LE DUC UE G VISE ET LA RÉPUBLIQUE ROVALE DE HAPLES
Les funérailles de Masaniello avaient fait soupçonner au vice-roi que son crime, comme tous les autres, n’avait rien résolu, en dépit de Machiavel. 11 le vit beaucoup mieux quelques jours après. La lâcheté de l’assassinat et l’acte de mauvaise foi qui l’avait suivi donnaient maintenant au peuple de légitimes raisons de mécontentement et de haine ; le pêcheur devenu martyr communiquait à tous un enthousiasme encore plus grand mort que vivant. Enfin la révolte était toujours organisée; la junte de Saint-Augustin, bien qu’elle renfermât quelques traîtres d’ailleurs assez indécis , était un véritable gouvernement insurrectionnel en face du gouvernement espagnol; et le. duc d’Arcos sentait compromise cette autorité même nominale que Masaniello lui avait laissée par sa capitulation.
Les scènes qui se succédaient chaque jour d^ns la ville de Naples montraient qu’il n’y avait plus d’autorité nulle part. Tantôt les femmes du bas peuple pre-
naient les armes pour obtenir des conditions meilleures du mont-de-piété ; tantôt les pauvres, nourris par la charité des chartreux du Pausilippe, demandaient que leurs soupes leur fussent apportées sur la place du Marché pour ne plus être obligés d’aller les prendre à la porte du couvent. Le premier usage que voulut faire le viceroi de la fameuse restriction apportée à l’abolition des gabelles amena une véritable émeute du peuple ; le duc d’Arcos ne l'apaisa qu’en renonçant à l’exception tout entière. La situation devenait tous les jours plus tendue. Le vice-roi et la junte n’osaient ni s’entendre complètement ni se combattre , et l’anarchie passait entre ces deux autorités impuissantes pour le bien et pour le mal. Enfin une tentative de recherche judiciaire contre les incendiaires qui s’étaient signalés dans les premiers jours de trouble remit tout en question , le 21 août.
La nouvelle s’en était répandue la veille au soir dans les faubourgs. Si l’on commençait à instrumenter contre les incendiaires, on s’en prendrait bientôt à ceux qui avaient pris les armes: le peuple vit dans cet acte, inspiré à la junte par le vice-roi, une réaction et une trahison. Il se répandit dès le matin en armes dans toute la ville , et attaqua tous les postes occupés par les Espagnols. Le vice-roi, laissé toujours sans secours, fut encore pris au dépourvu. La tour du Carmel, forteresse ordinaire de l’émeute, Pizzo-Falcone qui coupait les communications du Chàteau-INeuf avec le château Saint- Elme , les hauteurs de Trivico qui menacent le château de l’Œuf, et la chartreuse de Saint-Martin qui commande
le château Saint-Elme au Pausilippe , tombèrent en peu de temps au pouvoir du peuple. C’était , moins les trois forteresses, presque toute la ville. La junte Saint-Augustin n’avait osé ni arrêter ni diriger le mouvement ; le peuple maître l’épura, et le vieux Genovino, qui avait reçu la veille la récompense de ses trahisons, n’eut que le temps de se réfugier au Château-Neuf.
Les événements précédents devaient servir de leçon aux Napolitains. Leurs divisions avaient donné gain de cause au vice-roi; cette fois, pour offrir des garanties à la bourgeoisie ou 'aux capes noires, qui craignaient le pillage, et même, s’il était possible, pour regagner la noblesse , aigrie par les incendies et le meurtre de quelques-uns des siens , le peuple déféra le commandement à un seigneur populaire, François Toraldo, prince de Massa, demandant seulement pour Gennaro Annese, ancien compagnon de Masaniello , le commandement de la tour du Carmel et du faubourg de Lavinara. Malgré cette bonne volonté, il n’y eut pas beaucoup plus d’unité dans l’insurrection. Le # prince de Massa, quoique mal vu des Espagnols, n’accepta le commandement qu’à la condition qu’il ne serait rien entrepris Gonlre la couronne d’Espagne; Gennaro Annese, l’armurier, avait des intentions beaucoup plus indépendantes et des velléités même républicaines. Ni l’un ni l’autre choix ne répondait parfaitement au but qu’on s’était proposé. En dépit du prince de Massa, la plupart des nobles, en butte aux défiances et du gouvernement espagnol et du peuple napolitain, se retranchèrent dans leurs châteaux pour attendre les événements ; la bourgeoisie ou les capes
noires suivirent presque à regret Gennaro Annese par crainte des hommes à bonnet phrygien et à caleçon rayé. Comme pour brocher sur le tout enfin , les brigands par bandes commencèrent à descendre des Abruzzes et à parcourir les campagnes pour vendre leurs services et faire leur main aux dépens de tous.
Rien n’était plus favorable que ces divisions , sinon à l’indépendance napolitaine, au moins aux ambitionsétrangères, tentées de profiter d'une si belle occasion pour ravir ce beau royaume à l’Espagne. Aussi , depuis le commencement des troubles, le pape, alors suzerain nominal, comme on sait, de cette partie de l’Italie, était-il devenu le centre de nombreuses intrigues, qui ne pouvaient manquer d’influer sur le sort de l’insurrection. Le comte d’Ognate , ambassadeur de Sa Majesté Catholique près du pape , avait imploré d’abord d’innocent X (Pamfili) contre les révoltés napolitains l’usage des armes spirituelles. Mais le roi Philippe IV était alors en guerre ouverte avec la France; c’était une occasion pour le saint-père de secouer un peu le joug pesant de l’Espagne. L’ambassadeur français à la cour de Rome , marquis de Fontenay-Mareuil, arrêta facilement les foudres pontificales. Bientôt même il proposa à Sa Sainteté, en lui offrant de grands avantages, de favoriser de son appui l’attaque d’une flotte rassemblée par Mazarin dans la Méditerranée contre les côtes napolitaines. Dans ses intérêts se trou-, vait une dame romaine, dona Olympia Maidalcbina, belle-sœur d’innocent X , et fort puissante sur son esprit; le saint-père ouvrait déjà l’oreille aux propositions de la cour de France, lorsqu'un jeune prince français de haute
naissance et d’esprit aventureux, Henri, duc de Guise, vint se jeter à la traverse de ces ambitions rivales, pour le plus grand danger d’abord mais ensuite pour le salut de l’Espagne.
Destiné d’abord comme cadet à l’état ecclésiastique, et fort jeune déjà archevêque de Reims, le petit-fils du grand Guise s’était empressé, après la mort de son aîné , d’échanger la mitre et la crosse contre la couronne ducale et l’épée de grand chambellan. Son ambition inquiète et remuante l’avait jeté, dès l’année 1641, dans la conspiration du duc de Soissons contre le cardinal de Richelieu, qui l’avait envoyé quelque temps en exil. Ses amours plus inquiètes encore l’avaient détaché de la belle veuve de Maximilien, comte de Bossu, née comtesse de Berg, sa femme, pour le mettre aux pieds de mademoiselle de Pons, d’une naissance et d’une beauté égales , mais d’une plus grande jeunesse. 11 se trouvait alors à Rome pour obtenir du saint-siège une autorisation de divorce. Son affaire traînait en longueur, il commençait à être fort embarrassé de son rôle, et cherchait quelque honnête moyen de sortir d’embarras; l’insurrection napolitaine lui parut venir à point.
On sait que la maison de Guise avait gardé, en concurrence avec la maison de France , sur le royaume de Naples, des prétentions qu’elle faisait remonter à l’extinction de la célèbre et vieille famille angevine par la mort du bon roi René. L’ambition venait merveilleusement au secours de notre galant gentilhomme ; une aventure politique pouvait seule l’aider à relever son personnage. S’il échouait, le ridicule de sa retraite dans
ses affaires de cœur était couvert par l’éclat d’une défaite plus glorieuse; s’il réussissait, il dicterait ses . lois à la cour de Rome, et pourrait offrir une couronne, outre sa main, à mademoiselle de Pons, s’il y pensait encore.
Henri de Guise, un beau matin, offfit donc bravement son nom et son épée à l’ambassadeur Fontenay- Mareuil et au pape. Il dit au diplomate français qu’une entreprise de sa part serait moins compromettante pour le roi très-chrétien , et mieux reçue peut-être des Napolitains, qui ne voudraient point tomber d’une dépendance étrangère sous une autre. Il lit entendre au pape qu’il serait plus avantageux pour lui et pour l’Italie d’avoir un roi national pour voisin qu’une domination française ou espagnole. Ces raisons ne manquaient pas d’une certaine apparence de .solidité. Le pape et l’ambassadeur Fontenay-Mareuil , sans entrer dans ses vues, ne repoussèrent point entièrement le duc de Guise; le cardinal de Sainte-Cécile, frère du cardinal Mazarin, en écrivit même au premier ministre du jeune Louis XIV, alors dans d’assez grands embarras, à telles enseignes qu’il lui lit entrevoir au bout de cette affaire la tiare pontificale. Dans cette combinaison au moins singulière, à défaut d’un royaume à gouverner, le saint-siège devenait pour le grand ministre un en cas, tout au moins mie honorable retraite et une suflisante compensation.
11 était temps, comme on voit, que la monarchie espagnole avisât. Non-seulement la révolte devenait sérieuse, mais de dangereux voisins s’apprêtaient à en profiter. On équipait une flotte à Toulon pour les côtes de l’ita-
lie , et un prince se trouvait tout prêt pour le peuple de Naples , si avide de nouveautés. Le duc d’Arcos , après avoir traîné encore les choses en longueur par quelques capitulations avec les Napolilains, vit heureusement arriver (5 octobre) les secours et la Hotte d’Espagne, si longtemps attendus ; un prince royal même la commandait , le jeune don Juan d’Autriche , fils naturel de Philippe IV. C’était un moment décisif; on allait savoir enfin s’il s’agissait à Naples d’une simple émeute contre un vice-roi, ou d’une rupture avec la monarchie espagnole. Le vice-roi et le fidèle peuple de Naples saluèrent également avec joie l’arrivée de don Juan.
Le brillant jeune homme, qui portait assez bien un nom illustre au siècle précédent , reçut les envoyés des deux partis , et écouta attentivement leurs demandes et leurs plaintes. Le vice-roi, rappelant toutes les entreprises du peuple contre l’autorité espagnole , ne voulait plus entendre parler de concessions; il sollicitait un châtiment exemplaire , et pressa le représentant du roi d’Espagne de débarquer avec ses troupes. Les députés du peuple présentèrent en même temps que leurs hommages leurs humbles remontrances , et offrirent de recevoir don Juan dans leurs murs, mais à la condition qu’il rati* fierait les capitulations précédentes. Après quelque hésitation , don Juan, entraîné ou trompé par le vice-roi, se décida en sa faveur, et prit la résolution de recourir à la force. Le duc d’Arcos croyait pouvoir compter sur la défection de quelques chefs populaires et l’arrivée de paysans; don Juan promit de faire débarquer à un signal donné deux mille cinq cents hommes à l’arsenal , tandis
qu’on effectuerait deux sorties du Château-Neuf et du château Saint-Elme.
Le 8 octobre , à midi , le signal fut arboré sur la tour du Château-Neuf, et l’attaque commença. Le peuple était presque sans défiance. En quelques instants l’infanterie espagnole balaya la rue de Tolède, quelques autres grandes voies de communication , et emporta les deux postes de la Chartreuse et de Pizzo-Falcone. Mais le tocsin sonna aussitôt à toute volée des églises; le peuple sortit , et se rua avec furie en tête des colonnes espagnoles. Le prince de Massa , qui s’était prêté jusquelà aux concessions, se montra lui-même indigné de la trahison , et prit franchement le commandement de la résistance; la junte d’insurrection se réunit au couvent de Saint-Augustin, centre ordinaire de la municipalité révolutionnaire; et, en dépit des bombes et des boulets que faisaient pleuvoir sur la ville l’escadre et les trois châteaux forts, auxquels répondait d’ailleurs Gennaro Annese, de la tour du Carmel , le peuple à la nuit tombante avait repris une partie de ses positions.
Cette journée changea complètement le caractère du mouvement, non-seulement dans la capitale, mais dans tout le royaume. Ce ne fut plus une simple émeute mais une rébellion. Dans l’ardeur de la lutte des jours suivants, on ne poussa plus dans les rangs du peuple le cri de : Vive le roi d'Espagne! on n’exposa plus avec respect le portrait de S. M. Philippe IV. On combattit aux cris de : Vive le peuple! et Saint Pierre! auxquels se mêlèrent déjà de temps en temps ceux de : Vive le roi trcs-chrétien ! ou même de : Vive la république! Les capes noires
commençaient en effet à craindre de ne pouvoir résister avec leurs propres forces à la puissance espagnole ; elles tournaient les yeux vers la France , et cherchaient dans une nouvelle domination étrangère un refuge contre la vengeance espagnole ou une garantie d’ordre contre les lazzaroni; le peuple, au contraire, tenté par le succès récent de la république hollandaise des Provinces-Unies, rêvait une complète indépendance sous une nouvelle forme de gouvernement. Le prince de Massa seul peutêtre réprimait encore ces sentiments hostiles à la domination espagnole. Mais le 23 octobre, dans une attaque tentée contre les fortifications avancées du Château- Neuf, le malheureux prince essuya un échec. On s’en prit à lui ; il périt victime des défiances et du ressentiment populaire , et laissa à l’armurier Gennaro Annese toute la direction des affaires napolitaines.
Rien ne pouvait être plus heureux pour l’ambition française : Gennaro Annese , bien qu’affichant des projets d’indépendance républicaine, comprenait tout le parti qu’il pouvait tirer des secours de la France. Pour la première fois , un envoyé accrédité de la rébellion napolitaine arriva à Rome avec la mission de hàterJ’arrivée du secours préparé depuis si longtemps sur les côtes de Provence. L’ambassadeur Fontenay-Mareuil et le duc de Guise occupaient ensemble le palais Barberini, circonstance que ce dernier ne manquait pas de mettre à profit pour entourer de prévenances et de caresses tous ceux qui venaient du royaume de Naples. L’ambassadeur populaire, Manara, comme bien d’autres avant lui, se laissa prendre aux manières résolues et engageantes du
prince ambitieux , qui contrastaient beaucoup avec les réserves diplomatiques de Fontenay-Mareuil. A son retour, il disposa Gennaro Annese et la junte révolutionnaire de Saint-Augustin en faveur du duc de Guise. Les Napolitains, après tout, aimaient mieux avoir à payer leur reconnaissance à un simple prince comme le duc de Guise qu’au souverain de la France. Ils pouvaient espérer avec le premier plus d’indépendance , et ils ne pensaient pas perdre par là les secours du second , trop heureux de causer un grand dommage à la monarchie espagnole par la perte du royaume de Naples. Un second ambassadeur fut chargé par Gennaro Annese et la junte Saint- Augustin de transmettre à l’ambassadeur Fontenay-Mareuil, avec la prière de hâter l’arrivée de la [lotte de Toulon , la demande oflicielle de l’envoi du jeune duc tle Guise comme capitaine général de la république royale de Naples.
La position de l’ambassadeur français devenait fort délicate. 11 ne voulait point mettre au service d’une ambition particulière les armes de la France , et il n’osait repousser la demande des Napolitains; il s’abtint de prononcer. Le duc de Guise n’avait pas besoin d'encouragement ; il résolut de brusquer les choses par un prompt départ , comptant que sa présence à Naples tournerait à son profit les hésitations de tous, et même la flotte préparée à Toulon. César avait passé le Rubicon avec cinq mille hommes pour commencer la conquête du monde; Guise s’embarqua pour son futur royaume, à Fiumicino, le 13 novembre, avec dix mille écus, une médiocre quantité de poudre, un lieutenant, le baron de
Modène, un confesseur, le père Capece, el quatorze petites felouques contenant chacune trois personnes. La fortune le favorisa d’abord comme le vainqueur de Pompée. Sa petite flottille tomba au milieu de la Hotte espagnole qui bloquait la rade de Naples. Mais il or-^ donna aux autres felouques d’occuper les Espagnols en faisant mine de prendre le large; et cependant, à la faveur d’une mer un peu houleuse et d’une bonne brise , la plus petite felouque passa entre les îles d’ischia et de Procida , longea celle de Caprée , fit force de voile dans le golfe au milieu de quelques chaloupes armées qui l’avaient reconnu, et débarqua, malgré le feu nourri de leur mousqueterie , sur la plage du Carmel , le duc de Guise et sa fortune.
Le capitaine général de la république royale de Naples ne trouva pas les choses en aussi bon état qu’il l’avait espéré. Son arrivée fut saluée , comme toute nouveauté à Naples, par un enthousiasme frénétique. On le conduisit avec des acclamations délirantes à la cathédrale , et de là à la tour du Carmel , où Gennaro Annese voulut bien partager avec lui son appartement et son repas. .Mais bientôt la situation se dessina plus nettement à ses yeux. Cette sorte de patronage que l’armurier affectait sur sa personne, en le prenant chez lui, était plutôt faite pour nuire que pour servir à ses intérêts. La noblesse , il s’en convainquit aisément en parcourant la ville et en visitant les postes, n’était point pour lui; les capes noires désiraient avant tout le repos , et le peuple , plus révolutionnaire que dévoué à sa personne, était une multitude ardente mais mal organisée . Enfin la ville était
encore sous le feu des trois châteaux forts et de quelques postes demeurés aux Espagnols-, et, ce qui était plus grave, la famine commençait à s’y faire sentir, grâce au blocus que la noblesse de la campagne, en partie rattachée à l’Espagne et réunie à Capoue sous le commandement de Touttaville, rendait tous les jours plus étroit et plus sévère.
Le duc de Guise, résolu néanmoins à faire face à toutes les difficultés, chercha d’abord à établir son autorité solidement, et à réunir en sa faveur les différentes classes si divisées d’opinions et de sentiments. Le premier point, il le sentait parfaitement, était de secouer sans trop de brusquerie le joug d’Annese, dont l’hospitalité grossière et les manières importantes et peu délicates lui pesaient d’ailleurs beaucoup. Il obtint qu’une cérémonie religieuse, chose toujours essentielle à Naples, donnât à son autorité une sorte de sanction. La junte de Saint- Augustin, le surlendemain de son arrivée, prêta entre ses mains serment de fidélité à la république dans la cathédrale : le cardinal Filomarino lui-même, quoique un peu à son corps défendant, remit à celui qui se disait le premier serviteur de la république une épée bénie avec le cérémonial usité. Les premiers actes du duc montrèrent alors le désir de ménager la personne, les biens , la considération de la noblesse , et d’assurer aux capes noires le rétablissement de l’ordre, bien qu’il continuât à flatter et à servir les passions du peuple. Quelques-uns des ennemis les plus exaltés de la noblesse furent saisis et exécutés, entre autres le boucher Santis-, les relations commerciales reprirent quelque sécurité, et la veuve de
Masaniello, restée dans la misère et dans l’oubli, reçut avec les caresses du prince la promesse d’une pension. Gennaro Annese , devinant aisément où tout cela tendait, murmura , se plaignit du mépris qu’on faisait de son autorité et des intérêts du peuple. Le duc de Guise le prit de haut , menaça de retourner à ses felouques , et consentit à laisser à son rival le gouvernement civil , si l’on lui laissait toute l’autorité militaire.
C’était tout ce qu’il voulait provisoirement, certain que le reste lui arriverait ensuite par surcroît. Il organisa tout à fait à la française quatre mille hommes , composés de cinq des plus braves régiments, arma du mieux qu’il put plusieurs autres compagnies à pied , et monta six cents cavaliers. C’était une force militaire qu’il pouvait risquer en campagne , tandis que les masses dans la ville maintiendraient les Espagnols. Il chercha en outre à s’attacher particulièrement cette petite armée , en partageant les grades entre des chefs populaires et des Français qui l’avaient accompagné, surtout en donnant le commandement supérieur, avec le titre de mestre de camp, au brave et habile baron de Modène.
La première entreprise que Guise tenta au dehors avec ces forces fut dirigée contre la ligne de blocus que la noblesse avait formée par Pouzzoles, A versa, le pont de Scafati et Castellamare , et qui interceptait tous les arrivages et les communications de la ville avec les provinces soulevées et quelques chefs de bandes de brigands favorablement disposés. Le baron de Modène aurait voulu tenter une pointe vers la Pouille. Le duc de Guise préféra marcher sur A versa . poste avancé de la noblesse
MASANIELLO El' LE DUC DE GUISE. 333
sur la route de Capoue, où était son quartier général. Il comptait moins sur ses forces que sur une entrevue qu’il s’était ménagée avec les chefs de la garnison d’Aversa. La conférence ne répondit point à son attente , le duc d’Andréa, commandant des défenseurs de Capoue, se montra plein de courtoisie pour le duc de Guise , et parut écouter ses flatteries et ses promesses avec complaisance; mais il déclara fermement ne point vouloir trahir la fidélité qu’il avait jurée à son souverain. Il fallait combattre. A quelques jours de là, l’action s’engagea sur le pont de Frignano , près de l’endroit même où la conférence avait eu lieu. Le duc de Guise y déploya la plus brillante valeur. Mais ses troupes , encore peu aguerries, ne purent tenir contre la cavalerie des nobles; il eût essuyé même un grave échec si le baron de Modène , embusqué derrière un épais fourré , n’eût protégé fort à temps sa retraite par un redoutable feu de mousqueterie.
L’arrivée de la flotte française, composée de vingtneuf vaisseaux, quatre brûlots et cinq mille hommes, le 18 décembre, fit heureusement oublier d’abord ces deux mésaventures du prince. C’était le moment décisif de la nouvelle phase où était entrée la question napolitaine. Le duc de Richelieu, qui commandait la flotte, appuierait-il sans arrière-pensée le duc de Guise, ou s’isolerait-il de lui pour agir seulement au profit du roi de France? De là dépendait le succès du duc de Guise et le sort de la domination espagnole et de la révolution napolitaine. Le duc de Richelieu avait pour instructions de ménager avant tout les intérêts de son maître ;
3oi QUATRIÈME ÉPISODE.
personnellement il était assez mal disposé pour le duc de Guise. Les défiances et les jalousies du prince français et de l’armurier étaient devenues plus grandes depuis l’entrevue que le premier avait eue avec la noblesse à Aversa. Le duc de Richelieu crut qu’il était de l’intérêt du roi très-chrétien d’entretenir cette rivalité en favorisant Annese, obscur personnage avec lequel il aurait d’ailleurs plus beau jeu. Il affecta donc de ne se mettre en communication officielle qu'avec lui , et de le reconnaître comme seul chef de la république napolitaine.
L’abnégation n’était pas , comme on le sait , le propre de la famille des Guise. De retour à Naples , le 20 , l’ambitieux prince résolut d’en finir avec les rivalités de commandement, et de faire décider la question entre Annese et lui, pour que les secours des Français ne tournassent point à son détriment. Ses agents répandirent le bruit que Gennaro Annese voulait livrer aux troupes françaises la tour du Carmel : donner le pouvoir à Guise est le seul moyen d’empêcher, disaient- ils, que les Français n’abusent de la position des Napolitains pour tes faire passer d’une domination sous une autre. Dès le lendemain matin en effet, proclamé presque à huis cjos par plusieurs soldats et quelques partisans dévoués, Guise parcourut les rues, entraîna le peuple, qui hésitait, sur la place du Marché , et se fit conlirmer ensuite par la junte de Saint-Augustin due ou doge de la république napolitaine et défenseur de t' État. Annese essaya d’opposer quelque résistance au bourg de Lavinara en soulevant ses habitants contre l'ami de la noblesse et le princeélranger. Mais le duc de Guise se présenta bravement au mi-
MASANIELLO ET LE DUC nE GUISE.
lieu de la foule épaisse et fort animée. On poussait des cris, on lui reprochait son origine étrangère ; il ne perdit point la tête, et jeta à la foule ce mot tout césarien : « Je n’ai » pas d’autre patrie que Naples; je suis né dans la fe- » louque qui m’y a apporté. » C’en fut assez ; ce jeune homme tenait de son aïeul quelques-unes de ces qualités qui fascinent le grand nombre ; le peuple , ravi tout à coup , le porta en triomphe , et failjit le proclamer roi. Gennaro Annese , anéanti , se jeta aux pieds de son rival, et fut. trop heureux de recevoir le titre de lieutenant du chef de la république. Un Te Deum solennel parut consacrer la joie universelle.
Le duc de Guise avait gagné Naples; mais il perdit par là les secours de la flotte française. Le duc de Richelieu, en effet, n’osa plus décidément mettre ses forces au service de ce jeune ambitieux , et resta en correspondance secrète avec ses ennemis. Il offrit seulement de débarquer au secours des Napolitains dix-huit cents hommes, et ne donna que quelques quintaux de poudre au nouveau chef de la république; mais il en fit passer bien davantage à la tour du Carmel pour l’armurier Annese , plus indisposé que jamais contre son heureux rival. Déjà on avait reproché au duc de Richelieu de n’avoir point profité , dès son arrivée , de la dispersion de la flotte espagnole à Baja , à l’Arsenal et à Gastellamare, pour la détruire entièrement. Le duc de Guise prit texte de cette parcimonie et de cette trompeuse politique pour augmenter les défiances des Napolitains contre cette flotte que les habitants et que lui-même avaient tant désirée. F.n vain Richelieu chercha-t-il à se
relever en présentant deux fois la bataille à la Hotte espagnole, que don Juan avait eu le temps de rassembler. La tempête sépara la première fois les combattants; la seconde action, peu chaleureuse d’ailleurs, resta indécise. Après avoir inspiré la méfiance, il est dangereux d’exciter le mépris. Le duc de Guise , qui n’avait pas d’ailleurs trop de vivres pour la ville , refusa d’en envoyer à la flotte française ; et le duc de Richelieu , dégoûté du rôle qu’il jouait, laissa à eux-mêmes la république et son chef , et mit à la voile pour ne plus revenir, après un séjour assez inutile d’une semaine dans le golfe.
Les nouvelles que reçut quelques jours après le doge de la république de Naples lui firent regarder cette retraite comme heureuse pour son ambition, bien qu’il perdit par là l’espoir d’un secours fort utile. Le baron de Modène , laissé devant Aversa , avait forcé les nobles qui défendaient la place à se retirer sur Capoue, et jeté ainsi le désarroi dans tout le corps de la noblesse , qui commençait à se disperser. Un peu plus loin, deux chefs de bandes , Pastena et Pappone , grâce à la prise de Salerne et de Fondi , coupèrent les lignes espagnoles qui bloquaient Naples , et entrèrent en communication avec la ville. Déjà les capitales de plusieurs provinces proclamaient le nouveau chef de la république à l’exemple de Naples. Guise redoubla de vigilance et d’efforts de son côté contre le duc d’Arcos ; l’amiral Tursi-Doria ourdissait avec quelques traîtres une trame qui devait lui livrer un poste important. Guise surprit lui-même le trompeur, et, profitant du moment, enleva le faubourg de Chiaja,
encore au pouvoir des Espagnols, et, à quelque distance hors des murs , la tour de l’Annonciade.
Malheureusement notre jeune César crut , avant d’avoir cause gagnée , qu’il était temps de faire le roi. Il inaugura la nouvelle année, 16 lj 8 , en prenant pour résidence le magnifique palais de don Ferrant Caraccioli, qui suivait le parti des Espagnols. Un grand écuyer et quatre chevaliers de Malte furent créés premiers gentilshommes de la chambre ; vingt-quatre estafiers avec une livrée de velours vert galonné d’or, et trois compagnies de gardes, hallebardiers et Suisses, ne le quittèrent plus. Il exigea qu’en lui parlant on ne se servît plus que du titre d’altesse; enfin il rechercha le royal plaisir d’une maîtresse. Celui qui avait si aisément oublié sa femme pouvait bien ne plus penser à mademoiselle de Pons, dont l’amour l’avait conduit à Rome. On vit le galant prince passer et repasser devant les palais de certaines princesses en l’absence de leurs pères ou de leurs maris, et même y pénétrer, quoiqu’il ne fût point alors d’usage à Naples de faire visite aux dames. La politique, il est vrai , pouvait n’y être pas étrangère : il prétendait en gagnant un seul cœur conquérir toute une famille ; mais un intérêt plus tendre à coup sûr que la pitié pour une grande infortune l’attirait auprès de la jeune veuve du prince de Massa , revenue tout récemment dans son parais du couvent où elle s’était d’abord retirée après la mort tragique de son mari.
A la fin du mois de janvier, un fait assez grave commença à tirer le futur roi de ses rêves. Don Juan d’Au- Iriche, faisant usage des pleins pouvoirs qu’il venait de
recevoir de la cour de Madrid, déposa le 28, de sa vice-royauté , le duc d’Arcos.
Quoiqu’il parût alors bien détaché de la monarchie espagnole , le peuple salua avec plaisir le départ de celui qu’on regardait comme l’auteur de tant de maux. Dans une habile proclamation , don Juan présentait cette destitution comme l’abaissement du principal obstacle au rétablissement de la paix entre le roi d’Espagne et ses fidèles sujets de Naples. Le renvoi de la flotte espagnole , qui l’accompagna comme pour montrer qu’on ne voulait plus agir à force ouverte contre la ville de Naples, fit encore un meilleur effet. Les esprits commencèrent à revenir à l’Espagne aux dépens du duc de Guise, dénué d’ailleurs, par le départ de la flotte française , de presque toute ressource. La noblesse , qui faiblissait depuis son échec d’Aversa , continua à donner de bonnes paroles au prince français, mais sans se décider. Les capes noires, lasses de la guerre, se rapprochèrent sensiblement des Espagnols. Le nouvel élu du peuple , Marcella , choisi récemment par le duc de Guise < traita même en dessous main avec don Juan. Enfin le peuple , qui souffrait de la disette , entretenue , malgré la prise d’Aversa, par une mauvaise administration, murmura contre les façons royales du duc de Guise ; et l’armurier Annese, qui jouait toujours double jeu, reprit ses intrigues contre son ennemi juré, et commença ï\^ traiter aussi avec les Espagnols pour la reddition de la tour du Carmel, comme il avait traité précédemment avec les Français.
11 fallait que Guise se relevât par quelque action
MASAMELLO KT LE DUC DK GUISE. 359
d’éclat. Malheureusement la division régnait dans ses conseils. Le baron de Modène, gentilhomme actif, habile et dévoué , disputait avec désavantage l’esprit du princô à Antonio Lieto, esprit insinuant et peut-être perfide, auquel sa sœur, belle, intrigante et fort sensible aux galanteries, même inconstantes, du duc, assurait la prépondérance. Le premier voulait pQusser jusque sur Capoue , et achever par la prise de cette ville le mouvement heureusement commencé déjà par la reddition d’Àversa. Découragé par quelques revers partiels dans la campagne , le duc de Guise écouta les propositions du second , qui opinait pour une attaque générale contre les redoutables positions que les Espagnols tenaient en* core dans Naples. La victoire dans la capitale lui assurait , disait celui-ci , la possession de tout le royaume ; c’était là qu’il fallait vaincre. Mais c’était là aussi qu’un échec ne pouvait manquer d’achever la ruine du crédit de Guise , déjà fort ébranlé.
L’attaque générale fut préparée pour le 12 février, jour de la fête de Notre-Dame du Carmel. Aux dix mille hommes de troupes enrégimentées , et aux masses populaires dont il pouvait disposer, et qu’il divisa en pelotons de deux mille combattants distribués sur certains points de la ville, Guise ajouta cinq ou six mille bandits qu’il fit venir des environs. Les trois châteaux forts avec les postes avancés et fortifiés qui les défendaient devaient être attaqués à la fois. Avec le peu d’artillerie dont on pouvait disposer , c’était un plan insensé ; on ne comptait guère que sur l’assaut et l’escalade. Modène , récemment encore accusé par Lieto et rudoyé par le duc, ne
voulut point commander l’affaire. Don Juan, instruit de tout par des traîtres , et d’ailleurs par le caractère bien dessiné des préparatifs, put organiser à loisir sa défense.
Dès le matin du jour fixé d’avance , la cloche de Saint- Augustin , à laquelle répondirent bientôt toutes les autres églises, donna le signal. Le duc de Guise, posté luimême au château de Gravina, dans un faubourg qui menaçait le château Saint-Elme , dirigeait tout en personne. L’attaque vraiment sérieuse était celle de ce château, dont l’hostilité était si gênante pour la ville de Naples. Les troupes dirigées sur les abords du Château- Neuf et de l’arsenal devaient plutôt distraire l’attention des Espagnols et occuper leurs forces.
Malheureusement le duc de Guise confia à un certain Paul de Naples et à ses brigands l’une des attaques principales du château Saint-Elme, par le faubourg de Chiaja, le plus riche de la ville. Les brigands agirent avec leur vigueur accoutumée ; mais , quand ils eurent chassé les Espagnols des premiers palais qu’ils occupaient, ils ne songèrent plus qu’aux richesses tombées entre leurs mains ; ils quittèrent le combat pour le pillage, et laissèrent sans soutien les différents corps, qui de points différents attaquaient Saint-Elme. Vainement le duc envoya-t-il quelques-uns de ses lieutenants, au plus fort de la mêlée , pour rappeler ses promesses à Paul de Naples ; les brigands ne lâchaient pas si aisément prise. Furieux d’être laissés seuls, tandis que d’autres exploitaient d’avance la victoire , les soldats réguliers et le peuple abandonnèrent les retranchements dont ils s’étaient déjà emparés; et, après un combat de huit
MASAMELLO ET LE DIT. DE Gl'ISE. 361
heures et des pertes considérables , le duc de Guise fut obligé de donner le signal de la retraite.
C’était la perte de sa royauté. 11 se donna beaucoup de peine, le lendemain et les jours suivants, pour faire bonne mine. En parcourant la ville de Naples, dont les habitants avaient fait de cruelles pertes , il entendit distinctement les cris de : La paix! la paix! 11 offrit k son amour-propre le dédommagement du supplice de Paul de Naples, perfidement attiré dans son palais. Mais il perdit ainsi le concours de tous les autres bandits, qui n’osèrent plus se fier à lui , et se mirent en devoir de faire leur paix avec l’Espagne. Il crut se donner encore plus raison en faisant emprisonner Modène , qu’il avait laissé sans aucun commandement pendant le jour du combat, et qui regrettait ce qu’on avait fait, le lendemain. Tout cela ne prouvait qu’une impuissante mauvaise humeur. Gennaro Annese avait beau jeu maintenant ; il exploitait les tendances républicaines de la foule. Le peuple avait quelque temps auparavant crié : Vive le roi! sur les pas de Guise; il se mit à crier maintenant : Vive la république! et ses chefs demandèrent l'organisation du gouvernement républicain à celui qui avait jusque-là agi en maître.
Guise était assailli par des réclamations bien plus pressantes au sujet du pain ; il sentait son crédit crouler de toutes parts. Pour la première fois, il prit des engagements contraires à ses prétentions. Un drapeau fut arboré sur son palais avec les initiales S. P. Q. N. ; une commission fut nommée pour préparer la constitution ; quelques chefs des capes noires et du peuple reçurent
la promesse de places de sénateurs; dernières ressources d’une cause perdue ! Guise s’enlevait l’espoir de se rattacher la noblesse, qui l’avait pressé au contraire de se faire roi. En réalité, il ne s’agissait plus alors pour le duc de la couronne , mais de la vie. Il était entouré de traîtres qui songeaient à faire leur paix à ses dépens. Annese surtout , enhardi par ces premières concessions , tendait à chaque instant des pièges au duc , qui le lui rendait avec usure ; ce n’était plus entre eux une lutte d’influence, mais un duel de trahison où ils employaient tantôt le poignard et tantôt le poison. Le peu de sécurité pour les personnes et pour les propriétés que l’arrivée de Guise avait d’abord rétabli commençait à disparaître. L’anarchie reprenait ses droits ordinaires dans les luttes civiles prolongées, et la disette aiguisait toutes les souffrances.
Des scènes tragiques où le trouble des esprits ne se manifestait que trop , se succédèrent chaque jour. Dans une émeute suscitée contre lui , Guise fut obligé de faire tirer sur le peuple ; désormais, il ne sortit plus que sous la protection d’une escorte. Quelques jours après , le peuple attaqua dans sa maison et massacra l’élu du peuple, Marcella, accusé défaire passer des vivres aux châteaux espagnols, tandis que la ville en manquait. Des têtes exposées sur la place du Marché apprenaient presque tous les matins au peuple qu'une nouvelle conspiration avait été découverte et punie. Mais l’auteur de tous ces complots , Annese échappait toujours aux poursuites; il ne sortait presque plus de la tour du Carmel, où il s’était retranché au milieu de ses munitions et de
ses richesses. Ouvertement menacé par Guise , il hésitait cependant à se vendre aux Espagnols , espérant toujours recouvrer l’autorité qu’il avait un instant possédée , et rêvant encore l’établissement de la république.
Cependant l’autorité espagnole se reconstituait. L’ambassadeur espagnol , comte Ognate , nommé vice-roi pour mettre fin le plus promptement possible à l’autorité provisoire de don Juan, était arrivé. C’était un homme d’une grande expérience, et qui jouissait, même parmi les Napolitains, d’une heureuse réputation. Il ne ménagea point les proclamations publiques et les négociations secrètes pour achever de jeter l’incertitude et la défection dans le camp ennemi. Le duc de Guise fut encore un instant relevé, dit-on, par une lettre du roi de France et la promesse de l’arrivée d’une escadre munie d’instructions plus favorables et plus décisives que la première. Mais les choses en étaient arrivées pour lui au point ou le moindre hasard pouvait achever de tout perdre; il eut la maladresse d’y aider lui-même.
Dans l’appréhension de l’arrivée d’une escadre française , le comte d’Ognate avait surpris la petite île de Nisita , qui pouvait offrir un bon mouillage en face du cap du mont Pausilippe. Le duc de Guise voulut la reprendre en personne , bien que son autorité dans Naples ne tînt réellement plus qu’à sa présence. On ne pouvait offrir aux Espagnols une occasion plus favorable. Une grande partie de la population était lasse ou indifférente; la plupart des chefs, hostiles ou traîtres au prince. Ognate prépara , tout à son aise , pour attaquer Naples à son tour pendant l’absence du duc; et celte
longuè et sanglante révolution se termina presque en un jour par une plaisante surprise.
Le duc de Guise quitta Naples le 5 avril , de grand matin, avec quatre mille hommes et quelques pièces d'artillerie qui devaient être soutenues par un certain nombre de felouques. Il y avait trois milles de Naples à la pointe du cap. Arrivé au milieu du jour , il commença aussitôt l’attaque, et réussit plus vite encore qu’il n’espérait. Protégées par l’artillerie du cap , peu distant de l’île, les felouques débarquèrent promptement les troupes sur le point désigné, et le soir le commandant de la petite forteresse demanda à capituler. Le succès était complet ; la flotte française pouvait être assurée de son mouillage. Mais le comte d’Ognate, de son côté, ne réussit pas moins dans son entreprise, qui était d’une bien autre importance.
Ce jour-là aussi tout avait été disposé par les Espagnols pour sortir des châteaux et faire irruption sur la ville par plusieurs points à la fois. Deux traîtres devaient livrer la porte d’Albe et un des postes qui tenaient en échec le Ghàteau-Neuf. A minuit, c’est-à-dire quelques heures après que Guise avait reçu la capitulation du fort de Nisita , le vice-roi et don Juan , chacun à la tête d’un détachement, commencèrent le mouvement. Les premiers postes ayant été livrés , les autres furent emportés en silence et presque sans coup férir. Les deux corps se réunirent bientôt au milieu de la ville , et s’apprêtèrent à se diviser pour la parcourir dans toutes les directions et balayer toutes les résistances. Le tocsin commença alors à sonner , mais faiblement ; on entendit
une sourde agitation , mais les Napolitains se mettaient plutôt en sûreté qu’ils ne s’aventuraient dans les rues, s Au point du jour, Espagnols, Allemands et Suisses, se précipitèrent au pas de charge dans les rues, en criant: « La paix! plus de gabelle! mort au mauvais gouvernement! » Le peuple surpris, et presque sans chef, s’enfuit; plusieurs décharges suflirent pour disperser les soldats enrégimentés. Au palais de Guise , quelques gentilshommes français firent seuls un peu de résistance.
A six heures du matin, toute la ville était balayée, les principaux postes occupés, moins la place du Marché et le faubourg de Lavinara.
Mais le quartier général de l’émeute était déjà cerné.
Don Juan se dirigea sur la place du Marché à la tête de ses troupes. Le cardinal Filomarino en habits pontificaux s’était joint à lui. Le peuple était là en masse , mais peu armé et plus agité qu’hostile. Tout dépendait de la conduite de Gennaro Annese , retiré et fortifié dans la tour du Carmel. Celui-ci n’avait, jamais su prendre à temps un parti honorable ou au moins hardi ; il hésitait encore, honteux de ne pouvoir plus se vendre aussi avantageusement , et convaincu qu’il ne pouvait opposer une longue résistance. Le cardinal Filomarino , envoyé auprès de lui , le décida en se portant garant de sa vie et d’un honorable traitement. L’armurier républicain fendit la foule et vint se jeter aux pieds de don Juan, tandis que trois cents Espagnols prirent possession de la tour. L’étendard espagnol, arboré à son sommet, annonça bientôt la rentrée de Naples sous le pouvoir de S. M. le roi Philippe IV.
Le duc de Guise avait passé la nuit à Nisila, malgré quelques avertissements assez significatifs. Quand il ne douta plus de ce qui était arrivé , il se mit à la tête de ses cavaliers pour tâcher de se jeter dans un des faubourgs de la ville et la disputer aux vainqueurs, s’il en était temps encore. Les portes étaient déjà gardées ; on le reçut à coups de fusil. Il fit ainsi inutilement le tour de la moitié des murailles extérieures de Naples, tenta tous les points les plus faibles, mais les trouva tous gardés. Pendant ce temps , don Juan parcourait la ville à cheval et un Te Deum, était chanté à la cathédrale ; quelques-uns se cachaient encore dans leurs maisons ou sortaient de la ville pour chercher le duc de Guise ou se réfugier dans les montagnes, mais la plupart ressentaient ou témoignaient au moins vivement la joie d’avoir recouvré la paix et le repos, sinon de reconnaître de nouveau la domination espagnole.
Le roi déchu avant d’avoir ceint la couronne devait maintenant songer à sa vie. Il prit la route de Capoue, dans l’espoir de s’ouvrir un chemin jusque sur le territoire romain. Mais son escorte diminua à chaque définir de route à mesure qu’il approchait des postes ennemis. Pris enfin entre ceux qui venaient de Naples et ceux qui arrivaient au-devant de lui de Capoue , il essâya avec quelques Français, derniers compagnons de sa fortune, de se faire jour l’épée à la main; mais il donna encore cette fois d’inutiles preuves de bravoure , son cheval tomba bientôt percé d’une balle. Fait prisonnier, il fut conduit courtoisement en prison à Capoue, et transporté de là en Espagne. Après son départ, tout
le royaume fil par lassitude sa soumission au comte Ognate aussi rapidement que la ville de Naples. Sauf la gabelle des fruits, qui avait causé le premier soulèvement des lazzaroni , le gouvernement des vice -rois reprit jusqu’à la fin de la domination espagnole les anciens errements. Plus heureux que les Napolitains, le duc de Guise avait au moins couvert , par celte équipée politique, une difficile retraite dans ses affaires de cœur !