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BELVILNAY DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE

Delaunay en veston de campagne! un arrosoir à la main! Delaunay versant de l'eau à de petites fleurs, au pied d'un arbre! au milieu d'un bois! Le dessinateur n'y songe pas! Quand on veut représenter un grand artiste, on choisit l'attitude, le costume, qui caractérisent le mieux son talent. Montrez-le-moi en Dorante, en Perdican! dans un bel habit brodé!...

le rire aux lèvres! le feu de la passion au regard!... Mais avec cet arrosoir! C'est absurde!... Absurde? Jamais peintre n'a mieux saisi le trait le plus caractéristique de son modèle. Cela vous étonne? Jugez-en! Dclaunay a toujours été grand marcheur. Quand il avait une nouvelle création à faire, au lieu de s'enfermer dans son cabinet, et de répéter son rôle aux murailles, il se lançait en plein bois de Boulogne, et prenait pour interlocuteurs, pour conseillers, les arbres, le ciel, l'horizon. Or, un jour, ayant trouvé dans le fourré d'un taillis, au pied d'un chêne, un petit groupe de jolies fleurs sauvages, il se prit d'affection pour elles, il les adopta, il se mit en tète de les soigner, de les défendre, et chaque matin, avec un petit arrosoir apporté à dessein et caché dans la broussaille, il les arrosait pour les maintenir plus longtemps fraîches et fleurissantes. N'est-ce pas charmant? n'est-ce pas typique? Cet amour de la nature, cette tendresse pour les fleurettes des bois, ne dénotent-ils pas ce sentiment poétique qui prédestinait, ce semble, Dclaunay à être l'interprète de l'auteur des Nuits?

Le premier théâtre où parut Dclaunay, c'est le Gymnase. Elève du Conservatoire et suivant la classe de M. Provost, son rêve était de jouer le répertoire de Bouffé, le Gamin de Paris, les Enfants de troupe. Après quelques essais dans la banlieue, il alla donc s'offrir à M. Monval, régisseur du théâtre Bonne-Nouvelle. On l'accepte, il débute sous le nom de M. Ernest, il joue trois fois; après quoi, M. Mon-

val, jugeant l'épreuve suffisante, lui dit : « Mon garçon, retournez à la banlieue. C'est votre place. — Vous croyez? répondit crânement le jeune homme, eh bien, j'irai au Théâtre-Français. » Il commença par l'Odéon. C'est là que je l'ai vu pour La première fois, le 25 décembre 1846, jour de Noël, dans le rôle de Saint-Almc de Y Abbé de VÊpée. Ce drame, très bien charpenté et très émouvant, contient, au quatrième acte, une scène restée célèbre. C'est celle où le jeune Saint-Almc, fils du comte d'Harancourt, se jette aux pieds de son père, en le suppliant de rendre au jeune sourd-muet Théodore sa fortune dont il l'avait dépouillé. X la création, Grandménil jouait le comte, le fougueux Damas jouait Saint-Alme, et pendant que, s'attachant aux genoux et aux mains de son père, Damas lui criait avec des larmes et des sanglots : « Restituez!... mon père! Restituez le bien qui ne vous appartient pas! Vous nous déshonorez! mon père! Vous nous déshonorez!... » Grandménil, qui l'entraînait après lui, et qui était avare comme un chien, lui disait tout bas : « Prends garde à mes manchettes! Prends garde à mes manchettes! » Eh bien, il aurait pu en dire autant à Delaunay. Telle fut sa passion, tel fut son emportement de douleur, que les manchettes de Grandménil y auraient passé, et, à la sortie du spectacle, je dis à un de mes amis : « Le Théâtre-Français a trouvé un successeur à Firmin. »

Il y débuta deux ans après, et au bout d'un an, on le nomma sociétaire; mais son véritable triomphe

date du Chandelier. La pièce ne réussit pourtant qu'à demi, et cela pour une raison bien singulière, qui prouve une fois de plus qu'au théâtre, les plus habiles ne prévoient jamais tout. Piicn de plus brillant, de plus amusant, de plus pathétique même, que le Chandelier à la lecture; mais à la scène, tout changea. Ce qu'il y a de choquant dans la position de la femme disparaissait à la lecture, grâce à l'éclat du dialogue et à la vivacité des situations; mais le fait prit corps tout à coup sur le théâtre : il devint visible, matériel, et le public éprouva un tel sentiment de répulsion que ni le délicireux comique de Samson, ni l'adresse de Mme Allan à sauver le rôle de Jaqueline à chaque phrase, ne purent triompher du malaise qui pesait sur l'auditoire. Seul, Delaunay souleva un indescriptible enthousiasme. Ce fut toute une révélation. On se sentait en face d'un amoureux plus juvénile, plus touchant que Firmin lui-même, quelque chose comme le chérubin de Beaumarchais fondu avec le chérubin de Mozart. Mme Allan l'avait bien prévu pendant les répétitions. « Il ira loin, ce jeune homme-là! me dit-elle. Savez- vous pourquoi? C'est qu'il est en perpétuelle communication de regard et de voix avec son interlocuteur. De sa physionomie et de son accent se dégage un irrésistible courant électrique. Il émeut parce qu'il est vraiment ému. » Vraiment ému! Nous voici en face d'une des questions d'art les plus complexes et les plus controversées. J'en ai causé longtemps avec Delaunay; et nous nous sommes trouvés du même sentiment.

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Diderot a dit du comédien : « Pour me faire pleurer, il faut qu'il ne pleure pas. » Et j'ai entendu raconter dans ma jeunesse que Mole, au sortir d'une représentation très brillante, ayant été complimenté par un vieil amateur, l'interrompit : « Vous vous trompez, et le public aussi : Je n'ai pas été bon. Je me suis laissé emporter à l'émotion. Venez demain, et vous verrez. » Le lendemain, l'amateur, conformément au désir de Mole, se place dans la coulisse, contre le portant. Mole entre, et que fait-il? Avant la scène et pendant la scène, il entremêle tout bas ses tirades pathétiques de plaisanteries adressées au vieil amateur ébahi, et produit sur l'auditoire une impression mille fois plus vive que la veille. L'acte terminé, il va à l'amateur et lui dit : « Vous le voyez, mon cher monsieur, le comédien est d'autant plus maître des autres qu'il est maître de lui. »

Que conclure de ce fait? Que l'acteur, pour émouvoir, ne doit pas être ému. C'est absurde. Il y a là un fait psychologique très complexe, et qui vaut bien une minute d'examen.

Je tiens d'Adolphe Nourrit que, pendant les dix premières répétitions de Guillaume Tell, il lui était impossible de retenir ses larmes dans le célèbre trio, et qu'il ne put arriver à le chanter qu'après avoir usé son émotion. Usé? Cela veut-il dire perdu? Non, mais transformé. Son émotion avait passé d'un de ses organes à l'autre. Son cœur n'était peut-être plus ému. mais son imagination l'était encore; mais sa voix l'était encore! Elle avait gardé la trace, je

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dirais volontiers l'écho de ses sanglots véritables. C'est la différence de la réalité et du souvenir. Je répondrai donc à Diderot : 11 faut peut-être que le comédien ne pleure pas, mais il faut qu'il ait pleuré. Mme Talma, dans ses Mémoires, donne une explication bien curieuse des larmes de l'acteur. Elle raconte qu'à une représentation à" Iphigénie, un vieil amateur... (l'orchestre alors était peuplé de vieux amateurs) vient à elle et lui dit avec grande émotion : « Vous avez été sublime! Je suis sur que vous vous imaginiez être Iphigénie elle-même. — Moi! réponditelle en riant, pas le moins du monde. — Mais, pourtant, vous pleuriez, j'en suis sûr : j'ai vu vos larmes. — Sans doute, je pleurais, mais ce qui me faisait pleurer, ce n'était pas Iphigénie, c'était moi! C'était le son de ma voix, la vérité de mon accent! » L'actrice faisait pleurer l'actrice. Il y a donc, au théâtre, des larmes purement artistiques, oui, mais ii y en a aussi de sincères, de véritables. J'entrai un soir dans la loge de Lablachc, après le premier acte du Mariage secret : « Mettez donc la main, me dit-il, sur mon gilet. — I! est tout mouillé, lui dis-je. — Savez-vous pourquoi? C'est que tout à l'heure, au finale, au moment où je vais pour maudire ma fille, un déluge de larmes a jailli de mes yeux! » Delaunay m'a offert un exemple plus frappant encore de ce singulier phénomène. Au second acte des Doigts de fée, quand il suppliait Madeleine Brohan de consentir à l'épouser, tout le temps qu'il lui parlait, les larmes lui ruisselaient à flots

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le long des joues, et quand c'était elle qui répondait, il lui disait tout bas, pleurant toujours : « Epousemoi! Je t'en supplie! Épouse-moi! » Voilà bien la preuve que l'émotion de l'artiste peut être réelle, qu'il peut se croire vraiment le personnage qu'il représente! Et pourtant... et pourtant... ce sont des êtres si complexes!... il y a tant de dessous, toujours nouveaux, dans ces créatures électriques, que ce souvenir m'en rappelle un autre, qui le contredit... ou le complète,... comme on voudra, et je ne puis résister au plaisir de le citer.

Vers 1850, le célèbre ténor Mario se trouvait à Saint-Pétersbourg en même temps que Lablachc et sa fdle, encore jeune fille, et devenue si célèbre depuis sous le nom de Mme de Caters. Elle avait à peine vingt ans! une voix admirable! un talent de cantatrice de premier ordre, et, comme dit Saint- Simon, un air de déesse marchant sur les nues! Lablacbe, pourtant, s'opposait absolument à ce qu'elle entrât au théâtre. Tout au plus lui permettaitil de jouer exceptionnellement dans quelques représentations données à la cour, et pour l'impératrice. Un jour, elle chantait ainsi, avec Mario, je ne sais plus quel opéra. Arrive le grand duo habituel, le duo de passion. Mais quel est le trouble de la jeune fdle, sa surprise, son mécontentement, en entendant Mario lui dire tout bas, pendant qu'elle chantait, Mia cara.L.. mia bellaî Ama me! Io Vadorol... Au sortir de scène, elle lui tourna le dos et lui garda secrètement une véritable rancune, jusqu'au

surlendemain où, avec une autre cantatrice fort laide, elle L'entendit recommencer tout bas son : Mia cara! Io Cadoroï etc., etc. Elle comprit. Ses déclarations brûlantes n'étaient qu'une manière de se mettre en train, de garder sa chaleur.

Dans cette étude tout artistique, et dans mon désir d'ajouter quelques traits précis à la figure de Delaunay, je ne puis mieux faire que de le comparer à Firmin. Ils avaient tous deux plusieurs qualités pareilles : d'abord un égal et incomparable talent de diction, puis le regard. Il ne faut pas confondre au théâtre le regard et les yeux; on peut avoir beaucoup de regard avec de petits yeux; on peut avoir de très grands yeux et n'avoir point de regard, c'est-à-dire ce trait de lumière qui, jaillissant de la paupière, se répand en une seconde dans toute une salle, et l'éclairé. Tous deux avaient des dents éblouissantes qui semblaient étineeler comme les prunelles et sourire comme les lèvres. Plus petit que Delaunay, moins bien pris dans sa taille, moins élégant dans sa démarche, Firmin, la tète un peu penchée en avant, se dandinant sur ses jambes, frappant nerveusement ses deux mains l'une contie l'autre, n'avait pas la grâce charmante de Perdican; mais quel feu! quelle flamme! Il faut remonter, pour se le représenter, aux grands ténors, à

lUibini, à David, qui ne touchaient pas seulement votre âme, mais qui faisaient vibrer vos nerfs comme des cordes de harpe. Si passionné que fût Delaunay — qui ne se le rappelle dans le troisième acte des Faux Ménages! Firmin avait peut-être quelque chose de plus endiablé, et, avec cela, la légèreté d'un oiseau.

Je les ai entendus tous deux dans le couplet du petit marquis du Misanthrope :

Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine,

Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine..., etc. ;

et là leurs deux talents se sont montrés à moi avec toutes leurs ressemblances et tous leurs contrastes. Ce ravissant morceau, dans la bouche de Delaunay, étincelait comme un miroir à alouettes, au soleil. Autant de vers, autant de facettes. Pas une intention, pas une nuance, pas une délicatesse qui ne fût mise en relief et en lumière. Firmin ne détaillait rien, n'accentuait rien, il emportait tout dans un mouvement qui ressemblait à un frémissement d'ailes, c'était un vol d'abeille.

Yoici un autre fait, que je tiens de Delaunay luimême, et où son nom se joint à celui de Firmin d'une manière assez piquante. Delaunay, on se le rappelle, a laissé dans le Menteur un souvenir inoubliable. Son entrée,

A la fin j'ai quitté la robe pour l'épée.

Mon père a consenti que je suive mon choix,

Et je fais banqueroute à ce fatras de lois... etc..

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reste au théâtre comme une tradition. Eh bien, deux artistes supérieurs, Samson et Régnier, y préféraient encore Firmin. « Delaunay, me disaientils, joue trop ce début en premier rôle; il n'a pas assez de folie, il n'a pas assez vingt ans. Firmin y ressemblait plus à un jeune cheval échappé. Il respirait, il aspirait Paris à pleines narines, à pleins poumons, c'était enivrant. » Frappé de celle critique, j'osai dire un jour à Delaunay : « Avezvous vu Firmin dans le Menteur? — Oui, une l'ois. — Eh bien, ajoutai-je, voilà ce que m'ont dit Samson et Régnier, trouvez-vous qu'ils aient raison? » Il se mit à sourire, et me répondit : « Je suis dans un grand embarras pour vous répondre. Le seul jour où j'ai vu Firmin dans le Meilleur, c'est le jour de sa représentation de retraite. Au moment où il parut au fond du théâtre, éclata un tonnerre d'applaudissements, qui ne lui permit pas de parler. Il avance d'un pas sur la scène,... nouvelle explosion de bravos qui l'arrête encore. Il descend jusque près de la rampe,... troisième acclamation qui se prolonge durant deux ou trois minutes! Si bien, qu'au lieu du jeune cheval échappé, je ne vois qu'un pauvre homme, vaincu par l'émotion, vacillant sur ses jambes, la voix étranglée, et balbutiant ses premiers vers. Je regrette bien de ne pas l'avoir vu tel que Samson et Régnier vous l'ont dépeint, car ils avaient certainement raison, et j'aurais pris ce début à Firmin, comme je lui ai pris tout le reste. »

Cette réponse, charmante de sincérité et de modestie, a de plus l'avantage de nous révéler un trait particulier du talent de Dclaunay. Je n'ai connu aucun artiste qui eût au même degré que lui ce don d'assimilation, de reproduction, qui manque quelquefois aux artistes les plus distingués. Dressant, plein de bonne grâce et de bonne volonté, essayait de se conformer à vos indications, mais pour retomber bientôt dans sa manière naturelle. Dclaunay, au contraire, une fois convaincu, réalisait subitement le changement que vous lui demandiez. En voici une preuve très frappante que je tiens encore de lui.

Au cinquième acte du Lion amoureux, dans le rôle du jeune marquis, il avait, en marchant à la mort, un Vive le roi! resté célèbre. Eh bien, il le devait à Emile Augier. A la répétition générale, il avait lancé son Vive le roi! avec une crànerie toute junévile. Emile Augier lui dit :

« A votre place, je le dirais très simplement et avec un grand calme.

— Vous avez raison, répond vivement Dclaunay, tenez, comme cela. » Et il se mit en mesure de faire immédiatement le contraire de ce qu'il avait imaginé d'abord. Il fallut qu'Augier l'arrêtât et lui dît :

«Non! Non! Pas tout de suite! Réfléchissez d'abord, attendez à demain. »

Cette qualité se liait chez Dclaunay à une autre plus rare peut-être, car elle est à la fois de la conscience et du talent.

Rien nombreuse au théâtre est la classe de ceux qu'on appelle les lâcheurs. Leur nom dit leur défaut. Tant que durent les répétitions, ils sont tout feu et tout flamme, la pièce est charmante, le succès est sûr, et, à la première, ils enlèvent le public. Mais à mesure que les représentations se succèdent, ils se refroidissent, ils se ralentissent, ils se dégoûtent, si bien qu'excellents d'abord, ils ne sont plus reconnaissables au bout d'un mois, ni la pièce non plus, lis en arrivent même parfois à empêcher leurs partners de jouer, par leurs plaisanteries. On cite une actrice avec qui la même pièce durait, tour à tour, une heure ou une heure et demie. Cela dépendait de tout et de rien. Avait-elle eu un mécompte? Elle tombait dans des langueurs qui se traduisaient par des lenteurs qui hypnotisaient même les acteurs. Quelque jolie fête l'altendait-elle? Elle prenait le train express. « Vite! disait-elle tout bas à ses camarades, vite! vite!... » Et alors des impatiences de diclion, des agitations fébriles de gestes, des mouvements de main précipités, qui rappelaient jssez les barbotements d'un petit chien revenant sur l'eau, et faisaient dire à Scribe : « Elle nage le dialogue. »

Rien de pareil chez Dclaunay : non seulement il était aussi bon à la cinquantième représentation qu'à la première, mais il était meilleur. Je pourrais citer tel ouvrage, comme le Mariage de Figaro, Mademoiselle de Belle-Isle, où, incertain et un peu terne le premier jour, il devint peu à peu égal à

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lui-même. C'est ce que n'ont pas vu, ce me semble, quelques critiques qui le jugèrent trop sur le premier jour. On ne lui tint pas assez compte de ses progrès, et il lui arriva précisément ce qui était arrivé avant lui à Mlle Mars, à Fleury et à Firmin.

Mlle Mars avait été une ingénue incomparable : quand elle osa aborder Célimène, on la renvoya à Agnès.

Fleury avait excellé dans les petits marquis : quand il aborda Alceste, on le renvoya à Moncade.

Firmin avait été un amoureux ravissant : quand il voulut s'élever à Clitandre, au Menteur, on le renvoya à Valère.

De même pour Delaunay. En vain se montrat-il artiste de premier ordre : dans la Mëlromanie, dans le Gendre de M. Poirier, dans le Demi-Monde, dans les Effrontés, on lui opposa toujours Perdican, Fortunio et les amoureux de Molière.

Le monde est ainsi fait. Il lui en coûte d'accorder deux supériorités au même homme. Combien de temps n'avons-nous pas vu contester à Lamartine son talent d'orateur au nom de son génie de poète !

Pour en revenir aux acteurs, Fleury avait dit làdessus le mot décisif. Un jour, après une représentation du Misanthrope, un de ses admirateurs vint lui dire qu'il s'était élevé à la hauteur de Mole.

« Vous blasphémez, mon cher ami, répondit-il. Personne n'a jamais égalé Mole dans Alceste : il lui partait des étincelles de ses manchettes, comme disait un vieux comédien. Tenez! voulez-vous que

je vous montre à quelle dislance immense je suis de Mole? Je vais vous jouer une scène du Misanthrope comme lui. » Ainsi fut fait, et si bien fait, que son ami lui dit ingénument : « Pourquoi ne jouez-vous pas toujours ainsi? — Parce que je ne pourrais pas! ' Je ne pourrais pas garder toujours ce ton jusqu'au bout. C'est au-dessus de « mes moyens! » Puis il ajouta gaiement : « J'entends votre réponse : Pourquoi jouez-vous le Misanthrope. Pourquoi? D'abord parce que je crois y être un peu meilleur que mes camarades actuels, et puis, parce qu'il est tel passage où je donne peut-être ce que Mole lui-même ne donnait pas. » Voilà le vrai. Ces grands premiers rôles sont si complexes, qu'aucun artiste, même supérieur, ne les remplit tout entiers, et qu'aucun non plus ne les aborde sans y ajouter quelque chose de nouveau. Laissons-les donc faire! Applaudissons à leurs efforts. Sachons-leur gré de ce qu'ils cherchent et de ce qu'ils trouvent. Surtout ne les opposons pas sans cesse à eux-mêmes, et, au nom de nos propres plaisirs, ne les lapidons pas avec leurs qualités.

Le nom de Fleury me rappelle une lettre charmante adressée à Delaunay, et qu'on me saura gré de citer

Cette lettre part d'une actrice qui a eu ses jours d'éclat au théâtre, Mme Suzanne Brohan. Je crois cependant que de toutes ses créations, les deux meilleures sont ses deux filles, Auçustine et Madeleine : Augustine, dont le rire spirituel et éclatant

tinte toujours à nos oreilles; Madeleine, qui a trouvé le moyen d'avoir encore plus de talent et autant de charme sous des cheveux blancs que dans toute la splendeur de sa beauté.

Voici cette lettre :

« Fontenay-aux-Roses, 18 mv..

« Cher Monsieur Dclaunay.

« J'ai eu à peine le temps de vous faire mes compliments dimanche, et pourtant j'en avais long à dire! Madeleine m'avait déjà annoncé votre grand succès, et je savais par elle que vous étiez un Clitandre incomparable. Mais enfin, je suis heureuse d'avoir vu de mes yeux et entendu de mes oreilles.

«. Vous êtes toujours, et de plus en plus, le charmant et le charmeur par excellence.

« A défaut des palmes que vous méritez si bien, non comme martyr, mais comme triomphateur, je vous envoie de modestes violettes de mon village.

« Nous avons parlé dimanche du célèbre Flcury, que vous n'avez pu connaître,... très heureusement pour vous... et pour le public. Eh bien, moi, je l'ai vu, un jour, qui fut pour moi comme un rêve, et dont le souvenir est resté un des plus chers de ma pauvre enfance. Je venais d'être présentée au Conservatoire, et le bon M. Pernc, alors directeur, m'avait fait inscrire pour la classe de M. Fleury. J'étais une enfant extrêmement timide. Le grand jour de l'audi-

tion arrive; le garçon de classe me désigne un banc où je vais m'asseoir, ma mère se place derrière moi. La classe était au grand complet, et le fauteuil... où vous professez aujourd'hui, attendait le maître d'alors. Le spectacle était pour moi très imposant et déjà bien troublant! Fleury entre, s'assied, et donne à plusieurs élèves des leçons, excellentes sans aucun doute, mais dont je n'entendis pas un mot, tant mon cœur sautait et tant mes oreilles bourdonnaient. Enfin le maître, après avoir consulté une feuille qui était sur sa table, appelle un nom,... le mien! Je me lève vivement, puis je reste là, droite, immobile, incapable de faire un pas. Je devais avoir une mine bien effarée, car le cher professeur me prit en pitié. « Yous avez donc bien peur, ma pauvre petite! » me dit-il. Moi, hors d'état d'articuler un mot, je fis signe que oui. « Voyons! venez ici, près de moi. » Sa voix s'était faite très douce, et je trouvai la force de faire quelques pas vers son fauteuil. Alors il me plaça entre ses genoux, prit mes deux mains dans l'une des siennes, de l'autre écarta mes cheveux qui s'étaient aussi effarouchés, et me dit doucement : « Regardez-moi! » J'osai lever les yeux sur lui, et je vis un aimable visage vieux et laid, avec un bon sourire un peu railleur, et des yeux noirs tout pleins de malice et de bonté. « Eh bien! est-ce que j'ai l'air si méchant ? » Je secouai la tète pour dire non! « Alors, de quoi avez-vous peur? » Involontairement je jetai un regard de méfiance du côté des jeunes gens, qui se mirent à rire tout bas de ma sauvagerie.

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« Ha! bien, je comprends! Ce sont ces mauvais garçons-là qui vous effrayent. Oui, ils sont moqueurs! Mais attendez! Nous allons bien les attraper. Donnezmoi votre livre. C'est moi qui vais vous donner la réplique, et vous allez me conter cela tout bas à l'oreille. j> Ce qui fut fait à la lettre. Entre ses genoux, je lui dis, me penchant à son oreille, un fragment du joli petit rôle de Rose, dans YOptimiste. Après quoi il me dit que ce n'était pas mal du tout, que ma prononciation était bonne, il me mit un baiser au front, me donna une petite tape d'amitié sur la joue, et me renvoya à mon banc, ravie et acceptée. « Cette bonté, cette grâce, m'étaient entrées au cœur, et je me faisais une fête de revoir le bon maître. Hélas! il ne revint plus. Le jour même où je fus reçue par lui, était le dernier jour de son professorat, puis il donna sa représentation de retraite et tout fut dit. Donc, je n'ai pas vu jouer ce grand artiste; mais à soixante-deux ans de distance, j'ai été embrassée par le Fleury des temps passés et par le Fleury de nos jours. J'ai le droit d'être fière, et je le suis.

« Votre affectionnée,

« SUZAN>E BrOIIAiN. »

N'est-ce pas délicieux? Peut-on rêver un plus exquis portrait de Fleury? Je ne sais si l'on oserait aujourd'hui faire passer un examen de cette façon-là.

D'abord, on ne trouverait peut-être plus de petites filles de onze ans, ayant peur. Puis il y avait plus de bonhomie dans ce temps d'étiquette que dans le nôtre. Je suis bien sûr pourtant que Delaunay, avec son talent d'assimilation, a trouvé le moyen d'emprunter quelque chose à son illustre prédécesseur au Conservatoire, c'est de mettre un peu de père dans le professeur.

J'ai hâte d'arriver au point culminant (le la carrière de Delaunay, à ce qui lui assure une place à part dans l'histoire de la Comédie-Française.

Alfred de Musset, jusqu'en 1847, n'était qu'un poète charmant, goûté des délicats, mais peu connu de la foule. Qui changea sa réputation en gloire? Mme Allan. Comment? En faisant d'A. de Musset un auteur dramatique. Le Caprice et la Porte ouverte furent comme une révélation. Il n'y avait pourtant là qu'une partie d'A. de Musset, et pas la meilleure. Ce n'était que son talent, restait son génie. On ne badine pas avec V Amour et la Nuit d'Octobre firent, selon l'expression de Corneille, monter sa Muse sur le théâtre. Elle entra de plain-pied dans la maison de Racine, de Corneille et de Molière. Qui lui en ouvrit la porte? Delaunay. Delaunay était précisément l'acteur dont A. de Musset avait besoin pour être compris. Il lui fallait, dans son interprète, ce grain de poésie mêlé au pathétique et à la gaieté.

Même avec un tel auxiliaire, l'entreprise n'était pas sans difficultés. La répétition générale de On ne badine pas avec V Amour le montra bien. Elle déconcerta absolument les juges les plus compétents. Il y avait de quoi. Ce mélange de lyrisme et de burlesque, ce chœur en prose, ce rôle de Perdican qui a pour ainsi dire trois âges, qui au premier acte est candide comme un adolescent de vingt ans, passionné au second comme un homme de vingt-cinq ans, expérimenté et amer au troisième comme un homme de quarante, renversait si bien les règles ordinaires, que Samson dit bravement : « Je n'y comprends rien du tout. » Delaunay ne s'en effraya pas. Il avait puisé l'intelligence de l'œuvre à la source même, dans l'âme de l'auteur. A. de Musset, lui aussi, avait sans cesse trois âges. Il était tour h tour et tout à la fois romanesque et matériel. Delaunay le devina, le comprit, et il réalisa Perdican en réalisant À. de Musset.

La Nuit. d'Octobre offrit bien d'autres difficultés. Cette fois, c'était de la poésie pure. Plus de costume, plus de mouvement théâtral, plus de véritable dialogue. On planait entre ciel et terre. On était en pleine vision. Delaunay, soutenu et guidé par M. E. Thierry, son directeur, auquel il est juste de rendre sa part d'initiative, réalisa celte conception dramatique absolument nouvelle, avec un goût et un sentiment de la diction poétique vraiment admirables. Le décor était à peine un décor. Une petite chambre d'étude, un cabinet de travail, une chaise, un

canapé, et pour toute ouverture, une fenêtre étroite, perdue au fond du théâtre. La Muse, noyée dans ses voiles blancs, n'était que la voix du Génie. 11 ne la voyait pas. Il ne la regardait pas. Il l'entendait et lui répondait comme dans un réve. 11 n'avait pas d'autre jcii de scène que de se lever de son siège dans une crise de colère, et d'aller retomber sur le canapé, dans une crise de désespoir. Tout était intime, profond, mystérieux. Les pronostics fâcheux ne lui manquèrent pourtant pas. A la répétition générale, un de nos auteurs dramatiques les plus distingués, un ami d'A. de Musset, un poète, dit, à Dclaunay : « J'ai grand'peur! cet admirable élan de la fin :

Ecoute-moi donc, ô Déesse, Et reçois ici mon serment.

paraîtra, je le crains, long et déclamatoire. »

Il se trompait; j'assistais à la première représentation. L'effet fut immense. Mais quelle fut ma surprise, quand, cinq ou six ans plus tard, revoyant ce chef-d'œuvre, je ne retrouvai plus la mise en scène de ma Nuit d'Octobre d'autrefois. Une grande pièce presque élégante, une large baie ouverte au fond, et Delaunay, au moment où il raconte l'arrivée de sa maîtresse, allant à la fenêtre, regardant comme s'il la voyait, lui parlant, comme si elle entrait, jouant la situation, enfin. Mon désappointement fut complet, mon émotion s'en alla; cette impression me demeura si vive, que, causant avec Delaunay de la

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Nuit d'Octobre, je ne pus m'empêcher de lui dire : « Pourquoi donc avez-vous changé de jeu? — Oh! pourquoi? me répondit-il en souriant, parce que j'avais changé de directeur. M. E. Pcrrin m'inspirait une confiance absolue. Vous savez son goût pour la mise en scène : cette petite chambre lui déplaisait. Il mit le décor de Dalilà. Le décor m'obligea à modifier le mouvement. — Oui, répondis-je, et le mouvement plus vif a refroidi l'émotion. Au reste, voulez-vous la preuve que M. E. Perrin a commis une faute? Un autre artiste, fort distingué, vous remplace aujourd'hui dans la Nuit d'Octobre. Que fait-il? Oubliant ce premier vers :

Le mal dont j';ii souffert s'est enfui comme un rêve,

il fait placer sur sa table le portrait de l'infidèle, et, au lever du rideau, il le regarde! Adieu la vision. La réalité a remplacé le rêve. La Muse n'est plus qu'une sœur ainée qui donne de bons conseils à son jeune frère. On retombe du ciel sur la terre. En dramatisant ce chef-d'œuvre, il l'a dépoétisé. Ah! mon cher monsieur Delaunay, vous n'avez pas eu de prédécesseur dans cette belle tentative, je crains beaucoup que vous n'y ayez point de successeur. »

Tout ce brillant passé est évanoui. Nous ne verrons plus ce clair regard. Nous n'entendrons plus cette voix brillante et émue. Je ne peux m'empêcher de lui en vouloir un peu de nous avoir quittés quand son

&s Epis et bleuets.

talent n'avait pas encore une ride. Et pourtant, a-t-il eu tort? Pour nous, oui. Mais pour lui, qui sait? Qu'avait-il à gagner en restant? Les acteurs les plus aimes ne sont pas toujours propres à se transformer. Ils parcourent brillamment tous les degrés de leur emploi, mais ils ne peuvent pas en sortir. Mlle Mars s'éleva de triomphe en triomphe, des ingénues aux jeunes premières, des jeunes premières aux grands premiers rôles, mais à une condition, c'est qu'ils fussent toujours jeunes. Au delà de trente ans elle n'en voulait pas. Elle était condamnée à la jeunesse. Firmin, en cheveux blancs, n'était plus Firmin. Il fallait que Bressant fût aimé. Certes, Delaunay a montré, dans une bien cruelle épreuve, que nul cœur de père n'était plus tendre que le sien; mais eùt-il été propre aux rôles de père? Puis il joue si bien son dernier personnage! Il nous offre une si aimable image de la retraite d'un artiste! Entouré d'une famille dont il est l'honneur et l'appui, aussi dévoué à son art au Conservatoire qu'autrefois à la Comédie- Française, apprenant encore par cœur quelques pièces de vers d'A. de Musset, revivant sans cesse son cher passé par la lecture constante des lettres amies précieusement conservées, légitimement fier de voir à sa boutonnière, auprès de la petite fleurette cueillie dans les bois, ce ruban rouge si bien mérité, il peut enfin se dire, ce qui vaut mieux pour un véritable artiste que toutes les décorations du monde, qu'il a été le premier interprète d'un grand poète et l'inaugurateur de la poésie sur le théâtre. Allons,

ne regrettons rien. Décidément, comme dit La Fon

laine,

Dieu fait bien ce qu'il fait !

11 paye aujourd'hui en bonheur, à ce galant homme, tout ce que nous lui avens dû de plaisir. Puis, dernier et précieux privilège! il se survit dans son nom. Ne dit-on pas au théâtre : les Delaunay, comme on dit les Mole, et les Fleury!

(P^-îN

C'est pour moi plus qu'un bonheur, c'est un honneur d'avoir été en relations affectueuses avec Manin. Mort avant la guerre de 1870, en France, et en bénissant la France, il reste pour nous un des plus purs modèles de l'héroïsme, et j'ai pu, avec un sentiment de joie sans mélange, le placer dans mon cabinet de travail, parmi mes portraits d'amis. 11 y figure à côté de M. Thiers. Je les regarde souvent ensemble et je les compare; ils s'éclairent l'un l'autre. Des ressemblances profondes les unissent, des différences sensibles les séparent; mais, chose remarquable, leurs différences comme leurs ressemblances sont écrites sur leurs visages.

Tous deux grands patriotes, tous deux hommes d'Etat supérieurs, tous deux hommes de guerre par occasion, ils portent tous deux, dans leur personne comme dans leur caractère, un premier trait pareil, leur communauté de race.

Bourgeois d'origine, ils sont tous deux restés

bourgeois d'aspect, d'attitude, de corps, et ils ont montré, dans les grandes affaires où ils ont été mêlés, une des qualités dominantes de leur classe, le bon sens et l'esprit pratique.

Second trait, tout extérieur, en apparence, mais très significatif en réalité : tous deux portaient des lunettes. Le croirait-on? c'est cette similitude purement matérielle d'où ressort le plus vivement leur dissemblance do nature, je dirais volontiers de destinée.

Les lunettes, chez M. Thiers, ressemblaient à un pare-étincelles. On voyait un scintillement perpétuel pétiller derrière ces deux verres; et, de temps en temps, ses regards, sautant par-dessus, lançaient de là, tout à leur aise, des éclairs de malice, de gaieté, de moquerie, de colère. Les yeux de Manin reposaient derrière ce rempart de verre, comme des lions assoupis, et lorsque, par hasard, ses lunettes ôtées, il montrait son œil h nu, on était saisi au cœur en voyant flotter vaguement dans l'espace ces deux prunelles myopes, d'un brun si doux, et chargées d'une si incurable mélancolie! Les autres traits du visage accentuent le contraste. La petite mèche blanche de M. Thiers se hérisse sur son front, dans ce portrait, à la façon d'une crête de coq irrité. Les cheveux bruns et soyeux de Manin tombent tristement le long de ses joues blêmes. La bouche de Manin est large,' pensive, aux coins abaissés, et dénote une indomptable et stoïque fermeté. La figure de M. Thiers, rieuse, batailleuse, avec son

petit nez aigu et crochu, sa petite lèvre inférieure avancée, respire le défi. Un mot explique le contraste de ces deux physionomies : M. ïhiers avait réparé les désastres de la France; Manin n'a pu qu'immortaliser la défaite de Venise.

Je ne puis me défendre de penser avec tristesse, au moment de commencer cette étude sur Manin, à quel point il est ouhlié en France.

Les événements terribles qui se sont succédé coup sur coup en Europe, depuis quarante ans, ont submergé cette illustre mémoire, à peu près comme les vagues submergent un pont de vaisseau dans les jours de tempête; Venise et son héros ont disparu dans la tourmente; Manin aujourd'hui n'est plus, pour le grand nombre, qu'un vague souvenir, une.

ombre, un nom Pas même un nom! car combien

de lecteurs, en lisant le titre inscrit sur ces pages, diront : « Manin? Qui est-ce? »

Je voudrais donc non seulement le peindre, mais le faire revivre. Pour y arriver, je m'appuierai, tantôt sur le récit des événements publics, tantôt sur mes souvenirs personnels; le représentant tour à tour comme dictateur et comme exilé; à Paris et à Venise.

Dès le début, une première question s'impose à moi : Que fut Manin quand il n'était encore rien? Quelle fut son attitude sous la domination autrichienne? Comment travailla-t-il à la combattre?

Ci Él'lS ET BLEUETS.

Les révolutionnaires, en train de préparer une révolution, ont des procédés connus : complots clandestins, réunions mystérieuses, associations secrètes, polémiques violentes, prises d'armes perpétuelles. Rien de pareil chez Manin. Il ne combattit l'Autriche qu'au grand jour, à visage découvert, la loi à la main. C'est un conspirateur légal, un conspirateur légiste. Il prend le code politique promulgué par les oppresseurs eux-mêmes, et, pour toute attaque, il les force à l'appliquer. Pendant cinq ans, il cherche, dans cette œuvre de despotisme, les faibles et hypocrites restes de liberté qui s'y sont glissés; il en réclame la mise en pratique et il en tire des droits : droit de se réunir pour créer un chemin de fer, droit de fonder une société d'assurance, droit d'établir une association industrielle. Ces droits sont, semble-t-il, bien insignifiants, bien inoffensifs; mais par cela seul qu'ils donnaient aux Vénitiens l'habitude de se concerter, de discuter entre eux, de faire une œuvre commune, ils pouvaient, en un jour de conflagration générale, se transformer tout à coup en un instrument de révolte et de combat.

Ainsi arriva-t-il : en une heure, ce pouvoir formidable fut. balayé. En une heure, Manin, grâce à ses préparatifs, s'empara de l'arsenal, expulsa troupes et gouvernement, et, en une heure aussi, acclamé chef de la république, ce petit homme d'affaires s'improvisa homme de gouvernement et homme de guerre Il concentre tous les ministères dans sa main. Il

DANIEL MANLN. 65

organise la défense, il arme les forts, il approvisionne la ville, il dirige la flotte, il correspond avec les puissances étrangères. C'est lui qui a soulevé le peuple, c'est lui qui le contient. Il enthousiasme et il calme. Pas une révolte, pas une émeute dans cette population affolée par le bombardement, la famine et le choléra! Il combat tous les fléaux comme tous les dangers; il lutte pendant dix huit mois, sans aucun secours étranger, contre cette puissante escadre ennemie, et ne se rend qu'après son dernier boulet de canon et sa dernière bouchée de pain.

À peine la ville remise aux vainqueurs, il fait voile vers la France, et débarque à Marseille, en octobre 18i9, avec sa femme et ses enfants. Que irouve-t-il, en mettant le pied sur la terre d'exil? Un

malheur inattendu et effroyable Sa femme meurt

du choléra entre ses bras! Il part pour Paris avec sa fille et son fils. Qu'y rencontre-t-il? Un martyre. Sa fille avait été la grande adoration et la grande angoisse de sa vie. Elle joignait à une rare distinction de ligure et à une véritable élévation d'intelligence et de cœur, le douloureux charme d'une santé fragile. On aime deux fois ceux qu'on aime quand on tremble pour eux, et Manin avait sans cesse tremblé pour elle. On citait, à Venise, un fait touchant qui montre toute sa tendresse et toutes ses anxiétés paternelles. Jeté en prison, vers la fin de l'occupation autrichienne, et amené devant le magistrat pour être interrogé, ses réponses furent hautaines, brèves, pleines de mépris pour le danger qui le menaçait. Le

es ÉPIS ET BLEUETS.

juge alors tire de son dossier et lui met sous les yeux une lettre qu'on avait jointe aux papiers saisis ; Manin l'ouvre, la lit, et soudain cette figure énergique s'altère, sa physionomie se décompose, et il fond en larmes. Que contenait cette lettre? Une consultation récente et inquiétante sur l'état de santé de sa fille. Qu'on se figure donc son désespoir quand, a peine arrivé à Paris, il vit tout à coup le mal dont elle souffrait devenir menaçant, implacable, terrible, mortel ! Elle mit deux ans à mourir, deux ans où il ne la quitta jamais, ni jour ni nuit; deux ans où il s'épuisa en efforts désespérés pour la sauver; et lorsque la mort la lui arracha enfin, il se sentit frappé lui-même d'une maladie de cœur incurable. Eh bien! le croirait-on? il n'en poursuivit pas moins sa lutte contre l'Autriche. Il groupe sous sa main tous les proscrits, il concentre leurs efforts, il s'entend avec Cavour, il correspond avec l'Angleterre, il gagne à sa cause tous ceux qui l'approchent. Ary Scheffer, Béranger, Ilenry Martin, Jules Simon, deviennent ses amis, et, tout réduit qu'il soit au modeste rôle de professeur d'italien, il voit se répandre autour de lui un sentiment universel d'admiration et de respect pour tant de grandeur, tant de malheur et de vertu.

Tel était Manin en 1851. Je ne le connaissais pas, et j'avais un ardent désir de le connaître. J'en parlai à Béranger.

« Le moyen est bien simple, me dit-il. Manin, vous le savez, donne des leçons. Priez-le de vouloir

bien accepter votre tille pour élève. Il sait votre sympathie pour l'Italie, il ne vous refusera pas, et ces leçons-là, rappelez- vous ce que je vous dis, vous profiteront à vous autant qu'à elle. On n'entre pas vainement en communication avec un homme comme celui-là. »

Le lendemain, je frappais à la porte de Manin à huit heures et demie du soir. C'était l'heure où il recevait quelques amis. Il demeurait rue Blanche, à un deuxième étage. Henri Martin, qui m'accompagnait, l'avait prévenu de l'objet de ma visite. Nous entrons dans un petit appartement plus que modeste. Manin vient à moi, la main tendue, et, avec un mélange particulier de cordialité et de réserve, me dit de lui-même :

« Très volontiers. »

On se met à causer; la conversation devint générale. J'en ai retenu un mot assez singulier.

« Une chose me frappe, dit Manin. c'est qu'en France je ne trouve de gens vraiment jeunes que parmi les hommes qui ont dépassé quarante ans. Ils ont seuls gardé je ne sais quoi du beau mouvement de 1850. »

Quelques jours après, les leçons commençaient. Ce ne fut pas sans une grande émotion que je vis entrer Manin chez moi, comme professeur de ma fille. Ce professeur, je dois le dire, ne ressemblait guère à aucun autre. Pas de salle d'étude! pas de salle de travail! pas de cahiers de devoirs! pas de plumes pour prendre des notes! Il arrivait vers les dix heures, et presque toujours frissonnant. « Il

fait gris dans votre Paris, » disait-il. Hélas! le pauvre homme, c'était en. lui qu'il faisait sombre. Son élève l'installait au salon, dans un fauteuil, au coin du feu, lui préparait une tasse de thé sur une petite table, et s'asseyait à côté de lui, avec un livre dans la main. On aurait dit une fdle lisant à son père quelques vers, ou quelque page choisie. Ce livre était un livre de littérature ou de grammaire. La grammaire l'impatienta assez vite, et comme il savait son élève au courant des principes : « Les règles! les règles! disait-il, il y a autant d'exceptions que dérègles. La langue n'est pas là. Allons aux poètes. » La Jérusalem délivrée fut une de leurs premières lectures

A ce vers :

Brama assaï, poco spera, e chiede huila.

Il désire beaucoup, il espère peu et il ne demande rien.

« Ce sont des menteurs, dit-il gaiement; ces gens qui ne demandent rien, ils demandent toujours; et puis, voyez-vous, le Tasse, c'est maniéré! c'est subtil. Prenons Dante. »

Manih n'était pas ce qu'on appelle un lettré. L'art et la poésie n'avaient eu place dans ses études qu'à titre de passe-temps. Il avait fait des voyages dans le domaine littéraire; ce n'était pas son pays. Mais les personnages qui ont traversé les grandes affaires, qui ont manié les choses et les hommes, apportent souvent dans les questions purement littéraires, j'en

DANIEL MAMN. G9

ai fait la remarque à l'Académie, une singulière originalité de vues, une indépendance toute personnelle d'appréciations. Cela tient précisément à ce qu'ils ne sont pas du métier. Ils jugent autrement, et souvent mieux, parce qu'ils jugent de plus haut. Aussi en ai-je plus appris sur Dante, en entendant Manin, que dans toutes mes leçons à Rome, avec mon brave professeur M. Giunto Tardi. Dante, en effet, n'était pas seulement pour Manin un grand poète, comme le Tasse, l'Arioste ou Pétrarque : l'âme même de l'Italie vivait dans la Divine Comédie; Manin y retrouvait toutes ses angoisses et toutes ses passions patriotiques. C'était lui en vers. De là, dans ses explications, quelque chose d'ému, de personnel, qui dépassait de bien loin une leçon ordinaire, et laissait dans notre esprit une trace profonde.

Les leçons durèrent plus de deux ans; elles avaient pris peu à pei un caractère tout affectueux entre le maître et l'élève. J'ai toujours cru que le souvenir de sa fdle y était pour quelque chose. Les grandes douleurs ont des besoins et des illusions de ressemblance, qui leur font retrouver partout les êtres disparus. Était-il touché uniquement de la parité d'âge? Saisissait-il quelque lointaine similitude de traits, de physionomie, de sentiments, je ne sais, mais il m'a toujours paru qu'il y avait dans ce maître je ne sais quoi de paternel.

Averti par moi du mariage prochain de ma fille, il vint et lui dit : « J'ai un grand regret, je ne pourrai assister à votre mariage. J'évite les réunions

de fêtes. Je ne m'y sens pas à ma place. Mais j'ui tenu à vous dire tout ce que je forme de vœux pour vous. »

Puis, lui prenant les mains et l'embrassant sur le front, ce qu'il n'avait jamais fait, il ajouta en la regardant :

« Vous serez heureuse, vous, vous savez prendre les choses du bon côté. » Au fond de toutes ses paroles, se retrouvait le sens pratique.

Il mourut l'année suivante, le 22 septembre 1857. Sa mort fut pour moi plus qu'un chagrin, ce fut une perte. Je l'appris en chemin de fer par un article de journal, et, quoique je ne fusse pas seul dans mon compartiment, je ne pus retenir mes larmes. J'avais pourtant perdu des amis plus intimes, plus anciens, mais avec Manin disparaissait pour moi quelqu'un qui avait une place à part dans mon affection et que personne ne pouvait remplacer. Quand nous avons l'heureuse fortune de rencontrer un de ces grands modèles des vertus publiques, ils deviennent pour nous comme des sursum corda vivants. Leur seule vue nous met l'àme en disposition généreuse; quelque chose s'éteint en nous quand ils s'éteignent. Ma première émotion passée, j'éprouvai le besoin de payer ma dette à sa mémoire. Mais comment? Une page de journal? des vers lyriques? Un tel sujet me paraissait demander quelque chose de plus intime et de plus profond. Le hasard m'offrit ce que je cherchais. Entrant un matin dans la chambre de ma fille, je la trouvai causant avec la plus chère de ses

amies. Leur visage à toutes deux était ému; elles avaient des larmes dans les yeux; la biographie de Manin était ouverte devant elles, et ma lille racontait ses deux ans de leçons à son amie. Ce fut pour moi un trait de lumière. Cette grande figure historique se réfléchissant clans le cœur de deux jeunes tilles, m'offrait un cadre nouveau et touchant; il me commandait la vérité, il me défendait la déclamation, il me permettait de pénétrer toutes les délicatesses et toutes les douleurs de son cœur de père, ce qui était un grand moyen d'émotion de plus. Je me mis donc aussitôt à l'œuvre, et le 25 août 1858 je lisais à l'Institut, en séance publique des cinq académies, un petit poème dialogué, intitulé : Un Souvenir de Manin.

Un Souvenir de Manin, très favorablement accueilli par l'auditoire et par la presse, me valut, un mois plus tard, une des plus vives joies de ma carrière littéraire.

J'étais parti pour Venise quelque temps après la séance. J'avais hâte de rechercher sur les lieux mêmes les traces de la vie publique de Manin, et de recueillir ce qui restait de lui au cœur de ce pauvre peuple, retombé depuis dix ans sous le joug écrasant de la domination autrichienne.

J'arrivai le 10 septembre au matin.

Quel spectacle! je n'en ai jamais vu de plus lugubre. Partout ruine, désolation! La vie publique et la vie privée suspendues! les liens sociaux rompus! le commerce détruit! la place Saint-Marc

déserte! les théâtres fermés! les boutiques vides! les murs couverts de ces mots sinistres : Vendita volontaria, vente volontaire! les palais dégradés! les marches mêmes qui descendent dans les lagunes, disjointes, lézardées! J'essayai d'interroger, pour obtenir d'eux quelques détails sur les événements du siège, les hommes du peuple et les mariniers; ils détournaient la tète sans me répondre, et en jetant autour d'eux des regards inquiets : la terreur mettait un sceau sur leurs lèvres. Ils voyaient des espions partout. Seul, un vieux gondolier à qui, dans un petit canal isolé, je prononçai le nom de Manin, me répondit tout bas : « // padre! »

J'allai alors frapper à la porte d'un Vénitien des plus distingués, ami intime de Manin, et qui, sur une lettre de Rossini, voulut bien me guider dans mon pèlerinage à travers la ville. Nous descendons. À peine quelques pas faits dans la rue :

« Regardez, me dit-il, cette maison. C'est le collège de la ville. Manin et moi, nous avons été là écoliers ensemble, et il me revient en mémoire un fait frappant. La cour des récréations appartenait également aux grands et aux petits. Les grands s'y adjugeaient la part du lion, et nous reléguaient, nous autres, dans un coin obscur et humide. Manin était dans gli minimi, les plus petits, mais il y avait en lui un tel don d'autorité, il était tellement né capitaine, que nous lui obéissions tous comme à notre chef. Imaginez-vous que, pendant les jours de congé, il faisait manœuvrer ses sœurs comme des soldats.

Un jour donc, il s'avança fièrement vers les grands, en réclamant notre part de soleil, d'air et d'espace. La réponse fut une distribution de coups de poings, qui mit immédiatement l'escorte du général en déroute; mais lui, ramassant une grosse pierre, il se cantonna dans un angle, et là, il déclara aux vainqueurs qu'il casserait la tête au premier qui s'approcherait! Les hommes s'inclinent toujours devant le courage; les vainqueurs reculèrent, moitié crainte, moitié respect, et Manùi revint vers nous tout joyeux en s'écriant : « J'ai obtenu une bonne capitulation! » L'enfant contenait déjà l'homme. Je vais maintenant vous montrer l'homme en action. Allons sur la place Saint-Marc. »

Nous arrivons.

« Vous connaissez, me dit mon guide, le palais du gouvernement?

— Oui.

— Regardez la troisième fenêtre à gauche. C'est de là que Manin parlait au peuple. Vers la fin du siège, la famine devenant imminente, une foule tumultueuse et exaspérée s'était amassée aux abords du palais en criant : « Du pain! Du pain! » Manin parait sur le balcon de celte fenêtre : « Que voulez-vous? — « Du pain! Du pain! — Du pain? répondit-il d'une « voix forte. Quel est celui qui ose se plaindre de « manquer de pain? Qu'il s'avance donc, et qu'il a vienne me le dire à moi! en face! Je l'en délie! » Puis avec un ton que je n'oublierai jamais : « Andate « via! Allez-vous-en! » Et il les balaya du geste

comme le Christ chassa les vendeurs du temple. Ce révolutionnaire avait l'horreur du désordre. « Un « désordre public, répétait-il souvent, me fait autant « de mal que la vue d'un visage difforme. Je ne peux « pas plus m'empécher de me détourner de l'un que « de marcher contre l'autre. »

« Tous les mots de cet homme-là, dis-je à mon guide, sont frappés comme des médailles.

— Que direz-vous donc de celui-ci? Le rationnement venait d'être établi : « La privation qui m'est le « plus dure, me dit-il un jour, c'est celle du vin; « j'en souffre beaucoup. — Est-ce qu'il n'y a plus « de vin dans la ville? — Non, me répondit-il sim- « plement, il n'y en a plus que pour les malades. »

« Enfin, je ne veux pas quitter cette place sans vous raconter une scène admirable dont j'ai été témoin.

« Mania était à la fois profondément Vénitien et profondément républicain. La république et Venise ne faisaient qu'un dans son cœur comme elles ne font qu'un dans l'histoire. Quelle fut donc sa douleur, quand, vers le cinquième mois du siège, il vit se former un parti considérable et considéré, qui demandait la fusion de la Vénétie avec le royaume lombard. Manin se sentit frappé au cœur. La fusion, c'était la mort de la république et l'effacement de Venise; mais la fusion était le salut de l'Italie.

« Retiré chez lui, Manin passe une nuit d'angoisse et de torture à peser le pour et le contre de cette terrible question. Le Vénitien et l'Italien se battaient

en lui comme deux ennemis sur un champ de bataille. Enfin, après six. heures de lutte, l'Italien tua le Vénitien!

« Le matin venu, l'heure de l'Assemblée nationale arrivée, il part pour le Palais ducal; il pénètre clans la salle, pâle, frissonnant de fièvre; il monte à la tribune, et d'une voix ferme : « Je viens demander « au généreux parti républicain un grand sacrifice, « et je viens l'accomplir avec lui. Il ne s'agit plus « d'opinions politiques, il s'agit de l'Italie. Sun unité « avant tout. Je vote pour la fusion. »

« Un délire d'enthousiasme éclata dans l'Assemblée. De tous côtés partaient les cris : « Vive Manin! La « patrie est sauvée ! Vive Manin ! Au vote ! au vote ! » On l'entoure, on se dresse autour de lui, on lui baise les mains. Mais tout à coup, il s'affaisse et tombe évanoui, brisé par cet effort surhumain. On l'emporte sans connaissance dans la salle voisine, et il ne revient à lui-même que sous le coup d'une violente douleur. Son héroïque sacrifice avait provoque la première attaque de la maladie de cœur dont il mourut à Paris quelques années plus tard.

— Vous avez raison, répondis-je, ému jusqu'aux larmes, on croit lire une page de Plutarque,

— Changeons de sujet, reprit mon guide, et pour clore dignement notre pèlerinage, faisons une visite qui vous touchera. Vous voyez, en face de la fenêtre d'où Manin parlait au peuple, trois croisées, avec une enseigne : Pianos à vendre et à louer. Or, savezvous qui demeure là, qui tient ce magasin d'instru-

7G £PJS ET BLEUETS.

mcnts? Mme Fanna, la sœur de Manîn, celle que nous appelons la vedova sorella, la sœur veuve. Elle est mon amie; venez, je veux vous présenter à elle.

— Oh! avec grande joie! » m'écriai-je, sans me douter de la surprise qui m'attendait.

Nous montons, nous entrons. La maîtresse de la maison se lève à notre arrivée, vient vers nous, et je restai saisi au cœur en la voyant. Il me sembla le revoir, lui! C'était ce visage mélancolique et passionné! c'était cette lèvre tremblante! c'étaient ces yeux voilés par la myopie! c'était ce je ne sais quoi de pathétique et de désolé qui faisait de la figure de Manin l'image même de l'exil. « Ma chère madame Fanna, lui dit mon nouvel ami, je vous présente un Français qui a connu votre frère, et qui désirait vivement vous être présenté, M. Legouvé. — Legouvé! Legouvé! s'écria-t-ellc tout à coup; vous êtes M. Legouvé? — Oui, madame. — M. Legouvé, de l'Académie française? — Oui, madame. — Oh! monsieur! monsieur!... »

Et voilà une femme qui me prend les mains, qui me les baise. « C'est vous! c'est vous qui avez parlé de mon frère dans une séance publique de l'Institut? Yous l'avez donc bien aimé, que vous l'avez peint si ressemblant? — Mais, madame, repris-je tout ému, est-ce que vous connaissez ces vers? — Quelques-uns seulement. La police autrichienne, qui défend tout, aurait puni bien sévèrement la publication de votre poème ; mais un journal français, Y Illustration, en a cité un court

fragment, douze vers à peine, qui ont échoppé à la censure. En les lisant, il m'a semblé voir le portrait démon frère! Ah! le reste, monsieur! Je veux connaître Un Souvenir de Martin tout entier. — Hélas! madame, je ne l'ai pas. Je ne me serais jamais hasardé à l'apporter, de peur de me voir interdire l'entrée même de Venise. — Ainsi, vous ne l'avez pas! Ainsi je ne le connaîtrai pas! — Attende/, madame! repris-je après un moment de silence. J'ai une assez bonne mémoire; et quoique ce morceau soit long et que je ne l'aie jamais appris par cœur, je ne désespère pas, en une heure ou deux d'efforts, de le reconstruire tout entier et de l'écrire. Je viendrai vous le lire demain matin. »

Le lendemain j'arrive, avec mes trois cents vers copiés, et notre lecture commence. A mesure que je lisais, elle m'interrompait tout bas, en disant : « Ah! c'est lui! C'est bien lui! » Mais quand vint le passage sur sa fdlc... sur la mort de sa fille, l'émotion de la pauvre femme devint trop forte : « Assez! assez! me dit-elle. Je ne puis plus! Je ne puis plus! » Alors, me prenant le papier des mains : « 11 est à moi! n'estce pas, vous me le laissez? J'aime mieux le lire seule. J'aurai plus de force! Quand le courage me manquera, je m'arrêterai, et je pourrai recommencer. »

Je lui donnai le manuscrit.

« Maintenant, me dit-elle, je voudrais, à mon tour, faire quelque chose pour vous. Il y a à Venise, place San Paterniano, une maison où je n'ai pas eu le

courage d'entrer depuis dix-huit ans, depuis qu'il est parti en exil. Cette maison a été la sienne durant vingt ans. Nous irons tous deux, vous et moi. Je connais le possesseur actuel de son appartement, je vais lui écrire, et lui demanderai de nous recevoir demain à deux heures. Il ne me refusera pas. Venez demain. »

A l'heure dite, nous partions ensemble. Elle était silencieuse, et marchait d'un pas qui voulait être ferme; mais, au débouché d'une rue étroite, je compris, au tremblement de son bras, que nous approchions. En effet, au bout de quelques pas, elle s'arrêta et me dit : « C'est ici. » Nous frappons, nous entrons. Un petit cortile obscur servait de vestibule à un escalier très simple. Elle s'arrête quelques instants, et regarde autour d'elle comme pour reprendre possession de ces lieux quilles depuis si longtemps. Après un court silence : « Voilà la demeure de celui que quelques misérables ont accusé d'ambition! C'est ici que, pendant ses dixhuit mois de toute-puissance, il rentrait chaque soir, pour se retremper au milieu des siens, et pour bien marquer à tous qu'il ne se regardait que comme un simple citoyen. »

Nous montons jusqu'au second étage. Prévenu de notre arrivée, le nouveau possesseur, par un sentiment de discrétion délicate, ne parut pas, et l'on nous laissa seuls dans l'appartement librement ouvert. A mesure que la pauvre femme avançait, ses souvenirs se réveillaient, et son trouble augmentait

Elle allait comme éperdue, de chambre en chambre, me disant :

« Voici la pièce où couchait sa fille. Voilà le petit salon où il nous racontait le soir tous les grands événements de la journée! Là était la salle à manger! Ici, sa chambre à coucher et celle de sa femme! Oh! voilà son cabinet de travail. »

A ces mots, elle poussa vivement la porte. Une émotion bien cruelle et bien douce l'y attendait. Cette pièce était restée exactement la même. Celui qui y avait remplacé Manin était avocat comme lui, et avait laissé les murs tels qu'il les avait trouvés. Il avait respecté jusqu'aux traces des scellés posés sur les armoires le jour où l'on était venu arrêter Manin. La table de travail était à la même place. Le siège était semblable. Le maître de la maison écrivait à l'endroit où se tenait d'ordinaire Manin, entre les deux fenêtres, adossé à la muraille, et un peu dans l'ombre, de façon que quand cette pauvre femme, dont les yeux myopes ne distinguaient pas un visage à cinq pas de distance, entendit sortir de cette place une voix qui n'était pas celle de son frère, ses larmes, jusqu'alors contenues, jaillirent violemment malgré elle, avec des sanglots, et elle tomba assise en balbutiant quelques excuses. Remise de son trouble, elle se leva, et, après un vif remerciement, elle partit. Une fois dans la rue : « Cette visite m'a fait beaucoup de mal et beaucoup de bien, me dit-elle, et je suis heureuse de l'avoir faite avec vous. »

80 ÉPIS ET BLECETS.

Quelques jours après, j'allais prendre congé d'elle. Nous étions émus tous les deux. « Je reviendrai, ma chère madame Fanna, lui dis-je en l'embrassant. Je reviendrai, et dans des jours plus heureux, j'espère. »

Je revins, en effet, à dix ans de là. Je revins dans un jour de triomphe, et le triomphateur était Manin! Mais la pauvre femme n'était plus là. Emportée trois ans auparavant, par la même maladie que son frère, elle ne put assister à la journée solennelle du 8 mars 1867, où les restes de l'exilé revinrent d'exil.

J'ai vu de bien belles cérémonies publiques! une pareille à celle-là, jamais.

Le catafalque fut déposé à l'entrée de Venise, sur une gondole monumentale, toute chargée de tentures, d'emblèmes, de devises, et où se pressaient, à côté d'un orchestre immense, toutes les députations officielles des villes d'Italie ou d'Europe. Je faisais partie de la délégation française. Le ciel semblait avoir voulu se mettre de la fète. Un jour de juin au commencement de mars, un jour qui dura trois jours! La gondole s'engagea, vers dix heures, dans le Grand Canal, et se mit à le descendre lentement, sous les rayons d'un soleil éblouissant. La transparence de l'air, la pureté de l'atmosphère, la limpidité de l'azur, jetaient comme un

Sur la place Saint-Marc. (P. 8i.

manteau d'honneur sur le catafalque. Toutes les fenêtres des palais, grandes ouvertes, et remplies de fleurs, étaient pavoisées des couleurs nationales. Pas une place, pas une rue, pas une ruelle, pas une maison, pas une boutique, pas une échoppe, pas une gondole, qui ne fût chamarrée, du haut en bas, de rubans et de bouquets. Femmes, hommes, enfants, riches, pauvres, nobles, peuple, tous étaient dehors, revêtus de leurs habits de fête. Aux représentants officiels se joignaient des milliers de pèlerins volontaires. Il en était venu des plus petits villages, des plus lointains pays. Certes, bien des ressentiments divisaient cette foule de populations si diverses : il y avait bien des animosités de ville à ville, des haines de parti à parti. Florence jalousait Turin. Bologne enviait Milan. C'était un assemblage d'ambitions rivales, d'intérêts opposés et ardents. Eh bien, toutes ces passions égoïstes disparurent comme par enchantement devant ce grand retour; nos pères auraient dit : devant cette grande ombre! Un seul nom sur toutes les lèvres : Manin! une seule pensée au fond de tous les cœurs : Manin! J'ai vu là ce que je n'aurais pas cru possible, trois cent mille êtres humains s'oubliant eux-mêmes pendant trois jours pour se fondre dans un sentiment commun d'admiration et de respect. Oh! c'était bien l'Italie une, car c'était l'Italie unie dans un seul nom! Le croirait-on, cependant? Ce ne fut peut-être pas cette pensée qui me toucha le plus profondément dans cette cérémonie. Un fait isolé, un simple détail

S'a ÉPIS ET BLEUETS.

rn'alla droit au cœur autant et presque plus que tout le reste.

La gondole avait abordé à la Piazzetta. Le catafalque fut descendu à terre, et tout à l'entour se forma un cortège qui le conduisit jusqu'à la pince Saint-Marc. Là s'élevait une immense estrade sur laquelle devait être déposé et exposé le corps. En tète du cortège marchait un jeune homme, petit de taille, modeste d'aspect, et sans autre distinction de visage qu'une profonde tristesse. Il s'appuyait sur une canne et boitait en marchant.

C'était le fils de Manin.

Rien de plus naturel que sa présence en tôle de ce cortège. D'où me vint donc la profonde émotion qui me saisit à sa vue?

Je l'avais connu à Paris, pendant l'exil de son père. Employé dans une administration de chemins de fer, il était travailleur, modeste, consciencieux, mais sans supériorité. Dès que la guerre d'Italie fut déclarée, il partit, s'engagea dans je ne sais quel corps, et apporta dans cette vie de dangers et de dévouement un sentiment bien étrange et bien touchant. La gloire de son père l'écrasait. L'éclat lui en semblait trop grand, le fardeau lui en semblait trop lourd! Il se débattait entre l'ardent désir de faire quelque chose qui fût digne de son nom et la conscience amère de son impuissance. Il ne se sentait propre qu'à être un obscur soldat! Alors, n'ayant que sa vie à donner à son pays, il se jeta follement dans tous les périls. Ne pouvant payer sa

dette en grandes actions, il voulut la payer en blessures. Pas un champ de bataille où son sang n'ait coulé, et, la guerre finie, il revint mutilé à Venise, s'enfouit dans le stérile honneur du commandement de la garde nationale, et refusa obstinément de se marier. « Je ne veux pas, dit-il, que ce nom puisse, en se perpétuant, tomber sur des descendants incapables d'en soutenir l'honneur — C'est assez de moi. »

On comprend qu'un tel blessé, en tète d'un tel cortège, put m'émouvoir autant que le cortège même.

Arrivé sur la place Saint-Marc, le catafalque fut placé sur l'estrade, et y resta exposé trois jours. Le premier fut consacré au défilé des délégations; le second, aux discours. On me demanda de parler au nom de la France, et j'eus ainsi l'honneur de rendre pour la seconde fois, et ce jour-là en face de vingt mille personnes, un hommage public à cette grande mémoire.

Qu'on me permette de reproduire ici mes paroles :

« Messieurs,

« Venise a toujours été célèbre par l'éclat de ses ambassades. Au xvie siècle, en France, les Morosini, les Pisani, les Contarini ont laissé, comme ambassadeurs, des traces impérissables de leur patriotisme et de leur habileté politique; aujourd'hui encore, à trois cents ans de distance, ces illustres personnages, avec leurs titres, leurs richesses, la gravité

de leurs visages, la magnificence même de leurs vêtements, demeurent pour ainsi dire, dans notre imagination, comme les doges de la diplomatie.

« En 1849, Venise, vaincue par la peste et par la famine plus que par les Autrichiens, Venise, brutalement rayée du nombre des nations, n'en persista pas moins dans sa tradition glorieuse; elle voulut avoir et elle eut sa légation à Paris. Seulement cette légation ne se composait presque que d'un homme, cet homme était un proscrit, ce proscrit était Manin.

« Plus de palais pour ce nouveau représentant de Venise. Plus de pouvoir. 11 n'avait rien. Il n'était rien. Il donnait des leçons pour vivre. Il demeurait dans un pauvre faubourg. Il était malade et gardemalade. Eh bien, du fond de ce réduit, il représenta son pays aussi glorieusement et aussi efficacement que ses célèbres prédécesseurs de la Renaissance; et l'on peut dire que tout l'éclat des ambassadeurs de la grande seigneurie vénitienne s'efface devant les services de cet ambassadeur de l'exil.

« Qui, en effet, a posé la première pierre d'alliance entre la France et l'Italie? C'est Manin! Qui a créé un parti italien h Paris? c'est Manin! Qui a conquis nos âmes une à une pour les grouper en faisceau autour de l'Italie? C'est Manin! Certes, l'Italie inspirait déjà aux cœurs généreux plus d'un noble sentiment : la sympathie, la pitié, l'admiration! Manin y en ajouta un autre qui les consacre tous : le respect.

« Sa simplicité et son bon sens pratique nous apprirent à aimer l'Italie sous une nouvelle forme, en nous montrant qu'elle pouvait produire même des Washington.

« Il meurt! Son influence meurt-elle avec lui? Non! En 1859, quand l'armée française partit pour l'affranchissement de l'Italie comme on part pour une croisade, quel souvenir exaltait toutes les âmes, quel nom vibrait sur toutes les lèvres? Le souvenir de Manin et de Venise, le nom de Venise et de Manin !

« Quand le traité de Villafranca nous arrêta court dans l'œuvre de délivrance, qui lit jaillir de tous les cœurs ce cri de douleur et de colère? Toujours ce nom! toujours ce souvenir! On ne pouvait, sans indignation et sans honte, voir laisser hors de la liberté la ville qui avait le plus mérité d'être libre.

« Enfin, en octobre 1806, quand les canons autrichiens disparurent de cette place et disparurent pour jamais, qui vous affranchit? Est-ce la seule influence d'un allié puissant? Non! Est-ce la seule lassitude d'un maître réduit aux abois? Non! Ce fut encore, ce fut surtout le souvenir de votre héroïque défense et de votre héroïque défenseur. Oui ! ce souvenir, pesant comme un remords sur la conscience de l'Europe, vous arracha des mains de vos oppresseurs, ainsi que l'indignation du monde a fini par briser l'esclavage en Amérique. Il est, en effet, des malheurs si grands et si iniques, que leur grandeur et leur iniquité mômes en

marquent fatalement le terme. On peut donc dire, sans sortir des bornes de la vérité dont celui qui est là ne s'écarta jamais, on peut dire que Manin, même mort, a travaillé pour vous, a triomphé pour vous, et quoique, en apparence, nous n'ayons rapporté que sa dépouille, c'est bien lui, en réalité, qui rentre dans Venise comme libérateur! »

Le troisième jour, on transporta le corps sur le devant de l'église Saint-Marc, et on le plaça dans un tombeau de marbre noir, avec cette seule inscription : Manin.

Je voulus rester un jour de plus; et mon impression du lendemain, au réveil, nrest encore présente.

La foule des visiteurs s'était écoulée pendant la nuit. le soleil avait disparu, emportant toutes ces splendeurs avec lui. Les restes de la fête s'en allaient un à un comme une décoration de théâtre; les tentures étaient décrochées, les couronnes fanées pendaient le long des murs, les fenêtres des palais s'étaient refermées et éteintes ; Venise était redevenuc la ville du demi-silence, de la demi-solitude, de la souriante mélancolie. Jamais elle ne me parut plus charmante. C'est qu'en elfet Venise, reléguée au fond de l'Adriatique, tenue à l'écart de tout grand mouvement politique et commercial, mais toujours belle de la grâce orientale de ses monuments, de la pureté de son doux ciel, de l'amusante

animation de sa vie extérieure, Venise reste la seule ville poétique de l'Italie d'aujourd'hui, l'idéale image du délicieux autrefois! Aussi, le soir, quand, me promenant sur la place de Saint-Marc, je vis le nom de Manin inscrit sur le seuil de la cathédrale, il me sembla que ce nom ajoutait une beauté suprême à tant de beautés, car il représente la liberté présente de Venise et sa dernière gloire yassée.

C'était vers 1858, je partais pour l'Italie. Rossini me dit : « Allez donc voir Mme Pasta, à sa villa du lac de Côme. Je ne vous remets pas de lettre pour elle. Dites-lui mon nom, donnez-lui le vôtre, et vous serez le très bien venu, c'est une bonne femme. »

Quelques jours plus tard, un matin, je montais dans le petit bateau amarré aux marches de l'hôtel d'Angleterre, sur le lac de Côme, et je me faisais conduire chez Mme Pasta. J'arrive, je donne ma carte au domestique, j'entre sur ses pas, et je vois au milieu d'un assez joli salon, entourée de deux ou trois visiteurs, une bonne grosse femme, avec de forts sourcils noirs, un peu de moustache, le teint rouge, les traits réguliers, enfouie dans son fauteuil, et fort empressée, voire même fort empêchée à attraper son lorgnon, perdu probablement derrière son dos et dont elle avait grand besoin pour lire mon nom sur ma carte, car elle était très myope. J'entrai trop tôt pour qu'elle pût achever sa recherche, et elle resta, ma carte à la main, sans savoir qui

j'étais. J'en profitai pour m'arauser un peu. Au nom de Rossini, son visage s'épanouit, et je retrouvai quelque chose de celle que j'avais tant admirée dans Anna Bolena, dans Dcsdemona, dans Tancrède et dans Amina de hSomnambula.

Je mis la conversation sur la musique italienne. J'étais sur mon terrain. Pendant trois ans, je n'avais pas manqué, tout le temps que je passais à Paris, une seule représentation du Théâtre-Italien. J'appartenais à la catégorie des dilettantes passionnés : section des fanatiques. Je commençai par lui parler d'elle, de chacun de ses rôles. J'entrai dans le détail du caractère qu'elle donnait aux divers personnages, et de ses effets particuliers d'actrice ou de cantatrice; je lui citai même quelques représentations où elle s'était élevée au-dessus d'elle-même. A mesure que je parlais, je la voyais jeter un regard de côté sur ma carte, pour tâcher de lire mon nom, et se disant : « Qu'est-ce que c'est que cet hommelà?... » Je poursuivis alors, la comparant à la Malihran, à Mlle Sontag, à Mme Pisaroni, tâchant de définir le talent de chacune d'elles, et plus je parlais, plus sa curiosité redoublait, plus elle interrogeait cette maudite carte... muette pour ses mauvais yeux.

Après un quart d'heure ou vingt minutes de mon petit feu d'artifice dramatico-lyrique, je m'en allai; je sautai vivement dans mon bateau, et je repartis pour l'hôtel d'Angleterre; mais je n'étais pas encore arrivé, que j'entendis, derrière moi, venir à grand renfort de rames une autre embarcation, d'où l'on

me hélait; je me retournai : c'était le batelier de Mme Pasta.

« Monsieur! Monsieur! Madame est désolée! Madame ne savait pas qui était monsieur! Madame va venir voir monsieur tout à l'heure!

— Du tout! Du tout! C'est moi qui retourne. »

Une demi-heure après, je rentrai dans son salon, elle me sauta au cou!

a Ah! mon cher ami!... (nous ne nous étions jamais vus) vous m'avez fièrement intriguée! Allons! mettez-vous là, et causons. » Alors je compris bien ce que voulait dire le mot de Rossini, dont les mots voulaient toujours dire quelque chose : C'est une bonne femme. Nous ne connaissons guère cela en France. Nous avons beaucoup de femmes très bonnes; nous avons très peu de bonnes femmes, surtout chez les artistes. De la bonté tant qu'on veut. De la bonhomie très rarement. Il reste toujours, chez les artistes françaises, un fond de coquetterie, un fond de jolie femme... dont Mme Pasta était abso lument dépourvue.

Je ne pouvais en croire mes yeux. Quoi! C'était là cette reine! Voilà ce qu'était devenue cette noblesse de physionomie, cette beauté d'attiludes, cette grâce de souveraine que Talma admirait tant! tlle avait l'air d'une bonne bourgeoise. Aucune recherche de toilette : aucune défense contre les atteintes de l'âge.

« Voyez-vous, mon cher ami, me dit-elle, tous les matins je me lève à huit heures, et je vais arroser

mes légumes; mais comme l'herbe est très mouillée, je mets des bottes, et elle ajoutait en riant aux éclats : je. m habille en zouave!... Mais il ne s'agit pas de tout cela; causons un peu de notre art, si vous voulez bien. J'ai lu dans les journaux que vous aviez fait, pour Mme Ristori, une Médée qui a eu un très grand succès.

— Oui, lui répondis-je, sans fausse modestie, et j'en suis très heureux.

— C'est que, moi aussi, j'ai joué une Medea de Mayer; c'était un de mes plus beaux rôles : je voudrais savoir ce que faisait la Ristori. D'abord, son costume?

— Un costume antique dessiné par Scheffer, d'après un vase grec.

— Très riche?

— Non! très simple. D'une couleur un peu sombre, et se déployant avec une grande ampleur.

— Et sa coiffure?

— Des cheveux.

— Pas de diadème?

— Non ! Elle avait copié une tète de Méduse sur une médaille antique; et une masse de cheveux, tombant de chaque côté du visage en boucles très enroulées, ressemblait à un amas de petits serpents. C'était terrible.

— Moi, j'avais un diadème, composé avec beaucoup de soin et de travail. J'y avais mêlé des pierres précieuses et des lames de métal, rouges et bleues,

pour figurer des flammes! Je voulais, en entrant, avoir l'aspect d'une sorcière.

— C'est que votre Médée était une sorcière.

— Sans doute, et la vôtre?

— La mienne était une femme et une mère.

— La mienne aussi.

— Oui, mais moi, j'avais résolument mis de côté le char, la baguette magique, les dragons ailés, les évocations, et j'avais concentré tout mon travail dans la peinture du cœur de Médée, de ses désespoirs, de ses ressentiments, de ses fureurs; seulement, pour lui laisser son caractère tragique et épique, j'en avais fait, non pas une Grecque, mais une barbare. J'avais, pour ainsi dire, ramassé autour de sa figure et de son âme tous les orages des bords de la mer Noire; j'avais fait d'elle une sorte de prêtresse des sanguinaires divinités de la Tauride. »

Mme Pasta m'écoutait avec une extrême attention, comme tachant de reconstruire cette nouvelle Médée; tout à coup, elle me dit :

« Mon cher ami, voulez-vous nie faire un grand plaisir?

— Certes.

— Lisez-moi les scènes capitales de votre pièce.

— En français?

— En français, mais en «n'expliquant les intentions et les effets de Mme Ristori.

— Rien de plus facile, car j'ai là un exemplaire que j'avais apporté pour vous l'offrir, et nous avons tellement travaillé le rôle, syllabe à syllabe, avec

mon admirable interprète, que je peux vous la rendre toute vivante!... Mais permettez-moi d'y mettre une condition.

— Laquelle?

— C'est que, quand j'aurai fini, à votre tour vous me chanterez quelques passages de votre Medca.

— Mais, mon cher ami, je ne chante plus.

— Eh bien! vous chanterez pour moi, comme je lirai pour vous.

— Soit, j'accepte. »

Je commençai. Tout en lisant, je lui racontais tous les jeux de scène de Mme Ristori, je lui reproduisais même quelquefois les intonations en italien. Je tâchais enfin, de toutes manières, de la faire assister, en quelque sorte, à la représentation. Elle me suivait avec une intelligence passionnée, m'interrompant de temps en temps pour me dire :

« Je suis fâchée qu'on ne m'ait pas donné ce sentiment-là! ça aurait été beau à chanter!... »

Après plus d'une heure de lecture, je m'arrête et je lui dis :

« A vous. »

Elle se mit au piano; à peine assise, aux premières notes, son visage se transfigure, ses sourcils frémissent, sa bouche se relève, tous ses traits prennent une expression de grandeur pathétique. La cantatrice d'autrefois surgit devant moi; il me semblait qu'une baguette de magicien l'avait touchée et métamorphosée. J'avais raison. Ce magicien, c'était l'art! Tout grand artiste rajeunit dès qu'il se retrouve

en face du dieu. J'ai vu Bouffé, plus que septuagénaire reparaissant dans une représentation extraordinaire. II y fut merveilleux de verve, d'esprit,

d'entrain Il avait trente ans! La pièce finie, je

cours h sa loge pour lui faire mes compliments; je trouve un homme vacillant sur ses jambes, la tète branlante, les membres tremblants, la parole incertaine Il avait cent, ans. Mme Pasta m'offrit ce

spectacle de rajeunissement. Certes, la voix était affaiblie, les notes hautes quelque peu effritées, l'exécution imparfaite ; mais il y restait ce qu'on admire dans telle fresque à moitié détruite de Léonard de Vinci, la beauté de la ligne... le style! Ainsi entendu de tout près, ce chant à demi murmuré avait quelque chose d'indéfini, de mystérieux, qui ajoutait le charme du rêve à la réalité de mon impression, et je partis, emportant en moi une image inoubliable de celle qui fut la Pasta!

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