‹ Épis et bleuetsChapitre 7 sur 66 · UN AMI DE R0SSIN · texte numérisé non relu

UN AMI DE R0SSIN

« C'est ce que je pensais hier encore, en lui serrant la main pour la dernière fois, dans celte petite chambre si modeste, si haute d'étage, de la rue de Cléry. Dans cet appartement, pas un objet de luxe, pas uti meuble élégant, rien qui annonçât même le confortable; mais, pour seul ornement, les murailles étaient couvertes de portraits d'artistes célèbres, avec un mot de dédicace à Jouault ; c'était sa galerie, son orgueil, sa joie; et sur la paroi principale figurait, à la place d'honneur, l'image de Rossini avec ces mots : « Rossini à son ami Jouault. »

« Jouault n'aurait pas échangé cette photographielà pour un dessin de Raphaël. Et il avait bien raison! car ce mot n'était pas une vaine formule de politesse mondaine. Rossini a vraiment aimé Jouault. Au milieu de la foule d'admirateurs, souvent illustres eux-mêmes, qui se pressait autour de lui, Rossini avait choisi cet homme obscur et sans nom pour en faire son ami intime, son ami de tous les jours, le compagnon de toutes ses promenades, le confident de toutes ses préoccupations. Pourquoi? Parce (pie, avec le goût naturel du génie pour les choses exquises, il ne se sentait nulle part plus à l'aise, plus en confiance, qu'auprès de ce brave cœur qui ne battait jamais pour lui-même. Du reste, la façon dont Jouault se servit de l'amitié de Rossini suffit à le peindre. Au lieu d'en faire de l'orgueil, il en a fait du bonheur et de la charité. Le rayonnement de ces grands noms est tel, qu'il jette comme un éclat de reflet sur ceux qui les approchent. On

devient quelqu'un, rien qu'à être à côté d'eux. Jouault le savait bien, car il y avait beaucoup de finesse mêlée à sa simplicité, et il souriait tout bas de quelques attentions un peu intéressées dont il était l'objet et dont on le croyait dupe ; mais lui n'y trouvait qu'un motif pour aimer davantage celui qui les lui valait. Combien de services n'a-t-il pas rendus à l'aide de ce titre d'ami de Rossini dont il était si fier, sans jamais en être vain! Nous l'avons tous vu à l'œuvre dès qu'il s'agissait d'un artiste à protéger, d'un concert à patronner. Quelle activité! quelle persistance! Il avait le plus difficile des courages... il plaçait des billets! et il avait un autre mérite assez rare chez ceux qui en placent, il en prenait. Ce n'est pas qu'il fût riche; sa petite fortune eût paru à beaucoup d'autres de la pauvreté; mais, grâce à sa simplicité de goûts et à sa générosité naturelle, il ne recueillait jamais de pièces d'or sans y mêler sa pièce d'argent; une bonne œuvre lui eût semblé incomplète s'il se fût contenté de la faire faire.

« Madame de Sévigné a caractérisé d'un mot charmant l'obligeance infatigable, l'ubiquité officieuse d'un de ses amis, M. d'IIacqueville : elle l'appelait les cVHacqueville. Jouault a mérité d'être nommé, lui aussi, les Jouault. Dans ce monde, où toutes les carrières sont, dit-on, envahies, il en avait trouvé une où il marchait sans rencontrer d'encombrement : il s'était fait un état de l'enthousiasme et de l'amitié; et si, comme je le crois, la mort ne rompt pas tous les liens, soyez sûrs qu'il est ici en

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