‹ Episcopo et CieChapitre 11 sur 14 · I. Ecrit en juillet i884; publié dans San Pantaleone · texte numérisé non relu

I. Ecrit en juillet i884; publié dans San Pantaleone

patron des richesses de la récolte récente. Dans les rues, les femmes avaient tendu d'une fenêtre à l'aulre leurs courtepointes nuptiales. Les hommes avaient enguirlandé les portes de verdure et tapisse de fleurs le seuil des maisons. Comme la brise soufflait, il y avait dans les rues un ondoiement immense, qui éblouissait et enivrait la foule.

La procession continuait de se dérouler sous le porche de l'église et de s'allonger sur la place.

Devant l'aulel où était tombé saint Panlaléon, huit hommes, les privilégiés, attendaient le moment d'enlever la statue de saint Gonzalve. Ils s'appelaient Giovamii Guro, l'Ummalido Matlala, Vinzenzio Guanno, Rocco de Céuzo, Benedetlo Galante, Biagio de Glisci, Giovanni Senzapaura. Ils se tenaient debout, silencieux, gênés par la dignité de leur fonction, avec les idées un peu brouillées dans la tête. Ils étaient extrêmement robustes ; ils avaient dans les yeux une flamme de fanatisme ; ils portaient aux oreilles deux cercles d'or, comme les femmes. De temps à autre, ils se palpaient les poignets et les biceps, comme pour en mesurer la vigueur ; ou

encore ils échangeaient entre eux un sourire dérobé.

La statue du patron, en bronze creux, noirâtre, avec une tête et des mains d'argexit, était énorme et très pesante.

Mattala dit :

— Y sommes-nous?

Autour d'eux, on se bousculait pour voir. Les verrièi'es de l'église bruissaient à chaque coup de vent. La nef s'emplissait d'une fumée d'encens et de benjoin. Tour à tour on entendait et on cessait d'entendre les sons de la musique. Dans ce brouhalia dévot, une sorte d'exaltation aveugle grandissait au cœur des huit hommes. Ds étaient prêts ; ils tendirent les bras.

Mattala dit :

— Unel... Deux 1... Trois I...

Et ils combinèrent leur eiïort pour enlever de l'autel la statue du Saint. Mais le poids était excessif, et la statue manqua de chavirer a gauche. 'Les hommes n'avaient pab*encore pu disposer leurs mains autour de la base de façon à empaumer solidement. Ils s'arc-bou taient en tâchant de résister. Mais Liagio de

Clisci et Giovanni Curo, moins adroits, lâchèrent tout, et la statue s'inclina de leurcôté avec violence. L'Ummalido poussa un cri.

— Prenez garde, prenez garde I vociférait la loule autour d'eux, à la Aue du Saint en péril.

Le grand vacarme qui venait de la place empêchait d'entendre les voix.

L'Ummalido était tombé à genoux, la main droite prise sous le bronze. Dans cette position, sans se relever, il tenait les yeux fixés sur sa main prisonnière, des yeux dilatés, pleins d'épouvante et de douleur ; mais il ne criait plus. Quelques gouttes de sang avaient éclaboussé l'autel.

Une seconde fois, ses camarades firent effort tous ensemble pour soulever la masse écrasante. Ce n'était pas chose facile. Dans l'angoisse de la torture, l'Ummalido tordait la bouche ; et. à ce spectacle, les femmes frissonnaient

Enfin, on réussit à soulever la statue; et l'Ummalido put retirer sa main broyée, sanglante, n'ayant plus de forme.

— Va-t'en chez toi I Va-t'en chez toi 1 lui

criait-on en le poussant vers la porte de l'église.

Une femme ôta son tablier et le lui offrit pours'în faire un bandage. L'Ummalido refusa. Il ne disait rien; il regardait un groupe d'hommes en train de gesticuler autour de la statue et de se disputer.

— C'est à moi que cela revient!

— Non, c'est à moi!

— Non, non I A moi I

Gicco Ponno, Mattia Scafarola et Tommaso de Clisci étaient en concurrence pour remplacer rUmmalido dani la fonction de huitième porteur.

L'Ummalido s'approcha des hommes qui se disputaient. Sa main brisée pendait le long de son flanc et, avec l'autre main, il s'ouvrait un passage.

Il dit simplement :

— La place m'appartient.

Et il avança l'épaule gauche pour soutenir le patron de la paroisse. 11 serrait les dents, réprimant sa douleur avec une volonté l«trouche.

Mattala lui demanda :

— Que veux-tu laire?

2gO LE HÉROS

Il répondit :

— Je ferai ce qu'il plaira à saint Gonzaive. Et il se mit en marche avec les autres.

La foule le regardait passer, stupéfaite.

A chaque instant, en voyant la hlessuie dégouttante de sang et déjà noirâtre, quelqu'un Jui demandait au passage :

— Qu'as-tu donc, l'Ummalido?

Il ne répondait rien. Il marchait devant lui, gravement, mesurant son pas sur le r;)(hnie de la musique, avec un peu de confusion dans l'esprit, sous les amples courtepointes qai battaient au vent, parmi la cohue de plus en plus compacte.

Tout à coup, dans un carrefour, il tomhv. Le Saint s'arrêta une seconde, oscilla au milii n d'une bousculade momentanée, puis se renu en route. Mallia Scafarola prit la place reslcuî vide. Deux parents relevèrent l'homme évanoui et le portèrent dans une maison voisine.

Anna de Céuzo, vieille femme îiabile dans l'art de soigner les blessures, regarda le membre mforme et sanglant; puis elle secoua la tcle.

— Je n'y peux rien, dit-elle.

Son art ne lui fournissait aucune ressource pour un cas de ce genre.

L'Ummalido, qui venait de recouvrer ses esprils, n'ouvrit pas la bouche. Assis, il contemplait tranquillement sa blessure. Sa main pendait, les os brodés, perdue sans remède.

Deux ou trois vieux paysans vinrent voir le blessé. Chacun d'eux, par le geste ou par la parole, exprima la même pensée.

L'Ummalido demanda :

— Qui a porté le Saint ?

Ils lui répondirent :

— C'est Matlia Scafarola.

Il demanda encore :

— Que fait-on à celie heure?

Us lui répondirent :

— On chante les vêpres en musique.

Les paysans lui dirent adieu et partirent pour les vêpres. Un grand carillon arrivait de Téglise paroissiale.

Un parent plaça auprès du blessé un seau d'eau fraîche et dit :

— Baignes-y ta main. Nous reviendrons un peu plus tard. Nous allons entendre les vêpres.

L'Ummalido resta seul. Le carillon devenait plus fort et plus rapide. La lumière du jour commençait à décroître. Un olivier,

29;' LE ncuos

tourmenté par le vent, battait de ses rameauvc la fenêtre basse.

L'Ummalido, toujours assis, commença à plonger sa main, progressivement. A mesure que le sang et les caillots tombaient, le désastre apparaissait plus affreux.

L'Ummalido pensa :

— Tout est inutile, La main est perdue. Saint Gonzalve, je te l'offre.

Alors il prit un couteau et sortit de la maison. Les rues étaient désertes. Tous les dévots s'étaient rendus à l'église. Au-dessus des toits couraient les nuages violacés des crépuscules de septembre, ces nuages qui ont des figures de bêtes.

Dans l'église, au son des instruments, la foule entassée chantait en chœur, à des intervalles réguliers. Une chaleur intense se dégageait des corps humains et de la flamme des cierges. La tête d'argent de saint Gonzalve scintillait en l'air comme un phare.

L'Ummalido entra. Au milieu de la stupéfaction générale, il s'achemina jusqu'à l'aulel. Il dit, d'une voix claire, en tenant le couteau dans la main gauche :

— Saint Gonzalve, je te l'offre.

Et il se mit à tailler autour du poignet droit, lentement, sous les yeux de tout le peuple qui frissonnait d'horreur. Petit à petit, la main informe se détachait, dans un flot de sang. Une seconde, elle resta suspendue par les dernières fibres; puis elle tomba dans le plateau de cuivre placé aux pieds du patron pour recueillir les dons pécuniaires.

Alors rUmmalido releva son moignon sanglant et répéta encore d'une voix claire :

— Saint Gonzalve, je te l'offre.

Luc Minella, né en 1789 à Oiione dans une des maisons de Porte Caldare, fut matelot. Fort jeune encore, il navigua pendant quelque temps entre la rade d'Ortone et les ports de la Dalmatie, sur le lougre Santa Liberata^ qui transportait des bois, du blé et des fruits secs. Puis l'envie lui vint de changer de patron ; il se mit au service de Don Roch Panzavacante, se réembarqua sur une tartane, et fit pour le commerce des oranges • et des citrons maints voyages au promontoire de Rote, qui est une grande et délicieuse émi-

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