RUE DE SEINE
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L'idée mise à exécution par M. P. Gailhard, de donner des concerts dans la salle de l'Opéra, peut paraître originale ; cependant, en ce qui concerne la salle actuelle, l'initiative appartient à Vaucorbeil qui, en 1880, y organisa des Concerts historiques; antérieurement, il y eut à l'Opéra, à diverses époques, des auditions de musique non dramatique et même des concerts réguliers. Il m'a paru intéressant de rechercher ces précédents, en me référant le plus souvent aux archives de l'Opéra. J'ai tâché d'être aussi exact que possible, mais je ne me flatte pas de n'avoir rien omis.
Remonter au delà du dix-neuvième siècle est inutile. En effet, si de 1734 à 1 741, la direction de l'Opéra eut le droit d'exploiter les concerts spiri-
tuels, fondés en 1725 par Dan ican Philidor, ces concerts dans lesquels, les jours de fêles religieuses, où l'Opéra ne jouait pas, se produisaient, à côté d'ar listes étrangers, les pensionnaires les plus célèbres de l'Académie royale de musique, avaient lieu, non dans le théâtre de l'Opéra, mais dans une salle du palais des Tuileries, la salle des Suisses. Donc, jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, l'Opéra servit exclusivement à l'usage auquel il était destiné, c'est-à-dire à la représentation d'oeuvres lyriques et chorégraphiques. La première exception notable à la règle qu'il m'ait été possible de relever, c'est l'exécution de l'oratorio d'Haydn, la Création. Elle eut lieu le 3 nivôse an IX (24 décembre 1800), avec, pour solistes. Garât, Chéron, Mmes Barbier- Valbonne et Branchu. L'Opéra s'appelait alors Théâtre des Arts ; il était situé rue de la Loi, actuellement Richelieu, à l'emplacement où se trouve aujourd'hui le square Louvois. C'est en se rendant à ce concert que le Premier Consul faillit périr par l'explosion de la machine infernale, rue Saint- Nicaise.
La salle Louvois et celle de la rue Le Peletier furent mises quelquefois à la disposition des vir-
tuoses pour y donner des concerts. C'est ainsi que la Grassini, la belle Milanaise dont M. Frédéric Masson nous a conté les amours avec le général Bonaparte et que le Premier Consul avait fait venir d'Italie, se fit entendre à l'Opéra, le 28 ventôse an IX (19 mars 1801). A côté d'elle, se produisirent le célèbre violoniste Rode et le hautboïste Sallentin; la soirée se terminait par le ballet des Noces de Gamache.
Quelques années après, la Catalani, célèbre cantatrice italienne qui, en 1804, avait épousé, à Lisbonne, un officier français du nom de 'V^alabrègue, attaché à la légation, y donnait deux concerts, dont le premier eut lieu le 4 mai 1806. Son succès fut partagé par le violoniste français Alexandre Boucher, violon-solo de S. M. le roi d'Espagne Charles IV, extrêmement célèbre à cette époque, par son talent, qui le fit surnommer plus tard, en Allemagne, le Beethoven du violon, et par sa ressemblance physique frappante avec Napoléon K
Sous la Restauration, il y eut fréquemment des auditions de virtuoses à l'Opéra. On peut citer : le concert Bohrer, donné le 9 mars 1818; le concert
1. Sur Alex. Boucher, so'iv Études d'histoire, de moeurs et d'art musical, par Gust. Vallat, i vol. in- 18, Quantin, 1890.
de Moschelès, le 24 février 1822; en l'année 1823, c'est (le 6 avril) le violoncelliste Romberg, surnommé l'Hercule du violoncelle; puis, le 9 novembre, le pianiste-compositeur Pixis et J. Bœhm, violon-solo de S. M. l'Empereur d'Autriche.
L'année suivante (25 avril 1824), le flûtiste Tulou obtient de se faire entendre à l'Opéra; auprès de lui, paraît le jeune Liszt, qui fait ses débuts parisiens avec une improvisation et un thème varié pour le piano.
Les conditions stipulées en pareil cas étaient le partage par moitié des frais entre ladirectionet le bénéficiaire, la soirée se terminant généralement par un ballet du répertoire. Ch. Nuitter, l'ancien archiviste, m'a montré plusieurs de ces traités signés de la forte et magistrale écriture d'Habeneck (directeur de l'Opéra de 1821 à 1824) et approuvés par le ministre des Beaux-Arts, marquis de Lauriston.
Lorsque, précédé d'une réputation européenne, Nicolo Paganini vint à Paris en i83i, il obtint à son tour la salle de l'Opéra. Son premier concert (9 mars i83i) lui valut un succès triomphal qui se l'enouvela aux huit auditions suivantes.
La même faveur fut accordée, le i"'" décembre 1837, au violoniste morave Ernst.
HISTOIPE DKS CONCERTS A L OPERA
Après les virtuoses, les auteurs de compositions musicales non destinées à la scène obtinrent parfois soit du directeur, soit du ministre, l'autorisation de disposer de la salle de l'Opéra.
Une des premières œuvres symphoniques de Berlioz, la fantaisie sur la Tempête de Shakespeare, destinée d'abord à être exécutée au Théâtre-Italien, sous la direction de son ami le chef d'orchestre Girard, fut, sur les conseils de ce dernier, portée au directeur de l'Opéra, Lubbert, qui la reçut sur le seul nom, déjà célèbre, de son auteur, et accepta de la faire entendre dans une représentation au bénéfice de la Caisse des pensions des artistes. La répétition avait été excellente; Fétis, juge sévère, avait encouragé l'auteur. Le lendemain (dimanche 7 novembre i83o), une heure avant l'ouverture du théâtre, un orage éclate, dit Berlioz dans ses Mémoires, comme on n'en avait jamais vu depuis cinquante ans. Une trombe d'eau rend les abords du théâtre inaccessibles. « La salle de l'Opéra resta déserte pendant la première partie de la soirée, celle où l'on exécutait ma fantaisie sur la Tempête... Elle fut donc entendue de deux à trois cents personnes à peine, y compris les exécu-
tants, et je donnai ainsi un véritable coup d'épée dans l'eau. »
BerKoz organisa par la suite, à l'Opéra, deux festivals pour faire entendre sa Symphonie Junèbre et triomphale en l'honneur des victimes de Juillet. Le premier fut donné sous sa direction, le i^'" novembre 1840. Il y fît exécuter, en outre, le Tuba mirum et le LacrytJiosa de son Requiem. C'est là que se place l'épisode du soufflet donné par Bergeron à Emile de Girardin dans sa loge, rappelé dans les Mémoires. Bien que la recette eût dépassé 8.5oo francs, Berlioz raconte qu'il dut abandonner le cachet de 5oo francs qui lui avait été promis comme honoraires et payer en outre 36o francs de ses deniers comme rétribution de musiciens supplémentaires. Il avait, en effet, rassemblé sous sa direction cinq cents exécutants. Le second eut lieu le 7 novembre 1842. Habeneck dont il avait, deux ans auparavant, suspecté les intentions, lui prêtait son concours comme second chef d'orchestre ^
Enfin, un an après la mort de Berlioz, son
1. Pour plus de détails sur ces auditions d'œuvres de Berlioz, voir les récentes biographies du maître par MM. Ad. BoscHOT et J.-G. Pbodho.mme.
fidèle ami, Ernest Reyer, eut l'idée d'organiser un festival à sa mémoire. De toutes parts, on lui témoigna un vif empressement à réparer vis-à-vis du grand musicien français les injustices de ses contemporains. Des instrumentistes célèbres tinrent à honneur de faire partie de l'orchestre ; les meilleurs chanteurs de l'Opéra, MM Faure, David, Villaret et Bosquin, Mmes Carvalho, Nilsson, Gueymard, auxquels se joignit Mme Charton- Demeur, créatrice du rôle de Didon, lui prêtèrent leur concours. Ce festival fut donné le 22 mars 1870; il y eut 12.000 francs de frais, la recette atteignit i3.3oo francs; l'excédent servit à assurer une sépulture convenable à Berlioz.
Félicien David, lui aussi, s'était servi, plusieurs fois, de la salle de l'Opéra pour l'exécution de ses oeuvres ; d'abord, le 21 mars 1846, pour son oratorio Moi-se ail Sinaï, qui ne réussit pas ; puis, deux ans après, ^oxxr Y Eden, mystère en trois parties sur un poème de Méry, qui eut cinq exécutions. Le succès eût peut-être été plus grand sans les circonstances dans lesquelles se produisait cet ouvrage, le 25 août 1848, en pleine crise politique. Il avait dû, à l'origine, être joué avec décors et costumes, d'abord dans un établissement qui devait s'ouvrir sous le
nom de Château des Fleurs, ensuite à l'Opéra.
Treize ans plus tard, Félicien David eut sa revanche dans cette même salle, lors du festival consacré à ses œuvres organisé le 23 mars 1861. la veille de la dernière représentation de Tannhaiiser. On y entendit le Désert, la quatrième partie de Christophe Colomb, et la finale de Moïse au Sinaï, l'ouverture de la Perle du Brésil et le finale de la symphonie en mi bémol. Le public et la presse firent une ovation à l'auteur, probablement par esprit de réaction contre Wagner.
Il faut citer aussi quelques auditions décantâtes de Prix de Rome, qui, par faveur spéciale, furent jugées dignes d'être exécutées à l'Opéra, telles que Loysede Montfort de F. Bazin (7 octobre 18401; Ivan IV, musique de M. Paladilhe, alors âgé de seize ans (7 décembre 1860); Ivanhoè de M.Victor Sieg, l'heureux concurrent de M. Saint-Saëns, au Prix de Rome (18 novembre 1864) ; Jeanne d'Arc de M. Serpette (24 novembre 1871). Il n'y avait ni décors ni costumes, pas plus que pour les cantates politiques d'actualité, fort nombreuses sous le second Empire et parmi lesquelles on remarque: Victoire ! de Méry et Ernest Reyer, composée en l'honneur des succès de la guerre d'Italie et exécu-
tée le 27 juillet i SSg, et le Retour de l'armée, d'Alph. Royer et Aug. Gevaërt, chantée le i5 août de la même année. L'ouvrage avait une petite place dans la soirée et partageait l'affiche avec un opéra ou un ballet. 11 s'exécutait en habit noir, comme on l'a vu (17 juin 1892), pour la Vie du poète de M. Gustave Charpentier.
Il y eut aussi à l'Opéra des solennités musicales motivées par l'actualité. Une des plus remarquables est la répétition générale, le 12 décembre 1840, à une heure de l'après-midi, du i^e^w/em de Mozart, destiné à la cérémonie des Invalides, et des marches funèbres composées par Adam, Auber et Halévy pour la translation des cendres de Napoléon, qui eut lieu le i5 du même mois. Les femmes les plus élégantes avaient bravé la rigueur du froid et l'ennui de l'attente au dehors pour entendre cette exécution unique, qui rassemblait comme ténors: Duprez, Rubini, Ponchard, Alexis Dupont; comme basses, Lablache, Levasseur, Barroilhet et Tamburini; comme. soprani, Mmes Damoreau, Dorus, Grisi, Persiani; comme contralti, Mmes Pauline Garcia, Stoltz, Eugénie Garcia, Albertazzi. Excuse^ du peu ! eût dit Rossini.
Le 25 avril 1876, le centenaire de l'Indépen-
dance des États-Unis fut célébré par une solennité musicale pour laquelle Gounod avait composé un chœur, qui fut chanté par les Orphéonistes de la Seine.
Il y eut aussi, dans la salle de l'Opéra, des concerts de bienfaisance. Rappelons le festival du 28 novembre i858, au profit de la Caisse de retraite des artistes et employés de l'Opéra. Les parties vocales étaient renforcées des élèves du Conservatoire; l'orchestre du Conservatoire joint à celui de l'Opéra était conduit par Girard. Le 23 mai i865, l'Œuvre des amis de l'enfance donna son concert à l'Opéra au lieu de le donner à la rue Bergère, avec l'orchestre de la Société des Concerts. Le 3o avril 1867, dans une représentation au bénéfice de Mlle Nilsson, dont le produit fut abandonné par elle à la Caisse de secours de la Société des artistes musiciens, on entendit la Légende de sainte Cécile de sir Julius Benedict, chantée par Faure, le ténor Colin , Mmes Nilsson et Gueymard. Le 3o mai 1 SyS . plusieurs œuvres de Gounod forment le programme d'un festival donné à l'Opéra, au bénéfice de l'Œuvre des pupilles de la guerre. Enfin, le 7 juin 1879, festival au profit des inondés de Szegedin, dans lequel on entendit pour la première
fois la Marche de S^abady de Massenet et où Gounod, Guiraud, Reyer, Massenet et M. Saint- Saëns dirigèrent leurs œuvres.
Le caractère des diverses auditions qui viennent d'être rappelées fut d'être exceptionnel. Il y eut plus rarement des concerts organisés par la direction de l'Opéra dans un but artistique ou commercial.
La première série remonte à l'année 1818, qui vit la création des concerts spirituels dirigés par Habeneck, chef d'orchestre de l'Opéra. Le premier eut lieu le 16 mars 1818, pour la réouverture de la salle Louvois, restaurée. Le programme comprenait la symphonie en si bémol de Haydn, des fragments de l'oratorio la Création, des psaumes de Marcello, une ouverture de Beethoven, un concerto de violon de Viotti exécuté par Boucher et un de clarinette joué par Baërmann. Au second, le 18 mars, on entendit des fragments du Requiem de Mozart; au troisième, le 20 (Vendredi saint), des fragments du Stabat de Pergolèse.
Ces concerts spirituels continuèrent ainsi régulièrement pendant onze années, les lundi, mer-
credi et vendredi de la Semaine sainte et le dimanche de Pâques, pendant les relâches de l'Opéra, dans la salle Louvois d'abord, puis dans celle de la rue Le Peletier. Sauf en 1822, 1823 et 1824, où Baillot, premier violon de l'Opéra, remplaça le chef d'orchestre, promu directeur de l'Académie royale de musique, ils furent toujours dirigés par Habeneck. On y entendait beaucoup de musique italienne, des œuvres de Jomelli, Pergolèse, Paër, Paësiello, Cherubini ; mais, à côté de concertos et de symphonies concertantes, fort en vogue à cette époque et d'une valeur musicale médiocre, il y avait place pour les compositions de Haydn, Mozart et Beethoven. Le 24 mars 1823, on y exécuta l'oratorio : le Christ au Mont des Olives {sic).
Habeneck se servait de ces auditions pour faire connaître les symphonies de Beethoven, non sans résistances de la part des instrumentistes. On sait par Elwart^ qu'il dut intercaler dans la symphonie en re l'andante de la symphonie en la. Ces résistances le décidèrent à fonder en 1828, la Société des Concerts du Conservatoire, par