfant, pendant vingt-quatre heures, dans l'angoisse du repentir et dans l'incertitude du pardon.

Les résultats des deux éducations sont connus. Les lettres de Bossuet nous apprennent toutes les tortures de sa lutte contre l'ineptie de son élève. Ce n'est pas dans son amour-propre qu'il soutire, c'est dans son culte pour le roi, c'est dans son amour pour la France. L'idée qu'un pareil souverain sortira de ses mains le met au désespoir. A la moindre lueur de progrès, il reprend courage. « 11 me semble voir, écrit-il, dans M. le Dauphin, un commencement de grâce. » Mais à mesure que le temps marche, son chagrin augmente. « Combien il y a d'amertume, écrit-il, avec un sujet si inappliqué! On n'a nulle consolation sensible; on marche à l'espérance contre l'espérance. » Et enfin, cet affreux cri : a Seul, je pourrais le défendre; mais le monde! le monde! le monde! les exemples! les flatteries! les courtisans! 0 mon Dieu! sauvcz-le, sauvez-moi! Vous avez bien pu préserver les enfants dans la fournaise. Mais vous envoyâtes un ange. Et, hélas! que suis-jc, moi, sinon humilité, tremblement, enfoncement dans mon néant propre! »

Je ne sais pas dans l'œuvre de Bossuet de pages plus émouvantes. Et quand on pense que dix ans d'efforts d'un tel homme ont abouti à quoi? À ce que, le jour où ses éludes se terminèrent, le Grand Dauphin déclara qu'il n'ouvrirait plus un livre de sa vie, et qu'il tint parole! Que pas un mot de

2 il Epis et bleuets.

reconnaissance et d'affection ne sortit de sa bouche, en quittant son maître, et que, depuis, il n'alla le voir qu'une seule fois à Meaux, le temps de souper et de coucher à l'archevêché!

Quel contraste avec le Duc de Bourgogne! Je ne parle pas de ses succès d'élève. Tout le monde les connaît. Ce qu'on en raconte tient de la merveille; on prétend qu'à douze ans, il écrivait élégamment en latin, qu'il lisait couramment Tacite et Virgile, que l'histoire lui était aussi familière que la littérature. Louis XIV, méfiant de sa nature, et un peu impatienté, comme père, des éloges prodigués à son petit-fils, voulut savoir la vérité, et chargea Bossuet de faire passer un examen à l'enfant. Bossuet répondit avec une sincérité qui l'honore, « qu'il n'en serait pas du Duc de Bourgogne comme des princes dont la flatterie des courtisans exagère le mérite, et que plus il avancerait dans la vie, plus il grandirait. » Si important que soit ce témoignage, une chose me frappe encore davantage, c'est que le jour où la sentence d'exil fut prononcée contre Fénelon, l'enfant, malgré la terreur que Louis XIV lui inspirait, à lui et à tout le monde, alla se jeter à ses pieds, le suppliant de révoquer l'arrêt qui frappait son maître. Depuis, jamais, malgré les ordres du roi, il ne cessa de correspondre avec l'exilé. Jamais, même à vingt-cinq ans, il ne voulut être appelé par lui que mon petit prince. Quand il ne l'eut plus pour maître, il le conserva comme guide. Pendant la campagne de Flandres, où il avait

un commandement, il sollicita et supporta de lui le.5 conseils les plus virils, et parfois les plus rudes, sur sa façon de se conduire vis-à-vis des soldats, des officiers et du général en chef. Fénclon fut son chef d'état-major moral.

Qu'en conclure? Qu'un des deux précepteurs l'emportait sur l'autre? Qu'une des deux méthodes valait mieux que l'autre? Nullement. Le Duc de Bourgogne entre les mains de Bossuet n'en eût pas moins été, sinon le même homme, du moins un homme. Le Dauphin dans les mains de Fénelon fut resté le Dauphin. On ne tire rien de rien. Là se montre à la fois la puissance et l'impuissance de l'éducation. L'éducation corrige, dirige, développe, fortifie, féconde, elle ne crée pas. Bossuet n'a pas été audessous de sa tâche; sa tâche a été au-dessus des forces humaines.

Je ne puis terminer cette partie de mon travail sans répondre à un grave reproche adressé à Fénelon. On répète toujours qu'il a si bien dompté son élève, qu'il l'a brisé, qu'il a tué en lui la volonté.

Bien de moins juste.

D'abord, comment comprendre qu'une telle éducation, si libre, si vivante, si pleine d'imagination et d'esprit pratique, ait pu casser le grand ressort d'une âme humaine?

Puis les faits sont là qui expliquent tout.

Si en effet le jeune homme n'a pas tenu les promesses de l'enfant, s'il n'a pas justifié le pronostic de Bossuet, c'est qu'il a été comprimé, déprimé,

déformé par la sévérité méfiante du Roi, qui le tenait à l'écart de tout; par l'animadvcrsion de son père, dont la coterie le poursuivait de brocards applaudis (c'est le mot de Saint-Simon) ; et par la malveillance de la cour, qui se réglait sur le maître. En faut-il plus pour déséquilibrer une pauvre tète de quinze ans? Les natures les plus généreuses ont souvent besoin de sympathie pour se développer, comme les plantes ont besoin d'eau pour croître. On le vit bien à la mort du Grand Dauphin, quand le Duc de Bourgogne, devenu héritier présomptif, fut porté soudainement au premier rang, pour lequel il était fait. Quel revirement! et quelle métamorphose! Tout et tout le monde lui revint à la fois. Le Roi lui donne entrée aux conseils, les ministres sont mis sous ses ordres, la cour tombe à ses pieds! Mme de Maintenon se proclame son admiratrice! « Qu'en arriva-t-il? Que soudain, dit Saint-Simon, sous le coup de cet impétueux tourbillon de changement, on vit ce prince, timide, sauvage, concentré, engoncé, étranger dans sa propre maison, se révéler par degrés, se déployer peu à peu, se donner au monde avec mesure, y devenir libre, majestueux, agréable, gai! » C'était l'élève de Fénolon qui renaissait! La joie et la surprise publiques furent telles, qu'on ne pouvait s'en taire; on se demandait si c'était bien là le même homme, si ce qu'on voyait était songe ou réalité; et l'on saluait avec ivresse l'aurore d'un grand règne! On ne peut penser, sans un amer regret, à ce que fut devenue la Fiance

si elle avait eu pour souverain ce Louis XV là, au lieu de l'autre.

Nous arrivons au point douloureux de cette étude, c'est-à-dire au moment où leur noble amitié se luise, où il y a entre ces deux amis un vaincu et un vainqueur, un triomphateur et un exilé.

Comparons ce triomphe et cet exil.

Bossuct a été évoque pendant plus d'un quart de siècle, et son épiscopat ressemble à un long règne. On peut dire de lui qu'il fut le Louis XIV de la chrétienté en France. Il est aussi puissant à Versailles qu'à Meaux. Toute la cour est à ses pieds, car le Roi lui-même est en respect devant lui. Pendant vingtdeux ans, il ne s'accomplit pas dans le domaine religieux un fait important sans que Bossuet y figure au premier rang. Qui a rédigé, en 1682, la déclaration du clergé, c'est-à-dire le programme de l'Eglise gallicane? Bossuct. Qui a écrit la célèbre lettre aux évoques de France? Bossuet. Qui a fait, en 1702, l'ouverture du jubilé? Bossuet. La reine d'Angleterre meurt. Madame meurt. Marie-Thérèse meurt. Le prince de Condé meurt. Qui rend les devoirs funèbres à toutes ces tètes couronnées ou piïncières? Bossuct.

Les honneurs civils ne lui font pas plus défaut que les succès éclatants.

En 1095, il est nommé conservateur des préro-

248 f.PIS ET BLEUETS.

gativcs de l'Université de Paris. En janvier 1G97, conseiller d'État; en juin 1697, premier aumônier de la Duchesse de Bourgogne; et le jour où, selon l'usage, il va prêter serment et s'agenouiller devant elle, la petite princesse, qui avait onze ans, fut saisie d'un tel trouble, d'une telle honte mêlée de respect, qu'elle s'écria : « Moi! moi! monsieur, vous voir dans une telle position devant moi!... » et elle s'inclina pour le relever.

Enfin, autre puissance : sa plume était souveraine comme sa parole. Dès qu'il éclate un désordre dans le domaine de la foi, il y court et le réprime. Il fait plus que régner, il régente; sa crosse épiscopale a quelque chose d'une férule.

Leibniz expose-t-il une doctrine dangereuse, selon lui? Il prend Leibniz a partie. Le Père Simon soutient une doctrine hétérodoxe, il le combat. Le Père Calï'aro ose défendre la comédie, il foudroie le Père Caffaro.

Son ascendant s'étend jusque sur Louis XIY luimême. Personne n'a travaillé avec plus d'énergie que Bossuet au départ de Mme de Montespan, et un jour, le Boi, irrité de toutes les dilapidations qui se multipliaient autour de lui, et ne sachant comment y porter remède, demanda conseil à Bossuet.

Voici sa réponse.

« Sire, vous n'avez qu'un mot à prononcer pour que tous ces scandales cessent; dites : « Je le veux. » Mais dites-le comme un roi qui veut qu'on obéisse, et comme un juge qui est décidé à punir.

Songez à vos peuples. Ils ne sont pas si plaintifs qu'on le prétend, et si impossibles à satisfaire. Votre aïeul Henri IV trouva le moyen de les rendre heureux et reconnaissants. Il n'y a personne de nous qui ne se souvienne d'avoir entendu raconter à son père ou à son grand'pèrc, le gémissement universel qui suivit la mort du roi. Ce fut une désolation pareille à celle d'enfants qui ont perdu leur pèro. »

Une telle lettre fait autant d'honneur à Bossuet qu'une de ses oraisons funèbres; elle montre toute l'étendue de son autorité, et la couronne dignement.

Pendant ce temps, que se passait-il à Cambrai, que devenait Fénelon?

Dix-neuf ans d'épiscopat (1695-1714), seize ans d'exil.

Pendant seize ans, défense à Fénelon de sortir de son diocèse. Défense à ses amis d'aller le voir à Cambrai. Défense de prononcer son nom devant le Roi. Les lettres qu'il écrit et qu'on lui écrit sont décachetées. A la cour, ses amis sont tenus en suspicion ou tombent en disgrâce. Une de ses nièces, au lit de mort, supplie qu'on permette à son oncle de venir l'assister à ses derniers moments. Refus. Mme de Chcvrcusc le demande pour célébrer le mariage de son petit-fils. Refus. Lui-même tombe malade, et le médecin lui ordonne les eaux de Bourbon. Permission de traverser Paris, mais sans y voir personne, et ordre d'aller coucher à Issy.

La dixième année, le Duc de Bourgogne, passant

250 ÉPB ET BLEUETS.

près de Cambrai, demande à aller embrasser son maître. Ordre de ne le voir qu'un instant, en passant, devant témoin, dans une auberge.

Ce n'est pas un exil, c'est une proscription. Qu'en advint-il? Comment supporta-t-il celte situation? Comment s'y conduisit-il?

D'abord, chose sans exemple peut-être, sa disgrâce ne lui coûta pas un ami. M. de Beauvillicrs, M. de Clievrcusc, le Duc de Bourgogne, et avec eux tout un groupe de fidèles, se serrèrent comme un troupeau autour de l'exilé, resté leur directeur, non seulement religieux, mais politique. Une correspondance secrète et régulière s'établit entre lui et eux, malgré les ordres du Roi, malgré les mesures prises par le Roi, malgré les dangers de la colère du Roi. Pendant seize ans, il ne se passa pas un événement de quelque importance à la cour et dans l'Etat que Fénclon n'en uît averti et que son avis ne fût sollicite et suivi. Jamais il ne tint aussi fortement toutes les âmes dans sa main que depuis qu'il n'était plus rien et ne pouvait plus rien. Le proscrit de Cambrai continua toujours d'avoir voix secrète au chapitre, à Versailles.

Voilà sa position cachée; quelle fut sa position publique?

La terrible guerre de Flandres de 1708 venait d'éclater. Le trésor public était ruiné. Au début de la campagne, la garnison de Saint-Omer, n'étant ni payée ni nourrie, se révolte, et menace de livrer la citadelle aux ennemis. Fénelon l'apprend, et quoique Saint-Omer ne soit pas de son diocèse, il ramasse

tout ce qu'il a d'argent comptant, emprunte ce qui lui manque, souscrit des billets qui, signés de son nom, circulent comme valeurs réelles, fait payer secrètement la garnison de Saint-Omer, et conserve ainsi à la France une place forte, qui était une des clefs de la frontière. Louis XIV ne le sut jamais, tant Fénelon avait bien pris ses mesures pour que son acte de générosité restât secret.

La guerre s'engage. Le clergé de campagne ne pouvant pas payer la taxe que réclame le Trésor, Fénelon la prend à son compte, emprunte encore, paye la taxe de ses propres deniers et assure ainsi le service public, toujours secrètement.

La guerre se poursuit, des défaites couvrent les routes de blessés, de fuyards, de populations affolées Fénelon transforme l'archevêché en une ambulance, en un hôpital, en un lieu de refuge. Les salles, les chambres, les escaliers, les cuisines, les jardins, s'encombrent de blessés, français ou ennemis, Fénelon ayant dit que tout blessé cessait d'être un étranger. Le prince Eugène et Marlborough, touchés de celte générosité, déclarent les terres de l'archevêché exemptes de toutes contributions, et à l'abri de tout pillage. Que fait Fénelon? Il commence immédiatement la récolte, engrange les blés, ramasse les fourrages, et les donne à l'intendant général, pour nourrir l'armée.

Louis XIV, en ayant été instruit malgré Fénelon, se borna à lui faire dire officieusement qu'il était satisfait des services rendus par lui à l'armée, mais

il ne révoqua pas la sentence d'exil. Et cet esi! dura seize ans, et pendant ces seize ans, pas une plainte! pas un regret! pas une réclamation! Ses lèvres restèrent closes, son visage resta cnlmc. Il ajouta à tant de souffrances, à tant d'injustices et à tant de services, la majesté suprême du silence.

Eh bien, des deux prélats, quel fut le plus grand? Lequel a le mieux mérité de son pays? L'évèque triomphant, ou l'évèque proscrit? Celui qui, au faite de la puissance, a été constamment à la hauteur de son rôle, ou celui qui, réduit à lui seul, a tout tiré de lui seul, et a créé, pour ainsi dire, chacune de ses occasions de dévouement à l'État? Je ne veux pas choisir, mais il est un dernier fait que je ne saurais passer sous silence.

L'impression des bienfaits et des services de Fénclon fut si profonde dans toutes ces populations, que le souvenir en dure encore aujourd'hui. Aujourd'hui encore, vous trouvez à Cambrai, dans plusieurs familles, riches ou humbles, des jeunes gens et des enfants portant le prénom de Fénclon. On lui a pris son nom de famille pour en faire un nom de baptême. Il est devenu un des saints du calendrier.

J'ai essayé de peindre les deux prélats à l'œuvre. Mais l'œuvre n'est pas l'homme tout entier. Ce que nous faisons ne dit que la moitié de ce que nous sommes. Sous nos actes, il y a un fond intime de

sentiments et de pensées d'où ils partent, et qui parfois les complète, parfois les contredit. Faisons donc un pas de plus dans le cœur de ces deux grands hommes.

Un jour, un des amis de Fénelon, le plaignant de toutes les difficultés qu'offrait l'administration de son vaste diocèse, l'archevêque, après un moment de silence, mit le doigt sur son front, et répondit : « J'ai là un diocèse bien plus accablant que celui du dehors, et qui me donne bien plus de mal à gouverner ». Ce mot m'avait toujours singulièrement frappé, j'y entrevoyais une agitation intérieure, une fièvre d'imagination que m'avait fait déjà pressentir sa vocation première. Dans sa jeunesse, il voulait absolument partir en mission. Il fallut les plus vives remontrances du médecin, et sa délicatesse de santé, pour le détourner de cette vie d'aventures et de dangers, qui tentait son besoin d'action, l'ardeur de son courage et la ferveur de sa foi. Enfin, une lettre de lui, sur lui-même, acheva de m'éclairer. Voici cette lettre1 :

« Je hais le monde, je le méprise, et néanmoins il me flatte. Je sens la vieillesse qui avance, et je m'accoutume à elle sans me détacher de lui. Il y a en moi un fond d'amour-propre et de légèreté dont je suis honteux. La moindre chose triste pour moi m'accable, la moindre qui me flatte un peu me relève sans mesure; rien n'est si humiliant que d'être si

1. J'emprunte cette lettre au très beau livre de M. Emmanuel de Lioglie, Fénelon à Cambrai.

tendre pour soi, et si dur pour autrui; si poltron à la vue de l'ombre d'une croix, cl si léger à secouer tout à la première lueur flatteuse. Ah! Dieu nous ouvre un étrange livre pour nous instruire, quand il nous fait lire dans notre propre cœur. »

Quelle peinture! Qu'il y a loin de celte créature agitée, nerveuse, misérablement mondaine, mais si ndignée de l'être, à celui que ses partisans croient définir en lui donnant le nom banal de charmeur, et que ses adversaires représentent comme un artificieux, un tortueux, voire même un hypocrite. On lui oppose sans cesse la simplicité et la droiture de Bossuet. Oui, certes, Bossuet est une nature plus simple et plus forte; oui, il est étranger à toutes ces agitations de la vanité, a ces retours fébriles vers le monde; en un mot, il est plus homme, vir, mais l'autre est plus un homme, homo; et c'est à ce litre qu'il nous attache. Nous l'aimons pour le mal que lui donne son diocèse. Ses faiblesses le rapprochent de nous. Sa sincérité à les confesser nous touche ; son courage à les combattre nous relève; il nous réconcilie avec nousmêmes, et il nous apprend à triompher de nousmêmes. Enfin il a le cœur plus large, plus riche; parce qu'il a le cœur plus humain.

Bossuet est un impeccable, soit; mais c'est parfois un implacable.

Comment oublier sa terrible phrase sur Molière, dans sa lettre au père CalTaro?

« La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien, qui mourut en jouant son Malade imagi-

naire, et est passé des plaisanteries du théâtre au tribunal de Celui qui a dit : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ». Ce dernier mot est d'autant plus affreux, que Molière n'a pas rendu le dernier soupir au milieu des plaisanteries du théâtre. Il est mort entre les bras de deux sœurs de charité que ses bienfaits avaient attachées à lui.

Fénelon aussi a parlé de Molière, mais pour dire : « Certes, on peut lui reprocher des plaisanteries outrées, des railleries déplacées sur des sujets qui commandent le respect; mais, somme toute, il est grand, je ne crains pas de le répéter, il est grand ».

Bossuet a écrit, dans l'Oraison funèbre du prince de Condé, une page admirable que je voudrais bien effacer, et que Fénelon n'eût jamais signée, c'est celle où, parlant de Socrate et de Marc-Aurèle, il les range parmi les ennemis de Dieu, et ose prononcer, à propos d'eux, le mot : enfers! Faisons la part de l'époque dans cet absurde anathème, mais osons le dire, Bossuet est un immense génie qui a parfois l'esprit étroit. Il l'a comme historien! Il l'a même comme Français. Certes son amour pour la France était bien profond, mais ce qu'il aime surtout, c'est la France telle que l'a faite Louis XIV; il n'a eu ni le sentiment de tout ce qui se cachait d'iniquités et de vices sous cette splendide organisation sociale, ni le pressentiment des terribles châtiments que préparait l'avenir. Il n'entend pas le sourd grondement du xvin0 siècle.

Tout autre est Fénelon. La célèbre lettre à Louis XIV, digne pendant de la Dîme royale, avait

256 T.l'IS ET BLEUETS.

déjà montré en lui quelque chose d'un Yauban, quand, sous le coup d'un événement considérable, éclatèrent soudain, comme par explosion, sa passion du bien public, sa puissance de divination, sa force de conception politique.

Le grand Dauphin meurt, le Duc de Bourgogne devient l'héritier présomptif d'un roi presque mourant, Fénelon voit déjà son élève sur le trône. Soudain, devant cette perspective, lui apparaît, dans une sorte de vision tumultueuse, tout ce que pourra faire et tout ce que devra faire celui qu'il a formé. •

Dans le premier moment, son émotion ne se traduit que par un mot, mais le mot dit tout : « Il faut, écrit-il au duc de Chaulne, que nous lui fassions un cœur vaste comme la mer ».

Puis, il se calme, il emploie quelques mois à s'éclairer, à s'instruire, et, de ses longs entretiens avec son ami, sort enfin le travail qui s'appelle les Tables de Chaulne.

Qu'est-ce que les Tables de Chaulne? On plan de réformes qui n'est pas moins qu'un plan entier de gouvernement. Ce plan est destiné à être mis sous les yeux du futur souverain, non comme un programme qu'on lui impose, mais comme un sujet de méditations qu'on lui propose. Pas de déclamation, pas de ' phraséologie. Des chapitres courts, précis, pleins de choses, des résumés d'idées. Sans doute l'utopie y a sa part, mais que de vues profondes! que de réformes pratiques! que de routes ouvertes en tous sens! Ce qu'il demande, ce sont : les états généraux, les

assemblées provinciales, V abolition de la gabelle et de la taille, la suppression des fermiers généraux, la perception de V impôt par VEtat, l'abolition de la vénalité des charges. Presque toutes les réformes de 89, soixante-quinze ans avant 89!

La mort du Duc de Bourgogne vint renverser tous ces rêves de gloire que Fénelon avait formés pour la France et pour lui-même. Comment supporta-t-il ce coup? Comme il avait supporté sa condamnation, comme il avait supporté son exil, comme il avait supporté toutes les ingratitudes! Sans un murmure. Il prosterne toutes ses douleurs au pied de la croix; seulement, il ne guérit jamais de cette blessure; et, après deux ans d'une mourante vie, où sans s'arrêter un seul jour, sans manquer à un seul de ses devoirs, il promena à travers son diocèse son corps de plus en plus décharné, et son visage de plus en plus pâle, tout semblable — ce sont ses propres mots — à un squelette qui marche et qui parle, il mourut, toujours exilé, en bénissant Dieu qui l'avait si durement frappé, et en priant pour le Roi qui le frappait encore.

En face de tant de calme recouvrant tant de tortures, je ne puis me défendre de dire de lui ce qu'il a dit de Molière : Il est grand.

Achevons notre étude en les comparant comme écrivains.

Ici le parallélisme n'est plus possible. H y a un

abîme entre Bossuet et Fénclon. Bossuet est le premier prosateur de notre langue, et peut-être de toutes les langues. Le temps n'a pas plus mordu sur sa phrase que sur un bloc de granit (Mole sud slat).

On n'en peut pas dire autant de Fénclon; mais, malgré son infériorité relative, il n'en reste pas moins un écrivain de grande race, presque de génie; et il a une qualité toute personnelle qui manque même à Bossuet.

Je m'explique.

Le style de Bossuet est un style composite. Plusieurs éléments divers s'y fondent au feu de son génie, comme dans le métal de Corinthc. La Bible, les prophètes, les Pères de l'Eglise, les historiens anciens y entrent pour leur part. La pensée ne sort pas de son cerveau armée de toutes pièces; c'est lui qui fourbit son armure. Un mot suffit comme preuve : il a fait des progrès toute sa vie. Ses premiers sermons, entachés d'emphase, de déclamation, témoignent que c'est par un effort continuel qu'il est arrivé à cet incomparable mélange de grandeur et de familiarité, de simplicité et de poésie, de vérité et de pittoresque. Un de ses ouvrages nous permet de le surprendre en plein travail, de le saisir à l'œuvre, c'est le Panégyrique de saint André.

Le manuscrit, retrouvé par un lettré aussi délicat que consciencieux, M. Vallery-Radot (c'est du père que je parle et non du fils, on pourrait s'y tromper), est surchargé de retouches et de variantes ; vingt leçons différentes s'y superposent l'une à l'autre;

les marges sont aussi remplies que les pages.

Un autre fait très curieux montre encore son besoin et son génie d'assimilation. Sans cesse, dans son style, s'entremêlent des phrases empruntées à toutes les grandes œuvres étrangères. Eh bien, ces passages, il ne se contente jamais de les citer, il les traduit, et en les traduisant, il les refrappe à sa marque, il les fait siens en les empruntant, il crée tout ce qu'il reproduit.

Un exemple entre mille.

Tertullicn avait dit en parlant d'une femme toute chargée de bijoux :

« Elle porte autour de sa tète si délicate des îles et des détroits. »

C'était pittoresque et hardi, mais un peu bizarre.

Bossuet reprend la phrase et dit :

« Cette femme, qui porte en un petit fil autour de son cou le patrimoine de vingt familles — » Ce petit fil autour de son cou transforme en une image vive et saisissante la phrase étrange du rude Tertullicn.

Rien de pareil chez Fénelon. Pas de progrès, pas d'effort, pas d'apprentissage. Du premier jour où il écrit, il est tout lui-même. Il avait vingt-cinq ans quand il publia le traite de l 'Éducation des filles, il en avait soixante quand il a envoyé à l'Académie ses Dialogues sur V éloquence. Lisez ces deux ouvrages en regard l'un de l'autre, on dirait qu'ils ont la même date, qu'ils sont du même âge, ou pour mieux dire qu'ils ont également deux âges, à la fois mûrs et jeunes.

Lamartine a défini Fénelon en définissant le poète, c'est-à-dire lui-même :

Il chantait comme l'homme respire,

Gomme l'oiseau gémit, comme le vent soupire, Comme l'eau murmure en coulant.

Un flot d'eau de source, voilà Fénclon. De là, cette grâce incomparable, ce charme du non-effort, qui n'appartiennent qu'aux génies purement spontanés, et font ressembler les œuvres d'art aux œuvres de la nature.

Une dernière remarque.

La nature semble créer les grands hommes par couples, comme l'humanité. A côté de Phidias, Praxitèle; à côté de Sophocle, Euripide; à côté d'Aristotc, Platon; à côté de Dante, Pétrarque; à côté de Beethoven, Mozart; à côté de Corneille, Racine. Eh bien, Fénelon a été le Racine de Bossuet. Ils se valent parce qu'ils diffèrent et se complètent.

Au cours de cette étude, où je ne voudrais pas qu'on vît une apologie, j'ai fait, au sujet de ces deux grands personnages, quelques réserves assez fortes; j'aurais pu en faire davantage; j'aurais pu dire que, dans leur querelle théologique, Bossuet a été d'une hauteur impérieuse qui allait jusqu'au despotisme, d'une violence qui touchait à l'injustice, voire même à l'injure; et que Fénelon a eu des souplesses et des adresses qui dépassaient peut-être l'habileté — A quoi bon? Qu'aurais-je prouvé par là? Qu'ils étaient des hommes? Nous le savons bien! Mais quels hommes,

que ceux dont il faut chercher les fautes au microscope, au milieu de soixante ans de vertus! Je ne nie pas l'importance de ces découvertes microbiennes, mais elles ne contiennent forcément qu'une partie de la vérité, et la plus petite. J'ai donc cherché autre chose. J'ai réuni ces deux figures dans le même cadre, afin de les comparer par leurs grands côtés, d'essayer ainsi de renouer entre eux les liens de leur amitié première, et de les réconcilier dans l'admiration générale.

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