VOIX
La ferme approchait ; le vent soufflait dans les arbres en faisant tomber les olives mûres ; une zone de mer sereine se découvrait de la hauteur. Maintenant, Zachiel marchait à côté d'Anne et la regardait de temps en temps avec une pieuse suppHcation de tendresse.
— A quoi donc pensez-vous ?
Anne se retourna, d'un air presque effrayé, comme si elle eût été prise en faute.
— Je ne pense à rien.
Ils arrivèrent au moulin, où les gens de la ferme pressuraient la première récolte, celle des olives tombées précocement de l'arbre. La chambre des meules était basse et obscure ;
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à la voûte brillante de salpêtre, des lanternes de cuivre pendaient et fumaient ; une jument, les yeux bandes, tournait d'un pas régulier une mexile gigantesque ; et des paysans vêtus de longues tuniques pareilles à des sacs, bras nus et jambes nues, musculeux, huileux, versaient le liquide dans des jarres, dans des baquets, dans des cruches.
Anne se mit à considérer le travail attentivement; et, comme Zachiel donnait des ordres aux ouvriers et circulait parmi les machines en examinant la qualité des olives avec l'assurance grave d'un juge, elle sentit en ce moment croître l'admiration qu'il lui inspirait. Puis, lorsqu'elle vit Zachiel prendre un grand pot comble et verser dans la cruche cette huile pure et lumineuse en louant la grâce de Dieu, elle fit le signe de la croix, toute saisie de vénération pour la rich>.sse de la terre.
Cependant les deux femmes de la ferme arrivaient sur la porte du moulin, chacune avec un nourrisson dans les bras, chacune avec une grappe de beaux enfants qu'elle» tramait derrière ses jupes. Elles se mirent à
user paisiblement; et, comme la visiteuse
cherchait à caresser les petits, chacune se félicitait de sa propre fécondité et causait de ses accouchements avec une riante honnêteté de paroles. La première avait eu sept enfants, la seconde en avait eu onze. — C'était la volonté de Jésus ; et puis, la campagne avait besoin de bras.*.
La conversation prit ensuite un tour plus intime. Albarose, l'une des mères, fit à Anne beaucoup de questions. — N'avait-elle jamais eu d'enfants.^ — Anne, en répondant qu'elle ne s'était point mariée, ressentit pour la première fois une sorte d'humiliation et de regret devant celte maternité puissante et chaste. Puis, changeant de discours, elle étendit la main vers le marmot le plus proche. Les autres regardaient avec de grands yeux, dos yeux qui semblaient avoir emprunté une limpide couleur végétale au spectacle conlitmel des choses vertes. L'odeur des olives broyées se répandait dans l'air et venait dans la gorge exciter le palais. Les groupes de travailleurs apparaissaient et disparaissaient sous la lueur rouge de« lanlenics.
Zachicl, qui avait jusqu'alors surveillé lemev tarage de riuiile, se rappiodiu des causeuses;
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«l Albarose l'accueillil; avec la bonne humeur sur le visage. — Don Zachiel voulail-il tarder longtemps encore à prendre femme? — Cette demande le fît sourire, non sans un peu de confusion; et il jeta une œillade dérobée vers Anne qui caressait encore le marmot sauvage et qui feignait de n'avoir pas entendu. Albarose, avec une bénévole malice de paysanne, réunissant par un visible clignement de ses yeux bovins la tête d'Anne et celle de Zachiel, continuait ses allusions. — Ils feraient un couple béni de Dieu. Qu'attendaienl-ils? — Les ouvriers, qui venaient d'arrêter le travail pour prendre leur repas, formaient un cercle autour d'eux. Et le couple, plus troublé encore par la présence de tant de témoins, restait silencieux, dans une attitude incertaine entre le sourire elTaré et la modestie pudique. Quelques jeunes gens de l'assistance, égayés par la figure amoureusement contrite de Don Zachiel, poussaient leurs voisins du coude. La jument hennit dr faim.
Quand le repas fut servi, une activité diligente envahit la grande famille rustique. Dans la cor" a ciel ouvert, sous les oliviers pacifiques qui paraissaient d'argent sur l'azur de la mer
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lointaine, les hommes étaient assis autour de la lalîle. Les plats de légumes fumaient, assaisonnés d'huile nouvelle ; le vin scintillait dans les vases aux formes simples et liturgiques ; et la nourriture frugale disparaissait rapidement dans les bouches des travailleurs.
Anne, maintenant, se sentait comme assaillie par un tumulte d'allégresse ; et elle se sentait aussi tout d'un coup liée aux deux lemmes par une sorte de tendre famiharité. Elles la conduisirent dans l'intérieur de la maison. Les chambres, quoique très vieilles, y étaient vastes et lumineuses : sur les murs, les images sacrées alternaient avec les rameaux pascals ; des provisions de porc salé pendaient aux plafonds ; les couches conjugales se dressaient, larges et très hautes, avec les berceaux à côté; tout exhalait une sérénité de concorde malté— rable. Anne, en considérant ce bel ordre, souriait timidement à une douce pensée intérieure; et, à un certain moment, elle fut prise d'une étrange émotion, comme si toutes ses vertus latentes de ménagère et de mère, comme si tous ses instincts de nourrice eussent frémi dans un soulèvement imprévu.
Lorsque les lemmes redescendirent dans la
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cour, les hommes étaient encore autour de la table et Zacliiel parlait avec eux. Albarose prit un petit pain de froment, le fendit pu milieu, l'arrosa d'huile, le saupoudra de sel et l'offrit à Anne. L'huile nouvelle, extraite du fruit depuis quelques instants, remplissait la bouche d'un arôme savoureux un peu âpre ; et Anne, mise en appétit, mangea tout le pain. Elle but aussi un coup de vin. Puis, comme le soir tombait, elle reprit avec Zachiel le chemin de la côte.
Derrière eux, les gens de la ferme se mirent à chanter. Beaucoup d'autres chants s'élevèrent de la campagne et se déployèrent dans le crépuscule avec l'ampleur lente d'un psaume grégorien. Le vent soufflait entre les oliviers, plus humide; des lueurs mourantes, d'un rose violacé, s'attardaient diffuses dans le ciel.
Anne marchait la première, d'un pas rapide, en rasant les arbres. Zachiel la suivait, en pensant aux paroles qu'il voulait lui dire. Depuis qu'ils se sentaient seuls , ils éprouvaient tous deux une émotion enfantine , presque une frayeur. A un certain moment, Zachiel appela la femme par son nom: et elle se re-
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tourna, humble, palpitante. — Que voulaitil ? — Zachiel ne dit plus rien ; il fit deux pas et vint se placer à côté d'Anne. Ils continuèrent ainsi leur chemin en silence jusqu'au bas de la côte, oii la route les sépara. Comme a l'aller, ils reprirent les sentiers des bords, l'un à droite, l'autre à gauche. Et ils rentrèrent par la Porte du Sel.
Par suite de son irrésolution native, Anne différait continuellement le mariage. Des doutes religieux la tourmentaient. Elle avait ouï dire que les vierges seules seraient admises à faire cercle autour de la mère de Dieu dans le Paradis. Devail-cllo renoncer à cette douceur céleste pour un bien terrestre? Alors, une plus vive ardeur de dévotion la gagna. Toutes les fois qu'elle était libre, elle allait à l'église du Rosaire; là, elle s'agenouillait devant le grand confessionnal de cliône et restait immobile dans l'attitude de la prière. L'église était simple et pauvre ; le pavé était semé de dalles
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mortuaires ; une unique lampe de métal commun brûlait devant l'autel. Et, au fond de son âm*^,, Anne regrettait le faste de sa basilique, là solennité des cérémonies, les onze lampes d'argent, les trois autels de marbre précieux.
Dans la Semaine Sainte de 1857, il survint un grand événement. Entre la Confrérie, commandée par Don Pbilène d'Amélio, et l'abbé Cennamele, soutenu par la garde paroissiale, la guerre éclata au sujet d'un différend pour la procession de Jésus mort. Don Pbilène prétendait que le cortège, organisé par les confrères, partît de l'église de la Confrérie; l'abbé prétendait que le cortège partît de l'église paroissiale. Cette guerre émut et souleva la bourgeoisie entière et les milices du roi de Naples casernées dans le fort. Il y eut des tumultes populaires ; il y eut, dans les rues encombrées, des rassemblements de foule fanatique; il y eut des patrouilles en armes qui , firent la ronde pour empécbcr les désordres. D'innombrables députés des deu\ camps obsédèrent le comte-arclievôque de Cliiéti; beaucoup d'argent fut dépensé pour corrompre les consciences ; un bruit
sourd de mystérieuses conjurations se répandit dans la ville. Les haines avaient pour foyer la maison de Donna Christine. En ces jours de lutte, Don Fiore Ussorio s illustra par d'admirables stratagèmes et par des audaces inouïes. Don Paul Nervegna eut un grave épanchement de bile. Don Ignace Cespa mit vainement en œuvre tout son art doucereux de conciliation et tous ses sourires melliflus. La victoire fut disputée avec un implacable acharnement jusqu'à l'heure rituelle de la procession funèbre. Le peuple frémissait d'impatience ; le commandant des milices, dévoué au parti de l'abbé, menaçait de châtier les scélérats de la Confrérie. La révolte était sur le point d'éclater. Et, tout à coup, voici qu'arriva sur la placeun soldat à cheval, porteur d'un message épiscopal qui donnait la victoire à la congrégation.
Alors, dans les rues jonchées de fleurs, la procession se déroula avec une magnificence insolite. Un chœur de cinquante voix virginales chanta les hymnes liturgiques de la Passion, et dix thuriféraires encensèrent toute la cité. Les baldaquins, les bannières, les cierges, par leur richesse inouïe, empUrent l'assistance
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d'émerveillement. L'abbé, déconfit, ne parut pas ; et, à sa place, Don Pascal Carabba, grand coadjuleur, re\êtu- des ornements abbatiaux, suivit avec une grande solennité de démarche le cercueil de Jésus.
Au fort du débat, Anne avait fait des vœux pour la victoire de l'abbé. Mais la somptuosité de la cérémonie lui donna un éblouisseinent ; une sorte de stupeur Tenvahit devant un si beau spectacle: et lorsque Don Fiore Ussorio. passa, portant au poing un cierge énorme , elle éprouva pour lui aussi un sentiment de gratitude. Ensuite, lorsque le dernier groupe du cortège arriva devant elle, elle se mêla à la cohue fanatique des hommes, des femmes et des enfants, et se mit à suivre, presque sans toucher tene, les yeux obstinément fixés sur la couronne de lai M ater doloi osa, qui dominait la foule. En l'air, d'un balcon à l'autre, les riches draps tendus faisaient une succession de voûtes; aux maisons des boulangers pendaient de rustiques formes d'agneaux en pale de froment; par endroits, dans les carrefours, aux croisements de rues, un brasier ardent répandait une fumée d'aromates.
La procession ne passa point sous les fcnè-
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très à*i l'aîDbé. De temps en temps, une sorte de remous confus courait le jong des files, comme si le groupe d'a\ant-garde eût rencontré un obstacle : et ce qui en était cause, c'était une contestation entre le porte-croix de la Confrérie et le lieutenant des milices, lesquels avalent reçu chacun des ordres diilérents pour l'itinéraire à suivre. Gomme le lieutenant ne pou\ait pas user de violence sans commettre un sacrilège, le porte-croix remporta la victoire.. Les membres de la congrégation exultaient ; le major brûlait de colère ; le peuple était plein de curiosité.
Quand la procession, dans le voisinage Je l'arsenal, tourna pour rentrer à l'église de Saint-Jacques, Anne prit une ruelle oblique et fut en quelques pas sous le grand portail. Elle s'y agenouilla. Vers elle arrivait, en tête du cortège, le porteur du crucifix gigantesque ; puis venaient les porteurs de bannières, qui maintenaient les longues hampes avec le front ou le menton en conservant l'équilibre par un savant jeu de muscles. Ensuite, comme au milieu d'un nuage d'encens, marchaient les autres groupes, chœurs angéliques, pénitents en cagoule, vierges, seigneurs, clergé,
milice. C'était un grand spectacle. Une sorte de terreur mystique étreignait l'âme de la femme à genoux.
Sur le vestibule, selon la coutume, s'avança un acolyte muni d'un large plateau d'argent pour recevoir les cierges. Anne regardait. Alors il advint que le major, en grommelant entre les dents d'âpres paroles contre la Confrérie, jeta avec violence son cierge dans le plat et tourna le dos d'un air de menace. Tout le monde resta ébahi ; et, dans le silence soudain, on entendit cliqueter le sabre de l'homme qui s'éloignait. Seul Don Fiore iJssorio eut la témérité de sourire.
Ces faits occupèrent très longtemps l'activité vocale des bourgeois et occasionnèrent des désordres. Comme Anne avait été témoin du «caudale, plusieurs personnes s'adressèrent à elle pour avoir des renseignements ; et elle répétait toujours son récit avec les mêmes mots, sans se lasser.
Depuis lors, sa vie se dépensa tout entière «ntre les pratiques religieuses, les travaux domestiques et l'amour de la tortue.
Aux premières tiédeurs d'avril, la tortue sortit de sa léthargie. Un jour, de dessous la carapace, la tête serpentine déboucha tout à
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coup, branlante et débile, tandis que les jambes étaient encore plongées dans ia torpeur. Les petits yeux restèrent à demi cachés sous la paupière. Et l'animal, qui n'avait peut-être plus jonscience d'être captif, finit par se mouvoir d'une allure paresseuse et incertaine, avec un tâlonnement des pattes sur le sol, pressé par le besoin de trouver sa nourriture comme dans le sable de la forêt natale.
A l'aspect de ce réveil, Anne fut envahie d'une ineffable tendresse et se mita regarder, les yeux humides de larmes. Ensuit^ elle prit la tortue, la déposa sur son lit, lui offrit quelques feuilles vertes. La tortue hésitait à toucher aux feuilles, mais elle ouvrait les mâchoires et montrait une langue charnue comme celle d'un perroquet. Les téguments du cou et des jambes ressemblaient à des membranes flasques et jaunâtres de cadavre. Anne, à cette vue, sentit son cœur se serrer d'une grande compassion ; et elle excita le bicn-aimé à restaurer ses forces, aussi caressante qu'une mère pour l'enfant* convalescent. Elle fit des onctions d'huile sur la cuirasse osseuse ; et, comme le soleil frappait dessus, les plaques nettoyées prenaient un éclat plus beau.
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Ces soins occupèrent les mois du printemps. Mais Zachiel, à qui le renouveau conseillait d'être plus hardi en amour, redoubla si bien ses tendres supplications qu'il finit par obtenir d'Anne une promesse solennelle. Le mariage devait être célébré le jour qui précéderait la Nativité de Jésus-Christ.
n y eut alors un refleurissement d'idylle. Pendant qu'Anne travaillait à l'aiguille pour le trousseau nuptial, Zachiel lisait à haute voix l'Histoire du Nouveau Testament. Les noces de Cana, les prodiges de Capharnaiim, le mort de Naïm, la multiplication des pains et des poissons, la délivrance de la fille de la Chananéenne, les dix lépreux, l'aveugle né, la résurrection de Lazare, tous ces récits miraculeux lui ravirent l'âme. Et elle pensa longuement à Jésus qui entrait dans Jérusalem à cheval sur une ânesse, tandis que sur son passage les peuples étendaient leurs vêtemeiils et semaient des rameaux.
Les pieds de thym plantés dans un pot de terre embaumaient la chambre. Parfois la tortue s'approchait de la couseuse et touchait de la bouche la lisière des toiles ou mordillait le rebord saillant de ses chaussures. Un
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jour, comme Zachiel lisait la parabole de l'Enfaut Prodigue, il sentit tout à coup quelque chose qui lui remuait entre les jambes, et, par un mouvement involontaire de répulsion, il donna un coup de pied. La tortue reçut le coup, alla frapper contre la muraille et resta le ventre en l'air. L'écaillé dorsale se rompit en plusieurs endroits, et un filet de sang apparut sur une des jambes que l'animal agitait en vain pour reprendre sa position primitive.
Le malheureux amant eut beau se montrer atterré et inconsolable de cette mésaventure ; désormais Anne s'enferma dans une sorte de sévérité défiante, ne parla plus, ne voulut plus écouter la lecture. Et ainsi le Fils Prodigue resta pour toujours sous les chênes à garder les porcs de son maître.
Dans la grande inondation d'octobre iSSy, Zachiel mourut. La chaumière qu'il habitait au faubourg des Capucins, hors de la Porte Julienne, fut envahie par les eaux. Les eaux couvrirent toute la campagne, depuis la colline de Roland jusqu'à la colline de Castellamare ; et, parce qu'elles avaient traversé de vastes terrains argileux, elles étaient sanglantes, comme dans l'antique légende. Çà et là les cimes des arbres émergeaient sur les remous de ce sang bourbeux. Par intervalles passaient vertigineusement devant le fort des troncs énormes avec toutes leurs racines, des meu-
ao.
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bles, des objets impossibles à reconnaître, des bandes de bestiaux encore viA'ants qui hurlaient, disparaissaient, réapparaissaient et se perdaient dans le lointain. Les troupeaux de bœufs surtout offraient un spectacle atroce : leurs gros corps blanchâtres se bousculaient l'un l'autre, leurs têtes se dressaient désespérément hors de l'eau, leurs cornes s'enchevêtraient furieusement dans la lolie de l'épouvante. Comme le vent d'est balavall la mer, les flots regorgeaient à l'embouclinre. Le lac salé de la Palate et les estuaires se réunirent avec le fleuve. Le fort devint une île perdue.
Les routes de l'inlérieur furent submergées ; chez Donna Christine, le niveau de l'eau monta jusqu'à moitié de l'escalier. Le fracas grandissait de minute en minute; on entendait le tocsin sonner dans l'éloigi^ement. Au fond des prisons, les forçats hurlaient.
Anne crut à quelque châtiment du Txès- Haut et eut recours à la sauvegarde des prières. Le second jour, lorsqu'elle monta au faîte du colontbiei", elle ne ^it d'abord qu« des eaux et des eaux, tout autour, sous les nuées; puis elle aperçut des chevaux alloléi
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qni galopaient frénétiquement sur les escarpes de Saint- Vital. Elle descendit, bouleversée, hébétée ; la persistance du fracas et l'obscurcissement de l'air lui firent perdre toute notion du lieu et du temps.
Quand l'inondation commença à décroître, les gens de la campagne arrivèrent en ville à l'aide de chaloupes. Hommes, femmes et enfants avaient sur le visage et dans les yeux une stupéfaction douloureuse. Ils racontaient tous d'affreuses choses. Et un bouvier des Capucins se rendit chez Donna Christine pour annoncer que Don Zachiel s^en était allé à la mer. Le bouvier fit de cette mort un récit très simple. Il dit que, dans le voisii^age des Capucins, des femmes avaient lié leurs nourrissons à la cime d'un grand arbre pour les sauver de l'eau, et que les tourbillons avaient déraciné l'arbre en entraînant avec lui les cinq petites créatures. Don Zachiel était sur le toit avec d'autres chrétiens, en groupe compact et hurlant ; et le toit allait être submergé ; et des cadavres d'animaux, des branches rompues venaient déjà se heurter contre les malheureux. Finalement, lorsque l'arbre aux nourrissons vint passer sur le
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groupe, la violence du choc fut si terrible qu'après le passage il ne resta plus trace ni de toit ni de chrétiens.
AnD3 écouta sans une larme ; et, dans son esprit frappé, le récit de cette mort, avec cet arbre aux cinq nourrissons, avec ces hommes entassés sur un toit, avec ces cadavres de bêtes qui venaient s'y heurter, fit naître une sorte d'émerveillement superstitieux semblable à celui qu'y avaient suscité jadis certaines narrations de l'Ancien Testament. Elle remonta d'un pas lent à sa chambre, et elle essaya de se recueillir. Un soleil discret brillait sur le devant de la fenêtre ; la tortu'î dormait dans un angle, rentrée sous sa carapace ; un gazouillement de moineaux montait des tuiles de l'appentis. Toutes ces choses naturelles, cette tranquillité coutumière de la vie environnante la rassérénèrent peu à peu. Et enfin, du fond de cette accalmie momentanée de la conscience, la douleur surgit clairement ; et elle pencha la tête sur sa poitrine avec une grande défaillance de coeur.
Alors un remords lui poignit l'âme: le remords d'avoir gardé si longtemps contre Zachiel cette sorte de rancune muette ; et les
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souvenirs, l'un après l'autre, vinrent la tourmenter; et, maintenant, les vertus du défunt prenaient dans sa mémoire une splendeur religieuse. Et, comme le flot de sa douleur grossissait, elle se leva, se jeta sur son lit. Et ses sanglots résonnaient, mêlés au gazouillement des moineaux.
Ensuite, quand les larmes s'arrêtèrent, la quiétude de la résignation commença de lui descendre dans le cœur; et elle pensa que toutes les choses de la terre sont caduques et que nous devons nous conformer à la volonté de Dieu. L'onction de ce simple acte de renoncement lui répandit sur l'âme une abondance de douc®ur. Elle se sentit libre de toute inquiétude; elle trouva le repos dans l'humi»lité et l'assurance de la foi. Et, dès lors, sa règle de conduite se résuma en cet unique précepte : Que la souveraine volonté du Seigneur, toujours juste, toujours adorable, soit accomplie en toutes choses, soit louée et exaltée pendant toute l'éternité.
Ainsi fut ouvert à la fille de Luc le vrai chemin du Paradis. Et la marche du temps n'eut plus pour elle d'auîre mesure que le retour des solennités religieuses. Lorsque la rivière rentra dans son lit, quantité de processions parcoururent la ville et les campagnes duraut une série de jours consécutifs. Anne les suivit toutes avec le peuple, en chantant le Te Deiim. Les vignes d'alentour étaient dévastées ; le sol était détrempé: l'air, imprégné de vapeurs blondes, avait une transparence lumineuse, comme au printemps dans les marais.
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Puis ce fut la fête de la Toussaint; puis ce fut la fête des Morts. Des messes solennelles furent célébrées pour les victimes de l'inondation. A Noël, Anne voulut faire une crèche; elle acheta un Jésus de cire, une Marie, un saint Joseph, le bœuf, l'âne, les rois mages et les pasteurs. En compagnie de la fille du sacristain, elle alla ramasser de la mousse dans les fossés de la route basse. Les terres, giasses de limon, reposaient sous la cristalline sérénité du ciel hivernal ; la ferme d'Albarose se voyait sur la colline entre les oliviers; nulle voix ne troublait le silence. Anne se baissait pour couper avec son couteau les touffes de mousse aperçues, et le contact des herbes froides lui violaçait légèrement les mains. De temps à autre, en découvrant une touffe plus verte, elle laissait échapper une exclamation de joie. Lorsque le panier fut plein, elle s'assit avec sa compagne sur le rebord du fossé. Ses yeux, gravirent lentement le sentier de l'olivaie et s'arrêtèrent aux murailles blanches de la ferme qui ressemblait à un édiiice claustral. Alors elle inclina la tête, assaillie par une pensée. Puis, tout à coup, elle se tourna vers sa compagne. — N'a-
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vait-elle jamais vu pressurer les olives? — Et elle sp- mit à lui expliquer l'opération du détritage avec une grande prolixité de paroles ; et, à mesure qu'elle parlait, de nouveaux souvenirs lui remontaient peu à peu du fond de l'âme, lui venaient spontanément à la bouche l'un après l'autre et lui passaient dans la voix avec un petit tremblement.
Ce fut sa dernière faiblesse. En avril i858, un peu après Pâques, elle tomba malade. Une douloureuse inflammation pulmonaire l'obligea de garder le lit presque un mois durant. Soir et matin, Donna Christine venait la visiter dans sa chambre. Une vieille servante, qui faisait profession publique d'assister les malades, lui administrait les remèdes. Ensuite, la tortue égaya les jours de la convalescence. Et comme l'animal, exténué par le jeûne, avait la peau toute sèche et parcheminée, Anne, qui se voyait imaigrie et qui se sentait alTaiblie, éprouvait celte sorte de satisfaction intérieure que nous éprouvons lorsque nous partageons une même souffrance avec la personne aimée. Une tiédeur molle montait des tuiles couvertes de lichen vers les convalescentes ; dans la basse-cour, les coqs chantaient; et,
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un matin, deux hirondelles entrèrent à l'improviste, battirent des ailes autour de la chambre et s'enfuirent.
La première fois qu'Anne retourna à l'église après sa guérison, c'était la Pâque des roses. A l'entrée, elle aspira avec délices le parfum de l'encens. Elle marcha lentement le long de la nef pour retrouver la place où elle avait coutume de s'agenouiller avant sa maladie, et elle se sentit prise d'une joie soudaine lorsqu'elle aperçut enfin, parmi les dalles mortuaires, celle qui portait au milieu un certain bas-rehef tout usé. Elle y ploya les genoux et se mit en prière. La foule augmentait. Il y eut un moment de la cérémonie où deux acolytes descendirent du chœur avec deux bassins d'argent pleins de roses et se mirent à semer les fleurs sur les têfes prosternées, tandis que l'orgue jouait un hymne' d'allégresse. Anne, perdue dans l'extase que lui donnaient la béatitude du mystère célébré et la sensation .--'vaguement voluptueuse de sa guérison, continuait à courber la tête. Des roses vinrent tomber sur elle, et leur frôlement la fit frémir. Jamais en toute sa vie la pauvre fille a'avuit rien éprouvé de plus doux que ce fréniisse-
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ment de sensualité mystique suivi d une défaillante langueur.
Aussi la Pâque des roses fut-eUe désormais sa fête préférée. Nul épisode notable ne marqua le retour périodique de cette fête.
En 1 860 , la ville fut troublée par de graves agitations. Souvent, pendant la nuit, on entendait des roulements de tambours, des alarmes de sentinelles, des coups de fusil. Chez Donna Christine, les cinq j^rétendants montrèrent une ardeur plus vive et plus entreprenante. Anne ne s'étonna de rien : elle vivait dans un recueillement profond, sans se soucier ni des événements publics ni des événements domestiques, s'acquittant de ses devoirs avec une exactitude machinale.
Au mois de septembre, la forteresse de Pescaire fut évacuée, et la milice bourbonienne se débanda en jetant armes et bagages dans les eaux de la rivière. Des troupes de citoyens parcoururent les rues avec de joyeuses acclamations libérales. Lorsque Anne apprit que l'abbé Cennamele s'était enfui précipitamment, elle jugea que les ennemis de l'Eglise avaient Iriomplié ; et ce lui fut une grande douleur.
Ensuite, pendant longtemps, sa vie s'écoula
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en paix. Le bouclier de la tortue s'élargit et s'épaissit; chaque année, le pied de tabac grandit, fleurit et mourut ; chaque automne les sages hirondelles partirent pour le royaume deî Pharaons.
En i865, la grande joute des prétendants se termina enfin par la victoire de Don Philène d'Amelio. Les noces furent célébrées au mois de mars avec de solennelles réjouissances ; et, pour apprêter les victuailles précieuses des banquets, on eut recours à deux capucins, frère \'ictor et frère Bénigne C'étaient les deux pères qui, après la suppression de la communauté, restaient pour la garde du couvent. Frère Victor était un sexagénaire vermillonné, que le jus de la vigne tenait en santé et en joie. Un petit bandage vert lui recouvrait l'œil droit malade ; mais il avait l'œil gauche pétillant d'une malice subtile. Depuis sa jeunesse il exerçait l'art pharmaceutique ;et, comme it était expert à cuisiner, les notables le faisaient venir dans les grandes occasions. A l'ouvrage, il avait des gestes rudes qui faisaient sortir ses bras velus hors des larges manches ; sa barbe remuait tout entière à chaque mouvement de sa bouche ; sa voix se
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brisait en intonations criardes. Frère Bénigne au contraire était un vieillard émacié, avec une tête de chèvre d'où pendait une barbiche blanche, avec des yeux jaunâtres pleins de soumission. Il cultivait le jardin et, en faisant la quête, il portait de maison en maison les herbes comestibles. Lorsqu'il aidait son compagnon, il prenait des attitudes modestes. Il boitait d'un pied ; il parlait le doux idiome d'Ortone sa patrie ; et, peut-être en mémoire de la légende de Saint-Thomas, il s'écriait à chaque instant : — Par les Turcs ! — en caressant de la main son crâne poli.
Anne était attentive à leur présenter les plats, les ustensiles, les chaudrons de cuivre. II lui semblait maintenant que la présence des deux pères communiquait à la cuisine une sorte de solennité religieuse. Elle s'appliquait à observer tous les actes de frère Victor, saisie de cet émoi qu'éprouvent les simoles à l'aspect des hommes doués de quelque vertu supérieure. Elle admirait par exemple le geste infailhble avec lequel le grand capucin saupoudrait les ragoûts de certaines drogues dont il avait le secret, de certaines épices à lui particulière* Mais l'humilité, raménilé, la
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jovialité modeste de frère Bénigne la conquirent insensiblement. Et le lien de la patrie commune et celui, plus sensible encore, de l'idiome commun les allaclièrent l'un à l'autre d'amitié.
Quand ils causaient ensemble, les souvenirs du passé pullulaient sur leurs lèvres. Frère Bénigne avait connu Luc Minella, et il se trouvait dans la basilique lorsque Françoise Nobile était morte au milieu des pèlerins. — Par les Turcs ! — Il avait môme aidé au transport du cadavre jusque dans le faubourg de Porte Caldare ; et il se rappelait que la défunte portait sur elle une robe de soie jaune et de si beaux colliers d'or...
Anne devint triste. Dans sa mémoire, le fait était resté jusqu'à ce moment vague, confus, presque incertain ; c'était peut-être la longue stupeur inerte survenue après les premiers accès de mal caduc qui lui en avait atténué dans le cerveau la primitive impression réelle. Mais, quand frère Bénigne affirma que la défunte était en paradis parce que tous ceux qui meurent pour cause de religion vont rejoindre les saints, Anne éprouva une douceur indicible et se sentit pousser subitement
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dans l'âme une adoration immense pour la sainteté de sa mère.
Alors, par un besoin de remémorer les lieux de son pays natal, elle se mit à discourir sur la basilique de l'Apôtre, avec minutie, en précisant la forme des autels, la position des chapelles, le nombre des ornements, les peintures de la coupole,' les attitudes des personnages, les divisions du pavé, la couleur des vitraux. Frère Bénigne l'aidait avec mansuétude ; et, comme il était allé à Ortone quelques mois auparavant, il raconta les choses nouvelles qu'il y avait vues. — L'archevêque d'Orsogne avait donné à la basilique un ciboire d'or avec incrustations de pierres précieuses. La Confrérie du Saint-Sacrement avait remplacé toutes les boiseries et tous les cuirs clés stalles. Donna Blandine Onofrii avait oflerl un service complet de vêtements sacerdotaux : chasubles, dalmatiqucs, étoles, chappes et surplis.
Anne écoutait avidement ; et le désir de voir les choses nouvelles, de revoir les cho?e9 anciennes, commenv'ait à 1& tourmenter.
Lorsque le capucin se tut, elle lui dit, d'un air moitié joyeux et moitié timide :
— La fête de mai approche. Si nous y allions?
XTII
Au commencement du mois de mai, avec la permission de Donna Christine, Anne fit ses préparatifs de départ. Une inquiétude lui vint au sujet de la tortue. — - Devait -elle la laisser .►^ Devait-elle l'emporter? — Elle resta longtemps indécise ; et enfin elle résolut de l'emporter, pour être plus ?ûre. Elle plaça la bête dans un panier, avec ses hardes et avec les boîtes de fruits confits que Donna Christine envoyait à Donna Véronique Monteferrante, abbesse du monastère de Sainte- Catherine.
Vers l'aube, Anne et frère Bénigne se mirent
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en chemin. Au départ, Anne marchait d'un pas dégagé, gaiement ; ses cheveux, presque tous blanchis déjà, luisaient relevés sous le foulard. Le frère clopinait en «'appuyant sur un bâton, et ses besaces vides lui pendaient sur les épaules.
Lorsqu'ils arrivèrent au bois de pins, ils firent une première halte. Dans le matin printanier, le bois, noyé en son propre parfum, ondulait voluptueusement entre la sérénité du ciel et la sérénité de la mer. Les troncs versaient des larmes de résine. Les merles sifflaient. Toutes les sources de la vie semblaient ouvertes sur la transfiguration de la terre.
Anne s'assit sur l'herbe ; elle offrit au capucin du pain et des fruits; et elle se mit h discourir sur lafête prochaine, avec des pauses, en mangeant. La tortue grattait de ses pattes antérieures le bord du panier, et, dans l'effort, sa têtQ timide de serpent s'avançait et se retirait. Aussitôt (ju'Anne leûl aidée à descendre, la bête s'achemina sur la mousse vers un buisson de myrte, avec moins de lenteur : peut-être avait-elle senti s'élever confusément en elle la joie de la liberté primitive ; et.
ANNALES d'anne SGg
parmi la verdure, sa cuirasse semblail plus belle.
Alors frère Bénigne fit diverses réflexions morales et loua la Providence qui donne à la tortue une maison cl qui lui donne aussi le sommeil durant la saison de l'hiver. Anne raconta plusieurs anecdotes qui attestaient chez la tortue une grande candeur et une grande rectitude ; puis elle ajouta :
— Que peut-elle bien penser?
Et un moment après :
— Que peuvent penser les animaux?
Le frère ne répondit pas. Ils demeurèrent tous deux perplexes.
Une file de fourmis descendait par l'écorca» d'un pin et s'allongeait sur le sol; chaque fourmi traînait un fragment de nourriture, ei l'iimombrable famille vaquait au travail avec un ordre diligent. Anne regardait, et ce spectacle réveillait en elle les croyances ingénues de son enfance. Elle parla d'habitations merveilleuses que les fourmis creusent sous terre Le frère dit avec un accent de loi ardente : « Dieu soit louél » Et ils demeurèrent tous les deux pensifs, sous les arbres verts, adorant Dieu dans leur cœur.
ai.
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Ils arrivèrent ii Ortone vers une heure de l'aprc-^-midi. Anne vint dapper à la porte du monastère et demanda à voir l'abbesse. On entrait par une petite cour au milieu de laquelle il y avait un puits noir et blanc. Le parloir était une chambre basse avec quelques chaises autour; les gtilles en occupaient deux parois; un crucifix et des images garnissaient les deux autres. Tout de suite Anne tiit saisie de vénération pour la paix solennelle qui régnait en ce lieu. Lorsque la mère Véronique apparut soudainement derrière les grilles, haute et sévère sous la robe monacale, elle éprouva un trouble indicible comme devant l'apparition d'une figure surnaturelle. Puis, ranimée par le bon sourire de l'abbesse, elle accomplit en peu de mots son message, déposa les boîtes dans le guichet de la roue, et attendit. La mère Véronique lui parla avec bénignité en la regardant de ses grands )eax châtains, lui donna une image de la Vierge, lui tendit à travers la grille pour le baiser sa main fine et longue, di -parut.
Anne s'en alla, tremblante d'émotion. Au moment où elle franchissait le vestibule, elle entendit un chœur lointain de litanies, un
chant qui venait peut-être de quelque chapelle souterraine, très monotone et très doux. Et, lorsqu'elle remit le pied dans la rue, il lui sembla qu'elle laissait derrière elle un jardin de béatitude.
Elle se dirigea ensuite vers la rue Orientale, à la recherche de ses parents. Sur la porte de la vieille maison, il y avait une femme inconnue adossée au chambranle. Anne s'approcha d'elle avec timidité et lui demanda des nouvelles de la famille de Françoise Nobile. La femme l'interrompit : — Pourquoi ? Pourquoi ? Que voulait-elle ? — d'une voix rude et avec un regard inquisiteur. Puis, quand Anne eut expliqué qui elle était, la femme lui livra passage.
Presque tous ses parents étaient morts ou émigrés. Il ne restait à la maison qu'un vieillard infirme, l'oncle Mingo, qui avait épousé en secondes noces la fille de Splendeur et qui vivait avec elle presque dans la misère. D'abord le vieux ne reconnut point Anne. Il était assis sur une haute chaire d'église, dont l'étofle rougeâtre pendait en lambeaux ; il tenait posées sur les bras de la chaire des mains tordues et tuméfiées par une goutte
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monstrueuse ; il battait le sol des pieds avec un mouvement rythmique ; et il avait les muscles du cou, les genoux et les coudes agiles par un tremblement continuel de paralysie. Il dévisagea l'arrivante en faisant effort pour tenir ouvertes aes paupières enflammées. Et il finit par se ressouvenir.
Tandis qu'Anne allait exposant sa propre situation, la fille de Splendeur, qui flairait la monnaie, caressait dans son esprit l'espérance d'une spoliation; et, par la vertu de cette espérance, elleprenait un visage plus affable. Aussitôt qu'Anne eut terminé, elle lui offrit l'hospitalité poûr la nuit ; elle lui prit le panier aux hardes, qu'elle rangea; elle promit d'avoir soin de la tortue ; puis elle se lamenta et s'apitoya sur les infirmités du vieux et sur la misère de la maison, non sans verser des larmes. Anne sortit, l'âme pleine de reconnaissance et de pilié ; et elle remonta la rue vers le carillon de la basilique, avec la sensation que son cœur se dilatait davantage à mesure qu'elle approchait.
Autour du palais Farnèse la foule regorgeait, tunmltueuse ; et cette grande relique de pierre dominait les têtes, parée de tentures,
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magnifiée par le soleil. Anne traversa la cohue en longeant les étalages des orfèvres confectionneurs d'objets sacrés et d'ex-voto. Toute cette scintillation argentée de formes liturgiques lui dilatait l'âme d'allégresse, et, devant chaque étalage, elle faisait le signe de la croix comme devant un autel. Lorsqu'elle arriva à la porte de la basilique, lorsqu'elle entrevit les cierges allumés, lorsqu'elle entendit confusément le cantique de la liturgie, elle ne put plus contenir la véhémence de sa jubilation, et elle s'avança jusqu'à la chaire d'un pas presque vaciUant. Ses genoux plièrent sous elle; les larmes jaillirent de ses yeux hallucinés. Et elle resia sur place, en contemplation devant les candélabres, devant l'ostensoir, devant toutes les choses qui étaient sur l'autel, avec la tête vide parce qu'elle n'avait plus rien mangé depuis le matin. Une langueur immense s'insinuail dans ses veines : sa conscience difaillait en une sorte d'anéantissement.
Sur elle, le long de la net centrale, les lampes de verre formaient une triple couronne de feux. Dans le fond, quatre cierges massifs flamboyaient aux côtés du tabernacle.
Pendant les cinq jours de la iote, Anne vécut de la même façon : toujours à l'église depuis le grand matin jusqu'à la fermeture des portes, très fervente, enivrée de cet air chaud qui lui mettait dans les sens une torpeur béate et dans l'âme un bonheur plein d'humilité. Les oraisons, les génuflexions, les salutations, toutes ces formules, tous ces gestes rituels incessamment répétés, l'avaient en quelque sorte rendue obtuse pour toutes les choses qt I n'étaient pas des choses religieuses.
Cependant Rosaria, la llUe de Splendeur, ^ exploitait Anne eu excitant sa comî>assioa
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par de tausses doléances et par le pitoyable spectacle du vieux paralytique. C'était une femme méchante, habile à gruger les gens, adonnée à l'ivrognerie ; elle avait toute la figure semée de pustules couperosées et serpigineuscs, les cheveux grisonnants, le ventre obèse. Liée au paralytique par la oommunauté des vices et par le mariage, elle avait di;-sipé rapidement avec lui les ressources déjà maigres de la maison, en buvant et en faisant ripaille. Et tous deux maintenant, tombés dans la misère, envenimés par les privations, tourmentés par la soil du vin et des liqueurs fortes, cassés par les infirmités séniles, ils expiaient leur -ong péché.
Spontanément, dans un élan charitable, Anne fit don à Rosaria de tout l'argent qu'elle avait mis de côté pour les aumônes, de tous les vêtements qui ne lui servaient pas ; elle se dépouilla de ses boucles d'oreilles, de ses deux anneaux d'or, de son collier de corail : elle promit de nouveaux secours. Puis eUe reprit le chemin de Pescaire avec frère Bénigne, en emportant la tortue dans son panier.
Chemin faisant, à mesure que s'éloignaient
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les maisons d'Ortone, une grande tristesse lui tombait sur 1 ame. Des troupes de pèlerine tournaient par d'autres roules en chanlan!, et leurs clianls floltaient avec lenteur dans le cieU monotones et prolongés. Anne les écoutait; et un désir sans bornes la pressait de les rejoindre, de les suivre, de mener cetl<î vie errante, d'aller de sanctuaire en sanctuaire et de région en région pour exalter les miraclesde ciiaquc saint, les vertus de chaque relique, les bontés de chaqiie Marie.
— Ils vont à CocuUo, dit frère Bénigne en indiquant du bras un pays lointain.
Et ils se mirent à parler de Saint-Dominique, qui protège les hommes contre la morsure des serpenta et les semailles :ontreles cheiu'lles. Puis iîs parlèrent d'autres saints. — A Bu— gnara, sur le Pont du Rivo,plus de cent botes de somme, tant chevaux qu'ânes et mulets, avec des charges de froment, vont en procession à la Madone des Neiges ; les fidèles chevauchent sur les charges, la tête couronnée d'é]>is, avec des baudriers de pâte, et ils déposent au pied de l'image les dons céréaûx. A Bisctili, un essaim de jeunes filles, avec c^^^s corheilles de blé sur la tcte, conduisent parles rues un àne
dont la croupe porte une corbeille plus grande ; et elles entrent dans l'église de la Madone des Anges pour y faire leur offrande, en chantant. A Torricella Peligna, les hommes et les enfants, couronnes de roses et de baies rosées, montent en pèlerinage à la Madone des Roses, sur une roche oia le pied de Samson est empreint. A Loreto Aprulino, un bœuf blanc, engraissé pendant un an par une abondante pâture, marche en pompe derrière la statue de Saint Zopit ; il est couvert d'une gualdrape vermeille et chevauché par un enfant ; lorsque le saint rentre dans l'église, le bœuf s'agenouille sur le seuil, puis se relève lentement et suit le saint parmi les applaudissements du peuple ; parvenu au milieu de l'église, il rejette ses excréments, et, de cette matière fumante, les fidèles tirent des présages pour l'agriculture. Anne et frère Bénigne s'entretenaient de ces usages religieux quand ils arrivèrent à lembouchure de l'Alento. La rivière, grossie j)ar les crues de printemps, coulait en(re les bryones qui n'étaient pas fleuries encore. Et ie capucin parla de la Madone de l'Incoronala oià, pour la fête de Saint-Jean, les fidèles ceignent leur tête de bryone et vont la nuit
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au fleuve Gizio pour passer l'eau en grande aliégresse.
Anne se déchaussa pour traverser à gué. Elle se sentait maintenant dans l'âme une infinie vénération d'amour pour toutes choses, pour les arbres, pour les herbes, pour les animaux, pour tout ce que ces usages catholiques avaient sanctifié. Et, du fond de son ignorance et de sa simplesse, l'instinct de l'idolâtrie surgissait maintenant dans sa plénitude avec une facilité naturelle.
Quel({ues mois après son retour, une épidémie cholérique éclata dans la contrée, et la mortalité fut grande. Anne donna ses soins aux malades pauvres. Frère Bénigne mourut, et Anne en eut beaucoup de douleur. En 1866, quand revinrent les fêtes de Pâques, elle voulut prendre congé de ses maîtres et rentrer pour toujours dans son pays, parce qu'elle voyait toutes les nuits en rêve Saint Thomas qui lui ordonnait de partir. Elle prit sa tortue, ses hardes et ses épargnes ; elle baisa en pleurant les mains de Donna Christine ; et, celte fois, elle partit sur une charrette, en compagnie de deux sœurs quêteuses.
A Ortone, elle se logea dans la maison de
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l'oncle paralytique; elle coucha sur une paillasse ; elle ne se nourrit que de pain et de légumes. Elle consacrait aux pratiques religieuses toutes les heures de la journée, avec une ferveur extraordinaire ; et son intelligence perdait de plus en plus toute faculté autre que celle de contempler les mystères chrétiens, d'adorer les symboles, d'imaginer le paradis. Elle était toute ravie dans l'amour de Dieu, toute saisie de cette divine passion que les prêtres expriment toujours par les mêmes signes et par les mêmes paroles. Elle ne comprenait que cet unique langage ; elle n'avait que cet unique asile, tiède et solennel, où tout son cœur se dilatait dans une pieuse sécurité de béatitude, oii ses yeux se mouillaient dans une ineflable suavité de larmes.
Elle endura pour l'amour de Jésus toutes les misères domestiques; elle fut douce el soumise; elle ne proféra jamais ni plainte, ni reproche, ni menace. Rosaria lui soutira peu à peu toutes ses économies; et, ensuite, elle commença h lui faire souiTrir la faim, à la molester, à l'appeler de noms déshonnêtes, à persécuter la tortue avec une insistance féroce. A présent, le vieux paralytique ne faisait plus
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qu'émettre une sorte de beuglement rauque, en ouvrant une bouche où la langue tremblotait et de laquelle coulait sans cesse un lliix de salive. Un jour que sa femme, insatiable, buvait devant lui une liqueur et s'esquivait en lui refusant le verre, il fit un effort, se leva de sa chaise, se mit à marcher vers clic; il avait les jambes flageolanles et posait les pieds sur le sol avec une involontaire percussion rythmique. Tout d'un coup, sa marche s'accéléra, son ])uste se pencha en avant : il sautillait à petits pas précipités, comme sous la poussée d'une force pi'ogressive irrésistible. Et enfin il tomba sur le seuil à plat ventre, foudiOjé.-,
Alors Anne, affligée, prit Ja tovlue el vint demander asile à Donna Véronique Monteferranle. Comme, dans les derniers temps, la pauvre fille rendait déjà quelques services au monastère, l'abbcsse miséricordieuse lui accorda l'emploi de converse.
Anne, bien qu'elle n'eût pas reçu les ordres, revêtit Ihabit monacal : la tunique noire, la guimpe, la cornette aux larges bords blanc;?. Sous ce costume, il lui sembla qu'elle élait sanctifiée. Et dans les premiers jours, lorsque les bords lui battaient autour de la tête avec un frémissement d'ailes, c'était un
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Iressaillemenl et un bouleverr-ement de tout son être. Et quand les bords, fra|)pés par le soleil, lui renvoyaient sur le visage une vive lueur de neige, elle se croyait subitement illuminée par un éclair mystique.
Avec le cours du temps, ces hallucinations augmentèrent peu à peu de fréquence et de gravité. Quelquefois la malade était frappée de sons angcliques, de lointains échos d'orgue, de rumeurs et de voix imperceptibles aux oreilles d'auirui. Des figures lumineuses apparaissaient devant elle, dans l'ombre. Des odeurs la ravissaient.
Alors, une sorte de stupeur mêlée d'inquiétude commença à se répandre dans le monastère, comme si quelque occulte divinité y eût été présente, comme si quelque événement surnaturel y eût été imminent. Par précaution, la nouvelle converse tut dispensée de tout travail servile. Chacune de ses altitudes, chacune de ses paroles, chacun de ses regards furent observés et commentés avec su2)ersli- (ion. Peu à peu, autour de la vieille fille, une légende de sainteté étendit son voile d'or.
Au commencement de lévrier 1878, la voix d'Anne devint bizarre, rauque et proionde.
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Et quelques jours après, Anne perdit soudain la faculté de. la parole.
Ce phénomène imprévu effraya les reli- L;icuses. Rassemblées autour de la converse, elles considéraient avec un frisson de terreur ses poses extatiques, les mouvements vagues de sa bouche aphone, l'immobilité de ses yeux qui, tout a coup, versaient des torrents de larmes. Les traits de la malade, émaciés par les longs jeûnes, avaient pris une pureté d'ivoire; et le glauque réseau de ses veines et de ses artères transparaissait maintenant si visible, saillait avec de si forts reliefs, palpitait d'une façon si continue que, devant cette vibration manifeste de la vitalité interne, les sœurs étaient prises d'un malaise étrange, d'une horreur un peu semblable à celle qu'on éprouve devant un corps humain dont les tissus ont été dénudés par l'écorchement.
A l'approche du Mois de Marie, les Bénédictines s'occupèrent avec une amoureuse diligence de parer leur oratoire. Éparses dans le iardin claustral tout fleuri de roses et sous les orangers jaunes de fruits, elles cueillaient la moisson du renouveau pour la déposer au jiied de l'autel. Anne, qui avait retrouA-é le
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calme, descendait aussi pour aider à la pieuse besogne; et, de temps à autre,. elle traduisait par des gestes les pensées que son aphonie persistante l'empêchait d'énoncer. Une mollesse tiède et insidieuse gagnait toutes ces épouses du Seigneur, dans leur lente promenade parmi les sources de parfum enivrant. Un portique fuyait le long du jardin ; et, tels en l'âme de ces vierges les parfums évoquant des images assoupies, tel le soleil, se glissant sous les arceaux bas, ravivait dans l'enduit du mur des restes d'or byzantin.
L'oratoire fut prêt pour le jour du premier office pascal. La cérémonie eut lieu après vêpres. Une sœur monta dans l'orgue. A l'improviste, les tuyaux harmoniques versèrent sur toutes choses un frémissement de passion ; les fronts s'inclinèrent ; les encensoirs jetèrent des fumées de benjoin ; les petites flammes des cierges palpitèrent au milieu des couronnes de fleurs. Puis ce fut l'envolée des psaumes, des litanies pleines de symboliques appellations et de suppliantes tendresses. Tandis que les voix montaient avec une force croissante, Anne, dans l'immense transport de sa lerveur, cria. Sous le coup de ce pro-
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dige, elle chut à la renverse, agita les bras, voulut se relever. Les litanies s'interrompirent. Parmi les sœurs, les unes, comme pétrifiées, restaient immobiles; les autres portaient secours à la malade. Le miracle éclatait, inopiné, éblouissant, suprême.
Peu à peu, la stupeur, le chuchotement inquiet, les perplexités. se changèrent en une allégresse sans limites, en une furie d'adoration. Anne, à genoux, encore absorbée dans le ravissement du miracle, n'avait peut-être pas conscience de ce qui advenait autour d'elle. Mais, lorsque les cantiques reprirent avec une plus grande véhémence, elle chanta. Sur l'onde tombante du chœur, sa note émergeait par instants; car les religieuses diminuaient la force de leurs propres voix pour écouter cette voix unique qui venait d'être recouvrée par la grâce divine. Et, dans les cantiques, la Vierge fut tour à tour l'encensoir d'or qui exhalait les parfums les plus suaves, la lampe qui éclairait jour et nuit le sanctuaire, l'urne qui enfermait la manne céleste, le buisson qui brûlait sans se consumer, la tige de Jessé qui portait la plus belle de toutes les fleurs.
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Bientôt le bruit du miracle se répandit du monastère dans tout le pays d'Ortone, et du pays d'Ortone dans toutes les régions limitrophes, en grossissant pendant le voyage. Et le monastère fut tenu en grand honneur. Donna Biandine Onofrii, la magnifique, offrit à la Madone de l'oratoire une robe de brocart d'argent et un précieux collier de turquoises rapporté de Smyrne. Les autres dames d'Ortone offrirent des présents de moindre importance. L'archevêque d'Orsogne vint faire en grande pompe une visite congratulatoire et il adressa une allocution d'une édifiante éloquence à la converse qui, a par la pureté de sa vie, s'était rendue digne des dons célestes ».
Depuis cette époque, la folie de la pauvre fille alla toujours croissant, avec de longs intervalles d'imbécillité inerte. Et il semblait que sa personne irradiât sur toute la communauté une influence protonde ; car pKisieurs d'entre ses compagnes manifestèrent des troubles graves et, chez toutes, la dévotion atteignit le comble de la ferveur.
En août 187G, de nombreux phénomènes survinrent, qui paraissaient mieux encore procéder
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de causes divines. La malade, lorsque le soir approchait, tombait dans une extase immobile d'où elle sortait au bout de quelque temps par une sorte de secousse. El, debout, toujours dans la même attitude, elle commençait à parler, d'abord lentement, puis de plus en plus vite, comme sous l'obsession d'un invisible esprit. Son discours n'était qu'un flot tumultueux de mots, de phrases, de périodes entiôrea qu'elle avait apprises autrefois et qui maintenant lui revenaient du fonds de son inconscience, fragmentés et combinés sans règle. Les formes du dialecte natal se mêlaient aux formes dés prières rituelles, s'insinuaient dans les hyperboles du langage biblique ; et de monstrueuses iliances de syllabes, des accords inouïs de sons résultaient de ce désordre. Mais le tremblement sourd de la voix, mais les changements subits de l'inflexion, le ton qui montait et descendait tour à tour, la spiritualité de cette figure extatique, le mystère de l'heure, tout concourait a subjuguer les âmes des assistantes.
Ces eiïets se répétèrent quotidiennement, avec une régularité périodique. Au crépuscule les lampes s'allumaient dans l'oratoire, les reli
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gicuses s'agenouillaient en cercle, et la représentation sacrée commençait. Aussitôt que la malade entrait en extase, les préludes vagues de l'orgue ravissaient les âmes dans une sphère supérieure. La lumière des lampes s'épanchait d'en haut, pâle, prêtant aux apparences des choses une incertitude aérienne et une mourante douceur. A un moment donné, l'orgue se taisait. La respiration de l'illuminée devenait plus profonde ; ses bras se raidissaient de telle sorte qu'aux poignets décharnés les tendons vibraient comme les cordes d'un instrument. Puis, d'un bond, elle sautait sur pieds et croisait les bras sur sa poitrine, raidie dans l'attitude mystique des cariatides d'un baptistère. Et sa voix résonnait dans le silence, tantôtdouce, tantôt lugubre, tantôtpresque mélodieuse, toujours incompréhensible.
Au début de l'année 1877, ^^^ accès devinrent moins fréqucnis; ils ne se présentèrent plus que deux ou trois fois par semaine. Puis ils disparurent tout à fait, en laissant le corps de la converse dans un état de faiblesse pitoyable. Plusieurs années s'écoulèrent, pendant lesquelles la pauvre idiote vécut en d'atroces souffrances, avec les membres ren-
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dus inertes par les tortures articulaires. Elle ne prenait plus aucun soin de propreté; elle se nourrissait uniquement de panade et d'un peu d herbes ; elle portait autour du cou, sut la poitrine, une quantité de petites croix, de reliques, d'images, de couronnes; elle balbutiait en parlant parce qu'elle n'avait plus de dents; ses cheveux tombaient et ses yeux étaient déjà troubles comme ceux des vieilles bêtes qui vont mourir.
Un jour de mai, tandis qu'elle était à souf^ frir sous le portique où on l'avait apporîée et qu'autour d'elle les sœurs cueillaient des roses pour Marie, la tortue, qui traînait encore sa vie pacifique et innocente dans le jardin claustral, passa devant elle. La vieille décrépite vit cette forme se mouvoir et s'éloigner peu à peu. Aucun souvenir ne s'éveilla dans sa conscience. La tortue se perdit sous les buissons de thym.
Mais, pour les religieuses, la maladie et l'imbécillité d'Anne étaient une de ces épreuves suprêmes de martyre auxquelles le Seigneur appelle ses élus pour les sanctifier et les glorifier ensuite dans son paradis ; et elles entoureraient lidiole de soins et de vénération.
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Pendant l'été de 1881, plusieurs syncopes présagèrent la mort. Consumé par le marasme, ce misérable organisme ne gardait plus rien d'humain. Des déformations lentes avaient vicié la posture normale des membres ; des tumeurs grosses comme des pommes faisaient saillie sous un flanc, sur une épaule, derrière la nuque;
Le matin du 10 septembre, vers huit heures, un tremblement de terre ébranla Ortone jusqu'aux fondations. Nombre d'édifices s'écroulèrent ; d'autres eurent leurs toits et leurs murs endommagés ; d'autres s'inclinèrent et s'affaissèrent. Et toutes les bonnes gens d'Orlone, avec des pleurs, avec des cris, avec des invocations, avec de grands appels aux saints et aux madones, se précipitèrent hors des portes et se rassemblèrent dans la plaine de Saint- Roch, par crainte de plus graves périls. Les religieuses, prises de panique, enfreignirent la clôture et se précipitèrent échevelées dons la rue. Quatre d'entre elles emportaient Anne sur une table. Et elles se dirigèrent toutes vers la plaine, vers ceux qui étaient saufs.
Lorsqu'elles arrivèrent en vue du peuple, des clameurs unanimes s'élevèrent, parce que
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Ja présence des religieuses sembla de bon augure. Partout aux alentours gisaient des malades, des vieillards impotents, des enfants au maillot, des femmes stupéfiées par l'épouvante. Un splendide soleil matinal illuminait les têtes affolées, la mer, les vignobles; et le. marins accouraient du bas de la plage en cherchant leurs femmes, en criant les noms de leurs enfants, essoufflés par la montée, rauques ; et de Galdare commençaient à venir des troupeaux de brebis et de bœufs avec leurs pâtres, des bandes de dindons avec leurs gardeuses, des chevaux ; car tous craignaient la solitude, et, dans le désastre, hommes et bêtes se traitaient en amis.
Anne, déposée à terre sous un olivier, sentait sa mort prochaine et poussait de faibles plaintes balbutiantes, parce qu'elle ne voulait pas mourir sans les sacrements. Les religieuses l'entouraient en tâchant de la réconforter. Les assistants la regardaient avec compassion. Or, à l'improviste, le bruit courut parmi le peuple que le buste de l'Apôtre venait de sortir par la Porte Galdare. L'espérance renaissait; des chants rogatoires remontaient vers le ciel. Aussitôt qu'on vit dans le lointain vibrer urje
lueur, les femmes s'agenouillèrent, et, les cheveux épars, éplorces, elles se mirent à se traîner sur les genoux au devant de celte lueur, en psalmodiant.
Anne agonisait. Soutenue par deux sœurs, elle entendit les prières, elle entendit la bonne nouvelle ; et peut-être, dans une illusion suprême, entrevit-elle l'Apôtre qui venait ; car sur sa face cave passa comme un sourire de ioie. Quelques bulles de salive apparurent sur ses lèvres ; une ondulation brusque parcourut ses membres inférieurs, de haut en bas et de bas en haut, très visible ; ses paupières se rabattirent sur ses yeux, comme rougies de sang cxtravasé ; sa lêle rentra dans ses épaules. Et ce fut ainsi qu'enfin elle rendit l'âme.
Lorsque la lueur se fut rapprochée des femmes en adoration, on distingua dans le soleil la forme d'un cheval qui, selon l'usage portait sur la croupe une banderole de meta!.