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I. Écrit en juin i884; publié au début de San Pantaleone

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du phénomène crépusculaire insolite, la masse du monument prenait un air de domination plus hautain sur les maisons des habitants de Raduse.

Les rues déversaient sur la place un torrent d'hommes et de femmes qui vociféraient et gesticulaient. La terreur superstitieuse grandissait démesurément dans les âmes; toutes ces imaginations incultes étaient hantées par d'épouvantables visions de châtiment divin. Les commentaires, les controverses violentes, les suppUcations lamentables, les récits décousus, les prières, les vociférations se fondaient en une rumeur profonde d'ouragan prêt à se déchaîner. Depuis plusieurs jours déjà, ces rougeurs sanglantes s'attardaient dans le ciel après le coucher du soleil, envahissaient le calme de la nuit, jetaient un flamboiement tragique sur le sommeil des campagnes, provoquaient les hurlements des chiens.

Quelques personnes qui jusqu'alors s'étaient entretenues à voix basse devant l'église, serrées autour d'un pilier du péristyle, se mirent à crier en agitant les bras :

— Giacobbe 1 Giacobbe I Giacobbe 1

A cet appel, un homme sortit du grand

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portail et se dirigea vers le groupe. C'était un iiomme si long et si maigre qu'on l'aurait cru malade de fièvre étique, chauve au sommet du crâne, couronné sur la nuque et sur les tempes de longs cheveux roux. Ses petits yeux caves, de couleur incertaine, un peu convergents vers la racine du nez, avaient une flamme de passion farouche. Lorsqu'il articulait les mots, la brèche faite à sa mâchoire supérieure par la perte de deux dents incisives donnait une bizarre apparence de sénilité faunesque aux mouvements de sa bouche et de son menton pointu, semé d'une barbe rare. Tout son corps n'était qu'une misérable charpente osseuse, mal cachée par l'étofTe des habits; sur ses mains, sur ses poignets, sur le revers de ses bras, sur sa poitrine, la peau était couverte de figures bleuâtres, de tatouages faits au moyen d'une pointe d'aiguille avec de la poudre d'indigo, en mémoire des sanctuaires visités, des grâces reçues, des vœux accomplis.

Lorsque ce fanatique eut rejoint le groupe auprès du* pilier, il y eut un brouhaha de questions posées avec angoisse.

— Eh bien?... Qu'a dit don Consolo?...

On fera sortir le bras d'argent.^... Seulement

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le bras?... Tout le buste ne vaudrait-il pas mieux?... A quelle heure Pallura doit-il rapporter les cierges?... Il en rapportera cent livres?, . . Il n'en rapportera que cent livres ?. .. Quand commencera-t-on à sonner les cloches?... Eh bien? Eh bien?...

La clameur grandissait autour de Giacobbe. De toutes parts on se pressait vers l'église ; la foule affluait de toutes les rues, inondait la place. Et Giacobbe, en répondant aux questionneurs, parlait très bas, comme s'il eût révélé des secrets terribles, comme s'il eût été porteur d'oracles venus du bout du monde. <( Il avait vu en l'air, dans un nuage de sang, d'abord une main menaçante, puis un voile noir, puis une épée et une trompette... »

— Raconte 1 Raconte I

Un désir avide d'entendre des choses merveilleuses s'emparait des âmes. On le pressait de parler encore. On se regardait les uns bs autres. Et le récit volait de bouche en boucha à travers la foule compacte.

La grande plaie rougeoyante montait lentement de riiorizon vers le zénith et tendait à enAahir toute la coupole céleste. Il semblait qu'une vapeur de métal en fusion ondoyât sur la ville entière ; et, dans les lueurs décroissantes du crépuscule, les rayons jaunes et les rayons violots s'enlre-croisaienl avec un tremblotement irisé. Une longue raie de lumière plus intense fuyait vers la rue qui conduisait au bord de l'eau; au fond, entre les troncs hauts et sveltes des peupliers, on entrevoyait la rivière qui dardait des flammes, et, plus loin, un bout de paysage asiatique oii de vieilles toura

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sarrasines, pareilles à des îlots de roc, dressaient dans le brouillard leur profd incertain. Les émanations suITocantes du foin fauché imprégnaient l'atmosphère, et cela ressemblait par moments a une odeur de vers ù soie pourris sur les feuilles. Des vols d'hirondelles sillonnaient l'espace avoc des cris perçants et ne se lassaient pas d'aller et venir entre les toits et la berge.

Les rumeurs de la foule étaient coupées d'attentes silencieuses. Le nom de Pallura courait sur toutes les bouches ; il y avait çà et là des explosions d'impatience irritée. La charrette n'apparaissait pas encore dans la rue qui conduisait à la rivière; comme les cierges manquaient, don Consolo tardait à exposer les reliques, à faire les exorcismes ; et le péril était imminent. Une panicpie envahissait celte cohue qui, tassée comme un- troupeau de bétail, n'osait plus lever les regards vers le ciel. Les femmes commencèrent à éclater en sanglots; et, au bruit de leurs pleurs, une consiernation sans bornes accabla et stupéfia les consciences.

Enfin les cloches s'ébranlèrent: et, comme le campanile était bas. les frémissements

sourds du bronze effleurèrent toutes les tctes. Entre un coup de cloche et un autre, une sorte d'ululation prolongée montait dans le ciel en feu,

— Saint Pantaléonl Saint Pantaléon!

C'était la clameur immense et unanime

de désespérés qui demandaient aide. Tous à genoux, les mains tendues, la face blême, ils imploraient.

— Saint Pantaléonl

Sur le seuil de l'église, entre la fumée de deux encensoirs, don Consolo parut, étincelant dans sa chasuble violette brodée d'or. Il tenait le saint bras élevé, et il exorcisait l'air en prononçant la formule latine :

— Ut fidelibus tais aeris serenitatem conce— dere digneris te rogamus, audi nos!

L'apparition de la relique provoqua dans la foule un délire de tendresse. Les larmes coulaient de tous les yeux; et, à travers le voile des larmes, les yeux voyaient, ô miracle I une irradiation céleste émaner des trois doigts levés pour l'acte de bénir. Dans l'air embrasé, le saint bras semblait plus grand; les rayons crépusculaires allumaient un chatoiement de flammes dans les pierres précieuses ; le parfum

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disperse de rencens se propageail déjà jus qu'aux narines des dévots.

— le rogamus, audi nos! .

Lorsque le bras fut rentré et que les cloches se turent, il y eut une minute de silence qui permit d'entendre un tintement rapproché de sonnailles dans la rue de la rivière. Et alors ce fut une poussée soudaine vers l'endroit d'où venait le bruit, et cent voix répétèrent :

— Voici Pallura avec les cierges ! Voici Pallura qui arrive I C'est Pallura !

La charrette s'avançait en grinçant sur le sable, au trot d'une lourde jument grise dont le grand corno de cuivre poli brillait sur la croupe comme une demi-lune radieuse. Quand Giacobbe et les autres accoururent au devant d'elle, la bête pacifique s'arrêta en' souillant fort des naseaux. Et Giacobbe, qui s'était approché le premier, vit tout de suite, au fond de la charrette, le corps renversé et sanglant de Pallura; et il se mit à hurler vers la foule en agitant les bras :

— Il est morti II est morti

La funeste nouvelle se répandit comme un éclair. Les gens s'écrasaient autour de la charrette, tendaient le cou pour apercevoir quelque chose; et, frappés à l'improviste par cette seconde catastrophe, dominés par l'instinct de curiosité féroce qui saisit l'homme à la vue du sang, ils ne pensaient plus aux menaces d'en haut.

— D est mort?

— T Comment est-il mort?

Pallura gisait dans la voiture, sur le dos, avec une large plaie au milieu du front, avec une oreille déchirée, avec des érallures aux

bras, aux flancs, sur une côte. Un ruisseau de sang tiède coulait dans la cavité des yeux, descendait jusqu'au menton, jusqu'au cou, maculait la chemise, faisait des caillots noirâtres et luisants sur la poitrine, sur le cuir de la ceinture et plus bas encore sur la culotte. Giacobbe, toujours courbé sur le corps, restait immobile ; autour de lui, la foule était dans l'attente. Une sorte de lueur aurorale éclairait les visages anxieux. Dans le silence, la chanson des grenouilles montait du bord de la rivière, et les chauves-souris passaient et repassaient en rasant les têtes.

Brusquement Giacobbe se redressa avec une tache sanglante sur la joue, et cria :

— Il n'est pas mort! Il respire!

Une rumeur sourde courut dans la foule ; les plus rapprochés avancèrent la tête pour voir; les plus éloignés commencèrent à perdre patience et à pousser des clameurs. Deux femmes apportèrent des carafes d'eau ; une autre femme apporta des bandes de toile ; un jeune homme présenta une gourde pleine de vin On lava le visage du blessé; on arrêta le flux du sang au front ; on maintint la tête haute. Ensuite des voix s'élevèrent pour demander la

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cause de l'accident. Les cent livres de cierges avaient disparu ; à peine retrouvait-on quelques débris de cire dans lès interstices des planches^ au fond de la charrette.

Au milieu du tumulte, les opinions s'échauffaient, s'exaspéraient, s'entrechoquaient. Et, comme les Radusiens avaient une vieille haine héréditaire contre les habitants de MascaHco, bourg situé sur l'autre bord de la rivière, Giacobbe dit d'une voix âpre et venimeuse :

— Qui sait si nos cierges n'ont pas servi à saint Gonzalve?

Ce fut l'étinceUe qui allume un incendie. Tout d'un coup, l'esprit de clocher se réveilla en cette population abrutie depuis des siècles par le culte aveugle et farouche de son unique idole. Le mot du fanatique vola de bouche en bouche. Sous les rougeurs tragiques du crépuscule, la cohue houleuse prit l'apparence d'une horde de sauvages mutinés.

Toutes les gorges hurlaient le nom du saint comme un cri de guerre. Les plus forcenés lançaient des imprécations du côté de Mascalico, en agitant les bras et en tendant les poings. Puis tous ces visages qu'enflammaient la fureur et la lumière, ces faces larges et

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puissantes auxquelles des cercles d'or pendus aux oreilles et de hautes touffes de cheveux dressées sur le front donnaient un élrangeaspect de barbarie, se tournèrent vers le blessé et s'attendrirent de commisération, D y eut autour de la charrette un empressement de femmes compatissantes qui voulaient rappeler le moribond à la vie; cent mains charitables s'offrirent pour renouveler les bandages sur les blessures, pour baigner la figure d'eau fraîche, pour approcher des lèvres blêmes la gourde devin, pour arranger sous la tête un oreiller plus doux.

— Pallura, pauvre Pallura, pourquoi ne nous réponds-tu point?

L'agonisant était couché sur le dos, paupières closes, bouche entr'ouverte, avec un duvet brun qui lui estompait les joues et le menton, beau de celle gracieuse beauté de la jeunesse encore reconnaissable sous les contractions que la douleur imprimait à ses traits. Un filet de sang coulait de dessous le bandage et descendait du front vers la tempe ; de pe'iles bulles d'écume rougeatre se formaient aux angles de la bouche; une sorte de sifllement étouffé et intermittent s'«^oIiappait de la

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gorge, pareil au râle de l'agonie. Autour de lui, les soins, les questions, les regards fébriles devenaient plus pressants. De temps à autre, la jument secouait la tête et Lennissail Aeis récurie. Une atmosphère lourde, comme à rapproche d'un ouragan, j)esait sur tout le pays.

Alors, du côté de la place, on entendit des cris déchirants, des cris de mère qui, dans le silence soudain de toutes les autres voix, parurent plus perçants. Et une femme o^^èse, que la graisse étoulïait, fendit la foule et s'approcha de la charrette en criant. Trop lourde pour pouvoir y monter, elle s'abattit sur les pieds de son fils avec des mots d'amour qu'entrecoupaient des sanglots, avec des éclats ae voix si brisés et si glapissants, avec une expression de douleur si terriblement bizarre que toutes les personnes présentes eurent un frisson et détournèrent la tête.

— Zaccheo I Zaccheo I Mon âme ! Ma joie!...

La pauvre femme criait, criait toujours, et baisait les pieJs du blessé, et le tirait à elle vers la terre.

Le blessé fit un mouvement, eut une cou-

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torsion spasmodique de la bouche, ouvrit les yeux vers le ciel ; mais sans doute il ne vit rien, car une sorte de pellicule humide lui voilait le regard. De grosses larmes commencèrent à jaillir du coin de ses paupières et à ruisseler sur ses joues et sur son cou; sa bouche resta tordue ; dans le sifflement étoufié de sa gorge, on sentit qu'il faisait un vain effort pour parler.

— Parle, Pallura ! Qui t'a frappé? Parle î Parle !

11 y avait dans ces questions un frémissement de colères, un foisonnement de fureurs, une tempête encore contenue de vengeances La haine héréditaire bouillonnait dans toutes les âmes.

— Parle I Qui t'a frappé? Dis-le-nous I Dis-le-nous !

L'agonisant ouvrit une seconde fois le»

yeux; et, comme on lui tenait les deux mains serrées, ce chaud et vivifiant contact fut peutêtre cause que ses esprits se réveillèrent un instant, que son regard s'éclaira, qu'un balbutiement vague lui monta aux lèvres avec une surabondance d'écume plus sanglante. On ne comprenait pas encore ce qu'il voulait dire.

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Le silence devint si profond qu'on percevait la respiration haletante de la foule; et une flamme s'alluma au fond des prunelles, parce que tous les esprits attendaient le même mot.

— Ma... Ma... Ma... scalico...

— Mascalicol MasCdlicol hurla Giacobbe, toujours penché, l'oreille tendue, prêt à saisir au vol les syllabes affaiblies qui sortiraient de cette bouche de moribond.

Un grondement immense suivit le cri de Giacobbe. Tout d'abord, la foule eut comme un remous confus de tempête. Puis, lorsqu'une voix dominant le tumulte eut jeté un appel aux armes, la foule furieuse se débanda. L'unique pensée qui talonnait tous ces hommes, la pensée soudaine qui avait traversé tous les esprits comme un éclair, c'était d'empoigner la première chose venue pour frapper. Sous la grande clarté fauve du crépuscule, parmi les senteurs électriques qui émanaient de la compagne angoissée, une sorte de fatalité homicide pesait sur toutes les consciences.

Et la phalange armée de faux, de serpes, de haches, de pioches, de fusils, se rassembla sur la place devant l'église.

Tous criaient ;

— Saint Pantaléon 1

Don Consolo, épouvanté par le vacarme, s'était réfugié dans une stalle derrière l'autel. Une bande de fanatiques, sous la conduite de Giacobbe, se rua vers la grande chapelle, força les grilles de bronze et descendit dans la crypte où était conservé le buste du saint. Trois lampes alimentées d'huile d' jlive brûlaient doucement dans l'air humide du sanctuaire: l'idole

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chrétienne, derrière une glace, montrait sa tête argentée qui scintillait, au milieu d'un grand disque en forme de soleil; et les murailles disparaissaient sous la richesse des offrandes.

Quand l'idole, portée sur les épaules de quatre hercules, apparut enfin entre les pilastres du péristyle et s'illumina comme d'une lumière d'aurore, il y eut chez ce peuple inipaticnt un long souffle de passion, un frémissement semblable à une rîifale de joie qui aurait volé sur les têtes. Et la colonne se mit en marche, avec l'énorme buste du saint qui oscillait au-dessus de la foule et qui fixait devant lui le regard de ses orbites vides.

Maintenant, sur le fond uniforme et blafard du ciel embrasé, des météores passaient par moments avec un sillon de feu; des groupes de nuages subtils se détachaient des bords de la zone ardente, flottaient paresseusement dans l'espace et se dissolvaient. En arrière, le pays de Raduse avait l'apparence d'un monticule de cendre sous lequel couverait un brasier; et, en avant, les lointains de la campagne se perdaient dans une pénombre phosphorescente. La grande chanson des grenouilles: emplissait la solitude de ses sonorités.

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Sur la route de la rivière, la charrette de Pallura mit obstacle à la marclie. Elle était vidç, mais elle gardait, encore en plusieurs endroits des traces de sang. De soudaines imprécations de colère rompirent le silence. Giacobbe cria :

— Mettons-y le saint 1

Et le buste, posé sur les banquettes, fut traîné à force de bras vers le gué. La procession guerrière traversa ainsi le finage. Sur les rangs serrés couraient des éclairs métalliques ; la rivière envahie dardait des jets de feu, et, rouge comme un torrent de lave, flamboyait entre les peupliers, là-bas, près des tours quadrangulaires . Sur une petite hauteur on apercevait Mascalico endormi dans un bosquet d'oliviers. On entendait ça et la des aboiements de chiens se répondant avec une persistance furieuse. A la sortie du gué, la colonne abandonna le grand chemin, coupa 021 ligne droite à travers champs, précipita sa marche. Les porteurs avaient repris enr leurs épaules le buste d'argent qui se dressait audessus des têtes parmi les blés hauts, odorants, constellés de lucioles.

Tout à coup un berger qui gardait les

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moissons daAs sa cabane de paille fut saisi d'une terreur folle en apercevant tout ce peuple armé, et i\ s'enfuit vers la coUine en criant à tue-tête :

— Au secours I Au secours !

Ses cris faisaient écho dans les oliviers.

Alors les hommes de Raduse s'élancèrénf en avant. Entre les troncs d'arbres, entre les roseaux secs, le saint d'argent chancelait, rendait des tintements sonores en se heurtant aux branches, et, sur le point de choir, s'illuminait de gerbes d'éclairs. Dix, douze, vingt coups de fusil, dans une lueur de foudre, tombèrent comme une grêle cinglante sur les maisons closes. On entendit le chquetis des baUes, puis des exclamations ; on entendit ensuite un soulèvement tumultueux; des portes s'ouvrirent, d'autres se fermèrent; il y eut des fracassements de vitres; il y eut des vases de fleurs qui se brisèrent en morceaux sur la chaussée. Derrière la troupe des assaillants, la fumée blanche montait dans l'air tranquille-et faisait une tache sur l'incandescence du ciel. Inconscients, emportés par une fureur bestiale, tous criaient :

— A mort ! A mort I

if

Un groupe de fanatiques formait une garde autour de saint Pantaléon, et, parmi les faux tournoyantes et les serpes brandies, ils proféraient d'atroces injures contre saint Gonzalve :

— Le gueux 1 Le voleur! Nos cierges I Nos cierges !

D'autres groupes donnaient l'assaut aux portes des maisons, les enfonçaient à coups de hache. Et, lorsque les portes sautaient de leurs gonds et tombaient en éclats, les partisans de saint PantcJéon semaient à l'intérieur en hurlant, pour massacrer. Les femmes se réfugiaient dans les angles, demi-nues, demandant grâce; pour se défendre contre les coups, elles prenaient les armes à pleines mains et se coupaient les doigts; puis elles roulaient tout de leur long sur le plancher, parmi des monceaux de draps et de couvertures où s'écrasaient leurs chairs molles.

De haute taille, agile, fauve comme un kangourou, Giacobbe, qui dirigeait l'attaque, s'arrêtait ù chaque minute pour faire par-dessu^ les têtes, avec une grande faux à foin, de larges gestes de commandement. Puis il poussait en avant, intrépide, sans chapeau, pour la gloire de saint Pantaléon. Plus de liente hommes le

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suivaient ; et ils avaient tous la sensation confuse et obtuse de marcher au milieu d'un incendie, sur un terrain mouvant, sous une voûte brûlante qui allait s'écrouler.

Mais IjienLôt les défenseurs accoururent de toutes parts : des hommes robustes, bronzés comme des mulâtres, sanguinaires, qui se battaient avec de longs couteaux à loquet et c[ui visaient au ventre et à la gorge en accompagnant chaque coup de cris gutturaux. Peu à peu la mêlée reculait vers l'église. Déjà les flammes éclataient aux toits de deux ou trois maisons. Une troupe de femmes et d'enfants s'enfuyait à toutes jambes entre les oUviers, les yeux aveuglés par la terreur panique.

Alors, débarrassés des larmes et des lamentations, les hommes engagèrent la lutte corps à corps avec plus de férocité. Sous le ciel couleur de rouHie, le sol se jonchait de cadavres. La mort coupait les outrages aux dents de ceux qui succombaient; et, dans le tumulte, on continuait à entendre le cri répété des Radusiens :

— Nos cierges ! Nos cierges !

Mais la porte de l'église résistait, énorme, en cœur de chêne, étoilée de clous. Les gens de Mascalico lui faisaient un rempart contre les

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heurts et contre les haches. Le saint d'argent, impassible en sa blancheur, oscillait au plus fort de la mêlée, toujours soutenu sur les épaules des quatre hercules qui, sanglants des pieds a la tête, s'obstinaient à rester debout. Le vœu suprême des assaillants, c'était d'installer leur idole sur l'autel de l'ennemi.

Or, tandis que les gens de Mascalico se battaient en lions et faisaient des prodiges sur les degrés de pierre, Giacobbe, s'éclipsant sans qu'on s'en aperçût, tourna autour de l'église pour découvrir un passage non défendu qui donnerait accès dans le sanctuaire. Il remarqua une baie peu élevée au-dessus du sol, y grimpa, se trouva d'abord arrêté par les hanches dans l'ouverture trop étroite, puis se démena si bien qu'il réussit à faire glisser son long corps par le trou. Le cordial parfum de l'encens flottait dans la solitude de la demeure divine. Lui, dans l'ombre, à tâtons, guidé parle tapage de la bagarre extérieure, trébuchant dans les chaises, se cognant le visage et les mains, marcha vers !a porte. Déjà les haches furieuses attaquaient le cœur de chêne avec un résonnement sourd. Il saisit un morceau de fer et se mil h forcer les serrures, haletant, suffoqué par une angoisse

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palpitante qui diminuait ses forces, avec des éblouissements dans les yeux, avec des blessures qui l'endolorissaient et qui lui baignaient la peau d'une coulée tiède.

— Saint Pantaléon I Saint Pantaléon I C'étaient les cris des assaillants qui, de dehors, sentaient la porte céder peu à peu et redoublaient les poussées et les coups de hache.

A travers l'armature de bois, Giacobbe entendait la chute lourde des corps qui s'abattaient, le coup sec du couteau qui clouait un homme par les reins. Et dans cette âme sauvage s'allumait un grand sentiment, pareil à lexattalion divine du héros qui sauve sa patrie.

Après un dernier efibrt, la porte céda. Les Radusiens se piëcipitèrent avec un Iniuiense hurlement de victoire, en foulatîl aux pieds les cadavres, en traînant leur saint d'argent \ers l'autel. Une réverbération de lueurs inol)ile3 avait envahi sul)ilenient Tobscurilé de la nei', faisait étiiiceler en i'air l'or des candélabres et les tuyaux de l'orgue. Une seconde bataille s'engagea dans l'église, sous cette clarté roussâtie (pii s'allumait et s'éteignait tour à tour au gré de l'incendie dévorant les maisons voisines. Les corps enlacés culbutaient sur le carreau, ne lâchaient plus prise roulaient

ensemble dans des étreintes de rage, se heurtaient de tous côtés, et agonisaient sous les banquettes, sur les marches des chapelles, dans les angles des confessionnaux. Les voûtes recueillies de la maison divine répercutaient distinctement le bruit glacial du fer qui pénètre dans les muscles ou qui glisse sur les os, le gémissement bref et cassé de 1 homme atieint dans un organe vital, le craquement de la boîte crânienne lorsqu'elle se brise sous le coup, le rugissement de celui qui ne veut pas mourir, le rire atroce de celui qui réussit à tuer. Et un doux parfum évaporé d'encens flottait sur ce carnage.

Mais un cercle d'ennemis défendait l'approche de l'autel, et l'idole d'argent n'avait pas encore eu la gloire d'y parvenir. Giacobbe se battait avec sa faux, couvert de blessures, sans céder un pouce du degré qu'il avait été le premier à conquérir. Le saint n'aA^ait plus que deux porteurs, et son énorme tête d'argent vacillait avec d'étranges titubations de masque aviné. Les hommes de Mascadico avaient la fureur du désespoir.

Alors il advint que saint Pantaléon dégringola sur les daJles avec un tintement clair et

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sonore. Et, comme Giacobbe s'élançait pour le relever, un grand diable d'homme renversa le combattant d'un coup de serpe sur l'échiné. Deux fois Giacobbe se remit sur pieds ; mais deux nouveaux coups le rejetèrent à bas. Il avait la face, la poitrine et les mains inondées de sang; et, malgré tout, il s'obstinait à lutter encore. Cette terrible opiniâtreté vitale exaspéra les ennemis : trois, quatre, cinq bouviers furieux le frappèrent ensemble au ventre, lui firent sortir les entrailles. Le fanatique tombe à la renverse, frappa de la nuque le buste d'argent, eut un soubresaut pour se retourner à plat ventre, retomba la figure contre le métal, les bras tendus en avant, les jambes raidies. Saint Panlaléon était perdu.

Déjà les grands étendards de saint Gonzalve étaient sortis sur la place et se balançaient pesamment en l'air, soutenus par le poing d'hommes taillés en hercules, au teint hâlé. au cou gonflé de force, qui se faisaient un jeu de les porter.

Depuis la victoire gagnée surlesRadusiens, la population de Mascalico célébrait la fête de septembre avec une magnificence nouvelle. Les âmes brûlaient d'une merveilleuse ardeu»^ de dévotion. Le pays tout entier faisait hommage à son

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