‹ Épisodes de l'histoire d'ItalieChapitre 1 sur 21 · PI ERRE- S A R R A / I X , N · texte numérisé non relu

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Les histoires qui présentent les personnages et les scènes les plus dramatiques sont-elles toujours celles des nations les plus heureuses et les plus prospères? Cela ne pourrait être, à coup sûr, qu'à cette condition que, dans le drame des événements, les passions bonnes fussent plus nombreuses et plus fortes que les passions mauvaises, chose malheureusement trop rare ! 11 n’en est pas moins vrai que les histoires dramatiques intéressent davantage, comme un spectacle où l’on recherche plus l'émotion que la satisfaction morale.

Nous avons publié, il y a trois ans, un résumé rapide mais complet de l’histoire de l'Italie moderne 1 depuis l'invasion des barbares au quatrième siècle

1 Histoire de /’ Italie depuis l’invasion des barbares jusqu’à nos jours, par Jules Zeller. I vol. Librairie de L. Hachette et (''% rue Pierre-Sarraziu, ü.

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de notre ère jusqu’en 1852. Il était impossible de condenser en moins d’espace une plus grande multiplicité et une plus capricieuse succession d’événements et de révolutions. Conquêtes et délivrances, chutes et relèvements, alliances et discordes, unions et morcellements, conspirations, assassinats, émeutes, coups d'État, et toutes les espèces de personnages, grands et petits, bons et méchants : saints, profanes 5 illuminés, sceptiques; politiques, honnêtes gens-, héros, traîtres; tyrans, assassins; et chacun distingué, si je puis dire, dans son art; vous y voyez tout se heurter, s’entre-choquer, faire et défaire la trame de l’histoire italienne. A part quelques années prospères et tout l’éclat des lettres et des arts, l’Italie a-t-elle été, est-elle une nation heureuse et forte?

L’extrême mobilité de ces événements et la variété infinie de ces scènes, présentés même en raccourci dans un récit bref et concis, expliquent suffisamment ce manque de force et cette absence de bonheur réel. Mais on ne peut trouver que dans le menu des faits et dans l’étude approfondie des personnages les causes de cette mobilité et de

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cette variété même. C’est ce qui nous a engagé à reprendre en sous-œuvre , à étudier et a développer séparément dans tous leurs détails, sous forme d’épisodes, le récit d’un certain nombre de faits ou le portrait de personnages connus ou saillants de l’histoire de l llalie. Après avoir tiré un enseignement fécond d'une série continue d’événements et de siècles, on peut encore recueillir de faits particuliers des leçons non moins profitables, surtout pour le plus grand nombre. La première méthode est bonne pour les esprits les plus sérieux et qui aiment h généraliser ; la seconde est a la portée de tous.

Pour ce volume, nous avons choisi quatre épisodes qui présentent, sinon tous les traits saillants de caractère, au moins quelques-uns de ceux qui ont le plus influé sur la destinée de la nation italienne. Ce peuple, auquel, en dépit de tout, il est difficile de refuser ses sympathies, est un peuple de qualités et de défauts opposés et extrêmes : nature d'artiste avec des passions naïves et ardentes et un esprit singulièrement raffiné -, tempérament de soubresaut qui va de l’enthousiasme h l’abattement, de

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la colère au servilisme , de la violence à l'astuce. C'est pourquoi l’Italie a toujours été rejetée à l'un des deux pôles de l'état social : l'anarchie ou la servitude. Deux Héaux politiques, les tyrans et les conspirateurs, sont, dans le monde moderne, de provenance tout italienne ; ils ne se trouvent dans lès histoires , je ne dis pas dans l’état présent des autres peuples, qu'à l'état d'exception ou d imitation. L’Italie , au contraire , en est la terre classique. Deux doctrines aussi ou deux habitudes mauvaises, le machiavélisme, qui est la corruption de la politique, et ce que j’appellerais volontiers le sentimentalisme en révolution, qui croit tout aisé avec des intentions honnêtes seules, d’où les tenonsnous , si ce n’est de ce pays des contrastes ?

Dupes faciles des délires momentanés de l'enthousiasme ou des promesses de menées ténébreuses, les Italiens vont d’explosions en conspirations et tombent d’anarchie en tyrannie. Ils quittent les sermons démocratiques de Savonarole pour passer ’a l’école princière de Machiavel. Après avoir admiré, tout en le craignant, César Borgia, ils acclament mais ne suivent pas longtemps néanmoins Cam-

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panella-, également confiants et de bonne foi tour k tour dans le généreux ébranlement de l’àme qui croit que le bien social s’accomplit d’enthousiasme seulement, et dans cet odieux calcul de l’esprit qui voit dans la perfidie la suprême habileté.

Le récit longtemps falsifié des Vêpres siciliennes, joint aux souvenirs de l’antiquité païenne, plus vivaces en Italie que partout ailleurs, a inoculé aux Italiens cette habitude des conspirations, cet amour de l’action occulte et des éclats subits pour délivrer les peuples asservis. A Dieu ne plaise que j’approuve ou que je défende les tyrannies qui ont souvent pesé sur l’Italie et que j’essayerai peut-être aussi de dépeindre, mais j’ai peur que ce prétendu remède n’empire le mal -, dans la confiance malheureuse qu’on y met, on se dispense d'acquérir ces qualités solides qui méritent et qui conquièrent la liberté. Après M. Michel Amari, historien sicilien habile et érudit, il n’est plus permis d’en douter : les Vêpres siciliennes ne sont pas le résultat d’une

conspiration, mais une explosion populaire. Procida,

qu’il ne faut cependant pas sacrifier autant que l'a . fait M. Alexis de Saint-Priest, n’est plus un héros,

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c'est un habile homme, arrivé même après coup, quand tout était consommé. Pour ne citer que les anciens conspirateurs , Porcaro , les Pazzi , Olgiati, etc., etc., en trouvez-vous un qui ait réussi, le sang versé mis à part?

L'Italie est le pays des héros d’utopie comme des conspirateurs émérites. Nous avons essayé d’en dépeindre deux : l’un lettré, l’autre ignorant, Nicolas Rienzi et Masaniello, tous deux généreux, ayant eu, en un moment d’enthousiasme, la destinée de leur patrie dans la main, et la laissant après eux plus malheureuse.

Dans un ouvrage déjà ancien que M. Léon Boré a traduit plus qu'avec du talent, avec l'affection qu’il vouait au jeune et malheureux écrivain, l’historien allemand Papencordt, grâce à des recherches faites à Rome même, a le premier restitué à Rienzi le côté mystique que les historiens précédents avaient méconnu dans ce personnage. Ce n’est plus maintenant un homme de la renaissance , c’est un véritable Romain du moyen âge. M. le duc de Rivas , dans ses deux volumes sur la révolution de Naples, a, en véritable Espagnol, un peu trop

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vu

sacrifié les anciens ennemis de sou gduvernement, quoiqu’il ait découvert et habilement mis en œuvre de nouveaux documents sur cet événement célèbre.

Grâce à ces deux derniers historiens, h leurs devanciers, et surtout aux chroniques du temps que nous avons relues üvee soin , ces deux personnages étaient faciles k peindre.

Antiquaire doublé d’uu mystique, Nicolas Rienzi ressuscite avec quelques discours et quelques peintures la république romaine, et rêve l'union de l’Italie -, mais il croit a une nouvelle révélation du Saint- Esprit faite en faveur de ses compatriotes, et surtout de lui -même. Réunir la sainte Italie ne lui suffit plus ; il vient pour renouveler les temps, remplacer en personne le pape et l’empereur, et restaurer l’antique domination romaine sous la septuple couronne du Saint-Esprit. L’illuminé échoue devant une simple question alimentaire 5 il reprend encore le pouvoir, mais avec mdins de foi en lui-même-, et, inhabile k se servir des moyens purement humains, il est trompé par un plus adroit, et mis k mort par le peuple qui l’avait adoré.

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Auprès de Rienzi, Masaniello était un ignorant. Arraché à ses paisibles occupations de pécheur par les vexations dont un vice-roi espagnol accablait la population napolitaine, il se trouve tout a coup, par une émeute victorieuse, maître de la ville de Naples. Il suffit k son rôle par son énergie et sa droiture tant qu'il ne s’agit que de combattre-, mais il faut qu'il assure à sa patrie le prix de la victoire en contenant même les vainqueurs. C’est l'a qu’il trouve sa pierre d’achoppement. Pris entre la domination espagnole qu’il veut ménager et le peuple qu'il veut satisfaire, responsable h la fois de l’ordre et de la victoire, il perd tous ses avantages dès que sa situation n’est plus simple. Fait pour la lutte et non pour le gouvernement, il frappe encore d’estoc et de taille, mais a tort et à travers. Les difficultés lui paraissent autant de trahisons, les mécontentements de l’ingratitude ; sa raison s’égare parce que son cœur ne lui suffit plus. Le peuple pleure à ses funérailles, mais après l'avoir laissé tuer.

Je préférerais cependant encore volontiers le sentimentalisme italien dans les affaires au machiavé-

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lisme. L'abus de l’esprit y est encore plus pernicieux que l'abus du cœur. Je crois pouvoir en donner pour preuve la prise de Rome par les troupes du connétable de Bourbon. Un politique des plus habiles, le chancelier milanais Morone, pour délivrer l'Italie de Charles-Quinl, ourdit une maîtresse conspiration. Aucune pièce n’y manque. Un pape, un Médicis y entre, mais en ayant soin d’assurer sa retraite et de tout ménager. Il tient tous les fils, prêt b tout oser ou a tout trahir. Cet homme ne sera jamais pris au dépourvu. Un général, un Fabius Cunctator, apporte dans la tactique tous les ménagements, toutes les finesses de la diplomatie;, il ne laisse rien au hasard et ne frappera qu’à coup sûr. Lui aussi pourra, le cas échéant, désavouer sa campagne contre l’empereur et rentrer en grâce. Admirables combinaisons! Morone est pris dans son propre piège ; le pape se décide trop tard 5 le duc d'Urbin gagne le surnom de couard (codardo). Rome est prise et saccagée, et la servitude de l'Italie, qui commence alors, dure encore.

On ne saurait trop le répéter, non pas seulement aux Italiens : l’innocence de l'enthousiasme et les

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raffinements <lu machiavélisme offrent un égal danger. Ni naïveté ni rouerie dans la vie politique. La vérité est entre les deux extrêmes; le succès est au prix des lumières dé l’esprit, de l’honnêteté et de la fermeté du caractère.

11 y a un petit peuple sérieux et militaire en Italie , dont l'histoire n’offre guère d’épisodes dramatiques. On lui prêterait volontiers des qualités moins brillantes, mais aussi des défauts moins éhoquauts. C’est le peuple piémontais. Histoire longtemps modeste et obscure des souverains et des sujets, et cependant intéressante pour le penseur! Ces qualités-la obtiennent aussi leur récompense. C’est un roi de Sardaigne qui a combattu le plus sérieusement dans les derniers événements italiens pour la cause de l'indépendance commune. Seul au del'a des Alpes, le peuple piémontais fait, et avec quelque bonheur, l’épreuve difficile et féconde du gouvernement constitutionnel. Depuis que Gênes et Venise ont perdu leurs comptoirs ou leurs possessions hors de la Péninsule, aucun drapeau italien n'avait flotté sur des rivages étrangers. Dans la croisade glorieuse entreprise par les nations de

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l’Occident en faveur de la civilisation, le drapeau piémonlais flotte victorieusement a côté de ceux de France et d’Angleterre, où les deux célèbres républiques avaient autrefois leurs colonies.

8 octobre 1855.

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