CHARLES D’ANJOU ET DON PÈDRE D’ARAGON. — DEUX CROISADES
A la fin de l’année 1281, les rives de la Méditerranée, du golfe de Lyon à celui de Tarente et de Valence à Brindes, retentissaient du bruit d’immenses préparatifs maritimes et militaires. C’étaient les deux plus puissants souverains de ces parages, le nouveau roi de Naples et de Sicile, Charles d’Anjou, et le roi d’Aragon, don Pèdre, qui armaient à qui mieux mieux ; et tout ce bruit prouvait l’activité et l’empressement avec lequel on leur obéissait de toutes parts.
Les armements du roi Charles d’Anjou occupaient, comme ses possessions elles -mômes, une bien plus vaste étendue de côtes que ceux de don Pèdre ; il mettait également à contribution ses domaines patrimoniaux de Provence et sa nouvelle conquête de Naples et de Sicile, Français ou Italiens, les plus grands de ses feudataires , ayant vue sur les côtes, avaient reçu l’ordre de construire chacun selon ses moyens un vaisseau, une téride ou quelques barques ; tous ceux de l’intérieur devaient fournir
i PREMIER ÉPISODE.
un nombre de cavaliers et de piétons proportionné à leur importance. Marseille et Païenne, Messine et Naples, Tarente et Brindes étaient remplies de mouvement, et les routes qui conduisaient à ces villes commençaient à regorger de chevaliers angevins ou provençaux , siciliens ou calabrais, et de mulets, chevaux et bêtes de somme de toute espèce mises en réquisition pour la circonstance. Malgré l’ardeur qu’on mettait à obéir au roi Charles, il n’était pas cependant difficile de surprendre quelques signes de mécontentement et de mauvaise humeur dans presque toutes les parties de ses États. Le midi de la Péninsule et la Sicile avaient à peine eu le temps de se remettre de luttes sanglantes ; pourquoi leur demander de nouveaux sacrifices? Les seigneurs provençaux , de leur côté , n’avaient-ils pas assez fait pour leur maître , en lui conquérant Naples et Palerme ? Tels étaient les plaintes et les soupirs qui se mêlaient au bruit du marteau sur l’enclume ou du coin dans les flancs des térides, et qui prouvaient que les pâtres et chevriers de l’Etna n’étaient pas les seuls à regretter de devenir matelots et soldats pour le service de monseigneur le comte d’Anjou , frère du roi saint Louis.
Sur la côte d’Espagne, Barcelone, Saragosse, Tortose et Valence, à la fois ports et arsenaux du royaume, avec quelques autres petites anses, étaient presque les seuls points où se rassemblaient les navires, barques de transport et provisions ; quelques villes seules de l’intérieur forgeaient les casques , les cuirasses , les piques et les écus pour le combat, les balistes, les mangoneaux et les trébuchets pour les sièges. Mais en revanche , un zèle
sans arrière-pensée , un véritable entrain présidaient à tous ces travaux. On sentait que là on avait plaisir à obéir, et qu’on allait plutôt au-devant des désirs du maître qu’on ne restait en arrière. Vous auriez lu même • une véritable gaieté sur le visage de tous, nobles, riches hommes (ricos ombres) , chevaliers vieillis dans les longues luttes de la croix contre les Maures , ou jeunes et nouvelles troupes de gens de trait et de piétons qui se dirigeaient de Valence , de Murcie et des lieux voisins de la Castille sur Cullera. Pour les Almogavares, ces * sauvages à demi vêtus, terribles par leur agilité et par leur soif de butin , qui descendaient des pentes et des gorges des Pyrénées, ils semblaient courir comme à une fête , sur Tortose , rendez-vous de l’Aragon et de la Catalogne. De tous les points, tous cheminaient lestement, sans provisions ni bagages, avec leurs armes et leur loyal courage seulement ; car le roi leur avait fait dire qu’ils n’eussent à s’inquiéter ni d’argent, ni de viande, ni de vin , ni d’avoine , mais seulement de partir le plus promptement possible , vu qu’il avait fait disposer tout le nécessaire de distance en distance le long des routes qu’ils avaient à traverser.
Les antécédents et le caractère des deux souverains expliquent suffisamment le contraste qu’offraient les dispositions de leurs sujets dans des circonstances tout à fait semblables.
Le frère de saint Louis était déjà arrivé au milieu d’une brillante mais tragique carrière, dont le succès ne faisait pas toujours oublier le sang versé. Ce fils de France , dont la jeunesse même ne connut pas la gaieté ,
avait donné à l'ambition tout ce que son glorieux frère donnait à la piété. Dévot aussi , mais à sa personne autant qu'à son Dieu , il voyait le triomphe de la foi dans le sien propre, et sa religion était le plus souvent le consciencieux instrument de sa politique. Quand il avait accepté du saint-siège la mission de conquérir sur Manfred Naples et la Sicile , il l’avait fait avec la conviction d’accomplir une œuvre sainte ; et dès le lendemain de sa victoire , en cherchant à dominer tout le reste de la Péninsule , il avait excité les défiances et l’effroi même de la papauté, qui l’avait appelé. Le meurtre juridique du jeune et héroïque Conradin, pris les armes à la main et mort sur le billot pour avoir réclamé l’héritage de ses pères, avait commencé à assombrir l’éclat de son écusson , et jeté un voile de deuil sur sa conquête. La triste fin de saint Louis en Afrique avait encore plus entaché son renom de pieux et loyal chevalier. On l’accusait d’avoir entraîné son frère dans un but d’égoïsme politique sur cette funeste plage de Tunis; on ne pouvait lui pardonner d’avoir signé sur les cendres encore chaudes du dernier des croisés ce traité impie et simoniaque qui, pour le précieux sang d’un frère, d’un roi, d’un saint, n’avait stipulé que quelques avantages de commerce et le payement d’un tribut annuel. Pour quel but d’égoïste ambition Charles demandait-il encore le sacrifice de tant de richesses et de sang?
Cependant on n’avait rien à refuser à ce conquérant paré des titres de sénateur à Rome , de vicaire impérial en Lombardie, et de pacificateur en Toscane. Comment ne pas trembler devant ce roi de haute taille, au tempé-
rament sec et nerveux, au regard sévère, aux traits fortement prononcés , au teint olivâtre , qui parlait peu et ne dormait guère , tramant toujours la punition de quelque vieille injure ou la satisfaction de quelque ambition nouvelle? Ses compatriotes mêmes ne pouvaient soutenir la sévérité de son regard. Quand on le voyait dans la force de l’âge , monté de petit comte d’Anjou au faîte de la puissance , entouré d’une postérité belle et nombreuse, qu’il surpassait encore en vigueur, tous saluaient en sa personne une prodigieuse fortune, tous attendaient ou craignaient de lui de plus grandes choses encore que celles qu’il avait faites. Rien ne paraissait impossible à celui qui avait étouffé dans ses derniers rejetons l’aigle de Souabe ; et depuis la mort de Louis IX , la gloire des lis semblait avoir déserté la France pour passer à Naples entre les mains de ce frère si différent du saint roi, mais dont l’ambition semblait appeler une destinée extraordinaire ou terrible.
Le roi don Pèdre III , à l’aurore toujours assez belle d’ailleurs d’un règne , avait su captiver l’affection de ses sujets dans un pays où , s’il faut en croire le chroniqueur Ramon Muntaner, la royauté avait par elle-même des allures passablement aimables et populaires. Remarquable par l’élévation de sa stature , par la noblesse de son port et même l’amabilité de son visage , il ne l’était pas moins par l’affabilité de son caractère, par une bravoure à toute épreuve, et par une finesse qui pouvait aller quelquefois jusqu’à la perfidie. Jeune , et du vivant même de son père don Jayme le Conquérant , en mémoire des victoires et conquêtes duquel on chantait encore plus
de vingt mille messes, il avait pris déjà le premier rang dans les luttes contre les mahométans. « Or çà, » s’écriait en effet, quelques jours avant sa mort, le vieil adversaire du croissant, «élevez ma bannière et portez-moi » sur un brancard jusqu’aux lieux où sont ces Maures » perfides , car dès qu’ils verront mon brancard , ils se- » ront vaincus , et bientôt pris ou tués. » Comme il arrivait à peine au lieu du combat , son fils don Pèdre , tout couvert de sang et de poussière, vint à lui : « Eh! mon » seigneur et père , s’écria le jeune homme fâché de » voir là le moribond, que faites-vous? Ne saviez-vous » pas qu’il était inutile de vous présenter ici, puisque j’y » tenais votre place. — Ne dites point cela, mon fils, » répondit le roi ; mais où sont ces maudits Sarrazins? -» — Grâce au ciel I mon père, ils sont tous morts ou pri- » sonniers. — Dites-vous vrai? Oh ! alors, merci à Dieu » de m’avoir donné un fils tel que vous! » Et ce disant, le vieux brave baisa trois fois son fils sur la bouche, et lui donna sa bénédiction.
Depuis cette scène tout homérique, don Pèdre, couronné roi successivement à Saragosse, à Valence et à Barcelone en pleines cortès et à grand concours d’hommes riches, de chevaliers, de bourgeois, d’artisans et de dames et damoiselles, avait tenu tout ce qu’il promettait; et c’était maintenant le roi le plus puissant des Espagnes/ En gardant entre ses mains ses deux neveux , les infants de la Cerda , héritiers légitimes du royaume de Castille , usurpé par leur oncle don Sanche, il contenait ce voisin , et en faisait même l’instrument de ses desseins. Ses exploits des années précédentes suffi-
LES VEPRES SICILIENNES.
saient pour ôter aux Maures de Grenade toute envie de recommencer la guerre. Enfin il avait étendu son influence jusque sur la côte africaine, où l’émir Aba-Ishak, rétabli par ses soins sur le trône des Beni-Hafs à Tunis, lui payait tribut et lui avait assuré des avantages commerciaux très-précieux pour l’ Aragon : haute situation qui ne l’empêchait pas d’être , comme ses prédécesseurs, libéral et toujours d’un facile abord pour ses sujets.
Certes , il faisait aussi bien qu’aucun roi en terre observer aux nobles, prélats, bourgeois et gens de campagne la justice et la bonne foi , et il savait réclamer les services et aides qui lui étaient dus. Mais, dit le chroniqueur, il ne faisait point acception de personnes, et chacun en son royaume pouvait devenir riche sans avoir à craindre qu’il lui fût rien demandé au delà de la raison. Dans les grandes fêtes , des hommes riches , des chevaliers ou des laboureurs lui offraient-ils des fruits , du vin ou autres objets, le roi, sans fierté, ne faisait pas difficulté d’en manger. En retour, il invitait nombre de gens à sa table , et prenait ses repas en public avec eux. 11 assistait aux mariages des filles ou aux convois des fils de seigneurs morts à la guerre, comme s’ils étaient de ses parents. Enfin il allait partout à cheval dans les villes, lieux et cités, se montrant à ses peuples; et, quand il rencontrait de pauvres gens , hommes ou femmes , qui imploraient sa merci , il s’arrêtait, les écoutait et les secourait même dans leurs besoins. « Ah ! s’écrie Mun- » taner dans son enthousiasme , si les sujets de nos rois » savaient combien les autres rois sont durs et cruels » envers leurs peuples, ils baiseraient la terre foulée
tO
» par leur seigneur. » C’était encore, on le voit, le temps où l’on pouvait regarder comme une vérité , en Aragon , cette parole prononcée par les députés des cortès le jour du couronnement de chaque roi nouveau : « Nous qui » valons chacun autant que toi, et qui réunis valons » plus que toi, nous t’obéirons si tu maintiens nos fran- » chises; sinon, non. »
Mais dans quel but et contre quels ennemis les deux rois dirigeaient-ils ces immenses préparatifs?
Charles d’Anjou n’entourait ses desseins d’aucun mystère. Ses paroles, ses négociations, ses alliances, ses armements en témoignaient clairement. La conquête de la Sicile n’avait été que le premier degré de la grandeur qu’il rêvait. C’était maintenant une couronne impériale qu’il voulait mettre sur sa tête. Michel Paléologue venait de relever à Constantinople l’empire byzantin aux dépens de l’empire latin , œuvre de la quatrième croisade , tombée avec son dernier empereur Baudouin IV. Charles d’Anjou prétendait arracher de nouveau Constantinople aux Grecs , et restaurer à son profit l’ancien empire d’Orient avec l’Italie comme annexe. Rien ne pouvait plaire davantage à son imagination, qui n’était pas dépourvue d’une certaine grandeur. En satisfaisant son ambition, il faisait une œuvre toute chrétienne : il éteignait un schisme, il réunissait, chose longtemps désirée, l’Église grecque à la latine, il opposait une barrière puissante aux progrès tous les jours plus menaçants des Turcs. Il travaillait enfin pour sa propre grandeur, et il faisait en même temps les affaires de la chrétienté et de l’Europe.
Il y avait plus de dix ans que ce conquérant de la Sicile préparait , avec une infatigable persévérance et par tous les moyens possibles, l’exécution de ce vaste projet. Dès l’année 1267, un traité signé dans la chambre même du pape entre Charles d’Anjou et l’empereur latin détrôné, Baudouin IV, avait assuré au premier la suzeraineté des principautés d’Achaïe, de Morée, d’Épire et des Iles , et fiancé leurs deux enfants , Philippe de Courtenay , roi titulaire de Thessalonique , et la princesse de Sicile , Béatrice. Le jeune Philippe , élevé à la cour de Naples et définitivement marié , n’était déjà plus que le véritable pupille et le client de son beau-père. Depuis, Guillaume de Villehardouin, prince d’Achaïe et de Morée, pour plaire à son suzerain , avait encore donné sa propre fille, nièce cependant de Manfred, à son second fils, Philippe d’Anjou. Enfin , le mariage du fils aîné et présomptif héritier de Charles avec la fille unique et l’héritière de Ladislas , roi de Hongrie , l’acquisition du dernier débris de la conquête de Godefroy de Bouillon , c’est-àdire l’achat de Saint-Jean-d’Acre d’une certaine Marie d’Antioche, qui se faisait appeler Mademoiselle de Jérusalem , montraient que toute l’ambition de ce prince était tournée du côté de l’Orient; et l’empereur Michel Paléologue , investi de tous côtés par son redoutable adversaire, tremblait sur son trône à peine relevé.
11 n’était pas si facile de deviner le but des préparatifs de don Pèdre d’Aragon , en paix avec tous ses voisins. Le roi de Grenade avait obtenu de lui une trêve de cinq ans à force de présents. Dès le commencement de leur règne, le roi de France, Philippe le Hardi, et don Pèdre
Kî
s'étalent juré de ne rien entreprendre l’un contre l’autre en faveur de qui que ce fût. Dernièrement encore , dans une entrevue à Toulouse , et au milieu de tournois et de fêtes, ils avaient réglé à l’amiable quelques différends survenus à propos des limites de leur suzeraineté. Là , il est vrai, le roi don Pèdre n’avait pas dissimulé son éloignement pour le prince de Salerne, fils aîné de Charles d’Anjou , présent à ces fêtes. Il avait évité toute communication avec lui , malgré les instances des deux autres rois ; il avait repoussé même de sa part de gracieuses avances. Mais, s’il ne cachait pas ses sentiments, don Pèdre voilait soigneusement ses desseins ; et la franchise de sa haine n’était peut-être qu’une habileté de plus.
Le roi don Pèdre n’ayant rien à débattre avec ses voisins , ses préparatifs ne pouvaient donc menacer que des schismatiques ou des infidèles ; car c’était la plus vive passion que nourrissaient ou qu’aflichaient au moins alors les peuples et les souverains d’Occidcnt. L’ambition du roi d’Aragon s’était déjà tournée vers l’Afrique, où l’émir de Tunis était devenu son tributaire dès le commencement de son règne. A cette époque, un autre émir berbère de Constantine , Abu-Becr-Ibn-Musa , offrait de se faire chrétien et de prêter hommage au roi d’Aragon si celui-ci voulait le protéger contre son frère Abu- Faris, émir de Bugie. On pouvait croire que don Pèdre songeait encore à profiter de ce nouveau différend pour étendre son influence sur ces rivages. Il est certain au moins que , pour voir l’état des choses , il avait envoyé à Constantine deux marchands de Barcelone , habiles
et discrets , qui lui avaient donné les plus utiles renseignements , et qui avaient échangé entre le prince chrétien et le prince musulman de mutuelles promesses. Cependant ce but paraissait bien mince pour d’aussi grands efforts; quelques galères, sous le commandement d’un de ses serviteurs, auraient suffi comme lors de l’expédition de Tunis.
Le plus singulier, c’est que le roi d’Aragon , de crainte sans doute de livrer le fond de sa pensée , repoussait les alliances avec autant de soin que Charles d’Anjou les recherchait. Le roi de Majorque , son frère , et le fils de Sanche de Castille, de la part de son père, étaient venus en personne offrir de le suivre avec toutes leurs forces. « Je ne désire pas , répondit le roi d’Aragon au premier, » que vous me suiviez, mais bien que vous demeu- » riez et preniez soin de tout mon royaume. Au reste , » je vous prie de n’ôtre point fâché si je ne vous décou- » vre pas mes projets; car, s’il était quelqu’un au monde » à qui je voulusse ouvrir mon cœur, ce serait à vous ; » mais je ne puis vous faire part du but de mon voyage. » Je vous prie aussi de ne pas prendre en mauvaise » part si je n’accepte les secours de personne au monde, » me reposant sur ceux de Dieu , de mes vassaux et de » mes sujets. » Au jeune infant aussi , don Pèdre se contenta de recommander vivement , comme à son propre fils , la défense de son royaume ; et , sur la fière et dévouée réponse du jeune homme, il l’embrassa, dit le chroniqueur, plus de dix fois. « Quel prince ! s’écria le » roi de Castille en apprenant ce qui s’était passé, quel » prince a un cœur pareil à celui de don Pèdre ?» Le
roi de France, Philippe le Hardi, ne réussit pas davantage à pénétrer ce secret si bien gardé, en promettant d’envoyer nombre de chevaliers si c’était pour une croisade contre les Maures. Enfin, comme pour dérouler davantage encore les suppositions , le roi de Grenade , qui offrait de suivre don Pèdre où il voudrait, disait à ceux qui l’avertissaient de relever ses forteresses et de rassembler ses troupes : « Insensés, ignorez-vous que le » roi d’Aragon a une trêve de cinq ans avec moi , et » pensez-vous qu’il veuille enfreindre sa promesse? Ahl » plût à Dieu qu’il voulût me permettre d’aller avec » lui , soit qu’il marchât contre les chrétiens , soit qu’il » attaquât les Sarrazins ; car je le suivrais à mes frais » et à mes périls. La maison d’Aragon est la maison » de Dieu , de la foi et de la franchise. »
Comment des voisins auraient-ils obtenu du roi d’Aragon une confidence qu’il ne faisait point à sa famille elle-même ?
On sait que ce roi avait épousé Constance, fille de Manfred. Échappée au naufrage de sa famille, belle et dévouée à son mari et à son nouveau royaume , lés honneurs de la cour d’Aragon , les joies domestiques , une belle lignée de quatre princes et deux princesses , n’avaient point effacé cependant du cœur de cette femme le souvenir de la mort tragique de son père et celui du pays natal. La critique historique n’admet plus maintenant l’anecdote du gant envoyé de l’échafaud par l’infortuné Conradin au mari de Constance ; on comprend néanmoins que cette catastrophe, en affermissant la conquête de Charles d’Anjou , ait pu rouvrir les bles-
sures de la fille de Manfred. Grâce à l’emprisonnement des enfants mâles que son père avait eus de la Grecque Hélène, sa seconde femme, et surtout au bruit de leur mort habilement entretenu par le vainqueur pour enlever • une espérance de plus aux mécontents de son royaume, la reine d’Aragon était en outre comme la dernière dépositaire des droits d’une famille disparue ou captive , et la seule à même de réparer les désastres et de venger la ruine des siens. Rien d’étonnant donc qu’elle rappelât souvent à son mari le devoir de la vengeance , et qu’elle élevât ses enfants à lui redemander, au milieu de leurs caresses , le légitime héritage de leurs ancêtres.
« Celui-là a la guerre près de lui , dit un vieux proverbe » aragonais, qui l’a chez les siens, mais plus près en- » core qui l’a dans sa couche. » Quand le roi entendait les soupirs de la reine ou des paroles de haine sortir de la bouche enfantine de ses fils, il baissait néanmoins les yeux , dit la chronique , paraissait tout navré, et tombait dans une méditation profonde ; mais il gardait toujours un mystérieux et obstiné silence.
Puisqu’il était question de part et d’autre de croisade, il était important pour les deux rois d’avoir l’assentiment du saint-siège.
Charles d’Anjou, comblé jusque-là des faveurs de l’Église, rencontra pour la première fois de sa part dans cette affaire des obstacles auxquels il n’était pas accoutumé. Après avoir combattu si longtemps pour se soustraire elle-même avec l’Italie à la dépendance du saint-empire romain germanique , comment la papauté pouvait-elle relever de ses propres mains et mettre au-
dessus d’elle et de la Péninsule un empire nouveau , une famille nouvelle , qui leur feraient courir les mêmes dangers ? Était-ce la peine d’avoir renversé les Souabes du - trône de Charlemagne pour porter les Angevins au trône de Constantin? Grégoire V avait sinon aperçu, au moins pressenti le danger. Cet enthousiaste vieillard , uniquement préoccupé de reconquérir Jérusalem, qu’il avait promis de ne point oublier, ne s’occupa que de rétablir la paix, en Italie en condamnant même les noms de guelfe et de gibelin, en Allemagne par l’élection de Rodolphe de Habsbourg, dans la chrétienté en obtenant de l’empereur Michel, au concile de Lyon et sans faire verser une goutte de sang, la réunion des deux Églises que Charles d’Anjou voulait poursuivre le fer à la main. Son successeur, Nicolas III, noble romain de la famille des Orsini, et politique plus clairvoyant et plus hardi , ne se borna point à ne pas prêter les mains aux projets de Charles d’Anjou sur l’Orient. Tirant partie de l’œuvre toute désintéressée de son prédécesseur, il opposa d’abord le nouvel empereur d’Allemagne au roi de Sicile dans la Péninsule, et par là il fit renoncer le premier à toute prétention sur la Sicile et la Provence , et le second à ses titres de sénateur de Rome et de vicaire de l’empire en Lombardie. Désireux, comme plus tard les la Rovère, les Médicis, les Farnèse , de rendre réelle la domination territoriale du saint-siège au centre de l’Italie, et de constituer sa puissance temporelle entre les répubjiques du Nord et le royaume sicilien du Midi , il commença par obtenir de l’empereur la garantie du territoire pontifical , et nomma comte de Romagne son neveu Bertoldo
Orsini , déjà sénateur de Rome. Son but était de constituer au nom du saint-siège un parti national contre toute prépondérance étrangère, même française. Charles d’Anjou n’aurait eu qu’un moyen peut-être de gagner ce lier et ambitieux pontife. Son orgueil s’y refusa et acheva ainsi de tout brouiller. Nicolas III avait demandé pour Bertoldo Orsini, son neveu, comte de Romagne, une des filles de Charles d’Anjou. « Cet Orsini se croit-il » donc digne de s’allier à la maison de France parce » qu’il a les pieds rouges? » répondit Charles d’Anjou à l’ambassadeur pontifical.
Le roi d’Aragon ne réussit pas davantage à tourner à son profit la politique et la haine de Nicolas III. 11 eût volontiers requis de lui des indulgences et des dîmes, sans s’ouvrir plus qu’aux autres souverains. Nicolas III offrit tout à condition de tout savoir, ajoutant avec une fine bonhomie en parlant de don Pèdre : « En vérité, voilà un second Alexandre ! » Esprit pratique, quoique cœur passionné , ce pape n’était pas homme à se laisser entraîner dans des entreprises hasardeuses. Mais il ne voulait pas décourager l’Aragonais, ne fût-ce que pour mettre un frein de plus à l’ambition du roi de Naples. Sa mort subite au château de Suriano, vers la fin de l’année 1281, ouvrit aux deux princes, qui se sentaient rivaux sans l’être, de nouvelles perspectives.
Il pouvait être donné au nouveau pape de précipiter ou d’arrêter ces deux flottes rassemblées avec tant de
soin sur les côtes de la Méditerranée. Charles d’Anjou le sentait ; il lui fallait un pape à sa dévotion. Ayant l’avantage sur l’Aragonais d’être près du conclave, il en pro-
fita largement. Arrivé à Viterbe, où les cardinaux étaient assemblés, il fit chasser Bertoldo Orsini par le peuple soulevé. Un des barons de Rome brisa les portes du conclave , en arracha deux cardinaux connus pour leur opposition au roi de Naples , et enferma les autres. Entourés d’un cordon de troupes, ceux-ci ne reçurent que du pain et de l’eau jusqu’à la fin de l’élection. Un pape français, Martin IV, sortit de ce conclave affamé et ne tarda pas à déclarer ses préférences. L’expulsion des ambassadeurs de Paléologue, l’excommunication de cet empereur lui -même comme ayant forfait à son serment de réunir les deux Églises, étaient une déclaration de guerre. Charles d’Anjou, proclamé de nouveau sénateur de Rome , recouvra sa puissance en Italie , et se la vit assurée pour longtemps par une promotion de cardinaux français qui lui donnait la majorité du conseil pontifical. Quand don Pèdre au contraire envoya au nouveau pape une ambassade pour demander la canonisation de don Ramon de Pennafort, dominicain aragonais mort en odeur de sainteté : « Qu’il songe à payer les arrérages » du tribut qu’il doit au saint-siège, répondit Martin IV, » avant de solliciter ses grâces. »
Le roi d’Aragon n’en fut pas moins le premier prêt à donner à sa flotte le signal du départ. Charles d’Anjou avait, il est vrai, reçu de l’empereur Baudoin, son commensal et son hôte , un anneau .d’or en signe d’investiture et de pleine concession de son empire ; la mort de ses deux gendres , Philippe de Courtenay et Guillaume de Villehardouin , semblait avoir reporté sur lui tout le poids et toutes les promesses de cette grande affaire.
LES VEPRES SICILIENNES. 19
Cent galères, deux cents navires de transport étaient réunis à Brindes pour transporter les soldats qui devaient rejoindre ceux qui attendaient depuis longtemps déjà en avant-garde à Durazzo, à Corfou et en Morée. Mais des avis nombreux excitaient les défiances du roi de Sicile au sujet des préparatifs du roi d’Aragon, et l’avaient empêché, malgré le mépris qu’il affectait pour un si petit prince , de diriger d’avance vers Brindes les quinze mille hommes de pied et les dix mille cavaliers depuis longtemps rassemblés pour l’expédition.
Au contraire, le 2 mai de l’année 1282, cent cinquante voiles étaient rassemblées sur les côtes d’Espagne à Port-Fangos, presque autant à Tortose , tout un matériel de guerre embarqué, et tous les comtes, barons, chevaliers , almogavares et' gens de compagnie arrivés au rendez-vous. Don Pèdre de sa personne à Port- Fangos adressait ses adieux à son peuple. 11 avait à peine terminé son discours que Roger, comte de Pallars, lui dit : « Sire , tous ceux de vos sujets qui parlent avec » vous, ainsi que ceux qui demeurent ont entendu avec » beaucoup de plaisir ce que vous leur avez dit; mais ils » vous supplient de leur dire où vous allez, car il n’y a » maintenant aucun inconvénient à le faire. — Comte, ré- » pondit le roi, si j’étais sûr que ma main gauche sût ce » que doit faire ma main droite , je couperais ma main » gauche à l’instant. — Eh bien, partons, répétèrent tous » les assistants d’une seule voix, et que la vierge Marie et » toute sa cour céleste vous soient en aide. » Quand la flotte se trouva à vingt milles en mer l’amiral remit à chaque chef de navire ou téride un ordre scellé et ca-
cheté du sceau du roi avec intimation de se diriger sur le port Mahon , de s’y rafraîchir, et de ne briser le cachet qu’à une distance de dix milles hors de ce port.
Quel que fût cet ordre , il n’était pas bien difficile de deviner que d’une part comme de l’autre la croisade servait de masque à une ambition toute politique. Saint Louis avait terminé l’ère des croisades ; Charles et don Pèdre étaient déjà deux rois modernes.