‹ Episcopo et CieChapitre 13 sur 14 · ITI · texte numérisé non relu

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Dans l'été de i835, Luc partit pour un port de la Grèce sur le lougre Trinité appartenant à Jean iCamaccione. Comme il avait dans lesprit une secrète intention, il vendit son mobilier avant de prendre la mer et pria ses parents de recueillir Anne chez eux jusqu'à son retour. Au bout de quelque temps le lougre, après avoir fait escale à la baie de Rôle, revint avec une cargaison de figues sèches et de raisin deCorinthe. Luc ne faisait plus partie de l'équipage ; et le bruit courut qu'il était resté au pays des oranges avec une femme amoureuse.

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Anne se rappelait l'hôtesse bégayante de jadis. Alors une grande tristesse descendit sur^ sa vie. La maison de ses parents éiait située au bas de la rue Orientale, dans le voisinage du Môle. Les matelots y venaient boire dans^ une chambre basse oiî leurs chansons relentis&aiaiit presque tout le jour parmi la fumée des pipes . Elle passait au milieu des buveurs en portant les carafes pleines; et son premier instinct de pudeur s'éveillait à ce contact continuel, à cette incessante communion de vie avec des hommes brutaux. A tout moment elle était obligée de subir les plaisanteriesmalhonnêtes, les rires cruels, les gestes équivoques, la méchanceté des équipages aigris par les fatigues de la navigartion. Elle n'osait pats se plaindre, parce qu'elle mangeait son pain dans la maison des autres. Mais ce supplice de toutes les heures l'hébétait : une imbécillité lourde opprimait peu k peu son intelligence aîïaiblie.

Par une inclination naturelle de son cœur, elle aimait les animaux. Il y avait un une très vieux, relégué sous un hangar de chaume et d'argile, derrière la maison. Le paisible quadi'upcde portail chaque jour de Sainl-Apollinaire'

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au cabaret des charges devin; et, quoique ses dents commençassent à jaunir et ses sabots à s'exfolier, quoique son cuir fût déjà raccorni et n'eût presque plus de poils, parfois encore, à l'aspect d'un bouquet de chardons, il redressait les oreilles et se mettait à braire allègrement dans une attitude juvénile.

Anne emplissait le râtelier de fourrage et l'abreuvoir d'eau. Lorsque la chaleur était forte, elle venait se mettre à l'ombre sous le hangar. L'âne triturait les brins de paille sous ses mâchoires laborieuses ; et elle, avec un rameau feuillu, faisait œuvre de charité en lui débarrassant l'échiné des mouches importunes. De temps à autre l'âne tournait sa tête oreil— larde, avec un plissement mou des lèvres qui découvrait ses gencives dans un rougeâlre sourire animalesque de gratitude, avec un mouvement oblique de l'œil dans l'orbite qui en découvrait le globe jaunâtre et veine de bleu comme une vésicule de fiel. Les mouches tourbillonnaient sur le famier avec un bourdonnement lourd ; ni de la terre ni de la mer ne venaient aucuns bruits, aucunes voix ; et alors l'âme de la jeune fille se remplissait d'une vague sensation de paix.

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En avril 18^2 Pantaléon, l'homme qui conduisait l'âne au voyage quotidien, mourut d'un coup de couteau. Dès lors, Anne fut chargée de cette fonction. Elle partait au petit jour et rentrait vers midi ; ou hien elle partait vers midi et rentrait à la nuit tombante. La route tournait par une colline ensoleillée couverte d'olivaies, descendait dans un terrain mis en pâture et remontait à travers un vignoble jusqu'aux fermes de Saint-Apollinaire. L'âne marchait devant, les oreilles basses, avec peine; une frange verte, tout usée et déteinte, lui battait les côtes et les cuisses; sur le bât luisaient quelques fragments de lames de laiton.

Lorsque l'animal s'arrêtait pour reprendre haleine, Anne lui donnait sur le cou de petites tapes caressantes et l'excitait de la voix ; car elle avait pitié de cette décrépitude. A tout moment elle arrachait aux haies une poignée de feuilles, qu'elle lui tendait pour le réconforter ; et elle avait un attendrissement lorsqu'elle sentait sur la paume de sa main le mouvement mou des lèvres qui recevaient roffrande. Les haies étaient fleuries , et les fleurs des épines blanches exhalaient une odeur d'amandes amères.

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Sur la lisière de l'olivaie était une grande citerne, et, près de la citerne, un long conduit de pierre oii les vaches venaient s'abreuver. Tous les jours Anne luisait halte en cet endroit • Fane et elle s'y désaltéraient avant de continuer leur route. Une fois, elle y rencontra le vacher, <jui était natif de ToUc et (îui avait le regard un peu de travers et la bouche en bec de lièvre. L'homme lui dit bonjour ; et ils se mirent a causer ensemble des pâturages et de l'eau, puis des sanctuaires et des miracles. Anne écoutait avec bénignité et avec de fréquents sourires. Elle était maigre et blanche; elle avait des yeux très limpides, une bouche trop grande, des cheveux châlains relevés sans raie en arrière. On voyait sur son coa les cicatrices rougeâtres des brûlures et le battement continuel des artères palpitantes.

A partir de ce jour, les entretiens se renouvelèreiU. Les vaches étaient éparses dans l'herbe; et les unes ruminaient couchées, les autres paissaient debout. Ces mouvantes formes pacifujues augmentaient la tranquilhlé de la solitude pastorale. Anne, assise sur le bord de la citerne, raisonnait avec simplicilé; el l'homme au bec de lièvre semblait êpria

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d'amour. Une fois, par une refloraison soudaine et spontanée du souvenir, elle lui navra la navigation à la montagne de Rote ; et, comme l'éloignement du temps induisait sa mémoire en erreur, elle disait avec un accent de vérité des choses merveilleuses. Ebahi, l'homme écoutait sans battre des paupières. Lorsqu'elle se lut, le silence et la solitude d'alentour parurent à tous deux plus profonds ; et ils restèrent tous deux pensifs. Les vaches, guidées par l'habitude, venaient à l'abreuvoir; et le groupe des pis leur ballottait entre les jambes, gdnflé de lait par la pâture. Lorsqu'elles avançaient le museau dans le conduit, leau diminuait ous leurs aspirations lentes et régulières.

Dans les derniers jours de juin l'âne tomba malade. Depuis près d'une semaine, il ne prenait plus ni nourriture ni boisson. Les voyages furent interrompus. Un matin, en descendant au hangar, Anne vit la bête toute repliée sur la litière, dans un aCTaissement pitoyable Une toux rauque et opiniâtre secouait de temps a autre cette grande carcasse mal recouverte de cuir; au-dessus des yeux s'étaient formées deux cavités profondes, pareilles à des orbites vides; et les yeux ressemblaient à deux grosses ampoules pleines de pus. Lorsque l'animal entendit la voix d'Anne, il essaya de se relever .

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le corps lui vacillait sur les jambes, le cou lui retombait des épaules saillantes, les oreilles lui pendillaient avec des mouvements involontaires et désordonnés de jouet énorme qui serait disloqué aux jointures. Un liquide muqueux lui coulsdt des narines en filaments qui s'allongeaient parfois jusqu'aux genoux. Les taches dénudées dans le poil avaient une couleur bleuâtre et incertaine d'ardoise. Les blessures éparses sur le garot saignaient.

A ce spectacle, Anne sentit son cœur se serrer d'une angoisse compatissante ; et comme, tant par nature que par habitude, elle n'éprouvait aucune répugnance physique au contact de la matière immonde, elle s'approcha pour toucher l'animal. Elle lui soutenait d'une main la mâchoire inférieure, de l'autre une épaule ; et elle essayait ainsi de lui faire avancer les pattes, dans l'espoir que l'exercice aurait quelque vertu salutaire. D'abord l'âne hésitait, secoué par les sursauts d'une nouvelle quinte; nuis il finit par se mettre en marche sur la pente douce qui descendait au rivage. En face, dans la nativité du jour, les eaux blanchissaient; et, du côté de la Penna, des caliats goudronnaient une carène. Lorsque Jinne

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enleva l'appui de ses mains et tira la corde du licou, l'âne manqua des pieds de devant et s'abaltit comme une masse. La grande machine osseuse eut un craquement intérieur de rupture ; la peau du ventre et des flancs résonna sourdement et palpita; les jambes firent le geste de courir; un peu de sang sortit des gencives heurtées et se répandit entre les dents.

Alors Anne se mit à crier en courant vers la maison. Mais les callats étaient survenus, et, à l'aspect de l'âne gisant, ils riaient et plaisantaient. Un d'eux frappa du pied le ventre du moribond. Un autre l'empoigna par les oreilles, lui souleva la tête et la laissa retomber pesamment sur le sol. Les yeux de la bête se fermèrent; quelques frissons lui parcoururent le ventre, dans la blancheur du poil dont ils ouvrirent les épis comme un souflle ; une des jambes de derrière battit deux ou trois fois dans le vide. Puis tout s'immobilisa, si ce n'est que l'épaule, où il y avait une ulcération, fut prise d'un tremblement léger, pareil au tremblement volonlaire que provoquait naguère dans la chair vivante rim[!orlunité d'un insecte. Quand Anne revint, elle trouva les calfals en train de tirer la

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charogne par la queue et de chanter un Requiem avec des voix d'âne qui brait.

Cela fit qu'Anne se trouva dans la solitude. Longtemps encore elle vécut chez ses parents et elle s'y fana, employée à d'humbles besognes, supportant les vexations avec beaucoup de patience chrétienne. En i845, elle eut un violent retour de mal caduc ; quelques mois plus tard, les accès disparurent. A cette époque, la foi religieuse devint en elle plus profonde et plus ardente. Tous les matins et tous les soirs elle montait à la basilique ; et elle avail coutume de s'agenouiller dans un angle obscur, derrière un grand pilier de marbre sur lequel un bas-reliei d'un grossier travail figurait la fuite de la Sainte Famille en Egypte. Peut-être avait-elle d'abord choisi cet angle par sympathie pour le petit âne docile qui transportait vers les pays idolâtres l'enfant Jésus et sa Mère. Quand elle avait plié les genoux dans l'ombre, une quiétude d'amour lui descendait sur l'âme ; et la prière s'épanchait purement de son cœur comme d'une source naturelle, car elle priait, non par espérance d'obtenir des biens dans la vie terrestre, mais par aveugle volupté d'adoration. Chez elle, le désir d un état meilleur,

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cet universel désir des hommes, était allé s'éteignant à mesure que son intelligence décroissait et que l'habitude de sa condition simplifiait les besoins de son être. Elle priait, la tête penchée sur une chaise; et comme les fidèles, en entrant et en sortant, étendaient la main vers le bénitier et faisaient le signe de la croix, il lui arrivait de tressaillir lorsqu'elle sentait sur ses cheveux tomber une goutte d'eau bénite.

La première foîs qu'Anne vint à Pescaire, ce fut en i85i , pour la fête du Rosaire qui «e célèbre le premier dimanche d'octobre. Afin d'accomplir un vœu, elle partit à pied d'Ortone avec un petit cœur d'argent enveloppé dans un loulard de soie. Elle s'achemina religieusement le long de la mer ; car, à celte époque, la route provinciale n'était pas encore ouverte. et un bois de pins occupait une large étendue de terres vierges. La journée paraissait belle, malgré les houles marines qui grandissaient et les vapeurs en forme de trombes qui montaient à l'exlrème horizon Anne s'avançait,

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absorbée dans des pensées pieuses. Sur le soir^ comme elle était au lieu appelé les Salines, tout à coup la pluie tomba, d'abord doucement, puis en grande abondance ; de sorte que, ne pouvant trouver aucun abri aux environs, elle eut les vêtements tout trempés. Plus loin, l'eau coulait dans le lit de l'Alento, et, pour passer à gué, elle ôla ses cbaussures. Dans le voisinage de Villelongue, la pluie cessa ; le bois de pins renaissait dans l'atmosphère rassérénée et pleine d'une odeur d'encens. Anne rendit grâces au Seigneur et poursuivit son chemin sur le rivage', mais d'un pas plus rapide, parce qu'elle sentait l'humidité malsaine la pénétrer jusqu'aux os et que, prise de frisson, elle commençait à claquer des dents.

A Pescaire, elle eut un accès subit de fièvre paludéenne et fut recueillie jiar charité dans la m,aison de Donna, Christine Basile. De son lit, en entendant les cantiques de lu procession solennelle, en voyant les cimes des bannières qui ondulaient à la hauteur de la icnctre, elle se mil à réciter des prières et à im])lorcr la guérisoa. Lorsque la Vierge passa, elle ne put apercevoir que la couronne geiii-

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mée ; et, pour adorer, elle prit sur les oreillers Tattitude de l'agenouillement.

Au bout de trois semaines, elle guérit; et, comme Donna Christine lui avait offert de rester, elle resta en qualité de servante. Elle eut pour logement une petite chambre qui regardait sur la basse-cour. Les parois étaient blanchies à la chaux ; un vieux paravent couvert de figures profanes masquait un des angles ; et, eutre les solives du plafond, une multitude d'araignées tissaient en paix leurs toiles laborieuses. Il y avait sous la fenêtre une éli'oite toiture en saillie ; et, plus bas, s'étendait la bassecour peuplée de volatiles paisibles. Sur la toiture, dans un tas de terre retenu par cinq tuiles, un pied de tabac végétait. Le soleil s'alLardait en cet endroit depuis les premières heures de ia matinée jusqu'aux premières heures de l'après-midi. Chaque été, le pied de tabac donnait des fleurs.

Dans cette vie nouvelle, dans cette maison nouvelle, Anne se sentit peu à peu soulagée et revivifiée. Son goût inné pour l'ordre se développa. Elle vaquait à tous ses devoirs, iiiinquillcment et sans souffler mot. Sa créâulilé aux choses surnalurelles grandit aussi'

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d'une façon démesurée. Deux ou trois légendes s'étaient formées jadis sur deux ou trois endroits de la maison Basile. Dans la chambre jaune du second étage inhabité, vivait l'âme de Donna Isabelle. Dans un cabinet de débarras d'oii un escalier descendait en coude jusqu'à une porte condamnée depuis longtemps, vivait l'âme de Don Samuel. Ces deux noms exerçaient une fascination étrange sur les nouveaux venus et répandaient dans toute la vieille bâtisse une sorte de solennité conventuelle. Et puis, comme la cour était environnée de toits nombreux, les chats se réunissaient en conciliabules sur la terrasse et miaulaient avec une inquiétante douceur pour demandera Anne les reliefs du repas domestique.

En mars i853, le mari de Donna Christine mourut d'une maladie de vessie, après de longues semaines de tortures. C'était un homme craignant Dieu, casanier et charitable ; il était chef d'une Conlrérie de bourgeois pieux ; il lisait des ouvrages théologiques et savait jouer sur le clavecin quelques airs simples de vieux maîtres napolitains. Lorsque le viatique arriva, magnifique par le nombre des prêtres et par la richesse des ornements, Anne se mil à

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genoux sur le seuil de la porte et commença une prière à haute voix. La chambre s'emplit d'une vapeur d'encens traversée par l'irradiation du ciboire et par l'irradiation des encensoirs qui oscillaient comme des lampes allumées. On entendit des sanglots; puis les voix du clergé s'élevèrent pour recommander l'âme au Très-Haut. Anne, ravie par la solennité de ce sacrement, perdit toute horreur de la mort et pensa dorénavant que, pour les chrétiens, la mort est une migration douce et joyeuse.

Durant un mois entier. Donna Christine tint closes toutes les fenêtres de la maison. Elle continuait de pleurer son mari à l'heure du dîner et à l'heure du souper ; eUe faisait en son nom des aumônes aux mendiants : et, plusieurs fois par jour, avec une queue de renard, eUe époussetait le clavecin comme si c'eût été une relique, en poussant des soupirs. C'était une femme de quarante ans qui commençait à prendre de l'embonpoint, fraîche encore dans ses formes que la stérilité avait conservées. Et, vu qu'elle héritait du défunt une grosse fortune, les cinq céhbalaires les plus mûrs du pays se mirent à lui tendre des pièges

et à user de manœuvres séductrices pour l'induire à un second mariage. Les champions étaient: Don Ignace Cespa, doucereux personnage de sexe ambigu, avec une face de vieille commère grêlée par la pe ti te vérole , avec une chevelure imprégnée d'huiles cosmétiques, avec des doigts chargés de bagues et des oreilles percées de deux minuscules cercles d'or ; Don Paul Nervegna, docteur en droit, beau parleur et , rusé matois, qui avait toujours les lèvres crispées comme par la mastication de l'herbe sardonique et dont le front portait une sorte d'excroissance rougeâtre impossible à dissimuler; DonPhilèned'Amelio, le nouveau chef de la Confrérie, plein d'onction et de componction, un peu chauve, avec un front fuyant en arrière et des yeux opaques de brebis ; Don Pompée Pepe, gaillard jovial, ami du vin, des femmes et du loisir, copieux en toute sa corpulence et plu3 copieux au visage, sonore dans le rire et dans le discours; DouFiorellssorio, homme d'esprit batailleur, grand liseur, d'ouvrages politiques et cilateur triomphant d'cxemples historiques dans toutes les discussions, paie d'une pâleur terreuse, avec tin mince collier de barbe autour des mâchoires et une boucli:

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qu'il contractait bizarrement en ligne oblique. A ceux-là se joignait, auxiliaire de la résistance de Donna Christine, l'abbé Egidius Cennamele, qui voulait capter l'héritage au profit de l'église et qui, avec une astuce bien couverte, 0]3posait mille obstacles aux séducteurs.

Cette grande joute dura longtemps, avec une infinité de vicissitudes. Et le principal théâtre des hostilités fut la salle à manger, pièce rectangulaire tapissée d'un piipier français représentant à la française les aventures d'Ulysse naufragé dans l'île de Caiypso. Presque tous les soirs les champions se réunissaient autour de l'illustre A^euve, et ils y jouaient uu jeu de la brisque et au jeu de l'amour, alleraali— vement.

Anne, témoin candide, introduisait les visiteurs, étendait le tapis sur la table et, vers le milieu de la soirée, apportait les petits verres pleins d'un rossolis verdâtre composé par les religieuses avec des drogues spéciales. Une fois, dans l'escalier, elle entendit Don Fiore Usorio et l'abbé Cennamele qui se disputaient ; et, dans la chaleur de la dispute, Don Fiore lâchait une injure contre l'abbé qui répondait à voix basse. Cette irrévérence lui ayant paru monstrueuse, elle considéra dès lors Don Fiore comme un homme diaboHque; et, lorsqu'elle le voyait paraître, clic faisait un rapide signe de croix et murmurait un Pater.

Au prinlOmps de i856, un jour qu'elle battait le linge de la lessive sur la grève de la Pescara.elle vit une flotte de barques franchir l'embouchure et naviguer lentement contre la force de l'eau. Le soleil resplendissait ; les deux rives se reflétaient dans l'eau, en se rejoignant au fond ; quelques branches vertes et quelques touffes de joncs nageaient au milieu du courant vers la mer, comme de pacifiques symboles ; et les barques, portant presque toutes la mitre de Saint-Thomas peinte en signe de reconnaissance dans un angle de leur voile, remontaient ainsi le beau fleuve sanctifié par la légende de Saint Gettée Libérateur. A ce spectacle, les souvenirs du pays natal se réveillèrent chez Anne avec un tumulte soudain : et, en pensant à son père, elle fut envahie par une immense tendresse

Ces barques étaient des tartanes d'Ortone qui venaient du promontoire de Rote avec un chargement d'oranges. Aussitôt les ancres jetées, Anne s'approch? des matelots ; et elle les considérait avec une curiosité bienveillante et palpitante, sans rien dire. Un d'eux, frappé de cette insistance, la regarda et l'interpella familièiement

— Que cherclies-lu ? Que veux-lu?

Alors Anne tira lliomme à lécart et lu

demanda s'il n'aurait pas vu par linsard au pays des oranges son père Luc Minella.

— Vous ne l'avez pas vu ? Est-Il encore ave j cette femme ?

L'homme répondit que Luc était mort depuis quelque temps.

— Il était vieux. On ne peut pas vivre toujours.

Anne contint ses larmes, voulut savoir tous les détails. Et l'homme lui donna tous les détails. « Luc s'était marié avec cette femme, et il avait eu d'elle deux fils. L'aîné naviguait sur un lougre et venait quelquefois à Pescaire pour le commerce. » Anne tressaillit ; un trouble indéterminé, une sorte d'égarement confus lui emplissait l'àme. En face de ce fait trop complexe, elle ne parvenait pas à retrouver l'équilibre et la lucidité de son jugement. a Elle ayait donc deux frères? Devait-elle les aimer? Devait-elle chercher à les voir? Que devait-el!*> faire maintenant? »

Irrésolue, elle revint à la maison. Et depuis, le soir, lorsque les barques entraient dans le fleuve, elle allait souvent le long du quai pour

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regarder les matelots. Quelque lougre apportait de la Dalmatie un chargement de petits ânes et de chevaux nains ; les bêtes frappaient du sabot en reprenant terre ; l'air résonnait de braiements et de hennissements. Au passage, AniiC tapotait de la main les grosses têtes des petits ânes.

Vers celte époque, le fermier lui fit don d'une tortue. Ce nouvel hôte lent et taciturne fut l'objet de son affection et de ses soins aux heures de loisir. La tortue cheminait d'un bout à l'autre de la chambre, en soulevant avec peine la pesante masse de son corps sur ses pattes semblables à des moignons olivâtres ; et, comme elle était jeune, les plaques de sa cuirasse dorsale, jaunes avec des taches noires, prenaient parfois au soleil une transparence d'ambre limpide. Sa tête couverte d'écailles, aplatie sur le museau, s'avançait en tâtonnant avec une mansuétude peureuse; et, parfois, celte télé resscm-

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blait à celle d'un vieux serpent décrépit qui sortirait d'une carapace de criistacé. Anne appréciait surtout les bonnes mœurs de l'ani mal : silence, frugalité, modestie, amour de la maison. Elle lui donnait pour nourriture des feuilles de salade, des racines, des vers et elle restait en extase à observer le mouvement des petites mandibules de corne dentelées sur les deux bords. Emue alors d'un sentiment presque maternel, elle encourageait l'animal a^^ec de douces paroles et choisissait pour lui les herbes les plus tendres et les plus savoureuses.

Une idylle fleurit sous les auspices de la tortue. Le fermier, qui venait plusieurs fois par jour à la maison, s'arrêtait sur la terrasse pour causer avec Anne. Et, comme c'était un homme humble d'esprit, dévot, prudent et juste, il prenait plaisir à voir dans l'âme de cette fille le reflet de ses pieuses vertus. Aussi l'habitude fit-elle insensiblement naître entre eux une familiarité amicale. Anne avait déjà quelques cheveux blancs sur les tempes et, sur tout le visage une placide candeur. Zachiel, le fermier, était un peu plus âgé qu'elle ; il avadt une grosse te^le au front saillant et des

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yeux doux el ronds de lapin. Pour causer, il» s'asseyaient d'habitade sur la terrasse. Audessus d'eux, entre les toits, le ciel ressemblait à une coupole lumineuse ; et, de temps à autre, un vol de pigeons domestiques, blanc» comme le Paraclet, traversait la paix céleste. Leurs entretiens roulaient sur les récoltes, sur la bonté des terroirs, sur les règles simples de la culture ; et ils étaient pleins d'expérience el de rectitude. ,

Comme Zachiel, par une vanité instinctive et ingénue, se plaisait quelquefois à faire étalage de son savoir devant cette fille ignorante et crédule, elle conçut pour lui une estime et une admiration sans bornes. Elle apprit de lui que la terre est divisée en cinq parties et qu'il existe cinq races d'hommes : la blanche, lai jaune, la rouge, la brune et la noire. EHe apprit que la terre est de forme ronde, que Romulus et Rémus eurent pour nourrice une louve, et qu'à l'approche de l'automne les hirondelles passent la mer pour aller en Egypte OLi régnaient autrefois les Pharaons. « Mais les hommes n'ont donc pas tous une mrme couleur, à l'imngc et à la ressetnhlance d« Dieu? Gomment jiouvons-nous marcher sur

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une boule? Qu'est-ce que c'était, les rois Pharaons? » Elle ne réussissait pas à comprendre, et restait l'esprit perdu. Mais, depuis lors, elle considéra les hirondelles avec révérence et les tint pour des oiseaux doués d'humaine sagesse.

Un jour Zachiel lui montra une Histoire Sainte de l'Ancien Testament illustrée de figures. Anne suivait des yeux avec lenteur, en écoutant lesexpHcations. Eile vit Adam et Eve parmi les lièvres et les cerfs, Noé demi— nu et à genoux devant un autel, les trois anges d'Abraham, Moïse sauvé des eaux ; plus loin, elle vit avec joie un Pharaon qui regardait la verge de Moïse changée en serpent, la reine de Saba, la fête des Tabernacles, le mart;)Te des Macchabées. L'épisode de l'ânesse de Balaam l'emplit d'émerveillement et de tendresse. ï/épisode de la coupe de Joseph dans le sac de Benjamin la fit écltter en larmes. Et elle se représentait les Israélites cheminant dans un désert tout couvert de cailles, sous une rosée qui s'appelait la manne et qui était blanche comme la neige et plus douce que le pain.

Après l'Histoire Sainte, Zachiel, pris d'une singulière ambition, se mit à lui lire les Entre-

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prises des princes de France depuis Constantin empereur jusqu'à Roland comte d'Anglante. Alors un grand tumulte bouleversa l'esprit de la pauvre fille : les batailles des Philistins et des Syriaques se confondirent dans sa mémoire avec les batailles des Sarrasins ; Olopherne se confondit avec Rizieri, le roi Saiil avec le roi Mambrin, Eléazar avec Balante, Noémi avec Galeane. La fatigue l'empêchait de suivre le fil des narrations ; et elle ne s'y retrouvait que par intervalles, lorsqu'elle entendait passer dans la voix de Zachiel les syllabes de quelque nom préféré. Ses préférences étaient pour Dusoline et pour le duc Bovetto, qui conquit toute l'Angleterre par amour pour la fille du roi de Frise.

C'était le commencement de septembre.

L'atmosphère rafraîchie par les pluies récentes allait s'imprégnant d'une paisible clarté automnale. La chambre d'Anne devint le lieu des lectures. Un jour, Zachiel assis lisait comment Galeane, fille du roi Galafre, s'éprit d'amour pour Mainetto et voulut avoir de lui la guirlande d'herbe. Comme le récit était simple et champêtre et comme la voix du liseur s'attendrissait d'accents nouveaux, Anne écoulait

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avec une attention visible. La tortue se traînait parmi quelques feuilles de salade, paresseusement; Je soleil, frappant sur la fenêtre, illuminait une grande toile d araignée ; et les dernières fleurs rosées du tabac s'apercevaient à travers la trame subtile des fils d'or.

Lorsque le chapitre fut fini, Zachiel déposa le livre et, regardant la femme, il sourit d'un de ces sourires niais qui lui plissaient à tout propos les tempes et les angles de la bouche. Puis il commença un vague discours, avec la timidité de celui qui parle sans savoir comment arriver au point voulu. Finalement, il osa. — N'avait-elle jamais songé au mariage? — Anne ne répondit point à cette question . Ils gardèrent tous deux le silence ; et ils avaient tous deux Jans l'âme une contuse sensation de douceur, quelque chose comme un réveil inconscient de leur jeunesse ensevelie, comme un appel de l'amour à leur humanité ; et cela les troublait comme les vapeurs d'un vin trop fort qui seraient montées à leur cerveau débUe.

vin

Ils écîiangèrenl pourtant une facile promesse de mariage, beaucoup plus tard, en octobre, à la première nativité de l'huile d'olive et à la dernière migration des hirondelles. Un lundi, avec la permission de Donna Christine, Zachiel conduisit Anne à la ferme où. se ^trouvait le moulin. Ils sortirent à pied par la Porte du Sel et prirent la roule de la côte en tournant le dos à la rivière. Depuis lo jour de l'histoire de Galeane et de Malnetto, ils éprouvaient vis-à-vis l'un de l'autre une sorte d'appréhension, un mélange de crainte, de pudeur et de respect. Us avaient perdu leur

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belle familiarité de jadis ; ils causaieni peu ensemble et toujours avec une^certaine réserve hésitante, avec des sourires indécis, sans jamais se regarder au visage, confus parfois d'une subite expai^sion de rougeur, attardés aux timides enfantillages de l'innocence.

Ils cheminèrent d'abord sans rien dire, chacun suivant l'étroit sentier sec que le passage des piétons avait frayé sur les deux bordi de la route ; et ils étaient séparés par la largeur de la chaussée fangeuse où les roues des voitures avaient tracé de profondes ornières. Une Ubre joie vindémiale emplissait les campagnes, et les chants de la vinée se répondaient à travers la plaine. Zacb'iel se tenait un peu en arrière et, pour rompre le silence, il prononçait de temps à autre quelque pbrase sur la température, sur les vignes, sur la récolte des olives. Anne regardait curieusement les buissons rouges de baies, les champs labourés l'eau des fossés ; et elle sentait peu à neu naître en son âme une vague allégresse, comme quand, après un long intervalle, on retrouve la jouissance de sensations déjà connues. Lorsque le chemin vint à tourner pour s'engager sur la côte parmi les riches olivaies da

Saint-Damien, une éclosion de clairs souvenirs lui fit. revoir Saint-Apollinaire, l'âne elle vacher. Et, soudain, elle sentit comme un reflux de tout son sang vers son cœur. Alors il arriva en son âme une chose singulière. Cet épisode ouhhé de sa jeunesse se coordonna dans sa me'moire avec une lucidité merveilleuse ; l'image des lieux se représenta devant elle; et, dans le décor illusoire, avec un trouhle nouveau dont elle ignorait la cause, eUe revit l'homme au bec de lièvre et en réentendit la

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