Platon, U, p. lis. — Lûtopii o Miatejakhf p. H
LES FAUX DËUÉTRIUS. I6f
voulu suivre à la lettre les préceptes de ce grand politique. Toutes les mesures de rigueur avaient été prises rapidement, exécutées à la fois avant son entrée à Moscou , et, débarrassé de tous ses ennemis , l'usurpateur n'avait plus que des grâces à distribuer en prenant possession du trône *• C'est alors qu'il voulut faire son entrée triomphale. Un grand nombre de boyards étaient venus à Toula pour le supplier de ne pas refuser plus longtemps à ses sujets le bonheur de voir leur souverain. Il les accueillit d'un air un peu hautain et avec une certaine brusquerie militaire , qui déplut à la noblesse russe habituée à la gravité de commande d'Ivan et de Boris. D'ailleurs ces courtisans empressés avaient essuyé bien d'autres mortifications. Il leur avait fallu traverser une haie de Cosaques farouches, fiers d'un tsar de leur façon, et qui se croyaient tout permis après la victoire. Les boyards connus par leur ancien attachement à Boris avaient été accueillis par des railleries grossières ou des menaces effrayantes, a Misérables juifs! leur criaient les Cosaques, vous osiez résister
1. Voir le Prince de Macchiavel, cap. Tiii. JH quelli ehe per teeleratezze sono pervenuti al prineipato. Ce livre était rjr^s-répandu à celle époque, et selon toute apparence 11 existait déjà des traductions en polouais.
à votre tsar? * d Puis dans le palais même la dépin tation des boyards s'était rencontrée avee quelques atamans du Don , envoyés par leurs hordes pour complimenter le nouveau souverain. Démétrius devait tout aux Cosaques; il leur donna sa main à bai^ ser avant de l'offrir aux boyards qui dévorèrent Taffront, mais il demeura gravé dans leur mémoire \ Le 210 juin 1605 , satisfait de la sincérité des hommages qui lui parvenaient de toutes parts, Démétrius consentit enfin à faire son entrée dans sa capitale. Les notables de toutes les classes de la population allèrent fort loin à sa rencontre, porteurs de riches pré* sents parmi lesquels figuraient sur un plateau d'or le pain et le sel, hommage symbolique du vassal à son souverain. — « Tout est prêt pour te recevoir» « lui dirent-ils, réjouis-toi! Ceux qui voulaient te « manger, ne peuveot plus mordre à présent ^. » Démétrius répondit en peu de mots et avec affabilité, qu'il oubliait le passé et qu'il voulait être pour ses
1. Les Cosaqjjes appelaient ainsi par mépris les habitants des villes, et surtout les Moscovites. Palyisine, p. 2*. Selon la Chronique des troubles, quelques boyards Turent rudement battus. Letopis o miatejiikh, p. 91.
«. ffikon, p. 68. — Karamzine, X!, p. STS.
S. Baer, p. 60. Ces mots n*ont rien de bas en russe; e^esl uAe métaphore tout orientale.
Moscovites , non pas un tsar mais un père ^ toujours préoccupé du bonheur de ses enfants. Parmi les différedtes députations sorties de Moscou, il distingua celle des soldats étrangers qui après la défection du camp de Kromy étaient demeurés fidèles à Fêdor jusqu'au dernier moment. Hs venaient supplier le tsar de pardonner leur attachement à un prince qu'ils avaient cru légitime, et promettre une fidélité semblable à son successeur, si leurs services étaient agréés. — et Votre conduite vous honore,leur dit Démétrius ; je sais qu'en vous je trouverai de braves soldats et de loyaux serviteurs. » Puis il vou* hit qu'on lui présentât l'officier allemand qui , à la bataille de Dobrynitchi , portait la bannière du bataillon contre lequel s'était brisée la charge impétueuse de ses hussards. L'enseigne sortit des rangs, et le tsar lui frappant sur Tépanle , lui dit avec un sourire gracieux : «Seigneur, garde-nous du mal ! ' » La marche commença, éclairée par un détachement de cavalerie qui devait reconnaître les rues que le cortège allait traverser. A chaque instant des ordonnances passaient et repassaient au galop avec le
' 1; Baer, p. 60. Je ne sais si ces mots sont une sorte de salutation pieuse, ou bien si Démétrius faisait ainsi allusion au cri de guerre des Allemands : Hilf Qotii
rapport que tout était tranquille. A l'avant-garda marchaient les hussards polonais armés de pied en cap; sur vingt de front, la lance sur la cuisse, précédés de leurs trompettes et de leurs timballes. Venaient ensuite dans le même ordre les soldats étran* gers, les Cosaques et les strelitz. Démétrius, affectant de s'entourer de ses sujets russes, paraissait monté sur un cheval magnifique, au milieu d'une foule de boyards vêtus de leurs habits de gala. Toutes les cloches étaient en branle, et les rues remplies d'une foule compacte ; les toits même étaient couverts de spectateurs qui faisaient retentir l'air de joyeuses acclamations. Partout sur le passage du tsar la foule se prosternait, en s'écriant dans le langage poétique familier au peuple russe : à Vive notre père ! Que le a Seigneur te couvre de son ombre dans le chemin H de la vie! — Qu'il le donne toujours la même misé- « rîcorde qui déjà t'a sauvé des méchants ! — Nous a étions dans les ténèbres , voiià notre rouge soleil a qui reparaît !» — a Levez-vous, mes enfants, dî- « sait Démétrius, et priez Dieu pour moi. * » Arrivé
1. Petrelus, p. 315 et suiv. Le même mol russe : krasnoe (solntse), signifie rouge et be»n, C/est une de ces métaphores originales si fréquentes dans une langue qui n*a pas encore été travaillée par les pédants.
sur la grande place devant le Kremlin, Bogdan Bielskiy L qui sa qualité d^exilé sous le règne précédent donnait une sorte de prééminence parmi les boyards, ôtant son bonnet, rendit grâces à Dieu pour la conservation miraculeuse du tsar, et adjura le peuple de lui être fidèle; puis tirant de son sein une image de saint Nicolas, il la baisa comme pour sanctifier son serment et s'écria d'une voix forte : « Peu- «plesl honorez et défendez votre seigneur! » La foule répondit tout d'une voix : « Dieu soit en aide c au seigneur tsar et confonde tous ses ennemis \ » En ce moment un tourbillon de vent soulevant des flots de poussière obscurcit la place et déroba le tsar et son cortège à la multitude aveuglée. Les Moscovites superstitieux s'effrayèrent du présage» « Malheur! » s'écrièrent quelques voix *; mais le tourbillon passa et le sinistre augure fut aussitôt oublié. Tous les cœurs se livraient à l'espérance. Démétrius était jeune, bon cavalier; il avait cet air affable et hardi qui platt toujours à la multitude; chacun avait cherché et cru voir sur son visage les signes connus qui attestaient son origine. «C'est notre vrai tsar, disait-on, la race de Rurik ne périra point. »