‹ Épisodes de l'histoire de la contre-révolutionChapitre 10 sur 60 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Un matin du mois de janvier, un gendarme descendait de cheval devant l'hôtel de la préfecture et demandait à voir le baron Auvray en personne : il apportait une dépêche urgente du préfet de la Mayenne, le baron Harmand.

Parti de Laval, ce messager avait parcouru en grande hâte la nouvelle route récemment ouverte par Vaiges et Saint-Denis d'Orques. Il faisait d'étranges récits. Partout, disait-il, figures effarées; partout, propos malsonnants. A un relai de poste, un homme l'avait injurié, même le drôle avait levé la main sur l'uniforme. « Va! va! pataud... Avant peu, tu auras ton compte, toi, avec tous tes bleus! »

La dépêche contenait une grave nouvelle : les Chouans était dans la Mayenne.

Oui, les Chouans... Ces gens-là, longtemps blottis dans la forêt de Sillé ou les halliers de la Charnie, sortaient maintenant de dessous bois. Ils se montraient en plein jour, battaient les chemins, épouvantaient les villages. On en avait vu à Parennes, à Neuvilette, à Torcé, à Voutré; vers Izé, on en avait vu encore. Ces brigands couraient la campagne par bandes nombreuses. Même, ils portaient un uniforme, des rubans blancs à leur chapeau et un cœur de drap rouge à leur veste; chacun d'eux maniait un fusil à deux coups. Un mystérieux personnage les commandait, — leur capitaine, — toujours drapé dans un manteau vert brodé d'argent... Des Chouans, à n'en pas douter!

Une sinistre aventure en était la preuve.

Jublains est un gros village de l'arrondissement de Mayenne, à quelques lieues de Sillé-

le-Guillaume, situé parmi les haies et dans l'ombre des bois. Là, vit tout un petit peuple, besoigneux et besoignant, bûcherons et défricheurs de bordages. '

En i8i3, à l'entrée du bourg, se dressait une maison, hôtellerie de belle mine, l'auberge ditV Aigle-Impériale. Un bouchon fameux dans la contrée, cette Aigle-ImpéiHale, bonne renommée de cidre « pur sang » et de fin cognac. A toute heure du jour, le voyageur affamé y trouvait pitance résistante : la bonne « pâtée » roussie, faite de veau et de cochonnaille; là aussi, du matin au soir, s'attablait le francluron pour y faire un « petit-gris » et délayer d'eau-de-vie la bourbe de son café...

Le maître de cette auberge se nommait Bouhours. Un richard, le Bouhours-, ayant du bien au soleil comme du foin dans ses bottes. Naguère, tripotier de biens nationaux, cet homme s'était fait le sac, et rondelet, et pansu. Au demeurant, âme bien pensante, aimant aujourd'hui son « Empereur )> de la même ten-

dresse qu'il avait naguère chéri « sa Nation » ; en outre, un personnage. Bouhours était adjoint au maire de sa commune.

Or, il arriva qu'un soir de janvier i8i3, cet adjoint éprouva 'a plus étrange des surprises.

Ce soir-là, V Aigle-Impériale avait eu chambrée complète de buveurs. A l'heure réglementaire, le cabaretier avait levé la séance, poussé dehors les derniers clients, et fermé sa boutique... La journée était finie, et Bouhours remettait en place verres et bouteilles, quand tout à coup il s'arrêta fort surpris. Sur une table s'étalait une large lettre cachetée de cire noire...

Elle était bien pour lui, la lettre... Même, l'adresse était écrite d'une main de femme. L'aubergiste ouvrit et lut :

« L'hiver est rude, disait le papier au cachet » noir, mes chasseurs ont froid... Pour les » vêtir, il me faut cent habillements tout d'un » coup... Demain soir, à neuf heures, tu te t) rendras à la forêt... Un chêne est à droite...

> Dépose au pied de l'arbre trois cents francs, » tu y trouveras quittance... Sois sans crainte » pour le remboursement; nous avons hypo- » thèque sur les propriétaires de biens natio- » naux. »

La lettre était signée : Sans-Façon.

La menaçante épître n'effraya nullement l'adjoint de Jublains. « La bonne plaisanterie ! On voulait rire. » Et Bouhours de rire aussi en levant l'épaule...

Le jour suivant, l'aubergiste, sa lettre à la main, s'en allait de maison en maison : il la montrait au juge de paix, au commissaire de police, aux gendarmes. « Farceur de Sajis- Façonl... On allait te les apprendre, les bonnes façons !... » Et Bouhours de rire encore.

La nuit venue, le cabaretier, comme d'ordinaire, servait la pratique, versant chopines et canons. Une gaie soirée. On chanta, on trinqua, on politiqua, on blagua.

Le lendemain matin le cabaret de V Aigle- Impériale n'ouvrit pas... A huit heures, volets

encore fermés et porte close. Bizarre!... A midi, des groupes se formaient devant l'hôtellerie ; on heurtait, on appelait : « Bouhours!... Hé! Bouhours!... » Pas de réponse... Le soir, un serrurier jetait bas la porte. Le logis était vide. Mais les meubles renversés, les armoires enfoncées dénonçaient la lutte, Teffraction et le vol...

Bouhours avait disparu.

Alors, à Jublains comme à Sillé, un seul mot sortit de toute bouche :

« Les Chouans ! »

Voilà ce que mandait le préfet de la Mayenne.

Atterré, le baron Auvray demeura longtemps soucieux; maintenant, de lugubres visions hantaient sa mémoire :

Oui, le brigandage dénoncé était bien de la Chouannerie; ainsi avait-elle débuté au temps du Directoire.

Tout d'abord, on avait vu sortir du bois des

hommes à mines sinistres et à sobriquets bizarres : le Grand-Francœu7% le Moustache^ le Jambe-d'Argejît, le Moiisquelon. Pendant des mois, ils avaient pu pousser dans la nuit leur cri de chat-huant, tout à leur aise; tout à leur aise chauffer le patriote à la grande flamme des brousses crépitantes. Malheur en ces tempslà aux fermes isolées ! malheur aux villages et aux bourgs!...

Mais un jour, de la cité même du Mans, s'était élevée une clameur désespérée : « Les voici!!.. » Et brusquement ils avaient surgi au cœur de la ville, les hommes aux masques de suie!...

Pendant trois jours, le Chouan avait fait rage... Quelle tuerie au bruit du tocsin! Un général, un bataillon entier jetés à terre par les balles mâchées.... Quel feu de joie! Les archives publiques flambant et flambant, de jour comme de nuit!... Et quel pillage! Toutes les maisons de bleus mises à sac!.,. Les pierres elles-mêmes pouvaient dire, après quatorze ans.

la frénésie de la bande blanche : l'hôtel de ville, l'ancien district, les casernes, portaient encore le stigmate de la léchure des incendies... O terreur! fallait-il voir se lever de nouveau ces jours d'épouvante?...

C'est ainsi qu'évoquant l'image du temps passé, le baron Auvray jetait un regard navré sur l'heure présente. Et certes, sa pensée était amère : « Quelles notes allaient recevoir aux l\iileries son incurie et son silence.'^ » Mais tout à coup : '< Du zèle! >>

Le soir même, le secrétaire du préfet de la Sarthe partait en poste pour Paris ; il courait pousser vers les ministres, peut-être même jusqu'à l'Empereur, le cri d'alarme :

« LES chouans! »

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