LES CHOUANS
Dans les derniers jours du mois de janvier, la placide bourgade de SilIé-le-Guillaume avait pris l'aspect d'une ville des bords de l'Elbe, toute bruyante du fracas militaire. Installé dans la maison du maire, Gampan, le colonel Cavalier pouvait contempler un spectacle bien plaisant à ses yeux : celui de 600 gendarmes rangés sous ses ordres.
Ils étaient là, en effet, 600 gendarmes tirés des légions d'Alençon et de Caen, d'Angers et de Rennes ; gendarmes à pied et à cheval, en guêtres et en bottes ; vieux gendarmes et élèves gendarmes, des « brisques » et des « blancs-becs ». Pour les commander, de nombreux officiers, tous vrais durs-à-cuireet francs
lapins. De Taube au crépuscule, on entendait retentir la trompette : la diane, l'appel, le pansage, l'abreuvoir, la propreté, le b&uteselle, les deux soupes, le rassemblement, la retraite, l'extinction des feux ; durant la nuit entière, « qui vive ! » et « patrouille ! » Entre temps, les estafettes se croisaient et s'entrecroisaient, brûlant le pavé, s'élançant au galop sur l'escarpement des rues, pour porter les dépêches de M. le colonel commandant en chef.
Pourtant, si beau qu'il fût, le spectale avait tôt lassé l'habitant de Sillé-le-Guillaume. Tant de gendarmerie le fatiguait. Loger six cents soldats dans trois cents maisons est problème difficile à résoudre, à moins d'en caser deux par maison : or, par maison, on en avait casé deux, plus leurs chevaux. Tous ces braves se montraient difficiles, voire délicats. Ils fournissaient le pain, mais exigeaient la soupe, en outre lerata, toujours le vin, souvent l'eau-de-vie: à eux, d'ailleurs, le bon lit comme la meilleure
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chambre... et « au grenier le bourgeois! » Le bourgeois geignait et se lamentait. Ah ! mieux eût valu cent fois héberger le voltigeur, le hussard, le dragon, même cette pratique de Polonais! Avec ceux-là, du moins, entre deux verres, on pouvait rire, chanter la romance, parler de la grivoise, et jouer à la drogue. Mais avec ces gendarmes rabat-joie, aucun agrément. Tous pères de famille et regrettant leur gendarmerie. De plus, austères; chiches de baisers pour Mathurine, oui, mais si prodigues de coups de bottes pour Mathurin! Fi! de pareils compagnons!... et la peste du Chouan!...
Le Chouan, cependant, continuait la série de ses exploits. Partout on signalait la présence de gens à la figure noircie et aux sobriquets bizarres.
Le i5 janvier, ils battaient le pays qui s'étend au sud de Sillé; ils entraient à Parennes, à Saint-S^^mphorien, à Neuvillette, à Torcé. Près de ce dernier bourg, ils pillaient un châ-
teau et en découpaient la toiture de plomb pour fondre des balles.
Huit jours plus tard, nouveau champ d'opération : les « brigands » se promenaient à l'est et au nord; Conlie et Vimarcé recevaient leur visite.
La semaine suivante, le tocsin tintait aux églises de Jublains et d'Izé: les Chouans passaient par là.
Les gaillards se montraient, d'ailleurs, fort ingénieux et très méthodiques. Ils se ruaient à l'improviste sur un village, et d'abord pénétraient dans le logis du maire :
« Bonjour, monsieur le maire. Ce sont les gars mainiaux!... Oh! n'a3^ez crainte!... tous de francs cœurs, les gars mainiaux... Nous venons faire une petite visite à vos administrés... Prenez une plume et de l'encre : suiveznous! »...
Alors, on allait de porte en porte. Dans chaque maison, on enlevait les armes et on faisait rafle des provisions... — le tout, prestement et
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à la bonne franquette. Chez le gros fermier, la halte était plus longue : on « causait ».
— « Voyons, toi, le richard, tu feras bien une petite aumône aux saints du paradis?... Donne-nous donc les deux cents écus cachés dans ta cave, tu sais... derrière les fagots... Ah ! et les cinquante napoléons enfouis dans ton bahut, au fond des bas de laine! »
Le richard se débattait, criant au voleur.
« Des voleurs? les gars mainiaux?. .. Doux Jésus!... des emprunteurs... On va te donner un reçu... Ecrivez, monsieur le maire!... ^)
Et le maire, piqué du sabre, libellait un reçu : au bas de la pièce, un des Chouans apposait une croix. « Va! va! l'ami... c'est de l'or en barre! »
Bientôt, les maires accoururent par dizaines à Sillé-le-Guillaume. Ils refusaient à retourner dans leurs villages. Le colonel Cavalier s'indignait : « Vous, un fonctionnaire public, trem- \ bler de la sorte?... Que craignez-vous donc?... L'Empereur n'est-il pas là pour vous défendre?
Donnez l'exemple!... Si les brigands reviennent, recevez-les à coups de fourche! » — Et un juron accentuait la harangue. Éloquence dépensée en pure perte. Aucun de ces maires ne se sentait le cœur de donner l'exemple et de manier la fourche.
Avec eux, arrivaient de nombreux acquéreurs de domaines nationaux, abandonnant leurs bordages et leurs mesnils. Ceux-là racontaient également d'effrayantes histoires.
Le brigand, disaient-ils, entrait chez eux de préférence. Il aimait à « causer », mais de nuit, sans lumière, et à la flambée des fagots de broussailles : bonne méthode pour faire éventrer promptement les sacs d'écus et les rouleaux de napoléons d'or. Sous l'épouvante d'une « petite chauffe », un closier avait dû compter douze cents francs; un autre dix-sept cents.
Aussi, les auberges de Sillé regorgeaient de fugitifs, réclamant assistance et implorant protection.
Un nom remplissait toutes les bouches :
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Sans-Façon. Le coquin! c'était lui qui dirigeait cette Chouannerie. Partout on le signalait avec son manteau vert, son chapeau à claque et son plumet blanc... Mais il n'était pas seul. Des lieutenants le secondaient aujourd'hui : un certain Matxhe-à-Terre, un nommé le Gênéveux, un troisième dit le Capitaine. Tous, d'ailleurs, des êtres féroces, découplés en Hercule, et vraiment effroyables sous leurs larges chapeaux ù rubans blancs. Quant aux soldats de la bande, nul ne les avait comptés. Ils étaient vingt... ils étaient cinquante... ils étaient cent, — au dénombrement tait par la terreur.
Le colonel Cavalier commençait à perdre patience.
Enfin il était prêt et il avait son plan, — un plan ingénieux et logique... Puisque le Chouan se montrait partout à la fois, partout à la fois devait se montrer le gendarme. Évidemment. Or, pour obtenir si beau résultat, point ne
fallait opérer par grandes masses, mais éparpiller ses forces, lancer colonnes sur colonnes, au nord, au sud, à Test, à Touest, prodiguer les marches et multiplier l'attaque.. Manœuvres divergentes.
Le 2 5 janvier, les battues commencèrent.
L'hiver sévissait encore et faisait rage : la bise gémissait toujours par rafales et poussait la neige devant elle, — cette neige qui là-bas, dans les steppes de la Russie, enserrait dans son linceul 200,000 cadavres français... Les ravines tortueuses, seuls chemins du Bas- Maine, étaient combles jusqu'aux bords. En de telles fondrières, sur la flaque d'eau glacée ou le verglas miroitant, nul ne pouvait s'aventurer à cheval; les gendarmes durent donc mettre pied à terre et se transformer en fantassins. Ils s'enfonçaient dans cette neige boueuse jusqu'au ventre, y traçant comme un vaste sillon. Devant eux, le chemin montait, descendait, se tordait, s'allongeant sans fin. A droite
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et à gauche, sur leur tête, la coudraie frissonnante étendait ses rameaux pailletés de givre, et, derrière les grandes haies, — de la neige encore... Parfois, à la lisière d'une foret, la colonne venait se butter contre des loges. Toujours elles étaient vides. L'être qui gîtait sous ce fumier était allé se terrer dans le bois... Parfois, aussi, entre les rameaux bordant la sente, apparaissait une face de paysan. Elle regardait, hébétée. On appelait l'homme : « Hé! l'ami ». L'homme s'enfuyait : « Les patauds! les patauds! » — et il disparaissait dans la saulaie voisine... Enfin, vers le déclin du jour, dans la brume lointaine, se profilait un village. On hâtait le pas. Au clocher de la vieille église, un glas tintait à petits coups pressés. Le village paraissait désert; toutes les fenêtres étaient closes. A la première maison, on frappait de la crosse et de la botte ; pas de réponse, mais, derrière la porte, un murmure de voix et de chuchotements :
« Les Bleus! les Bleus! »
lOO LIVRE DEUXIEME
On heurtait de nouveau avec colère : le loquet était enfin tiré, et une vieille femme se montrait sur le seuil :
— « Les gendarmes"! Que viennent-ils faire dans une maison honnête ?
— A manger et à boire !
— Bonne sainte Vierge! la huche est vide et le cellier à sec... .
Le chef de la colonne courait chez le maire • le maire était absent... Il sonnait à la porte du curé : le curé arrivait tout souriant :
— « Bonjour, monsieur.
— Vous avez des Chouans dans la com-
mune
— Des Chouans !... Des Chouans! « — et le bon prêtre, joignant les mains, demandait, l'ingénu! quel était le sens d'un tel mot...
Bref, partout la candeur de l'innocence.
A la nuit, les colonnes rentraient au quartier général, harassées, affamées, grelottantes, furibondes. Toutes faisaient le même rapport : « Rien dans la plaine; rien dans les bois; dans
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les villages, rien encore!... En vérité, mon colonel, rien... rien! «
L'impatience de Jacques Cavalier devenait de l'exaspération.