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et, instinctivement, se rapprocha de Gustave.
Devant eux, dans l'immensité de la nuit, c'était comme une lente tombée de silence et de lumière qui, submergeant toutes choses, évoquait la vision indistincte d'un de ces fonds sous-marins où, parmi les grandes fleurs animales, s'agite un grouillement plein d'horreur. Les hautes montagnes couvertes de neige semblaient s'être rapprochées, avoir envahi la plaine ; on pouvait descendre par le regard dans toutes les gorges d'ombre, gravir toutes les cimes lumineuses. Elles paraissaient cire les énormes vertèbres d'une terre dont le soleil se serait éteint depuis des siècles; elles donnaient l'image d'un pays sélénien vu à travers un télescope.
Ils regardaient, sans paroles. La majesté de ce spectacle naturel les dominait pour un instant. Ils se tenaient très rapprochés, se touchant avec les coudes, se touchant avec les genoux.
Derrière eux, Eve s'amusait à découper sur la table les écorces d'orange restées dans les assiettes, avec un babil déjà las, en attendant que le sommeil lui fermât les yeux.
Gustave glissa doucement les doigts dans la
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manche de Françoise et lui prit sous l'éloffe le poignet nu.
— Laissez, Gustave, laissez ! dit-elle.
El comme elle se tournait en arrière, elTrayce à cause d'Eve, ce mouvement fit qu'elle lui effleura le cou de son haleine.
Il n'entendait pas ; sous sa peau rafraîchie par l'air nocturne, il sentait monter à son visage tout le sang de son cœur, une flamme.
Il lui avait pris les deux mains ; il se penchait pour les couvrir de baisers.
— Non, Gustave I Pas ici...
Il n'entendait pas. Françoise dégagea une main de l'étreinte ; pour le repousser, elle lui plongea cette main dans les cheveux, lui releva la tête. Ensuite elle s'éloigna, revint vers la table. Elle tremblait toute.
— Quel froid ! dit-elle. Fermez.
Gustave tendit son iront à l'air, resta quelques
instants la poitrine inclinée dans la nuit. Il voulait apaiser ainsi son tumulte et son embrasement. Puis il ferma. Lorsqu'il se retourna, il était pâle, avec quelque chose de convulsé dans la bouche.
Françoise s'était réfugiée auprès d'Eve.
La fillette , vaincue par le sommeil, avait
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penché le front sur la table, sur la nappe lumineuse. Elle était rose, toute rose, avec un vague sourire répandu sur le visage ; ses paupières closes étaient si diaphanes qu'elles laissaient presque transparaître le regard ; sa bouche ouverte, corolle immobile, était presque sans haleine.
— Elle dort, chuchota la mère en faisant signe à Gustave de marcher sans bruit.
— Je vais la monter dans la chambre, répondit Gustave tout bas.
En cette réponse, Françoise flaira l'embûche ; et elle sourit, avec un imperceptible plissement d'ironie dans la lèvre inférieure. Mais Gustave s'était rapproché ; avec précaution, il avait enlevé sur ses bras le petit corps inerte d'Eve. Et ils montaient l'escalier, Françoise devant, Gustave derrière. La tête de la fillette pendait sur le côté, en découvrant la gorge délicate et en laissant pleuvoir les cheveux.
Une lampe brûlait dans la chambre au milieu de la voûte, avec une clarté presque lunaire. Le linge, les vêtements, tous les angles exhalaient des parfums flottants.
— Posez-la sur ce lit, ici.
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Gustave installa la fillette. Déjà les bras lui tremblaient ; il sentait le parfum qui naguère l'avait fait tressaillir. Françoise se tenait penchée sur sa fille et la regardait dormir, en attendant que Gustave parlât.
Il ne parla point; il la saisit dans ses bras àl'improviste, lui mit la bouche sur la nuque à l'endroit où étaient deux ou trois petits frisons blancs de poudre. 11 avait dans les yeux cet éclat sombre, il avait sur la face cette sombre ardeur que Françoise reconnaissait. Mais Françoise ne voulait point de cela; les violences la choquaient.
— Non, non, Gustave. Allez-vous-en, ditelle, sérieuse, en se rajustant les cheveux sur la nuque. Soyez sage.
Alors toute la tempête qu'il avait dans le cœur fit explosion. « Il l'aimait, il l'aimait! Il se sentait devenir fou! Qu'elle lui permît au moins de rester là une heure, agenouillé sur le tppis, dans cette chambre, dans ce jiarfum! Il ne demandait rien de plus. Qu'elle eût celte bonté! »
— Non ; allez-vous-en. Eve s'éveillerait.
Il insistait. « Eve était dans son premier sommeil; elle ne pouvait pas s'éveiller. H
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resterait là sans bouger. Qu'elle lui permît seulement de rester... encore un peu, encore un peu I ))
Il s'était rapproché, lui avait pris les poignets, la suppliait du regard, voulait la subjuguer lentement. Et Françoise sentait qu'elle céderait, parce qu'une vague douceur et une vague lassitude commençaient à la pénétrer.
Deux ou trois fois, prise d'inquiétude parce que Gustave l'avait saisie à la taille et l'attirait vers lui, elle promena les yeux autour d'elle. Une suprême révolte lui rendit des forces contre la langueur.
— Mais savez-vous bien, Gustave, que ce que nous faisons là est horrible?
Gustave l'élreignil, lui chercha la bouche. « Il l'aimait I 11 l'aimait I x>
Dès lors, ils se laissèrent envelopper et entraîner : Françoise à cause de sa condescendance et de l'oublieuse frivolité de son caractère, Gustave à cause de son aveugle appétit d'amour. Et, comme l'amour surmonte et terrasse tout autre sentiment humain, ils abandonnaient maintenant la pauvre malade.
Ce qu'ils faisaient était coupable, et ils le faisaient naturellement. Dehors, la belle saison les alléchait, le grand air les réjouissait, Id vitalité débordante de la terre végétale les pénétrait de toutes parts. A la maison, l'e^orl d'attention pour assourdir la moindre parole.
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pour étouffer le moindre bruit, les dégoûtait et les irritait. Ils sortaient, s'oubliaient, restaient absents pendant des heures; ils préféraient les sites écartés, les retraites abritées par les arbres, les sentiers perdus au milieu des plantations. Gustave apportait aux rendezvous la fougue de sa passion, toutes les impétuosités de sa nature presque vierge; Françoise y apportait sa belle mobilité d'attitudes, les petites cruautés de son calme, le raffinement aristocratique de la sensation. Par instinct, ils se dérobaient à toutes les choses et à toutes les occurrences qui auraient pu les conduire à faire un retour de conscience sur eux-mêmes. Au moment de sortir, l'un d'eirx disait presque toujours à l'autre, en manière de justification :
— Elle paraît aller mieux, n'est-ce pas? Elle n'a pas poussé une seule plainte.
Et ils partaient.
Mais Donna Clara, dans sa chambre nue, en face de la splendeur que les croisées mi-closes versaient sur le plancher, avait au cœur une grande désolation sombre qui la tuait : elle se sentait finir. D'abord, elle n'avait rien soupçonné ; elle attendait dans son
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lil, sur lo dos, pendant dos heures, de longues heures, en proie à son mal, les yeux troubles et déjà vides de regard, les extrémités glacées, comme si la mort eût déjà commencé pour elle en cette agonie lente et sans sursauts. Par instants, elle avait dans les mains un tâtonnement inquiet ei incertain, une A^aine contraction de doigts qui cherchent à prendre. Alors elle voulait boire; elle demandait une tasse de tisane pour s'ôter la sécheresse de la gorge. De temps à autre, Suzanne venait se montrer sur la porte; elle s'approchait, eUe portait la tasse à la bouche de la malade en lui soutenant la nuque d'une main.
• — Où sont-ils?...
— Eh! madame, est-ce qu'on peut savoir?
Donna Clara tressaillait. Suzanne avait prononcé ces mots avec un accent ambigu; puis, d'un geste discret et presque furtii, elle s était signée... ((Où allaient-ils? Que faisaienl-ila si longtemps dehors? Oh! c'était donc pour cette chose!... )) Une lumière subite l'écrira; et. avec le soupçon qui grandissait formidable, une colère violente la saisit brusquement. a Oh! c'était donc pour celle chose! Oh! les infâmes, les infâmes! »
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En ce moment, Eve entrait de son pas léger, portant une botte de fleurs dans ses bras nus jusqu'aux coudes. Elle vint près du lit, souriante, avec sa grâce de chevrette agile. Mais, lorsqu'elle se sentit saisir la lête par les mains moites et brûlantes de la vieille femme; lorsqu'elle sentit sur ses cheveux, sur son cou, sur ses joues, une pluie de gouttes chaudes, une pluie de larmes; lorsque, parmi les larmes, elle sentit que cette bouche sèche, à l'haleine mauvaise de malade, lui cherchait le front; lorsqu'elle entendit le nom de son père entrecoupé par des sanglots déchirants; elle s'elTraya, elle essaya de se dégager, de prendre les mains qui la tenaient, de regarder la pauvre vieille au visage. Et elle criait en suffoquant :
— Qu'est-ce que tu as? Q u'est-ce que tu as?
Donna Laura Albonico était dans le jardin, sous la tonnelle, et prenait le frais à l'heure de midi.
La viUa, toute grise, persiennes closes, dormait silencieusement au milieu d'un bosquet d'arbres verts. Le soleil irradiait une chaleur et une splendeur immenses. On était à la mi-juin, et, dans l'air calme, les orangers et les citronniers fleuris mêlaient leurs parfums à l'odeur des roses. Il y avait partout des roses; elles envahissaient le jardin de leur végétation indomptable. Le long des allées, les massifs
I. Écrit en septembre i884; publié dans San Pantaleoru^ G. Barbera éditeur, Florence, 1886.
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magnifiques de rosiers blancs ondulaient au moindre souffle de la brise et ioncliaient le sol d'un lapis de neige embaumée. L'atmosphère, imprégnée de leur senteur, avait par moments l'arôme puissant et doux d'un vin généreux. D'invisibles fontaines murmuraient dans la verdure. Au-dessus du feuillage, des cimes scintillantes de jets d'eau apparaissaient tout à coup, disparaissaient, réapparaissaient ; dans les fleurs et dans les gazons, on entendait un clapotement et un frôlement étranges que produisaient des gerbes basses, et on aurait dit que' des bêles vivantes y passaient en courant, y broutaient ou y creusaient des lanières. Des oiseaux chantaient, qu'on ne voyait pas.
Assise sous la tonnelle. Donna Laura ïnéditait.
C'était déjà une femme âgée. Elle avait le profil fin et aristocratique, le nez long et légèrement aquilin, le front presque trop large, la bouche parfaite, encore fraîche, pleine de bénignité. Ses cheveux, tout blancs, roulés aux tempes, lui faisaient autour de la tête une sorte de couronne. Dans sa jeunesse, elle avait dû être très belle et très digne d'amour.
LA SIESTE l-yg
Elle n'était arrivée que depuis deux jours dans cette villa solitaire, avec son mari et quelques domestiques. Elle avait délaissé son séjour d'été habituel, un château seigneurial bâti sur une colline du Piémont; elle avait renoncé au voisinage de la mer pour cette campagne déserte et aride.
Elle avait dit à son mari:
— Je t'en prie, allons à Penti.
D'abord, le baron septuagénaire avait été
un peu surpris et déconcerté par l'étrange caprice de sa femme.
— A Penti? Et pourquoi? Qu'irait-on faire à Penti P
Mais Donna Laura avait insisté :
- — Allons-y, je t'en prie. Cela nous changera.
Et, comme toujours, le baron s'était laissé convaincre.
Or, Donna Laura avait un secret.
Du temps de sa jeunesse, une passion s'étail jetée à la traverse de sa vie. Elle avait épousé à dix-huit ans le baron Albonico, parce que ce mariage convenait aux deux familles Le baron était un brave qui, guerroyant sous
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les drapeaux de Napoléon, n'était presque jamais chez lui et suivait par le monde le vol des aigles impériales. Pendant une de ces absences prolongées, le marquis de Fontanella, jeune gentilhomme qui avait femme et enfants, s'éprit d'amour pour Donna Laura; et, comme il était très beau et entreprenant, il finit par vaincre les dernières résistances de celle qu'il aimait.
Alors commença pour les deux amants une exquise période de bonheur. Ils vivaient dans le complet oubli de toutes choses.
Mais, un jour, Donna Laura s'aperçut qu'elle était enceinte. Elle pleura, se désespéra, fut prise d'une angoisse terrible, ne sachant à quoi se résoudie ni comment se soustraire au danger. Enfin, sur le conseil du marquis^ elle partit pour la France et alla se cacher dans un petit village provençal, dans une de ces campagnes ensoleillées et verdoyantes où les femmes parlent l'idiome des troubadours.
Elle habitait une maison rustique entourée d'un vaste parterre. C'était le printemps, et les arbres fleurissaient. Au milieu des épousailles et des noires molcuicolies, elle
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avait des intervalles dune ineflable douceur. Elle passait de longues heures assise à l'ombre, dans une sorte d'inconscience ; et, par instants, la vague sensation de sa maternité lui causait un frissonnement profond. Autour d'elle, les fleurs exhalaient un subtil parfum ; des nausées légères lui montaient à la gorge et lui mettaient dans tous les membres une lassitude infinie. Quelles journées inoubliables I
A l'approche du terme solennel, le marquis, attendu impatiemment, arriva. La pauvre femme souffrait. Lui, toujours à côté d'elle, le visage pâle, parlant peu, lui couvrait les mains de baisers. L'accouchement eut lieu la nuit ; elle criait, elle se tordait, elle se cramponnait convulsivement au bois du lit, elle croyait mourir. Les premiers vagissements du nouveau-né l'emplirent d'une joie stupéfaite. Etendu'^! sur le dos, la tête renversée sur les oreillers, toute blanche, sans voix, sans force pour tenir ses paupières ouvertes, elle faisait, de ses mains débiles et exsangues, quelques petits gestes vagues, pareils à ceux que font parfois les mourants vers la lumière.
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Le lendemain, pendant toute la journée, elle garda le bébé avec elle, dans son propre lit, sous sa couverture. C'était un petit être frêle, mou, un peu rougeâtre, qui vibrait d'une palpitation incessante, d'une vie manifeste, mais où les formes humaines étaient encore indécises. Ses yeux, un peu gonflés, demeuraient clos, et sa bouche n'émettait qu'une plainte faible une sorte de miaulement étouffé.
La mère, ravie, ne se lassait pas de le regarder, de le toucher, de sentir sur sa joue riialeine de son enfant. Une lumière blonde entrait par la fenêtre ; on apercevait la plaine provençale toute couverte de moissons. La clarté du jour avait quelque chose de rehgieux. Des chants alternés montaient des blés dans lair tranquille.
Ensuite, on lui ôta le bébé, on le cacha, on l'emporta. Dieu sait où. Elle ne le revit plus.
El elle retourna à la maison conjugale, vécut avec son mari la vie de toutes les femmes, sans que nulle aventure nouvelle vnit lui troubler le cœur. EUe n'eut pas d'autres enfants.
Mais le souvenir, mais l'idéale adoration
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de la créature disparue et dont elle ignorait même la retraite, s'emparèrent de son âme pour jamais. Elle ne pensait plus qu'à cela ; elle se rappelait les moindres détails de l'événement; elle revoyait en nettes images le pays, la silhouette des arbres qui entouraient la bastide, le profd d'une colline qui barrait 1 horizon, la couleur et les dessins de la courtepointe, une tache au plafond de la chambre, le petit plateau à figures sur lequel ou lui présentait le verre, tout, tout, clairement, minutieusement. A chaque instant le fantôme de ces choses lointaines se représentait à sa mémoire, tout d'un coup, sans ordre, avec Fiitcohérence d'un rêve. Elle-même en restai! parfois <;tonnée. Des figures défilaient devant elle, précises et vivantes, les figures de certaines personnes vues là-bas, avec leurs mouvements, avec un de leurs gestes fortuits, avec une de leurs attitudes, avec un de leurs regards. Il lui semblait qu'elle avait dans les oreilles les vagissements de la petite créature , qu'elle touchait ces mains si menues, roses, délicates, ces menottes qui paraissaient être le seul organe complètement formé, pareilles à la miniature d'une main d'homme,
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avec des veines presque imperceptibles, avec des phalanges marquées de plis fins, avec des ongloe transparents, tendres, à peine estompés d'un soupçon de violet. Oh I ces mains I Avec quel étrange frisson la mère se souvenait de leur inconsciente caresse I Comme elle en sentait toujours l'odeur, cette odeur singulière qui rappelle celle des colombes dans leur premier duvet !
En ce monde intérieur qui de jour en jour prenait davantage les apparences de la vie réelle, Donna Laura s'enferma comme une recluse; elle y passa des années, beaucoup d'années, jusqu'à la vieillesse. Mille fois elle avait demandé à l'ancien amant des nouvelles de son fds. Elle aurait voulu le revoir, savoir ce qu'il était devenu.
— Dites-moi du moins où il est, je vous en prie!
Mais, par crainte d'une imprudence, le marquis avait toujours refusé, a Non, elle ne devait pas le revoir. Elle serait incapable de se contenir. Son fds devinerait; il chercherait à tirer profit du mystère; peut-elro révélerait-il tout... Non, non, elle ne devait pas le revoir. »
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Devant ces arguments d'homme pratique.
Donna Laura restait confondue. Elle ne parvenait pas à imaginer que la petite créature eût grandi, qu'elle fût un homme maintenant, qu'elle approchât déjà du seuil de la vieillesse. Il y avait aujourd'hui près de quarante ans que l'enfant était né; et néanmoins, en esprit, elle continuait à ne voir qu'un hébé tout rose, avec des yeux qui ne s'ouvraient pas encore.
Mais le meirquis de Fontaneila vint à mourir.
Au moment où Donna Laura apprit que le vieillard était malade, elle fut prise d'une angoisse si douloureuse qu'un soir, incapable de résister plus longtemps à sa torture, elle sortit seule et se dirigea vers la demeure du mourant. Une pensée tenace l'y poussait, la pensée de son fils. Avant la mort du vieillard, elle voulait connaître le secret.
Enveloppée dans son manteau comme pour se dérober aux regards, elle se glissa le long des murs. Les rues étaient pleines de gens; les dernières lueurs du couchant teignaient les maisons en rose; et, dans les jardins, entre les maisons, les lilas fleuris faisaient de grandes taches violettes. Les hiron-
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délies entrelaçaient dans le ciel lumineux leurs vols rapides el circuiaires. Des bandes de gamins passaient en courant, avec des cris et des appels. Une femme enceinte se promenait au bras de son mari, et sa (aille déformée se dessinait en ombre sur la muraille.
On aurait dit que Donna Laura avait peur de ce débordement de vie joyeuse qui émanait des personnes et des choses. Elle pressait le pas, elle fuyait. Le bariolage resplendissant des vitrines, des magasins ouverts, des cafés, lui donnait aux yeux une sensation de douleur aiguë. Petit à petit, une sorte d'étourdissement lui montait à la tcte, une sorte de vertige lui envahissait l'âme. « Que faisait-el'e? Oij allait-elle? » Dans le désordre de sa conscience, il lui seniblait presque qu'elle commettait une faute ; il lui semblait que tous les yeux se braquaient sur elle, l'épiaient, devinaient son intention.
La ville, maintenant, s'empourprait des dernières rougeurs du soleil. Dans les cabarets, çà et là, on commençait à entendre des chansons à boire.
Lorsque Donna L:iura fut arrivée h la porte, elle- n'eut pas la force d'entrer. Elle passa
deA^ant, fit vingt pas, revînt en arrière , repassa encore. Finalement elle franchit le seuil, monta l'escalier ; et elle s'arrêta, défaillante, dans l'antichambre.
L'appartement avait cette animation silencieuse dont les personnes familières entourent le lit d'un malade. Les domestiques marchaient sur la pointe des pieds en portant des objets à la main. On causait à voix basse dans le corridor. Un monsieur chauve, tout Yctu de poir, traversa la pièce, s'inclina devant Donna L'aura, sortit.
Donna Laura, d'une voix qui avait repris sa fermeté, demanda à un domestique :
— La marquise?
Le domestique, respectueusement, indiqua du geste la chambre voisine et courut annoncer la visiteuse.
La marquise prrut. C'était une dame un peu grasse, aux cheveux grisonnants. EUe avait les yeux pleins de larmes. Sans rien dire, elle ouvrit les bras à son amie ; les sanglots la suffoquaient.
Au bout de quelcpies instants, Donna Laura demanda, sans lever les -yeux :
— Peut-on le voir?
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Et, à peine ces mots prononcés, elle serra les lèvres pour réprimer la violence de son tremblement.
La marquise répondit :
— Venez.
Les deux femmes entrèrent dans la chambre du malade. La lumière y était douce; l'air y était imprégné d'une odeur spéciale, l'odeur des remèdes ; les objets y dessinaient de grandes ombres étranges. Le marquis de Fontanella, étendu sur son lit, blême, couvert de rides, accueillit Donna Laura avec un sourire.
— Merci, baronne, dit-il lentement.
El il lui tendit une main chaude et moite.
Il semblait que, par un efiort de volonté, il eût repris soudain ses esprits. Il causa de diverses choses, en soignant son langage, comme au temps oii il se portait bien.
Mais, du fond de l'ombre. Donna Laura fixait sur lui des regards de supplication si ardents qu'il devina la prière muette et se tourna vers sa femme :
— Je t'en prie, Jeanne, dit-il; prépare toimême la potion, comme tu as fait ce matin.
La marquise, sans rien soupçonner, s'excusa et soitil Dans le silence do la maison, on
entendit ses pas qui s éloignaient en frôlant les tapis.
Alors, avec un élan indescriptible, Donna Laura se pencha sur le vieillard, lui saisit la main, lui arracha les mots par l'insistance de ses yeux. Et le \ieillard, à grand'peine, sous le "coup d'une sorte de terreur qui lui dilatait les pupilles, balbutia :
— A Penti... Luc Marino... il a femme et enfants... il est établi... Non, non, il ne faut point le voirl... A Penti... Luc Marino... Ne te fais jamais connaître... jamais!
La marquise rentrait avec la potion.
Donna Laura se rassit, se donna une contenance. Le malade but; et les gorgées, en descendant une à une, faisaient dans le gosier un petit bruit distinct, à intervalles égaux.
Il y eut ensuite un silence. Le malade sembla pris de torpeur; tous ses traits se creusèrent davantage , des ombres profondes, presque noires, envahirent les cavités des yeux, le? joues les narines et la gorge.
Donna Laura prit congé de son amie et se retira avec précaution, en réprimant un soupir.
Sous la tonnelle, dans le jardin tranquille, la vieille dame repensait à tout cela.
Maintenant, quel obstacle s'opposait à ce qu'elle revît son fils ? Certes, elle aurait bien la Ibice de contenir son émotion ; elle saurait ne pas se trahir. Ce qu'elle voulait, c'était revoir son enfant, l'enfant qu'elle avait tenu dans ses bras un seul jour, il y avait tant, tant, tant d'années I Elle ne demandait pas davantage. .Avait-il beaucoup grandi? Etait-il fort? Etait-il beau? Comment élait-il, enfin?
Et, pendant qu'elle se posait à elle-mcme ces questions, elle ne parvenait pas à se figurer
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intérieurement l'homme que cet enfant était devenu. En elle, l'image du bébé persistait toujours, se superposait toujours aux autres images, et, par la précision claire de ses formes, éliminait toutes les autres formes qui tentaient de s'esquisser. Elle ne faisait nul effort pour préparer son âme; elle s'abandonnait sans réagir à sa vague émotion. Elle perdait le sens du réel, en ce moment— là.
— Je le reverrai 1 Je le reverrai I se répétaitelle à elle-même avec ivresse.
Aux alentours, tout se taisait. Le vent courbait les buissons de roses qui, après le passage de la brise, gardaient un balancement lourd. Les jets d'eau dans la verdure étincelaient et vibraient comme des lames d'épées.
Pendant quelques minutes, Donna Laura se tint aux écoutes. Le silence avait une profondeur étrarige, qui lui mit presque de l'effroi dans l'àme. Elle eut une hésitation; puis elle s'engagea dans l'allée à pas rapides. Parvenue devant la grille que tapissait un enchevêtrement de plantes grimpantes et de fleurs, elle s'arrêta pour regarder en arrière; puis elle ouvrit. Devant elle, sous le soleil de midi, la campagne s'étendait comme un désert. Les
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maisons de Penli, dans le lointain, se détachaient en blanc sur l'azur du ciel, avec un clocher, avec une coupole, avec deux ou trois pins. La rivière se déroulait dans la plaine, tortueuse et miroitante, au ras des maisons.
Donna Laura se dit : « Il est là-bas. » El toutes ses fibres maternelles vibrèrent. Récon fortée, elle se remit en marche, regardant en avant malgré le soleil qui lui gênait les yeux, sans prendre garde à la chaleur. Dans un certain endroit, la route s'engageait entre les arbres, maigres peupliers pleins de la musique des cigales. Deux femmes, nu-pieds, avec des corbeilles sur la tête, venaient à sa rencontre. Elle leur demanda :
— Savez-vous oiî est la maison de Luc Marino ?
Elle n'avait pu résister à l'envie de prononcer ce nom librement et à voix haute.
Les femmes la regardèrent avec surprise et s'arrêtèrent.
— Nous ne sommes pas de Penti.
Donna Laura, désappointée, poursuivit son
chemin. Déjà ses pauvres membres de vieille femme ressentaient un peu de fatigue. Ses
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yeux, offensés par l'éclal delà lumière, voyaient dans l'espace un mouvement de taches rouges. Une légère atteinte d'. rertige commençait à lui troubler le cerveau.
Mais Penti se rapprochait de minute en minute. A travers une forêt d'hélianthes, on en distingait les premiers toits. Une femme, monstrueuse d'embonpoint, se tenait assise au seuil d'une maison ; et, sur cet énorme corps elle avait une tête enfantine, des yeux doux, des dents pures, un sourire affable.
La femme demanda avec une curiosité ingénue :
— Où allez-vous donc, madame ?
Donna Laura s'apj^rocha. Elle avait le
visage en feu et la respiration courte. Les forces étaient sur le point de lui manquer.
— Mon Dieu, mon Dieu 1 gémissait-elle, les mains pressées contre les tempes. Oh ! mon Dieu 1
Hospitalière, la femme l'engageait à entrer en disant : ^
— Reposez-vous donc, madame I
La maison était basse, obscure, pleine de cette odeur qu'ont les lieux où vivent beaucoup de gens entassés. Trois ou quatre
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bambins nus, qui avaient, eux aussi, des ventres si gros qu'on les aurait pris pour des hydropiques, se traînaient par terre en grognant et en farfouillant, et ils portaient instinctivement \ la bouche tout ce qui leur tombait sous la main.
Donna Laura s'était assise, et, tandis qu'elle reprenait ses forces, la femme débitait d'inutiles paroles, en tenant sur ses bras un cinquième bambin tout couvert de croûtes brunâtres, au milieu desquelles s'ouvraient deux grands yeux, limpides, azurés, pareils à deux fleurs miraculeuses.
Donna Laura demanda :
— Savez-vous où est la maison de Luc Marino ?
L'hôtesse désigna du geste une maison rose, à l'extrémité du pays, sur le bord de la rivière, dans une enceinte de hauts peupliers qui lui faisaient une colonnade.
— C'est celle-là. Vous y avez besoin?
La vieille dame se pencha pour regarder.
Ses yeux, blessés par le soleil caniculaire, lui faisaient mal; ses paupières battaient convulsivement. Néanmoins, pendant un bon moment . elle garda la même attitude, sans
répondre, la respiration haJetante, étranglée par un transport d'amour maternel. « C'était donc la maison de son fils, là-bas !•)) Tout à coup, par un travail involontaire de la pensée, ell& crut revoir devant elle le pays de Provence, l'intérieur de la chambre lointaine, les personnes, les choses, comme dans une lueur d'éclair, mais avec la parfaite netteté d'une perception. Puis elle se laissa retomber sur sa chaise, sans dire mot ; ses idées se brouillèrent, une sorte de stupeur physique l'envahit. C'était peut-être l'effet du soleil. Elle avait dans les oreilles un bourdonnement continu.
L'hôtesse dit :
— Vous voulez passer la rivière ?
Donna Laura fit un geste inconscient ; elle était magnétisée par un tourbillon de cercles rouges qui jaillissaient de sa rétine.
L'hôtesse reprit :
— Luc Marino passe les gens et les bêtes d'une rive à l'autre. Il a une barque et un bachot. Sans quoi, on serait obligé d'aller chercher le gué jusqu'à Prezzi. Avec lui, madame, il n'y a pas de danger. Il fait le métieï depuissi long temps 1
Mainleiuiiît Donna Laura écoutait, en faisant effort pour ressaisir ses facultés, pour recueillir^ses sensations en déroute. Néanmoins» ce qu'elle apprenait sur le compte de son fds la laissait comme hébétée; elle ne comprenait pas bien.
La grosse femme, dans l'entraînement de sa loquacité naturelle, ajouta :
— Luc n'est pas du pays. Les Marino l'ont élevé parce qu'ils n'avaient pas d'enfants. Un monsieur, qui n'est pas d'ici, lui a constitué une dot pour son mariage. Il vit maintenant à son aise; c'est un bon travailleur, mais il aime trop la bouteille.
La femme disait ces choses et d'autres encore avec une simplicité naïve, sans mettre la moindre malice à raconter l'origine inconnue de Luc
Donna Laura, qui venait de retrouver une vigueur factice, dit en se levant :
— Adieu, adieu. Merci, ma bonne femme.» Et, après avoir tendu à l'un des bébés une
pièce de monnaie, elle sortit au grand soleil.
— Par le sentier! cria l'hôtesse derrière elle, en lui faisant des signes de la main.
Donna Laura prit le sentier. Un silence
profond l'enveloppait, el, dans le silence, on entendait le chant ininterrompu des cigales. Sur le sol desséché se dressaient des groupes d'oHviers noueux et tordus. A. gauche, la riA^ière luisait.
— Ohé I Martin ! cria une voix lointaine, du côté de la rivière.
Cette voix d'homme criant à l'improviste fit sur Donna Laura une singulière impression. Elle regarda. Un hateau naviguait sur la rivière, à j)eine visihle dans la huée lumineuse; et il y avait encore un second bateau dont la voile blanchissait à plus grande distance. Dans le premier hateau, on apercevait des profils de bêtes; c'étaient des chevaux sans doute.
— Ohél Martin I répéta la voix.
Les deux bateaux s'approchaient l'un de l'autre. 11 y avait en cet endroit des bas-fonds dangereux pour les hatehers, lorsqu'ils transportaient une lourde charge.
Immobile, appuyée au tronc d'un obvier.
Donna Laura suivait la manœuvre du regard. Elle palpitait avec tant de violence que les battements de son cœur lui semblaient remplir tonte la campagne voisine. Les branches
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qui se frôlaient, le chant des cigales, le miroitement des eaux, toutes les sensations extérieures lui causaient un trouble, lui meltaient dans l'esprit un desordre qui ressemblait à de la démence. La lente congestion du sang au cerveau sous l'action du soleil étendait devant ses Ycux un léger voile rouge, lui donnait un commencement de vertige.
Les deux bateaux, parvenus à un coude de la rivière, disparurent.
Alors Donna Laura reprit sa marche, un peu chancelante, comme une femme ivre.
Elle atteignit un groupe de maisons agglomérées autour d'une espèce de préau. Six ou sept mendiants, entassés dans un angle, s'y étaient mis à l'ombre; leurs chairs rougeâlres, maculées par des maladies de peau, sortaient d'entre les haillons ; sur leurs visages diObraies, le sommeil avait lïhe lourdeur bestiale. Les uns dormaient à plat ventre, la face cachée dans leurs bras repliés en cercle; d'autres dormaient sur le dos, les bras étendus, dans l'attitude de Jésus sur la croix. Une nuée de mouches tourbillonnait ?t bourdonnait sur ces pauvres carcasses humaines, épaisse, laboiicuse. comme sur un monceau
d'ordures. lî venait des portes demi-closes un bruit de métiers.
Donna Laura traversa la petite place Le son de ses pas sur les dalles réveilla un mendiant qui se souleva sur les coudes et qui, avant même d'avoir ouvert les yeux, se mil h balbutier macliinalement :
— La charité, pour l'amour de Dieu!
Et cette A'oix réveilla les autres mendiants, qui se levèrent tous ensemble,
— La charité, pour l'amour de Dieu!
— La charité, pour l'amour de Dieu!
La bande en guenilles se mit h suivre la passante, les mains tendues, en demandant l'aumône. L'un était bancal et marchait par petits sauts, comme un singe blessé. Un autre, cul— de-jatte, se traînait en s'arc— boutant sur ses deux bras, comme font les sauterelles sur leurs pattes. Un troisième avait un ch(;ime goitre violacé et rugueux qui, à chaque pas, ballottait comme un fanon. Un quatrième avait le bras contourné comme une grosse racine.
— La cliarité, pour l'amour de Dieu !
Leurs voix avaient des timbres dillerents,
les unes rauqucs et caverneuses, les autres aiguës et féminines comme celles des eunuque».
Et c'était toujours la répétition des mômes paroles, avec le même accent, d'une manière écœurante :
— La charité, pour l'amour de Dieu!
Ainsi poursuivie par cette meule de
monstres, Donna Laura éprouvait une envie instinctive de se sauver, de prendre la fuite. Un aveugle effroi la dominait. Peut-être eûtelle crié, si les sons avaient pu sortir de sa gorge. Les mendiants la talonnaient, lui touchaient les bras de leurs mains tendues Ils exigeaient tous l'aumône.
La vieille dame chercha dans sa robe, jDrit de la monnaie, la laissa tomber derrière elle. Alors les affamés s'arrêtèrent, se jetèrent furieusement sur les pièces, se battirent, se renversèrent, s'envoyèrent des ruades, se piétinèrent les uns les autres en hurlant des blasphèmes.
Il y en eut trois qui restèrent les mains vides; et ils recommencèrent à poursuivre la vieille dame d'un air mauvais :
— Nous n'avons rien eu! Nous n'avons rien eu!
Désespérée de cette persécution, Donna Loura donna encore d'autres pièces, sans se
retourner. Cette fois, la lutte s'engagea entre l'estropié et le goitreux. Chacun attrapa quelque chose. Seul, un pauvre idiot épileptique, souffre-douleur et risée du reste de la bande, ne put rien avoir; et, pleurnichant, léchant ses larmes, il se mil à geindre sur un ton ridicule :
— Ahu, ahu, ahuuu!
Donna Laura atteignit enfin la maison des peupliers.
Elle était à bout de forces ; sa vue s'obscurcissait ; un battement lui martelait les tempes ; elle avait la langue sèche; ses jambes se dérobaient sous elle.
Elle vit une barrière ouverte; elle entra.
L'enclos circulaire était bordé par de très hauts jiCupliers. Deux de ces arbres soutenaient une meule de paille de froment à travers laquelle jaillissaient leurs branches feuillues. Gomme l'herbe croissait à l'entour, deux vaches fauves y paissaient paisiblement, en
LA SIESTE 2o3^
battant de la queue leurs flancs bien nourris; et, entre leurs jambes, pendaient des pis gonfles de lait et colorés comme des fruits savoureux. Il y avait, épars sur le sol, des instruments d'agricultui'e. Les cigales chantaient sur les arbres. Trois ou cjnatre jeunes chiens s'amusaient à aboyer contre les vaches ou à donner la chasse aux jDoules.
Un vieillard sortit de la maison et demanda :
— Que cherches-tu, madame? Désires-tu passer ?
C'était un vieillard chauve, à la barbe rase, et dont les jambes arquées portaient un corps tout penché en avant. 11 avait les membres déformés par les rudes besognes, par tous les labeurs longs et patients de la culture. En prononçant la dernière phrase, il avait indiqué du geste la rivière.
— Oui, oui, répondit Donna Laura, ne sachant que dire, ne sachant que faire, éperdue.
— Viens donc; voici Luc qui retourne, reprit le vieillard en se dirigeant vers la rivière oii un bateau chcirgé de moutons naviguait à (jrce de perches.
A travers un jardin coupé de rigoles, il
204 l'A SIESTE
conduisit la passagère jusque sous un berceau 011 d'autres passagers attendaient déjà.- Et, en marchant devant elle, par une habitude de cultivateur vieilli au milieu des choses de la terre, il louait le bon état des plantations et pronostiquait la récolte future.
Mais, comme la dame restait muette et semblait ne rien entendre, il se retourna à l'improviste et vit qu'elle avait les yeux pleins de larmes. Alors, aussi tranquillement qu'il parlait tout à l'heure de jardinage, il lui demanda :
— Pourquoi pleures-tu, madame? Tu es indisposée ?
— Non, non... ce n'est rien... murmura Donna Laura qui se sentait mourir.
Le vieux n'ajouta pas un mot. La vie l'avait si fort endurci que les douleurs des autres ne l'émouvaient plus. Chaque jour, il voyait passer tant de gens de toute sorte !
— Assieds-toi, fit-il en arrivant au berceau.
Il y avait là trois campagnards qui attendaient, de jeunes hommes avec de lourdes charges. Ils fumaient tous trois de grosses pipes et mettaient à l'acte de fumer une
attention profonde, comme pour ne rien perdi'e de leur jouissance, selon la coutume des paysans qui ne goûtent que de rares plaisirs. De temps à autre, ils disaient une de ces longues choses insignifiantes que l'homme des champs répète indéfiniment et dont se contente son esprit lent et étroit.
Ils jetèrent un coup d'œil sur Donna Laura, étonnés. Puis ils reprirent leur air impassible.
L'un d'eux annonça Ilegmatiquement :
— Voici le bachot.
Le second reprit :
— Il porte les moutons de Bidena.
Le troisième dit •
— Il y en a bien quinze.
Puis ils se IcAèrent ensemble, en remettant leur pipe dans leur poche.
Donna Laura était tombée dans un hébétement inerte. Ses larmes s'étaient arrêtées dans ses cils. Elle ne se rendait plus aucun compte de la réalité. Où était-eUe? Oue faisait-elle ?
Le bachot heurta légèrement la rive. Les moutons, serrés les uns contre les autres, avaient peur de l'eau et bêlaient. Le berger le passeur et son fils les aidaient à descendre
2o6 LA SIESTE
A peine descendus, les moulrns faisaient une petite course, puis s'arrêlaient, se rassemblaient et recommençaient à bêler. Deux ou trois agneaux sautillaient sur leurs longues jambes dilTormes, en tâchant de saisir la mamelle de leur mère.
Quand cette besogne fut terminée, Luc Marino amarra le bachot. Ensuite, à grands pas traînants, il gravit la berge, dans la direction du jardin. C'était un homme d'une quarantaine d'années, haut, maigre, brûlé par le hâle, chauve aux tempes. Il avait des moustaches d'une couleur indécise et une poignée de poils inégalement plantés sur le menton et sur les joues, avec des yeux un peu troubles, sans aucune vivacité d'intelligence, veinés de filets de sang : de vrais yeux de buveur. Sa chemise entr'ouverte laissait voir une poitrine velue ; un béret graisseux lui couvrait la tête.
— Ouf! s'écria-t-il brusquement, en face du berceau.
Et il s'arrêta, les jambes écartées, en essuyant de la main son front qui dégouttait de sueur.
il passa devant les clients sans regarder
personne. Tous ses gestes, toutes ses •altitudes avaient quelque cîiose de disgracieux et de liulal. Ses mains énormes, au dos desquelles les veines faisaient saillie, ses mains habituées à la rame semblaient l'embarrasser beaucoup. Il les tenait pendantes le long du corps et les L.:iîançait en marchant.
— Ouf I quelle soif 1 . . .
Donna Laura restait pétrifiée, sans parole, sans volonté, sans conscience.
(( Cet homme-là, c'était son fils! Cet homme-là, c'était son fils I »
Une femme enceinte, qui avait déjà une figure de vieille femme, ravagée par le traAail et par les grossesses, apporta un pot de vin à son mari assoiffé. Il but d'un trait, s'essuya Les lèvres du revers de la main et fit claquer sa langue. Puis, comme si le nouveau labeur lui eût semblé pénible, il dit d'un air bourru :
— Allonsl
Et, avec l'aide de son aîné, un gros trars de quinze ans, il prépara le bateau, mit d'.uix planches entre la rive et le bord âge pour rendre l'embarquement plus facile.
— Pourquoi ne montes-tu point, madame?
fTt le vieux de tout à l'iieure, en voyant que Donna Laura ne bougeait ni ne parlait.
Donna Laura se leva machinalement et suivit le vieillard, -qui l'aida à monter. Pourquoi montait-elle? Pourquoi passait-elle la rivière? Elle ne réfléchit à rien; elle ne se rendit aucun compte de ce qu'elle faisait. Après le coup reçu, son esprit maintenant restait inerte, immobilisé en une pensée unique : (( Cet homme-là, c'était son fils ! » Et, peu à peu, elle sentait en elle quelque chose s'éteindre, s'évanouir; peu à peu, elle sentait un grand vide se faire dans son âme. Elle ne comprenait plus rien ; les objets, les sons avaient pour elle des apparences de rêve.
Avant le départ de la barque, le fils de Luc vint lui demander le prix du passage ; mais elle n'entendit pas. Il crut que la dame était sourde à cause de la vieillesse et répéta sa demande d'une voix plus haute, en faisant sauter dans le creux de sa main la monnaie reçue d'un passager. Lorsqu'elle vit que tout le monde mettait la main à la pocne et payait, elle se ressouvint et fil comme les autres ; mais elle donna plus que le prix. Le garçon voulut lui faire comprendre
qu'il n'avait pas de monnaie et qu'il ne pouvait pas lui rendre le surplus. Elle eut un geste inconscient. Aussitôt le garçon empocha tout, avec une grimace malicieuse. Et les spectateurs sourirent, de ce sourire rusé qu'ont les paysans lorsqu'ils sont témoins d'une friponnerie.
Quelqu'un demanda :
— Part-on ?
Luc, qui jusqu'alors s'était occupé à détacher l'ancre, poussa enfin la barque qui glissa doucement sur l'eau pleine de remous. On aurait dit que la rive fuyait avec ses roseaux et ses peupliers, et se recoiarbait en lame de faux. Le soleil, déclinant à peine vers le ciel occidental où montaient des vapeurs violettes, incendiait toute la rivière. On voyait sur la rive un groupe de gens qui gesticulaient, et c'étaient les mendiants autour de l'idiot. Le vent, par intervalles, apportait des lambeaux de rires et de paroles pareils à un clapotis de vagues.
Les bateliers, nus jusqu'à la ceinture, faisaient force de rames pour franchir le courant. Donna Laura voyait devant elle le dos de Luc, tout noir, vallonné par la saillie des
aïO LK SIESTE
côtes, inondé de ruisseaux de sueur. Elle avai! les yeux fixes, un peu dilatés, pkiiis d'hébétude.
Un des passagers dit, en prenant ses afiaires sous le bauc :
— Nous y sommes.
Luc saisit l'ancre et la jeta sur la riva. La barque descendit le courant de toute la longueur de la corde, puis s'arrêta avec une secousse. D'un saut, les passagers furent à terre, et, tranquillement, ils aidèrent la vieille dame à descendi'e. Puis ils continuèrent leur route.
De ce côté de la rivière, la campagne était plantée de vignes. Les ceps, petits et inaigx'cs, alignaient leurs files verdoyantes. Çà et là les cimes arrondies de quelques arbres rompaient l'uniformité de la plaine.
Sur cette rive sans ombre, Donna Laura se trouva seule, perdue, sans autre conscience d'elle-même que celle qui lui venait du battement continu de ses artères et du bourdon jfejiient profond qui lui assourdissait les oreilles. Sous ses pieds le sol manquait et semblait s'enfoncer à chaque pas comme du sable ou de la boue. Autour d'elle les clioses
tourbillonnaient et se brouillaient ; tout, y compris sa propre exislence, devenait vague, lointain, oublié, fini pour toujours. La folie la prenait au cerveau. Soudain, elle eut une vision d hommes, de maisons, d'un autre pays, d'un autre ciel. Elle se heurta contre un arbre, tomba sur une pierre, se releva. Et son pauvre corps de vieille chancelait avec des mouvements à la fois terribles et grotesques.
Cependant, sur l'autre rive, les mendiants, par moquerie, avaient incité l'idiot a traverser la rivière à la nage et à rejoindre la dame pour avoir aussi une aumône. Ils lui avaient arraché du dos ses haillons et l'avaient poussé dans l'eau. L'idiot nageait en chien, sous une: pluie de cailloux qui l'empêchait de revenir en arrière. Et la bande hideuse sifflait, hurlait, réjouie de sa cruauté. Gomme le courant entraînait l'idiot, les autres clopinaient sur la berge et se démenaient en criant : ~
— Il enfonce ! Il enfonce 1
Après des efforts désespérés, l'idiot reprit terre. Et, sans se soucier de sa nudité, parce qu'en lui le sentiment de la pudeur était morl
avec l'intelligence, il marcha vers la dame obliquement, selon son habitude, et en faisant sans cesse le geste de tendre la main.
Gomme elle se relevait, la pauvre affolée l'aperçut; et, avec un recul d'horreur, avec un cri déchirant, elle prit sa course vers la rivière. Savait-elle ce qu'elle faisait? Voulaitelle mourir? Que pensait— elle en ce moment-là ?
Parvenue à l'extrême bord, elle tomba dans l'eau. L'eau bouillonna, se referma s'égalisa ; puis mille cercles successifs partirent de l'endroit de la chute, s'élargirent en légères ondulations miroitantes, s'effacèrent.
De Faulre rive, les mendiants hélèrent une barque qui s'éloignait :
— Ohé I Luc I Ohé I Luc Marino !
Et ils coururent vers la maison des peupliers pour y porter la nouvelle.
Lorsque Luc sut l'accident, il poussa sa barque vers le lieu qu'on lui indiquait et il appela Martin qui, sur son bachot, se laissait paisiblement ramener au fil» de l'eau.
— Là-bas, dit Luc, il y a une noyée.
Mais il ne prit pas la peine de conter le
détail de la chose et de spécifier la persouue
lA SIESTE 2l3
parce qu'il n'aimait pas les longs discours.
Les deux passeurs mirent leurs bateaux de front et ramèrent sans se presser.
Martin dit :
— As-tu goûté le vin nouveau de Chiachiii?... Je ne te dis que ça I
Et il fit un geste qui exprimait l'excellence du breuvage.
Luc répondit :
— Pas encore.
Martin dit :
— Tu en boirais bien un verre ?
Luc répondit :
— Pour sûr !
Martin reprit :
— Tout à l'beure. Jannangelo nous attend Et Luc :
— Ça va bien.
Ils arrivèrent à l'endroit. L'idiot, qui mieux que personne aurait pu indiquer la place, s'était enfui dans les vignes et y avait été pris d'une attaque d'épilepsie. Sur l'autre rive, les curieux commençaient à s'amasser.
Luc dit à son camarade :
— Amcirre ton bateau et monte dans le mien. Tu rameras et je chercherai.
ai4 LA SIESTE
C'est ce que fit Martin. Il ramait en mon>tant et en descendant, sur une lon^eur d'une vingtaine de mèlres, et Luc explorait le iond de la rivière avec un long croc. Chaque fois que Luc sentait une résistance, il marmottait :
— La voici.
Mais c'était toujours une en-eur. Enfin, après beaucoup de recherches, Luc dit :
— Cette fois, ça y est.
Et il se baissa, il arqua les jambes pour avoir plus de force, il souleva doucement, doucement, le fardeau suspendu à l'extrémité du croc. Ses biceps tremblaient.
Martin, lâchant la rame, demanda i
— Yeux-tu que je t'aide?
Luc répondit :
— Pas besoin.
A peine eut-il perçu le bruit des béquilles, Luc ouvrit de grands yeux, troubles et ardents, qu'il tourna vers la porte au seuil de laquelle son frère allait paraître. Tout son visage, amaigri par la souffrance, dévoré par la fièvre, semé de boutons rougeâlres, prit soudain un air de dureté et presque de fureur. Il saisit convulsivement les mains de sa mère, en criant d'une voix rauque et saccadée :
— Ghasse-le ! Chasse-le 1 Je ne veux pas le voir. Eu tends-tu ? Je ne veux pas le voir , jamais, jamais. Enlends-tu?
Les mots s'étranglèrent dans sa gorge. Suf-
i« Écrit en mars i835.
2l6 LA HICIIE
foqué par une quinte de toux, il serrait nerveusement les niEiins de sa mère, et, sur sa poitrine, sa chemise palpitait en s'entr'ouvrant à chaque efl'ort. Il avait la bouche enflée, et, sur son menton, les boutons desséchés formaient une sorte de croûte qui, à chaque effort, se crevassait et saignait.
Sa mère tâchait de l'apaiser.
— Non, non, mon enfant. Tu ne le verras plus. Je ferai ce que tu veux. Je le chasserai, je le chasserai. La maison est à toi, mon enfant, toute à toi. Me comprends-tu?
Luc lui toussait au visage.
— Maintenant, tout de suilel répélait-il avec une insistance féroce, en se soulevant sur son lit, en poussant sa mère vers la porte.
— Oui, mon enfant; maintenant, tout de suite.
Daniel parut sur le seuil, se soutenant sur des béquilles. C'était un pauvre hère k la grosse tête pesante. Il avait les cheveux si blonds qu'ils en paraissaient blancs. Ses yeux étaient doux comme ceux d'un agneau, bleus sous de longs cils clairs.
11 entra sans rien dire; une pardysie l'avait privé de la parole. Mais il aperçut les yeui,'
du malade braqués sur lui avec une énergie cruelle ; et il s'arrêta au milieu de la chambre, appuyé sur ses béquilles, irrésolu, n'osant plus faire un pas. Sa jambe droite, raccourcie et tordue, avait un petit tremblement visible. Luc dit à sa mère :
— Que vient-il faire ici, cet estropiât? Chasse-le! Je veux que tu le chasses. Entendstu ? Tout de suite 1
Daniel comprit, et il regarda sa marâtre qui déjà se levait. Il la regarda avec des yeux si suppliants, qu'elle n'eut pas le cœur de le violenter. Et Edors, en tenant sous l'aisselle une de ses béquilles, il fit avec sa main libre un geste de désespoir et jeta un coup d'œil vorace vers la huche placée dans un angle. Ce coup d'œd voulait dire :
— J'ai laim.
— Non, noni Ne lui donne rienl se mit à crier Luc en s'agitant sur son lit, en imposant à la femme son caprice haineux. Rien! Metsle dehors 1
Daniel avait penché sa grosse tête sur sa poitrine; il tremblait, il avait les yeux pleins de larmes. Lorsque sa marâtre lui posa une :iiain sur l'épaule et le poussa vers la porte, il
2l8 l'A HLCHE
éclata en sanglols, mais il se laissa conduire. Il entendit ensuite qu'on fermait la porte, ©t il resta sur le palier, sanglotant. C'était un sanglot violent et continu.
Luc dit à sa mère, avec un geste courroucé :
— Tu l'entends? Il fait exprès, pour que j'attrape du mal.
Le sanglot fraternel se prolongeait, entrecoupé de temps à autre par un grognement bizarre, triste comme le râle d'une bêle de somme qui va mourir.
— Mais écoute donc I Vite I Jette-le en bas de l'escalier I
La femme se dressa d'un bond, courut à la porte et leva sur le muet des mains i*udes, habituées à frapper et à sévir.
Luc, soulevé sur les coudes, répétait :
— Encore I encore I
Sous les coups, Daniel se tut. Il descendit dans la rue en comprimant ses pleurs. Il était afïamé; il n'avait presque rien mangé depuis deux jours. A peine avait-il la force de traîner ses béquilles.
Une bande de gamins passa; ils couraient derrière un cerf-volant qui s'enlevait en piquant de la tête.
Les uns le heurtèrent en criant :
— Eh! l'estropiât!
D'autres le bafouèrent :
— Allons, en course, le coursier I D'autres, faisant allusion à sa grosse tête,
demandèrent par moquerie :
— Combien la livre de cervelle, eh! l'estropiât !
Un autre, plus cruel, lui fit tomber une béquille et prit la fuite. Le muet chancela, puis rattrapa péniblement sa béquille et se remit en route. Les criailleries et les rires des gamins se perdirent du côté de la rivière. Le cerf-volant, pareil à un oiseau des pays fabuleux, montait dans un ciel rosé et suave. Sur le quai, des bandes de soldats chantaient en chœur. C'était la belle saison, après la fête de Pâques.
Daniel, qui sentait la faim le mordre aux entrailles, se dit :
— Je vais demander l'aumône.
Le four du boulanger imprégnait la brise printanière d'une bonne odeur de pain frais. Un homme passa, vêtu de blanc, avec sur la tête une longue planche oii s'alignaient beaucoup de pains dorés, tout fumants encore.
Deux chiens suivaient l'Iiomme, le museau en l'air, en ren luant la queue.
Daniel ci ut qu'il allait défaillir d'inanition. Il se disait :
— 11 faut que je demande l'aumône ; sans quoi je vais mourir de faim.
Le crépuscule tombait lentement. Le ciel diaphane était tout parsemé de cerfs-volants qui se balançaient en redescendant vers la terre. Les cloches répandaient d;uis l'atmosphère sonore un bourdonnement profond et continu.
Daniel se dit :
— Je vais me mettre à la porte de l'église. Et il se traîna vers l'église.
L'église était ouverte. Au fond l'autel, illuminé de petites flammes tremblotantes, ressemblait à une constellation. La porte donn;iit passage à un parfum affaibli d'encens et de benjoin. Par moments, l'orgue jetait une grande gerbe de sons.
Daniel sentit soudain de nouvelles larmes lui voiler les yeux; et, dans son cœur, il prononça cette prière fervente :
— 0 Seigneur, ô mon Dieu, venez à mon aidel
L'orgue rendit un accord qui fit vibrer les pilastres comme des instruments ; puis il s'égaya en notes claires. La voix des chantres monta. Les dévots et les dévotes, deux par deux ou trois par trois, entraient sous la joorte unique. Daniel n'osait pas encore tendre la main.
Près de lui, un mendiant se mit à geindre :
— La charité, pour l'amour de Dieul Et alors, le muet eut honte.
Il vit sa marâtre entrer dans l'église, tout emmitouflée dans un grand manteau noir. Et il pensa :
— Si j'alleds à la maison, pendant que ma belle-mère est sortie?
La torture de la faim était si impérieuse qu'il n'attendit pas davantage. Il volait sur ses béquilles, à la poursuite du pain. Au passage, une petite femme lui cria en riant :
— Tu veux donc gagner le grand prix, eh! l'estropiât!
En un clin d'œil, il arriva à la maison, essoulflé, palpitant. Il gravit les escaliers sans bruit, avec des précautions extraordinaires. A tâtons, il chercha la clef dans un trou dH mur où sa marâtre la mettait d'habitude lors-
âaa LA HUCRB
qu'elle sortait. Il la trouva, et, avant d'ouvrir,, il regarda par le trou de la serrure. Luc, sur son lit, paraissait dormir.
Daniel pensa :
— Si je pouvais prendre du pain sans le réveiller I
Et il tourna la clef, doucement, doucement^ en retenant son souffle, avec la crainte d'éveiller son frère par les battements de son cœur. Ces battements lui paraissaient remplir toute la maison d'un fracas assourdissant.
— Et s'il s'éveille? pensa Daniel avec un frisson dans les moelles, lorsqu'il sentit que la porte s'ouvrait.
Mais la faim lui donnait de l'audace. Il entra en pointant ses béquilles avec précaution, sans quitter son frère des yeux.
— Et s'il s'éveille?
Le frère, couché sur le dos, avait dans son sommeil la respiration pénible. De temps à autre, il lui sortait des lèvres une sorte de sifflement léger. L'unique bougie, allumée sur la table, projetait vers la muraille de larges ombres mobiles.
Arrivé près de la huche, Daniel, pour vaincre son eflarement, s'arrêta. Il regarda le
dormeur; puis, en maintenant ses deux béquilles sous ses aisselles, il s'efforça de soulever le couvercle . La huche fit un craquement sec.
Luc eut un sursaut, ouvrit les yeux. Et il vit ce que faisait son frère ; et il se mit à crier contre lui en agitant les bras comme un pos sédé.
— Ah I voleur I Ah I voleur ! Au secours I Mais la fureur le suffoquait. Et, pendant que
son frère, courbé sur la huche, aveuglé par la fringale, cherchait d'une main tremblante un morceau de pain, il sauta à bas du lit et se jeta sur lui pour l'empêcher de rien prendre.
— Voleur, voleur I criait-il comme un forcené.
Gomme un forcené, il rabattit le lourd couvercle sur le cou de Daniel, qui s'agita désespérément, semblable à une victime prise au piège. Mais Luc tenait bon contre les efforts du captif; il avait perdu toute conscience de ce qu'il faisait; il pressait de tout son poids, comme pour décapiter son frère. Le couvercle craquait, pénétrait dans la chair vive de la nuque, écrasait les vaisseaux da cou, broyait les veines et les nerfs; tant qu'enfin un corps
LA nue II E
inerte pendit de la huche, un corps qui ne donnait plus aucun signe de vie.
Alors, à la vue de l'estropiât assassiné, une épouvante lolle envahit l'âme du fratricide.
Deux ou trois fois, en chancelant, il traversa la chambre que les lueurs de la bougie emplissaient d'effrois, saisit à poignée les couvertures, les tira toutes à lui, s'y enroula des pieds à la tête, s'en recouvrit même le visage, puis, s'accouva sous le lit. Dans le silence, ses dents grinçaient comme une lime sur du fer.
Passacantando entra en faisant claquer les vitres de la porte disjointe. D'un mouvement brusque, il secoua les gouttes de pluie qui lui mouillaient les épaules, jeta dans la salle un regard circulaire, s'ôta la pipe de la bouche et fit gicler contre le comptoir un long jet de salive, avec un air d'insouciance méprisante.
Dans le cabaret, la fumée de tabac formait tin grand nuage bleuâtre à travers lequel on entrevoyait les figures variées des buveurs et des femmes de mauvaise vie. Il y avait là Pachio, le marin invalide, dont un bandeau