CHAPITRE TROISIÈME
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Le rôle de Masaniello était désormais plus difficile à jouer. Hier, chef d’émeute, il luttait encore pour la victoire; aujourd’hui, capitaine général, il était devenu le gage de la paix , la garantie du bon ordre. Chargé du gouvernement de la ville, instrument, du vice-roi, il fallait, tout en maintenant sa conquête , qu’il apaisât, qu'il réprimât peut-être bientôt le mouvement qui l’avait porté au pouvoir. Moment délicat et cependant décisif dans tout événement de ce genre pour celui qui assume sur sa tête toute la responsabilité; glaive à deux tranchants difficile à manier pour tout autre , sans se blesser soi-même, et surtout pour le pauvre poissonnier ! Saurat-il faire leur part aux garanties de l’ordre et à celles de la liberté? Fait pour la lutte, sera-t-il également fait pour le pouvoir? Fort dans la guerre, le sera-t-il aussi dans la paix? Conservera-t-il surtout, au milieu de ces difficultés, cet empire sur soi-même et ce crédit sur les autres, si nécessaires aux pouvoirs semblables au sien? C’était là qu’on l’attendait.
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Masaniello put juger dès le lendemain des embarras que lui laissait la victoire. Le bruit qu’une bande de brigands s’apprêtait à tenter un coup de main sur Naples avait , de grand matin déjà , jeté une vive agitation dans la ville. Chargé en sa qualité de capitaine général de la sûreté de la ville , Masaniello organisa la défense ; il choisit pour mestre de camp un certain Andrea Polito, batteur d’or, et confia le commandement des deux faubourgs les plus populeux à Gennaro Annese, arquebusier, et à un frère de Palombo , tous gens dévoués au mouvement; il ne garda que trente mille hommes des plus résolus sous les armes, avec une solde d’un carlin par jour et une ration de pain , de viande et de vin. Ordre fut donné à tout le reste, marchands et artisans, de rouvrir les boutiques et ateliers, de reprendre les travaux accoutumés. Le prix des vivres de première nécessité, ftxé à l’amiable, enleva tout prétexte au mécontentement. L’exécution d’un boulanger convaincu d’avoir vendu à faux poids, et un échafaud élevé au milieu de la rue de Tolède, avec les exécuteurs en permanence, indiquèrent suffisamment que le nouveau maître entendait être obéi.
Était-ce nécessité de frapper de grands coups au milieu de cette fournaise encore ardente, ou inhabileté de Masaniello à trouver des moyens moins violents? 11 déploya dans l’exercice de son autorité une rigueur excessive. On fouilla les maisons pour y découvrir quelques brigands qui s’étaient dérobés à toutes les recherches * quatre furent décapités. Six matelots, saisis sur une barque suspecte, eurent le même sort. Les femmes, les
MASAMELLO ET LE DUC DE GUISE. 3î;J
prêtres eux-mêmes, furent obligés de se conformer a l’ordonnance qui proscrivait les longs vêtements. Eu revanche, le capitaine général condamna à être pendus plusieurs de ses partisans qui avaient commis quelques excès dans un couvent de femmes. Gouvernant comme sur la brèche, et il y était en effet, c’était de sa fenêtre, une arquebuse, mèche allumée, à la main, et prêt à faire feu , que le terrible dictateur rendait ses sentences ; en bon accord du reste avec le vice-roi , auquel il faisait passer des vivres pour sa maison et du fourrage pour ses écuries. Au moins on ne pillait plus pour détruire. Toutes les dépouilles des nobles, argent, vaisselle, bijoux, arrachées même des églises où elles avaient été déposées, étaient maintenant emmagasinées dans une maison de la place du Marché. On vit seulement avec regret Masaniello décharger personnellement sa haine sur le palais du duc de Maddaloni, dont il lit exposer ignominieusement le portrait mutilé de sa main sur la place du Marché. En somme , celte première journée do pouvoir n’était pas absolument mauvaise ; mais ces excès de sévérité en tout sens témoignaient de la violence de la lutte intérieure que se livrait le capitaine général.
L’église de Saint-Janvier, un des plus beaux monuments de la ville , depuis les réparations ordonnées par l’archevêque Caraffa à l’œuvre gothique du vieux Pisano, était magnifiquement décorée le dimanche lè pour la cérémonie du serment. On espérait voir sortir enfin de ce jour tant désiré le rétablissement de l’ordre et l’affermissement de la liberté ; mais c’était aussi une épreuve pour Masaniello; de ce moment, il tombait du premier
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rang au second; et ce second rang même qu’il devait déposer à jour fixe, c’est-à-dire à l’arrivée des ratifications, ne lui offrait plus que la terrible responsabilité d’un pouvoir en butte aux exigences et à l’ingratitude de tous. Comment franchira-t-il ce pas difficile de l’amoindrissement ou de la descente du pouvoir ?
Après une longue attente , le vice-roi , rassuré par les cris de : Vive le roi d’Espaqne! vive le duc d’Arcos! poussés le long de la route , déboucha à cheval vers deux heures de l’après-midi sur la place, précédé de cent cav aliers espagnols et suivi de plusieurs carrosses qui amenaient les premiers fonctionnaires du royaume. Masaniello, dans son costume brodé d’argent, avec quelquesuns des autres chefs, l’attendait sous la porte principale, qu’ornent une magniflque architrave d’un seul morceau de marbre et deux petites colonnes de porphyre, restes d’un temple d’Apollon. Il aida respectueusement le viceroi à mettre pied à terre, et l’introduisit, l’épée nue à la main, dans la cathédrale, où le grand aumônier du royaume leur offrit l’eau bénite à tous deux. L’archevêque, en habits pontificaux et suivi de tout 'son clergé, les attendait au milieu de la grande nef ; il les conduisit dans le chœur, et prit place, sous un dais avec Masaniello el les siens, à droite, et le duc et quelques seigneurs à gauche.
La messe terminée, la véritable cérémonie du jour commença. Le secrétaire du royaume, s’avançant devant le vice-roi, lui lut à haute et intelligible voix les articles de la capitulation. On les écoutait religieusement, quand Masaniello interrompit le lecteur pour donner des explications
sur ce qu’on venait d’entendre, et renouvela plusieurs fois la même interruption. Ce commentaire en pleine église du sens et de l’importance des articles étonna moins encore cependant que l’exaltation toute particulière qu’v apporta Masaniello. La lecture et le commentaire achevés, l’élu Arpaja pria le vice- roi de vouloir bien confirmer le tout par un serment solennel. L’Évangile était ouvert sur le beau maître-autel de porphyre qui occupe le fond du chœur, et on avait mis à côté , pour plus de solennité, la précieuse châsse qui recélait la tête de saint Janvier et la fiole miraculeuse. Masaniello était étrangement agité ; il parlait avec vivacité à l’archevêque , il envoyait par un gentilhomme des messages au duc d’Arcos, le tout à la grande inquiétude des assistants. Le* vice-roi s’avança néanmoins, leva la main sur les reliques et sur l’Évangile, et, au milieu du plus profond silence, dit d’une voix haute et ferme : « Je jure d’ob- » server fidèlement les articles de cette capitulation , et » je m’engage à en solliciter la ratification de Sa Majesté » le roi d’Espagne. » Quand il eut achevé, il sembla qu’un poids immense cessât de peser sur toutes les poitrines oppressées ; les voûtes de la cathédrale retentirent d’un Te Deum entonné avec une énergique et victorieuse allégresse par plus de deux mille voix.
On croyait tout fini ; mais tout à coup , la poitrine haletante, l’œil en. feu, le visage illuminé d’une expression bizarre où la joie du triomphe paraît troublée par une sombre inquiétude, Masaniello s’avance au milieu du chœur avec des gestes extraordinaires comme pour retenir la foule, et demande impérieusement son attente
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tion : « O mon peuple , dit-il , te voilà donc délivré du » rude fardeau que des mécréants t’avaient imposé, sous » prétexte de servir Sa Majesté Catholique ! Pour que je » pusse mener cette œuvre à bonne fin, le Seigneur » Dieu a détourné de mon pauvre corps les balles des » assassins. Ils ne pouvaient atteindre l’oint du Seigneur » avant qu’il eût purgé la ville et le royaume de cette » peste aussi pernicieuse au souverain qu’au peuple lui- » même. Tout n’est pas fini cependant; ils sont ruinés » ces nobles et ces publicains qui empêchaient nos of- » frandes d’arriver jusqu’à Sa Majesté ; mais ils existent » encore, ils rôdent affamés autour de notre ville comme » des loups dévorants. C’est pourquoi je veux garder ce » pouvoir, que je n’ai pas cherché, jusqu’à leur entière ' » extermination. J’y périrai , mais il faut que ma destinée » s’accomplisse, et que la couronne du roi Philippe brille » de tout son éclat , comme le soleil quand il sort des » nuages qui l’obscurcissent. Oui , mon peuple, prie pour » moi , et toi aussi , roi Philippe , prie pour moi , car si » vous perdez le pauvre poissonnier, le misérable Masa- » niello , c’en est fait de vous et du royaume. Je suis » votre salut; moi seul j’ai fait l’accommodement de » cette ville. Ce n’est pas pour m’élever ni pour m’en- » richir, vous le savez , fidèles Napolitains , que je me » suis mis à votre tête» Oh ! je ne voudrais pas pêcher » quelques misérables sequins dans cette mer de sang » qui depuis quelques jours coule autour de moi. Je vous » l’ai dit, je préfère à cette autorité ma bonne et tran- » quille pêche ; à cet habit chamarré d’argent , je pré- » fère mon caleçon de toile, et à cette plume blanche
» mon bonnet de poissonnier. J’étais heureux dans ces » habits , et sans inquiétude ; on ne dirigeait point sur » moi le bout d’une arquebuse, et je n’avais point les » mains teintes de sang. Non, non, archevêque, ce pou- » voir n’est pas pour moi , ces habits ne conviennent » point au poissonnier... » En prononçant ces dernières paroles, il s’interrompt, pousse de bruyants sanglots, arrache ses vêtements et se jette aux pieds de l’archevêque , en le conjurant de le rendre à son premier état et à sa liberté. Tous les assistants restaient singulièrement émus de ces paroles et de cet étonnant spectacle. L’archevêque invoqua l’image même du Christ pour calmer l’exaltation de Masaniello, et le malheureux se laissa alors entraîner à la suite du cortège, dans Une sorte d’abattement physique et moral , jusqu’à la place du Marché.
Le capitaine général avait laissé apercevoir les premiers symptômes d’un état mental que les événements des jours précédents et la difficulté de sa position présente n’expliquaient que trop. Sa tête n’avait point résisté à cette brusque transition de l’obscurité à la puissance, et d’une vie tranquille à l’agitation révolutionnaire; huit jours d’ardeur fiévreuse passés, presque sans sommeil êt sans nourriture , dans les alternatives du combat et du triomphe, de la crainte et de la joie, l’avaient ébranlée* Tant qu’il ne s’était agi que d’atteindre un but clairement défini , l’ardeur et les exigences de la lutte avaient soutenu Masaniello ; chargé maintenant d’assurer les bénéfices de la victoire , obligé de lutter contre ceux qui la lui disputaient encore, et contre ceux qui pouvaient la com-
promettre, il n’osait plus ni garder ni laisser ce pouvoir qui lui pesait; il déchirait ses vêtements comme Nessus sa tunique. Homme simple et ardent , avec des éclairs de génie qui lui venaient du cœur plutôt que de la raison, il sentait que le pouvoir ne lui convenait pas; et cependant, lier de ce qu’il avait fait, et croyant que tout reposait sur lui , il craignait de le perdre. Souverain d’un jour, né d’une victoire populaire, parti de si bas et arrivé si haut, sans avoir eu le temps de mesurer la distance , il redoutait la profondeur de la chute. Quoi ! il déposerait ce sceptre de circonstance et retomberait simple poissonnier, en butte à la haine des nobles, aux entreprises des bandits, à la vengeance du vice-roi, peut-être même aux railleries de ses égaux ! Qui lui assurait que, lui tombé, l’œuvre ne tomberait pas avec l’ouvrier? Le destructeur des gabelles retourné à sa pèche , qui garantirait le peuple du filet des gabeliers ? Le capitaine général désarmé , qui défendrait les Napolitains contre la vengeance des Espagnols ? Cependant cette épée de dictateur ne lui convenait pas; il ne savait déjà plus s’il devait s’en servir contre l’autorité espagnole ou contre le mouvement populaire ; dans le doute, il frappait à tort et à travers, et tout le sang retombait sur sa tête! 11 y avait là de quoi ébranler une imagination plus maltresse d’elle-même , et une âme plus préparée à l’exercice du pouvoir que ne pouvait les avoir Masaniello.
Le soir, Masaniello devait prendre sa part des fêtes et des réjouissances qui couronnaient cette journée de réconciliation. Un banquet avait été préparé pour lui et
les siens , par les soins du vice-roi peut-être , sous les délicieux bosquets qui décorent le pied du Pausilippe, en vue du beau golfe de Naples. Quand on vint chercher Masaniello chez lui, où sa femme étalait la toilette et les bijoux que lui avait envoyés la duchesse d’Arcos, il ne se montra point satisfait. Il aurait voulu que l’archevêque et le vice-roi assistassent à la fête comme à la cérémonie religieuse. Le cardinal s’était excusé sur la sainteté de son caractère. Masaniello voulut au moins avoir la compagnie du vice-roi; il partit en désordre pour aller l’inviter, sans chapeau , sans épée , la poitrine ouverte , ses habits déchirés et une jambe nue. Ses paroles étaient incohérentes; il mourait de faim, disait-il, et désirait partager sa collation avec le vice-roi. Le duc d’Arcos prétexta une forte migraine. Il n’apaisa Masaniello , mécontent, qu’en lui offrant, pour le transporter lui et les siens, sa felouque dorée, remplie encore de provisions. Le capitaine général descendit en effet avec son frère, Marco Vitale et quelques autres, dans la belle embarcation royale , suivie bientôt de nombreux canots remplis de musiciens et d’une foule joyeuse et triomphante.
C’était la première fois depuis huit jours qu’un instant de repos était permis à Masaniello, la première fois que son âme tendue avec excès pouvait se relâcher un peu. Sa rude et naïve nature prit sa revanche. Les rayons du soleil couchant miroitaient dans chaque vague du golfe, les cris de nombreux spectateurs répandus sur la rive de Chiaia répondaient aux chants et aux sons des instruments qui s’élevaient des barques vigoureusement poussées par les rameurs. Masaniello , épuisé par
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la fatigue et le besoin , se jeta sur les provisions déposées dans la felouque; il en usa, comme poussé par la fièvre, avec excès , et la fumée du vin , s’attaquantà un cerveau vide , le jeta dans de nouveaux excès. 11 ordonna en passant de piller la chapelle de Pie di Grotta , où la noblesse avait aussi déposé quelques richesses; monté sur la poupe de son petit navire , il saisit dans sa poche les sequins à pleine poignée , et les jeta à la mer pour faire largesse aux plongeurs qui se précipitaient au milieu du sillage qu’il laissait derrière lui. Deux heures après, à la nuit close, sur le quai de la Marinella , on vit revenir la felouque royale. Mais elle n’approchait point assez vite au gré de Masaniello; le pêcheur, brillant de fièvre et d’excès, se jeta à la mer tout habillé, fendit l’onde à force de bras , et courut précipitamment vers la place du Marché pour rentrer chez lui.
Cette journée avait commencé à ébranler le crédit de Masaniello^ Le lendemain lundi , le bruit se répandit dès le matin qu’il avait la veille au soir envoyé sa démission au palais , soit que le découragement l’eût emporté , soit que sa mère et sa femme, qui avaient été fort bien accueillies et traitées au château, lui eussent arraché cette résolution. La nouvelle était fort diversement accueillie, lorsqu’on vit sortir Masaniello à cheval et l’épée nue , sur la place du Marché , entouré , comme à l’ordinaire , de ses hommes de main. Peut-être s’était-il repenti, peut-être avait-il cédé aux obsessions de son entourage révolutionnaire. En tout cas, on ne le reconnaissait plus; il prononçait des paroles incohérentes et saccadées, donnait, puis relirait un ordre, tantôt pous-
sant son cheval en avant, au risque de renverser les personnes qui ne se rangeaient pas assez vite, tantôt s’arrêtant tout à coup et restant longtemps en place, comme préoccupé d’une pensée fixe. Il n’était pas prudent de l’approcher; Arpaja, Genovino essayèrent de lui faire quelques représentations , ils reçurent l’un un soufflet et l’autre un coup de baguette accompagné de ces mots : « Je suis maître du monde et ne suis point » obéi. » Deux des plus grands seigneurs du royaume, don Ferrand et don Carlo Caraccioli vinrent à passer en carrosse. Masaniello leur expédia l’ordre de venir lui baiser les pieds. Quelques-uns le regardaient faire avec une tendre pitié; d’autres, menacés par les intempérantes évolutions de son cheval , murmurèrent tout haut et lui lancèrent quelques pierres.
Ce premier avertissement parti du peuple rappela encore une fois le malheureux à lui-même; il revint sur la place du Marché, où il trouva encore le chemin des cœurs. « O mon peuple! dit-il, l’heure de l’ingratitude » est venue pour toi, et pour moi l’heure de la mort. » Est-ce là la récompense de mes services? » Puis, découvrant sa poitrine et mettant ses jambes à nu : « Voyez,
» ajoutait-il, ce que je suis devenu pour vous; je n’ai' » plus que la peau sur les os; je suis plus décharné » qu’un squelette. Un feu intérieur me dévore; je bois » sans parvenir à apaiser la soif qui me brûle. Et vous » songez à m’assassiner ! Ah ! vous ne savez pas ce qui » vous attend ; ma mort , c’est votre ruine. Écoutez ,
» vous, ne serez pas en sûreté que vous n’ayez fait venir » la mer sur cette place , ou que vous n’ayez de ce ri-
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» vage aux côtes d’Espagne construit un pont pour vous » entendre directement avec Sa Majesté. Tout le monde » vous trompe ? c’est mon dernier avis, c’èst celui d’un » mourant; demain déjà je ne serai plus; on aura porté » la main sur le libérateur de Naples , et vous le verrez » avec indifférence! » On se récria une dernière fois, on entoura le malheureux , on lui jura obéissance. Mais Masaniello ne fit pas bon usage de ces heureuses dispositions.
Quelques sentences capitales dictées par le caprice le plus fantasque ou le plus cruel achevèrent de décourager même ceux qui avaient la meilleure volonté. On entraîna le soir encore le capitaine général, pour le distraire ou pour achever de le perdre, au Pausilippe , dans la felouque du vice-roi. Il s’y livra aux mêmes extravagances et aux mêmes excès que la veille. Quand il revint, il avait la menace à la bouche; il annonçait qu’il ferait couper la tête au vice-roi ; il jurait qu’il mettrait le feu à la ville pour la punir de son ingratitude ; il se serait élancé, l’épée à la main, sur la foule confondue et mécontente, si quelques-uns de ceux qui l’entouraient ne l’avaient saisi et transporté de force dans sa maison. Le peuple stationna longtemps sur la place , ceux-ci pour avoir des nouvelles du malheureux ou pour le défendre, ceux-là pour épier le moment de sa chute. A minuit, assure un de ses historiens , Masaniello ouvrit sa fenêtre, alluma quatre flambeaux , et jeta à la foule étonnée ces lugubres paroles : « O mon peuple ! déjà je n’existe plus ; » quelques heures encore , et je péris assassiné ! »
A la même heure en effet sa perte était 'résolue. De-
puis deux jours , partisans et adversaires songeaient, à aviser aux circonstances. Ce soir-là même , Genovino et Arpaja avaient convoqué les capitaines des ottines à Saint-Augustin , où se tenaient ordinairement les assemblées municipales. Le vice-roi de son côté, dans son palais, avait réuni son conseil. Masaniello ne manquait pas de jaloux , même dans son parti ; Genovino et Arpaja, gagnés d’ailleurs peut-être par le vice-roi, quelques autres encore avaient vu avec dépit le pêcheur recueillir toute la gloire du succès populaire; ils profitèrent de son état pour faire décider qu’il serait déposé et enfermé dans une forteresse jusqu’au rétablissement de sa santé. Tout ce qu’il avait fait du reste devait être maintenu ; l’assemblée de Saint-Augustin espérait hériter de son pouvoir. Mais ce n’était pas le compte du duc d’Arcos. Lui, voyait dans la maladie de Masaniello et le découragement du peuple le moyen d’assurer sa vengeance et d’étouffer en même temps la révolte. La junte de Saint-Augustin n’eût fait que. continuer la rébellion à son profit; il fallait frapper le peuple de stupeur par un grand coup ; c’était le moment d’en appeler à la dernière raison de la politique de Machiavel. Après son conseil, le duc d’Arcos y avisa avec trois hommes de la lie du peuple qui étaient venus se mettre à sa disposition.*
Le mardi 16 était la fête solennelle de la Vierge du Carmel, qu’on avait, il y a quinze jours à peine, préparée en jouant , et qui devait se terminer par une sanglante tragédie. La ville ne présentait pas l’aspect joyeux qu’elle offrait ordinairement à pareille solennité. On s’attendait à tout autre chose qu’à une fête. Le vice-roi
avait, dè 9 le matin, fait publier qu’il confirmait à toujours les capitulations jurées; les gardes espagnoles et allemandes sous les armes occupaient le poste de Pizzo- Falcone. Les capitaines des ottines et le peuple armé étaient indécis entre la résolution de la veille et la crainte de quelque chose de pire. Les masses erraient par les rues, sans direction commune , partagées entre des sentiments divers , et se dirigeaient machinalement vers la place du Marché ; ceux-ci désirant , à quelque prix que ce fût, le rétablissement de l’ordre, ceux-là redoutant une trahison qui les replongerait dans les maux dont ils croyaient s’être retirés. Ln premier événement annonça la catastrophe que chacun pressentait. Le secrétaire de Masaniello , Marco Vitale , jeune homme hardi et entreprenant qui lui était tout dévoué, avait été retenu la veille au château par précaution. Relâché dans la matinée ët frappé de voir les troupes sous les armes, le jeune homme en demanda raison au capitaine , et sur sa réponse peu satisfaisante : « C’est bien, » dit-il , je vais à la place du Marché. Vous en répondez » sur votre tête. » Il eut à peine le temps d’achever; le capitaine tira l’épée, un soldat baissa son arquebuse, et Marco Vitale tomba doublement frappé.
Vers midi l’archevêque arrivait sur la place dû Mar-s ché pour célébrer le service divin dans l’église du Carmel ; Masaniello sortit de sa maison, et traversa une foule épaisse de plus de huit mille personnes un papier à la main. On le laissa passer dans un morne et pénible silence. IJ venait offrir à l’archevêque sa démission , demandant seulement l\ aller la remettre au duc d’Arcos
après avoir fait une cavalcade à travers la ville en l’honneur de la Vierge ; à ce prix , il consentait à recevoir la mort, disait-il, dans sa bienheureuse église. Filomarino l’embrassa, l’apaisa, entra avec lui dans l’église, et lui persuada de se reposer, se chargeant du reste de la missive. Mais l’archevêque était à peine entré dans la sacristie pour revêtir ses habits pontificaux, que Masaniello s’élança sur un crucifix, le saisit, et monta en chaire. « Par l’âme de ton Sauveur, dit-il, ô mon peuple, » sauve ton pauvre Masaniello. Ce n’est pas pour une » telle fin que le ciel a favorisé jusqu’ici mon entreprise. » Quoi ! pour t’avoir délivré des traitants , je tomberais » sous le coup des bandits ! et pour avoir chassé les » nobles tes ennemis , un compagnon , un frère porte- » rait la main sur son frère ! car c’est de toi , ô mon » peuple, que je recevrai la mort! Mais je te pardonne » et je te bénis, si ma mort peut assurer ton bonheur. 11 » faut une victime pour racheter tout ce sang ; ô Vierge » du Carmel , je suis un grand pécheur, accepte-moi en » sacrifice pour le salut de ce pauvre peuple. Àrche- » vêque, viens entendre la dernière confession d’un mou- » rant; mais que chacun ouvre comme moi son cœur » devant l’ Éternel. Oh ! je ne suis pas seul coupable » ici ! » Puis, s’exaltant à mesure qu’il parlait, le malheureux se mit à délirer tout haut avec véhémence jusqu’à ce que l’archevêque le fit descendre sans résistance , et emmener haletant et épuisé , par quelques religieux , dans une cellule du cloître près de la sacristie.
Le service divin s’acheva au milieu d’une stupeur générale, tandis que Masaniello se reposait sur le lit
d’un religieux. Après le départ de l’archevêque, la foule, retenue par je ne sais quel pressentiment , ne s’écoulait pas encore, quand trois hommes armés jusqu’aux dents, Cattaneo, Ardizone et Rama, bientôt suivis de quelques autres, pénétrèrent dans l’église. « Vive le roi! crièrent- » ils d’une voix tonnante; mort aux partisans de Masa- » niello! » Dans toute cette foule idolâtre, qui plusieurs jours auparavant avait massacré avec furie les bandits, il ne se trouva pas une voix pour protester, pas un bras pour arrêter l’assassinat proclamé ainsi d’avance. Les meurtriers pénétrèrent dans la sacristie et dans le cloître en répétant le mêftie cri. Tous les religieux étaient en fuite. On vit bientôt apparaître à la porte d’une cellule Masaniello, pâle, défait, mais le sourire sur les lèvres et l’œil plein de douceur, comme si l’on venait le délivrer. « Est-ce toi , dit-il , ô peuple bien-aimé , qui viens me » chercher ? Me voici ! » Les assassins lui répondirent en couchant leurs arquebuses. « Traîtres ! ingrats ! » furent ses derniers mots ; il tomba roide mort. Un boucher de la troupe lui coupa la tête; Cattaneo la saisit par les cheveux pour l’aller porter au vice-roi; les autres assassins saisirent le cadavre et le portèrent devant l’église. La foule , insensible ou frappée de terreur, laissa d’abord passer Cattaneo avec son trophée; mais bientôt quelques lazzaroni , après avoir injurié le cadavre , se mirent à le traîner à travers les rues et les ruisseaux , au milieu de nombreuses malédictions. Le corps n’était pas encore jeté à la porte Nolane , et la tête au fossé des immondices, que le vice-roi sortait de son palais, achevai, accompagné de ses conseillers, des principaux magis-
trats et de plusieurs seigneurs, parcourait la ville, entrait dans la cathédrale pour remercier le ciel , et recueillait pendant tout le trajet de nombreux et enthousiastes vivats!
Pour l’honneur du peuple napolitain , le capitaine général eut cependant de plus dignes funérailles. Quand on apprit dès le lendemain que le pain était vendu au prix courant avant les ordonnances de Masaniello, ce fut une explosion de regrets et de colère. L’insurrection avait perdu son chef, mais elle était encore entière et organisée. « Voilà, répéta-t-on partout, la punition mé- » ritée par l’ingrate ville pour avoir abandonné son libé- » rateur ; après le pain , toutes les autres denrées vont » bientôt être soumises à la taxe comme elles l’étaient » auparavant. » La junte Saint- Augustin était encore constituée , et elle ne manquait pas d’ambitieux qui voulaient succéder à Masaniello ; déjà des cris de : Mort aux assassins! se faisaient entendre sur la place du Marché ; et l’on pouvait prévoir encore un soulèvement contre le palais. Un jeune citoyen, préoccupé de pensées plus pieuses, détourna pour ce jour-là la colère des Napolitains , en criant qu’il fallait apaiser les mânes du libérateur et lui faire des funérailles dignes de lui. Tout le peuple n’eut bientôt plus qu’une seule pensée , celle d’ensevelir pieusement celui qu’il avait payé d’ingratitude. Les uns coururent à la porte Nolane, les autres à l’ignoble fossé. On nettoya pieusement ces tristes restes; on les rapporta en grande pompe et avec des gémissements sur la place du Marché ; on rapprocha la tête du tronc-, et, sur un magnifique catafalque dressé dans
l’église du Carmel, Masaniello, revêtu de ses habits de capitaine général , fut exposé aux regrets et à la dévotion du peuple.
L’église et la place du Marché présentèrent pendant tout le jour le plus étonnant spectacle. La foule s’écrasait dans la nef pour regarder encore celte belle tête, objet de tant d’idolâtrie. Ceux qui parvenaient jusqu’au catafalque baisaient la main du mort ou au moins son vêtement; d’autres approchaient leur chapelet de ses lèvres pâles comme de celles d’un martyr. Quelquesuns, en se retirant, assuraient que la tête adhérait de nouveau au tronc , et que tout le corps exhalait comme ime odeur de paradis. Au loin se répandaient des bruits plus étonnants encore. Une colombe était descendue du ciel et s'était reposée sur lui. Le pauvre mort avait un instant secoué la tête et soulevé la main avec un ineffable sourire en signe de remercîment. Quelques jours après, on assurait qu’il avait parlé.
Vers le soir, le corps fut déposé dans un cercueil , sur lequel on plaça une couronne de laurier, le bâton de commandement et une épée nue : huit prêtres chargèrent le cadavre sur leurs épaules, et commencèrent à travers les principales rues de la ville une procession. Toutes les cloches sonnaient le glas funèbre. Les compagnies armées ouvraient la marche; les lazzaroni suivaient le corps psalmodiant des chants funèbres avec ces mots : « Beato Masaniello, ora pro nobis. » Chemin faisant, les communautés religieuses se joignirent au cortège; et bientôt magistrats, fonctionnaires, nobles, bourgeois, à la requête quelquefois menaçante des capi-
taines d 'otlines et de la foule, furent obligés de sortir de leur demeure et de rendre lés derniers honneurs au poissonnier. Le convoi arriva ainsi, nuit close, éclairé par des torches, devant le palais du vice-roi. La manifestation devenait menaçante ; aux prières se joignaient les cris de : « A bas les assassins ! Le pain à bon mar- » chè! » Le vice-roi parut sur son balcon la tête nue, et se fit représenter à la suite de sa victime par la garde allemande et huit pages en deuil avec des flambeaux. Le cortège arriva ainsi au cimetière au milieu de la nuit ; et, après l’inhumation et les dernières prières, le soleil levant trouva encore une foule nombreuse agenouillée sur la tombe de celui qu’elle appelait son libérateur. Le mobile peuple de Naples avait au moins tenu sa promesse, et chanté dignement l 'Ave Maria que Masaniello lui avait plusieurs fois demandé pour toute récompense !