CHAPITRE X
Un matin, Rolland de Bussy vit entrer dans son cabinet une temme attifée d'une superbe toilette. La mode de 1812 s'étalait sur elle dans tout son fion : redingote de levantine jaune à cascades de dentelle, ceinture de soie vertpomme, collerette à fraise tuyautée, calèche de Virginie à plume rouge, brodequins de satin garnis de fourrure, coiffure à la Faustine frisottant sur le front, — une « Agréable « .
D'un seul coup d'œil, pourtant, Rolland de Buss}^ reconnut à qui il avait affaire : M. le commissaire savait son monde.
— « Que voulez-vous, la belle?... »
L'habile homme ne se trompait pas. Des joues fardées de la femme, du bistre crayon-
nant ses yeux, de son corps déformé par l'obésité, de ses senteurs et de ses pommades s'exhalaient, en etiet,- toutes les puanteurs de la prostitution...
La « belle » se tenait debout, toute interdite. Le commissaire général la mit de suite à son aise.
— Eh bien, nous venons, sans doute, pour la petite affaire des 5oo francs?
Maintenant, la dame était à son aise... Oui, elle venait pour la petite affaire des 5oo francs. Rolland alla droit au fait :
— Vous connaissez Sans-Façon ?. . .
Non!... mais, en revanche, comme elle connaissait Debray dit le Généreux, son amant!... elle venait le dénoncer.
— Ah! ah! fit Rolland, le Généreux s'appelle Debray?...
Il écrivit le nom sur une fiche.
La dame se mit à larmo3'er :
Un si bel homme, ce Généreux, mais, hélas! trop infidèle!... Il lui avait donné des rivales :
elle se vengeait... Oh! si elle dénonçait, ce n'était pas pour gagner les 5oo francs, même les 2,000 : on était un peu au-dessus de cela! Seulement Debray lui avait fait affront,... et puis elle aimait son Empereur.
— Pourtant, avec le Généreux, reprit l'insinuant commissaire, vous avez dû voir Sans- Façon ?
— Jamais!... Que de fois, cependant, elle avait été au bois de Sillé s'ébattre avec son bel homme! Elle pouvait nommer tous les chefs de brigands, — et elle les nomma... Un petit, sournois et finaud, Boisaubert ou Matxhe-à- Terre;... un autre encore, gringalet insolent avec le sexe, Morin dit le Capitaine. Quel mauvais gars, ce Morin ! Bigot et cagot, grand mangeur de bon Dieu, frappant ses hommes quand ils buvaient, les frappant encore quand ils juraient, les frappant surtout quand ils recevaient des dames. Un papelard, quoi!...
Rolland de Bussy avait appelé son secrétaire, et, désormais, Boisaubert dit Marche-à-
Ter?^e, Morin dit le Capitaine, avaient leurs fiches et leur petit dossier.
— Ah! reprit la fernme, j'en connais encore un autre : c'est un vieux qui a bien cinquante ans, mais vigoureux et gaillarcf, ma foi! Il parle et prêche comme un curé. Quand il rend visite aux brigands, on prend les armes et Morin l'accompagne, chapeau bas. Le vieux monte sur une pierre et dit des fadaises sur une Bête et un Homme pâle; alors, tous les autres se mettent à genoux, tirent leurs chapelets... et moi, on me chasse... Je ne l'aime pas, ce vieux-là!...
Rolland de Bussy s'était levé, joyeux :
— Un homme de cinquante ans... d'apparence jeune encore?
— Oui.
— A la face entièrement rasée ?
— Oui.
— Aux longs cheveux rejetés en arrière?
— Oui.
— Portant une veste de gros drap gris? s
SUR LA PISTE DE SANS-FAÇON 2o3
— Oui, oui, monsieur le commissaire.
— Et son nom?
Mais la mémoire de la dame, toute peuplée de noms d'hommes, la servait mal. Pourtant, à force de réflexion, elle bégaya un nom. Le vieux devait s'appeler la Gaieté ou bien Guetté ou bien encore le Guetté... Elle n'en savait pas davantage.
Rolland de Bussy fit compter 5oo francs à la femme, l'exhortant fort, d'ailleurs, d'amender sa vie pécheresse. Toutefois, en attendant, il l'engageait à rejoindre sans retard son infidèle, puis à revenir au plus tôt pour mériter, par son repentir, la réhabilitation devant Dieu, et, par ses renseignements, l'estime des commissaires de police.