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clination subite entre personnes qu'on présente l'une à l'autre, et qui s'écrient : « Ah! monsieur', il y a bien longtemps que j'avais envie de vous voir! » Le choix des places à table l'occupait fort aussi. Dans les dîners officiels, en province surtout, la préséance joue un grand rôle. Le culte de la hiérarchie dans la salle à manger est un des talents d'un préfet. Tel grand fonctionnaire s'est brouillé avec la préfecture pour n'avoir pas eu à table la place qu'il jugeait la sienne. Rien de pareil chez le comte de B.... La fonction, le titre, la fortune, l'âge même, ne comptaient pas chez lui. Le mérite et la convenance marquaient seuls les rangs. Avec le premier service commençait son petit travail de chef d'orchestre.
On raconte que sous le ministère de M. Necker, les grandes réceptions, les grands dîners, constituaient pour Mme Necker une préoccupation qui était presque une profession. Elle travaillait ses causeries trois jours d'avance. On a trouvé sur un de ses carnets ce mot caractéristique : « Penser à relouer M. Thomas sur sa Pêtrêide. » Le comte de B... était trop homme du monde pour avoir un tel souci. Sachant que la causerie est, de sa nature, chose ailée et demande, avant tout, souplesse et liberté, il se gardait bien de faire des scénarios de conversation ; seulement il pensait d'avance à deux ou trois faits curieux, à deux ou trois livres intéressants, pour pouvoir au besoin les jeter au milieu de la conversation languissante, comme on jette une brassée de bruyère dans un foyer près de s'éteindre. Cela,
disait-il, fait reflamber l'imagination et l'esprit. Il n'aimait pas à sa table les oracles qui prennent le dé et ne le quittent pas. Ces gens-là lui faisaient l'effet d'un violoniste qui voudrait jouer tout seul dans un orchestre. Chacun son tour, était sa devise, et j'admirais son art merveilleux pour utiliser toutes les supériorités admises chez lui : il les introduisait successivement dans la conversation, sans qu'elles s'en doutassent, par un mélange de transitions adroites, et faisait succéder un savant à un artiste, et un homme politique à un voyageur, comme il faisait passer un pâté de foie gras après des suprêmes de. volaille, et le vin de Champagne après le vin de Bordeaux.
Je l'ai vu un jour bien malheureux. Il avait invité un député et un professeur. Le député avait la rage de s'écrier, en frappant la table du poing : « Messieurs, posons la question. — Mais non, mon cher ami, répliquait vivement le comte, ne la posons pas! La question, ici, c'est de s'amuser comme des honnêtes gens; laissez-nous tranquilles avec vos effets de tribune!... » Le député se mit à rire et se consola de se taire en buvant. Mais il n'en alla pas si facilement avec le professeur. Il avait un grand malheur : il était éloquent! Les éloquents tiennent beaucoup de place! Ils aiment à s'étaler! Quand le professeur tenait un sujet, il ne le lâchait qu'après l'avoir traité à fond. Le comte avait beau tenter des diversions et couper le fil du discours, l'orateur reprenait de plus belle après l'interruption; le flot