‹ Épisodes de l'histoire de la contre-révolutionChapitre 31 sur 60 · UN COMMISSAIRE GENERAL I O · texte numérisé non relu

UN COMMISSAIRE GENERAL I O

des choses il ne connût que les malfaçons, et des hommes que les vices. En outre, il avait du style. Ses mémoires étaient corrects, élégants, incisifs; de sa plume coulait une rhétorique que parfois n'eût pas désavouée le comte de Fontanes luimême. Dans ses rapports, Rolland possédait le bel art du sous-entendu et du mot incident détruisant la phrase principale : un membre de rinstitut (deuxième classe), — ci-devant Académie française, — aurait dit de cet habile qu'il savait mordre dans un baiser et tuer d'une caresse.

En 181 1, le sous-ordre était devenu chef de service. Le protecteur Rovigo en avait fait un des vingt-deux commissaires généraux de la Police Impériale, — lui donnant ainsi l'habit brodé, le chapeau à plumes, la sentinelle à sa porte, le papier à lettre orné de l'entête et de la vignette, la correspondance directe avec le ministre, parfois avec l'Empereur : bref, toutes les joies, tous les orgueils, toutes les voluptés du fonctionnaire français. En même

temps, il l'envoyait à Flessingue. Alors, se sentant désormais un personnage, et pour se hausser au niveau de ses destinées, ce petit monsieur Rolland avait pris son nom : Rolland de Bussy.

Une maussade résidence, Flessingue, tout enveloppée des eaux noirâtres de l'Escaut, tout enfoncée dans les boues de Walcheren, tout embrumée des vapeurs de l'Océan, toute puante, l'été, de fièvres paludéennes, toute grelottante, l'hiver, sous les rafales de neige que le vent de bise amène en tourbillons. Oui, mais quel poste de confiance ! Que de marchandises anglaises à brûler! Que de journaux et de libelles mal pensants à saisir ! Que de gens suspects à arrêter! Que de populations entières à surveiller ! A surveiller, à gauche, le Belge sans cesse en contrebande; à droite, le Hollandais toujours en révolte; — à surveiller tant de bourgmestres, tant d'échevins bataves receleurs des sucres, des cotonnades et des factums dç la perfide Albion ; — à surveiller les juges de

UN' COMMISSAIRE GENERAL lyi

paix, les conseillers de préfecture, les souspréfets et le prétet lui-même, tous Hollandais. Et quel poste d'honneur!... Sous son commandement direct, M. le commissaire général a quatre commissaires spéciaux, dont trois auditeurs au Conseil d'Etat, des fils de comtes et de barons de l'Empire, aimables jeunes gens se façonnant au gouvernement des hommes en étudiant leurs vices.

Et, depuis deux années, Rolland de Bussy occupait sa résidence, — quelque lourde maison verte et rose, — brûlant les marchandises, emprisonnant les personnes, quand, dans les derniers jours de janvier i8i3, une dépêche de son ministre l'appela en hâte auprès de lui : il accourut.

A Paris, Rolland trouva le duc de Rovigo soucieux. La lutte ténébreuse et pleine de traîtrises engagée depuis si longtemps entre le ministre de la Guerre et le ministre de la Police était, en ce moment, des plus vives. Chaque jour, le duc de Fehre assaillait l'Em-

pereur de dénonciations silencieuses et d'insinuations muettes ; chaque jour, les dépêches effarées du préfet de la Sarthe et les désolants rapports du colonel Cavalier étaient religieusement mis sous les yeux de Napoléon... Napoléon lisait, et se montrait perplexe. Le duc de Rovigo, lui, regardait le visage du Maître, et alors il devenait inquiet... Toutefois, sa première stupeur passée, Savary avait relevé la tête : maintenant il acceptait la lutte, prêt à frapper avec toute la dextérité d'un homme de police et toute la brutalité d'un colonel de gendarmes.

Le protégé Rolland fut donc amoureusement accueilli par le protecteur. Le duc de Rovigo lui confia les grands et les petits secrets de son âme. En même temps, il lui donnait de mystérieuses instructions; toutes elles auraient pu se résumer en une seule formule : « Sauvezmoi! »

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