‹ Episcopo et CieChapitre 6 sur 14 · LA BELLE-SOEUR I^Q · texte numérisé non relu

LA BELLE-SOEUR I^Q

réapparaissait alors vers les angles, et, sur ses lèvres, un vain effort pour sourire luUait contre le battement convulsif. Le soleil n'entrait pas encore dans la chambre; un flamboiement d'or se brisait sur les vitres closes. Peu à peu, chez la malade, le frisson s'apaisait, et elle ouvrit deux ou trois fois la bouche pour aspirer l'air, faiblement. A mesure que la chaleur la pénétrait, la pâleur se faisait plus douce sur son visage. Elle tourna les yeux vers les personnes qui étaient à son chevet; elle réussit enfin à sourire en abaissant les paupières, sans parler. Une lassitude 1 immense envahissait tout son être ; et, dans cette prostration, elle conservait encore la sensation du froid grelottant qui l'avait transie; tandis que, à l'aspect de la croissante allégresse de cette matinée printanière, un amer regret, le regret de choses irrémédiables, sanglotait en elle. "C'était fini; elle était vieille, elle devait donc mourir. Et la lassitude devenait plus envahissante : un égarement des sens, une tiédeur lourde la gagnaient de la tête aux pieds.

—^ Elle s'assoupit, chuchota Françoise.

— Non, elle s'évanouit I dit Gustave, tout

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pale ; car il avait senti les coups de la vie faiblir aux poignets de sa mère.

— Courez, Gustave. En haut, dans ma chambre, près du lit, vous trouverez une fiole de cristal. Apportez-la-moi.

Il alla ; il monta l'escalier en courant cl entra dans la chambre. Malgré l'émoi filial, une vive impression d'odeur et de fraîcheur le frappa au visage et le fit tressaillir: une impression de lumière rosée, de grand poudroiement rosé où nageaient encore les exhalaisons tièdes du bain, où vivait encore ce parfum naturel de la peau féminine qui trouble les plus chastes. Il chercha la fiole près du lit, mais il la chercha sans regarder: sur le lit, les couvertures rejetées laissaient voir le drap très blanc où restaient les empreintes du corps qui s'y était couché. Et de là émanait l'odeur de Françoise, son odeur habituelle

En cherchant, il mit les mains sur quelque chose de moelleux. C'était peut-être une che— miseem'OLiléc, un linge qu'elle devait avoir porté déjà. Ses mains en gardèrent peut-être 1 odeur.

Il trouva la fiole, sortit, redescenditen courant.

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... Midi à peine sonné. La veille au soîr, ils avaient décidé enfin d'aller à cheval jusqu'au bois de pins. Cette après-midi de mars mourant était délicieuse.

Ils prirent la grande route. Ils chevauchaient côte à côte, au trot de chasse, d'abord sans rien dire. Gustave retenait son bai un }>eu en arrière, pour regarder la silhouette mince et droite de Françoise qui, serrée dans son amazone noire, avec la masse de ses cheveux châtains ramassée sous un chapeau élégant, maintenait son alezan à cette allure légère par une ferme étreinte de sa main gantée. Elle

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était tout attentive au plaisir de sentir le vent sur sa face, de sentir la bête frapper d'un pied nerveux le sol élastique et sonore. Lorsqu'une boucle de cheveux lui agaçait les yeux, elle la renvoyait sur les tempes d'un mouvement vif de la tête. De son «tick, elle donna un coup sur la haie qui bordait la route, en pliant la taille de côté ; et un vol d'oiseaux s'enleva bruyamment dans l'azur, dans cet azur imprégné de la même douceur difluse qui, après l'orage, rit entre les nuées sur la campagne stupéfaite. En ce moment, on sentait dans la campagne comme l'influence pacifique de la Déesse des Neiges, de cette figure lointaine qui était la ligne la plus grandiose du paysage environnant. Il y avait dans les champs des laboureurs épars.

— A droite, Françoise! avertit Gustave en poussant son cheval en avant.

A leur rencontre venaient deux paires de bœufs sous le joug, avec des houppes rouges au harnais, dételés tout à l'heure sans doute et conduits par une sorte de vieux faune qui tenait les cordes en main.

L'alezan rompit le trot et se mil à galoper sur place. Françoise serrait les rênes, penchée

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dans une attitude hardie pour regarder les jambes fines de l'animal en ce jeu plein de grâce. Gustave, émerveillé, lui disait que son alezan saurait galoper sur un louis d'or. Alors une envie de course aventureuse vint à Françoise, et ses narines roses se dilatèrent à la senteur de la brise.

D'une voix brève et chaude, elle excita gaiement sa monture.

— Hop 1 hop ! hop ! hurrah I

Les chevaux s'enlevèrent d'un même élan avec une fringante animation qui croissait. Les belles et jeunes bêles avaient aussi flairé le printemps.

— Hop!

L'écuyère s'animait à son tour; la brise fraîche, presque froide, mettait une rougeur sur son visage, metlait une crispation sur ses lèvres qui laissaient entrevoir les dents et un peu de la gencive supérieure. EUe avait une de ces heureuses oubliances qu'ont les personnes saines lorsqu'un exercice de force et d'agilité les réjouit et les agite de vives sensations. Et, comme la joie engendre une disposition naturelle à la bonté expansive, elle se sentait maintenant attirée vers Gustave qui galopait

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près d'elle, et elle senlail que celte effusion de blen-elre créait entre eux un lien.

— Hop !

Ils ne se regardaient pas, mais ils éprouvaient le protond enchantement qu'on éprouve quand on se regarde dans les prunelles. La route tournait en faisant un coude; k leur passage, un petit pont jeté sur un canal résonna; dans le fond, la tache noire des sapins mettait sur le ciel la même ondulation montante qu'ont les dos d'une troupe de bélail en marche, par exemple d'un troupeau de brebis

— Les pins ! cria Gustave le premier, en tendant son stick dans ]a direction du bois.

La brise apportait un parfum de résine. Et le cavaher, se courbant un peu vers sa compagne, dit :

— Aspirez, Françoise. Cette odeur fait du bien.

Il prononça ces simples mots avec un accent indescriptible, couiuic il aurait prononcé le début impétueux d'une ode erotique. La fêta de sa jeunesse éclatait en jets de lumière : il ne la réprimait plus, il ne voulait plus la réprimer. Est-il une plus douce foruiedu bonheur que de chevaucher au flanc de l'aimée, à Iravers le printemps qui renaît, vers un but

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d'amour? Ces insuneclions de liberté sauvage qu'ont dans le sang les hommes habitués à \i\Te. hors de la communauté légale des autres hommes lui faisaient maintenant oublier son frère. La femme de son frère éla/t belle, et il voulait la conquérir.

— Hop 1

Le bois de pins approchait. Dans la forêt des troncs élancés, le soleil pénétrait par coulées magnifiques ; et c'était, à travers la clarté, des fuites lointaines de portiques fabuleux. Ils entrèrent au pas et laissèrent pendre les rênes sur le cou de leurs chevaux qui s'ébrouaient avec bruit, secouaient la tête ou rapprochaient les mors comme pour se faire des confidences. Des vols d'oiseaux effrayés s'enlevaient devant eux. Sur leurs têtes s'ouvraient de rares trouées de ciel où, dans le vert, l'azur se changeait en un violet suave.

Ils exploraient le bois. Dans le labyrinthe des troncs serrés, les chevaux ne pouvaient pas marcher de frjnt. Françoise allait devant, un peu lassée par la course, en caressant de sa main ouverte le cou fumant de l'alezan. Gustave venait derrière, silencieux.il montait des buissons un parfum aigu de fleurs qu'on ne

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voyait pas, un parfum qui les troublait et leur donnait des désirs. Us étaient dans une de ces étroites clairières, presque toujours en forme de cercle, oîj l'on peut boire le charme de la forêt comme un vin âpre dans une coupe rustique.

— Gustave, regardez cette fleuri s'écria Françoise en la désignant du doigt. Si vous voulez me tenir mon stick, je la cueillerai moi-même.

Elle tendit le stick, se plia, se pencha agilement du haut de la selle, tandis que son alezan frappait le sol de sa jambe arquée.

— Ceci, dit-elle, est une chose qui ne manque jamais de survenir dans toutes les chevauchées à deux, romanesques ou réelles. Mettons-y donc de l'élégance !

La fleur était une petite fleur rouge, d'un parfum subtil.

— Sentez-la, Gustave.

Et elle la lui approcha des narines.

Une tentation... Gustave lui eflleura les doigts de sa bouche ardente, tout tremblant. Elle ne dit rien; mais son visage s'altéra un peu, et elle poussa en avant son cheval.

•— Ecoutez, Françoise 1 Une minute I cria

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le jeune homme derrière elle en poussant aussi sa monture.

Et ce fut comme une poursuite à travers la périlleuse épaisseur des arbres, un galopement sonore sur les pommes de pin sèches entre les buissons. Un des bras de Françoise heurta un tronc, d'un coup sec.

— Arrêtez ! Arrêtez ! Vous vous faites mal I Elle était arrivée dans un fourré où son

cheval refusait d'avancer. Les grands pins se dressaient, sveltes et inflexibles, sous la nef du bois. Tout autour, dans l'illumination verte, des arbres, des arbres, des arbres.

— Arrête-toi I

Et ils se trouvèrent tous deux face à face, pâlis, hésitants, tandis que leurs chevaux piaffaient, agacés par le mors.

— Vous vous êtes heurté le bras. Souffrezvous? demanda Gustave d'une voix rauque et douce.

11 contraignit son chcA'al à se rapprocher, prit légèrement le bras de Françoise, déboutonna le poignet de la manche. Françoise laissait faire, regardait. La manche de l'amazone était si étroite I Entre le gant et le drap noir se découvrit un poignet rond, neigeux, rayé de

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veines comme la tempe d'un enfant. Gustave serrait ce poignet d'une main et, de l'autre main, il essayait de remonter la manche. Son cheval secouait les renés qu'il lui avait laissées sur le cou.

— Voici I

Près du coude, le hras avait une tache rouge qui commençait à bleuir, une méchante petite meurtrissure dans la finesse de la peau veloutée et duvetée. Gustave voulait baiser la tache. Mais Françoise, rapidement, très belle en ce geste rapide, oflrit sa bouche au frère de l'absent, tandis que les chevaux piafTaient, agacés.

Ils revinrent sur leurs pas pour sortir de la forêt. Le crépuscule incendiait le sous-bois, où les dernières lueurs venaient mourir parmi les colonnades des sylvestres portiques. Et plus loin, dans le pré humide, le trot des chevaux eil'raya les lapins blancs et gris, qui s'enfuirent la queue dressée et dispamrent au milieu de l'herbe nouvelle.

Au retour, lorsqu'ils entrèrent dans la chambre de Donna Clara, cette odeur singulière qui imprègne l'air respiré par les malades leur frappa désagréablement les narines ; car ils conservaient encore l'impression vive des senteurs forestières et du vent vespéral qui soufflait sur la prairie.

V Donna Clara fut quelques instants sans ouvrir les yeux, étendue sur le dos, dans une de ces somnolences agitées qui la prenaient vers le soir. Elle était là ; elle avait sur la figure quelque chose de cave, une expression d'égarement comme quand on a perdu con-

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naissance. Un bandeau blanc lui couvrait le front ; les couvertures lui arrivaient jusqu'au menton ; de toute cette blancheur mélancolique sortait un profil presque diaphane au nez aminci, et les formes longues du corps allaient se perdre sous les plis du drap.

Françoise et Gustave restaient debout de chaque côté du lit, en face l'un de l'autre, sans lever les yeux : ce corps de vieille femme endolorie les divisait, les éloignait. Même en présence de celte détresse, ils sentaient une impatience les tenter, l'impatience de celui qu'un désir talonne et qui est obligé de subir un retard fâcheux. Désormais, une force les poussait l'un vers l'autre. Mais Gustave entendait la voix filiale l'avertir tout bas que cette impatience était cruelle ; et, pour y échapper, il s'adressait les reproches et les exhortations intérieures que les hommes émus d'un sentiment coupable s'adressent à eux-mêmes sur le théâtre de leur conscience. — Cette pauvre malade n'était donc plus sa mère? Une ressentait donc plus la même tendresse qu'autrefois ? Après l'avoir délaissée pendant des heures, il lui semblait donc pénible maintenant de rester un peu dans cet^chambrepourla garder? Que signifiait

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ceci? Etait-il tout d'un coup devenu méchant et insensible? — Voilà ce qu'il se demandait à lui-même, mais sans attention d'esprit, comme s'il eût récité un rôle noble pour tromper la voix accusatrice. Les invincibles fantômes du récent après-midi d'amour le préoccupaient, l'absorbaient.

Enfin Donna Clara ouvrit les yeux, lentement, avec peine. Elle ne dit rien ; elle ne répondit aux questions que par un léger abaissement de paupières et par un sourire vite effacé. La vue de Gustave et de Françoise ne la réconfortait pas ; bien plus, une source de tristesse lui montait dans l'âme, parce qu'il lui semblait qu'ils l'avaient abandonnée trop longtemps. Ce jour-là, elle avait entendu au bas du perron le rire de Françoise, la voix de Gustave, puis le galop des chevaux se perdant au loin. Et elle était restée seule.

Un peu plus tard, Eve était entrée en courant.

— Ecoute, ma bonne Eve. Ouvre cette fenêtre.

La fillette avait pris un air grave d'infirmière. Mais, même en se haussant sur la pointe des pieds, elle ne parvenait pas à ouvrir.

— Appelle Suzanne. Tu ne peux pas.

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— Oh I grand'mère, qu'esl-ce que lu dis ?

Et elle avait traîné une chaise dans l'embrasure de la fenêtre, pour ouvrir en montant dessus. Elle ouvrit. La grand'mère la regardait en souriant : dans le nimbe de poussière lumineuse qui montait du plancher, avec ses petits bras nus, elle avait la grâce agile d'une chevrette qui essaie d'escalader le talus d'une haie.

Par la fenêtre entr'ouverle un souffle tiède passa ; on entrevit la campagne tout inondée de soleil.

— Gomme ceci, grand'mère?

— Oui, ma bonne Eve. Viens.

La vieille femme sentait qu'elle s'attendrissait ; un besoin l'avait saisie d'étreindre sur son cœur cette douce masse de cheveux, d'y appuyer sa joue un moment. Son refuge, à elle, c'était l'adoration de celte tête enfantine.

Puis Eve aussi s'en était allée, là-bas, dans le jardin, pour courir sur le gazon. La lenêb-e laissait passer un air trop vif ; le vent croissait ; les rideaux ondulaient et s'enflaient ; la lumièie entrait, limpide et glaciale comme une eau de source. Alors un trisson avait commencé à secouer la malade ; elle s'était senlic reprise parce froid nerveux qui la taisait souilrir. Elle

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avait eu à peine la force de prendi'e la sonnette pour appeler quelqu'un. Et c'était Suzanne, la femme de chambre grise comme une béguine, qui était venue lui poser sa main sèche sur le front en invoquant toutes les vierges du Ciel. . .

Françoise et Gustave rentraient donc seulement de la promenade ? Si tard ? Ils n'avaient donc plus pensé à elle?

Françoise voulut rompre un silence qui lui pesait.

— Vous savez, mère? Nous avons été au bois de pins.

— Ah!

— Il s'est fait tard sans que nous nous en soyons aperçus.

— Ah!

— Je vous ai apporté cette fleur.

La dernière phrase fit tressaillir Gustave. Cette fleur médiatrice avait gardé un parlum subtil qui vint jusqu'à lui ; et l'odeur réveilla le fantôme du baiser dérobé et de la clairière secrète.

Donna Clara tira de dessous les couvertures une main maigre et tremblante, pour prendre la il pur.

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En ce moment, la lune se levait avec lenteur d'entre les arbres, pareille à un grand fruit rose argenté ; et ses rayons sur les vitres de la ^ fenêtre combattaient victorieusement la faible clarté que l'abat-jour vert envoyait de l'intérieur.

Donna Clara avait refermé les yeux. Après quelques minutes, comme Gustave et Françoise restaient debout sans parler, elle leur dit d'une voi:^ faible :

— Vous devez être fatigués... Envoyez-moi Suzanne. Allez vous mettre à table.

Ils quittèrent la cbambre, contents comme

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des enfants libérés d'une punition. Us se regardaient dans les prunelles, en souriant.

— Oh I mère, des oranges 1 cria Eve en accourant au devant de Françoise et en lui étreignant les genoux dans un élan de joie, avec une orange serrée dans chaque main.

Et, agile comme un jeune chat, elle lui grimpa jusqu'à la taille, lui jeta les bras autour du cou, lui mit sur le visage une haleine embaumée par le suc des fruits.

— Veux-tu des oranges.»^

Ils allèrent ainsi dans la chambre rouge et se mirent à table. Eve emplit le repas de ses exclamations, de ses grâces menues de fillette gourmande. Dans son inconscience, elle se faisait leur complice.

— Oh î mère, pèle-moi l'orange.

La mère, pour ouvrir le fruit, enfonça dans l'écorce parfumée ses oncles fins et roses. Ses doigts se mouillaient du jus exprimé, et il lui restait aux ongles une légère coloration d'or. Eve regardait, avec une voracité de rongeur famélique. Quand le fruit fut pelé, elle fit à sa mère et à Gustave le sacrifice d'un quartier.

— La moitié pour chacun, dit-elle gravement. Mords, maman.

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Françoise coupa la moitié du quartier avec les dents, souriante.

— Et toi, prends le reste.

Gustave prit l'autre moitié entre ses lèvres. Il eut une sensation délicieuse.

Dans la salle à manger, il y avait cette tiédeur qui émane de l'évaporation des mets chauds, celte tiédeur qui, après le repas, met dans le sang une paresse et une béatitude inerte. Une lumière paisible descendait du globe de la lampe suspendue.

Gustave se leva et alla vers la fenêtre pour ouvrir. Gomme il n'avait presque rien mangé, sa sentimentalité de nouvel amant s'émut de la blanche clarté lunaire.

— Quelle lune merveilleuse 1 s'écria- t-il.

Françoise eut un mouvement d'ennui : l'entrée de l'air froid troublait cette douce chaleur qui lui donnait un bien-être, secouait la nonchalance pleine de fantaisies errantes et de désirs mal définis où elle commençait à se bercer.

— Par charité, fermez, Gustave I

— Venez voir une seconde.

Elle se leva à regret ; elle s'accouda sur l'appui en frissonnant; elle se ramassa toute, cacha ses mains dans les larges manches de sa robe,

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