‹ Épisodes de la terreurChapitre 1 sur 13 · SUR LES MOUVEMENTS DE LA NATURE · texte numérisé non relu

SUR LES MOUVEMENTS DE LA NATURE

dans les sentiments héroïques d'un jeune militaire pendant sa captivité, après son jugement et jusque sur Téchafaud.

Ce titre, qui sentait terriblement son vieux temps, ne me parut pas avoir toute l'originalité ni la concision désirables; il me sembla, de plus, qu'il était de nature à repousser ï>lutôt qu'à attirer beaucoup de lecteurs, défaut capital, la prenlière qualité d'un livre, sans laquelle toutes les autres ne servent de rien, étant de se faire lire. Du reste, pas de nom de librairie, pas de nom d'imprimeur, formalités superflues au temps où il fut publié.

On m'assura que cette vieille petite notice méritait d*être lue, qu'elle m'intéresserait vivement. Je la lus en effet et je ne pus la finir sans une profonde émotion. Elle renfermait, enveloppées dans quelques réflexions pieuses, les lettres d'un jeune homme de 22 ans, soldat de l'armée de Condé, puis détenu pendant cinq mois à la Conciergerie, et guillotiné le 25 février 1794. La simplicité, la grandeur, l'intérêt puissant de ces lettres, les relations du jeune prisonnier avec des hommes éminents comme l'abbé Emery, le voisinage de l'auguste et malheureuse veuve de Louis XVI, qu'il vit partir

pour réchafaud et dont il raconte les derniers moments, toutes ces circonstances me frappèrent: la pensée me vint de rechercher si je ne pouvais compléter cette physionomie saisissante, encadrée dans des événements si dramatiques, par quelques nouveaux documents. Je fus assez heureux pour réussir dans ces recherches; l'étude de plusieurs vieux ouvrages contemporains de la Révolution et de quelques livres nouveaux, notamment ceux de M. Comï)ardon et la vie de M. Emery, me fournit des renseignements et des détails pleins d'intérêt sur mon jeune héros et son entourage.

Je me mis aussitôt à l'œuvre avec un respect et un amour attendris, et je présente aujourd'hui aux lecteurs cette nouveauté jde 1795, débarrassée de ses grâces vieillies et de ses réflexions un peu surannées, mais toujours brillante de l'éternelle jeunesse de la foi divine et de la beauté morale de son héros. De la brochure primitive je n'ai guère conservé que ses lettres, où sa belle âme se peint au naturel. La grandeur de cette âme chrétienne, la douce et sainte figure de ce sage, de ce martyr de 22 ans, la peinture de cette prison de la Conciergerie où apparaissent à côté de lui tant de grandes images, à commencer par celle de la reine Marie-Antoinette, enfin la main sanglante de la Terreur planant sur toute cette histoire, me paraissent donner à ces pages un véritable intérêt, et j'ose espérer qu'on ne les lira pas jusqu'au bout sans quelque salutaire émotion.

A. de SÉGUR.

Mai 1893.

Gbapitre firemier. — La Terreur.

UOIQUE séparée du temps présent par un siècle à peine, la Terreur est déjà une époque absolument historique. Tous les héros de cette funèbre histoire ont quitté la scène du monde, et les derniers bourreaux sont allés, un peu plus tôt, un peu plus tard, comparaître devant le tribunal de ce divin Juge où les attendait le souvenir de leurs victimes. Les effroyables excès des scélérats qui gouvernaient alors la France, le nombre et l'horrible variété des supplices, cette soif de sang, cette débauche de crimes et de meurtres, qui semblent plutôt sortis de l'imagination de quelque romancier en délire que des réalités vivantes de l'histoire, et qui marquent la Terreur d'un caractère vraiment infernal, en ont fait une époque à part, isolée par un fleuve de sang des temps qui l'ont précédée comme de ceux qui l'ont suivie, et dont les récits les plus véridiques, les épisodes les plus certains, ont revêtu je ne sais quelle apparence légendaire.

En relisant les pages sanglantes de cette histoire, l'esprit se reporte involontairement à ces temps héroïques de l'Eglise, vulgairement appelés l'ère des persécutions, alors que le christianisme naissant luttait par la patience et par la mort contre la rage expirante du paganisme doublé de la toute-puissance des Césars.

On voit de part et d'autre la même fureur chez les bourreaux, la même fertilité d'imagination dans le choix des supplices, et aussi le même courage et la même foi chez les victimes. Notre temps oublie trop ce dernier trait de ressemblance, qui n'est pourtant pas moins réel que les autres. Oui, on oublie trop, et c'est aux catholiques qu'il appartient de signaler cet oubli, que la Terreur fut une crise religieuse aussi bien que politique ; qu'elle fut dirigée surtout contre le clergé, contre l'Eglise, contre la foi chrétienne, et que son but premier et suprême fut la destruction du christianisme dans le monde. Marat et Robespierre continuèrent ou plutôt reprirent l'œuvre de Néron, de Domitien et de Galérius ; les proconsuls de la Terreur valaient ceux des empereurs païens, et, je le répète, comme les bourreaux des deux époques se ressemblaient, les victimes, grâce à Dieu, se ressemblèrent aussi.

Je sais qu'il y eut des exceptions, non chez les bourreaux, mais chez les victimes ; je sais que quelques-uns de ces grands seigneurs du XVI II^ siècle, qui avaient quitté la foi du Christ pour celle d'Epicure, moururent comme ils avaient vécu et portèrent sur l'échafaud la fausse sérénité de leur athéisme et le spectacle odieux de leur lamentable et frivole gaieté. Mais là, comme toujours, on a pris des exceptions éclatantes pour la règle. Quelques incrédules notoires, quelques tristes plaisants de la guillotine ont saisi l'imagination publique et fait oublier des milliers de chrétiens qui périrent humblement et saintement en priant pour leurs persécuteurs. Ceux qui s'en allèrent avec la froide im-

passibilité des stoïciens ou la folle insouciance des épicuriens, furent presque aussi rares que les lâches qui moururent en demandant grâce au bourreau, comme M™e Dubarry : ces divers genres de mort ne sont pas plus français l'un que l'autre. Nous ne sommes pas plus un peuple de philosophes et d'athées qu'un peuple de poltrons, et même à la fin du XVI 11^ siècle, même après la régence, après Voltaire et Rousseau, la France blessée à la tête, mais non au cœur, ni dans ses robustes membres, était encore catholique dans l'immense majorité de ses enfants.

Sans parler de la Vendée et de la Bretagne, qui donnèrent leur sang pour leur foi, autant et plus que pour leur roi, et qui mirent bas les armes dès que l'exercice du culte catholique eut cessé d'être un crime de lèsenation, la bourgeoisie et le peuple, presque partout restés fidèles à l'Eglise, fournirent à l'échafaud le plus grand nombre de ses victimes; et même dans la noblesse, à la cour et jusque sur le trône, combien d'exemples de foi, de courage chrétien ou de repentir vinrent compenser les scandales et les défections ! Que de têtes innocentes ou purifiées effacèrent sur l'échafaud la trace lamentable qu'y lavaient laissée quelques impies I Est-il quelque chose de plus touchant, de plus héroïque dans l'histoire, que la mort de Louis XVI, de Marie-Antoinette et de M"ie Elisabeth? Et, pour ne citer qu'une seule victime parmi toutes celles qui terminèrent saintement sur l'échafaud leur sainte existence, qu'il fut admirable l'acte de foi et de charité par lequel la vicomtesse de Noailles couronna sa trop courte vie!

Cette noble femme, âgée de vingt-deux ans, conduite à la guillotine avec la maréchale de Noailles, sa grand*^ mère plus qu'octogénaire, et beaucoup d'autres condamnés, ne pensait, pendant le trajet, qu'à consoler et convertir un jeune homme, placé à ses côtés dans le tombereau funèbre, qui exhalait son désespoir en imprécations et en blasphèmes. Jusqu'au pied de l'échafaud, jusqu'au moment suprême, elle continua ce sublime apostolat: prête à monter à son tour sur les marches déjà rougies du sang de sa vénérable aïeule, elle se retourna une dernière fois vers son malheureux compagnon, et, s'oubliant elle-même pour ne penser qu'au salut de cette âme qui allait suivre la sienne devant le tribunal de la justice divine, elle lui dit, les mains jointes et les larmes aux yeux : « Par pitié pour vous-même, Monsieur, demandez pardon à Dieu!» et sa voix s'éteignit sous le fer de la guillotine.

C'est ainsi que moururent beaucoup des victimes de la Terreur, pures et saintes dans leur mort comme elles l'avaient été dans leur vie. Mais ce n'est pas tout : parmi ceux-là mêmes qu'avait touchés le souffle de l'incrédulité régnante, combien, dans les méditations de leur cachot, devant l'approche d'une mort cruelle, rentrèrent en eux-mêmes et retrouvèrent, avec la foi de leur enfance, les consolations et les espérances éternelles de la religion! Au nombre des rares survivants ou plutôt des revenants de ces prisons d'où l'on ne sortait guère que pour aller à l'échafaud, tout le monde sait l'histoire de La Harpe, poète, philosophe, académicien, un des plus enragés de son temps, qui entra à la Conciergerie blas-

phémant Dieu, dont il niait l'existence, et qui en sortit converti, repentant, chrétien. Mais on ne sait pas assez que la presque totalité de ceux qui moururent guillotinés se convertirent comme lui, et que, même parmi les adversaires les plus déterminés de l'Eglise, plusieurs donnèrent à Jésus-Christ leurs dernières pensées, les derniers battements de leur cœur. Dans la nuit qui précéda leur supplice, un bon nombre de ces Girondins qui semblaient d'une incrédulité si sereine, de ces Romains du XVIIIe siècle, amoureux et imitateurs de l'antiquité païenne jusqu'au ridicule, se confessèrent à l'un d'entre eux, prêtre apostat mais repentant, et rendirent à Dieu leurs âmes purifiées. Et, pour tout dire en un mot, le plus vil, le plus criminel peut-être des hommes de ce temps, ce prince royal qui vota la mort de son roi et qui échangea le nom de duc d'Orléans contre celui de Philippe-Egalité, se confessa, fit pénitence, et mourut dans les mêmes sentiments de foi et de résignation que le roi-martyr qu*il avait si bassement trahi.

L'épisode oublié, quoique parfaitement authentique, que l'on va lire, et dont un hasard providentiel a fait tomber les documents entre mes mains, mettra en lumière comme en action toutes ces vérités méconnues que je viens de rappeler. Il prouvera que les scélérats dont le gouvernement est justement appelé la Terreur, poursuivirent le christianisme comme leur plus grand ennemi, l'exercice de la foi catholique comme un crime digne de mort; que, parmi les innombrables victimes de ces bandits, beaucoup furent de véritables martyrs,

et que les moyens de pénitence, les secours de l'Eglise, les sacrements et les prêtres ne manquèrent presque à aucun, par la grâce de Dieu. Pensées profondément consolantes! car si le spectacle de toutes ces têtes tombantes, de tout ce sang répandu comme l'eau, remplit l'âme de tristesse et d'horreur, combien plus triste et plus horrible encore pour un chrétien serait la pensée que tant de sang et de larmes aurait coulé sans fruit pour leurs victimes, que la plupart d'entre elles subiraient le supplice, plus cruel mille fois que le premier, de retrouver leurs bourreaux* pour compagnons d'une éternelle souffrance! Dieu soit loué! il n'en est rien, et nul de mes lecteurs n'en doutera, je l'espère, après avoir achevé le récit que je leur présente.

Cbapitre »eurième.

Barthélémy Bimbenet de la Roche au camp et dans sa retraite.

BARTHELEMY Bimbenet de la Roche était né en 1772, à Courmenin, près de Romorantin, d'une famille honorable et chrétienne, qui lui transmit avec l'existence des principes solides de religion et de vertu. Un de ses frères, plus âgé que lui, était entré dans la Communauté de Saint-Sulpice et s'était donné à Dieu tout entier. Mais cette forte et rehgieuse éducation ne put tenir d'abord contre la violence des passions du jeune Barthélémy, et, à peine sorti de l'adolescence, il s'y livra avec une déplorable ardeur. La révolution de 1789 le surprit dans toute l'effervescence de sa jeunesse et de sa folie, et si elle révolta tout d'abord son esprit et son cœur, attachés- dans le fond à la monarchie comme à la religion de ses pères, elle ne réforma point ses mœurs. Il ne tarda point à émigrer, et, en l'année 1792, il alla porter dans l'armée du prince de Condé son dévouement en même temps que la déplorable légèreté de sa vie.

Dans cette armée, comme dans toutes les armées du monde, il trouva plus de mauvais exemples que de bons, et, durant les premiers temps de sa vie militaire, il songea à tout autre chose qu'à réformer sa conduite. C'était là cependant que Dieu l'attendait. Par quel chemin arriva-t-il au divin et mystérieux rendez-

ï^pIsoJes de la Terreur. a

vous? Comment, par quelle circonstance, à quel moment précis son âme s'ouvrit-elle au repentir? C'est ce que l'on ignore et ce que rien n'indique dans les lettres trop rares qui nous restent de cette époque de sa vie. Mais il est certain que le moment de sa conversion suivit de près celui de son entrée dans l'armée des Princes, et que ce jeune et brillant militaire était âgé de vingt ans à peine quand il fut saisi, tout ardent et tout frémissant, par la vérité, au sein de ses coupables plaisirs, et terrassé, comme un nouveau saint Paul, par la foudre de la miséricorde divine.

Il resta quelque temps encore au service après sa conversion, et mena dès lors, au milieu de la dissipation et du tumulte des camps, une vie tout angélique. Dans une des lettres bien rares qui sont arrivées jusqu'à nous à travers la tourmente révolutionnaire, et qu'il écrivait au fond de sa tente à des amis dignes de le comprendre, il mandait « qu'au milieu des divers genres de divertissements auxquels toute sa société prenait part, son cœur n'était pas fait pour se contenter de si peu de chose et que, désorniais, il aspirait plus haut. » Il aspirait plus haut, en effet, et il tendait tous ses efforts vers l'objet céleste de ses aspirations. Tournant le dos aux plaisirs profanes, aux réunions mondaines ou coupables, il fréquentait les lieux et les hommes de prière, les retraites et les exercices publics de la vie chrétienne. Seul ou en compiagnie de deux ou trois amis véritables qui pensaient et vivaient comme lui, il passait tout le temps que lui laissaient ses devoirs militaires au pied des autels de Jésus-Christ, et, tandis que le plus grand

nombre de ses compagnons d'armes se livraient à la fausse joie des plaisirs mondains, ces nobles jeunes gens vivaient dans la prière et la pénitence, et même, au milieu des camps, leur conversation était dans le ciel.

C'est un beau spectacle que celui d'une belle vertu parmi de telles tentations, et je remercie Dieu de ce que, dans tous les temps et dans toutes les armées, il se soit réservé de ces âmes d'élite qui attirent le regard des anges et qui méritent l'admiration des hommes. J'en ai vu, grâce à Dieu, j'en ai connu beaucoup de ces braves soldats qui, traversant la licence des camps comme la salamandre traverse le feu sans s'y brûler, portent des âmes pures dans des corps de vingt ans, louent Dieu au milieu des blasphèmes, le servent simplement et courageusement au milieu des apostaties du respect humain, et font de leur uniforme militaire la sainte et admirable livrée de la chasteté, de la force morale et de la foi chrétienne. De nos jours on les compte par milliers, et leur nombre va toujours croissant. Hs étaient plus rares aux mauvais jours que je raconte, dans le camp des émigrés comme dans ceux des républicains; ils étaient rares, mais ils existaient, et le héros de ce récit en est une preuve admirable et touchante. Chaque jour il faisait à Dieu le sacrifice de sa vie; il lui offrait tout son sang pour expier ses propres fautes et les crimes qui souillaient sa chère patrie, et, dès ce moment, il était convenu avec ses pieux camarades que si Dieu bénissait leurs armes et relevait par leurs mains les autels souillés et détruits de la France, ils entreraient dans

lin Ordre religieux très sévère, pour y achever leur vie dans les rudes combats de la pénitence.

Mais c'était à d'autres mains que Dieu réservait la gloire de relever les autels dans notre patrie, et, soit découragement, soit pressentiment de la stérilité des efforts de l'armée de Condé, soit dégoût de la vie militaire, le jeune Bimbenet de la Roche ne tarda pas à quitter le service. Il déposa cet uniforme qu'il avait honoré par de si pures et si rares vertus, et revint à Orléans pour s'y livrer tout entier à la prière et à la mortification. Quoiqu'il se souciât peu de la vie et qu'il en eût fait depuis longtemps le sacrifice, il consentit à prendre les précautions que son titre d'ancien émigré et de soldat de l'armée de Condé lui ordonnait impérieusement. Il évita donc de se montrer en public et demeura caché dans une profonde et mystérieuse retraite.

Cet asile secret que lui avait ménagé la divine Providence, lui fut offert par deux pieuses filles, cachant sous l'humble et apparente profession d'institutrices, une foi active, un dévouement sans bornes au salut des âmes et l'exercice du plus sublime apostolat. Elles avaient déjà recueilli sous leur modeste toit un proscrit de la Terreur, un prêtre de la Congrégation de Saint-Sulpice, M. l'abbé Ploquin, qu'elles cachaient au péril de leur vie. On juge de la joie de notre héros en trouvant au fond de sa retraite ce ministre de Dieu, auquel l'unissait déjà une sorte de parenté spirituelle; on n'a pas oublié, en effet, que son frère appartient à cette même Communauté de Saint-Sulpice, fondée par

le vénérable M. Olier, et qui, sous la Terreur comme à toutes les époques, répandit l'éclat des plus pures vertus. Sous la direction de ce digne ecclésiastique, Barthélémy fit des progrès rapides dans la piété. Il se formait

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