‹ Épisodes de la terreurChapitre 2 sur 13 · LE PRINCE DE CONDÉ · texte numérisé non relu

LE PRINCE DE CONDÉ

de plus en plus à la prière, à la méditation, et comme il récrivait lui-même du fond de sa retraite bénie, « il commençait à y goûter des douceurs que le monde ne connaît pas. » Ayant appris que de fervents chrétiens avaient quitté leur famille et leur malheureuse patrie

pour se rendre à la Val-Sainte, en Suisse, et y rejoindre les religieux de la Trappe chassés de France par la Révolution, il gémissait sur lui-même et s'indignait du sentiment inexplicable qui l'empêchait d'aller les rejoindre: « Je ne puis comprendre ma lâcheté, disait-il, moi dont la vie n'a été jusqu'ici qu'un tissu de crimes ! » Et, comme son pieux compagnon lui témoignait la crainte qu'il doutât de la miséricorde divine et qu'il fût tenté de désespoir, il répondait avec une foi et une humilité touchantes « qu'il n'était pas assez lâche pour tomber dans le découragement, qu'il mettait toute sa confiance en Dieu et dans les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et que c'était précisément la multitude de ses péchés qui lui inspirait ces sentiments, suivant la parole de David: Vous me pardonnerez mes péchés. Seigneur, car ils sont grands et multipliés. »

Ce sentiment que, dans son humilité, le jeune Barthélémy nommait de la faiblesse et qui l'empêchait de se rendre à la Val-Sainte, était, au contraire, celui de la plus admirable abnégation; c'était le désir de l'immolation, l'espérance de l'échafaud, le pressentiment du martyre. Il aspirait secrètement à verser son sang pour la foi, et il pensait que le moment viendrait certainement où il serait découvert dans sa retraite, arrêté et traduit devant les tribunaux du jour, ce qui équivalait à un arrêt de mort. C'était là, disait-il, la seule manière véritable pour lui d'expier ses fautes et de faire une pénitence proportionnée à ses crimes.

Ce sentiment perçait de plus en plus dans ses lettres, quoiqu'il cherchât à le cacher au fond de son cœur, et,

dès le 20 juillet 1793, c'est-à-dire deux mois avant son arrestation, il ne pouvait plus en contenir l'expression. A cette date, écrivant à sa mère, il remplissait sa lettre des marques les plus touchantes de son tendre respect pour elle, de sa soumission absolue à la volonté de Dieu, du désir qui le dévorait de souffrir pour son divin Nom; il préparait et encourageait ses parents à faire le sacrifice de sa personne, et les exhortait même à se réjouir par avance de lui voir porter sa tête sur l'échafaud, comme du plus grand bonheur qui pût lui arriver... Telles étaient dès lors les admirables dispositions, tels les pressentiments de cet énergique chrétien. On peut voir, par les rares fragments de lettres qui restent de lui, que s'il demeura en France, s'il ne voulut profiter d'aucune des occasions qui ne lui manquèrent certainement pas de passer à l'étranger, ce fut dans un désir de sacrifice, dans un espoir d'immolation, espoir et désir qui n'allaient pas tarder à se réaliser.

Gftapitre Ttoigième.

Son arrestation.

IL approchait en effet, le moment où le toit de la prison allait remplacer pour lui celui d'une douce hospitalité, où les rudes traitements des geôliers allaient succéder aux soins délicats de ses pieuses hôtesses. Elle allait cesser cette aimable et étrange société, produit fréquent alors de la Terreur, qui avait réuni pendant plusieurs mois un vieux prêtre, un jeune militaire et deux saintes filles dans une touchante et religieuse intimité. Mais, séparées pour quelques jours sur la terre, ces quatre âmes d'élite devaient se retrouver bientôt dans le sein de ce grand Dieu pour la gloire duquel elles brûlaient de souffrir.

Plus que tous les gouvernements passés, présents et à venir, la Terreur avait une police nombreuse, active, impitoyable, et elle employait une partie des citoyens à surveiller, espionner et dénoncer l'autre. On ne pouvait fréquenter des suspects, à plus forte raison les recevoir sous son toit et leur donner asile, sans devenir suspect soi-même, et la pitié pour un criminel était considérée et punie comme un crime de lèse-nation. Or, la liste des criminels et des suspects était interminable; elle comprenait des classes entières d'hommes, de femmes, et, avant tous les autres, les prêtres et les émigrés. Les villes étaient donc pleines de prisons, il y en avait presque autant que de cabarets, et les prisons étaient

pleines de citoyens français. Sur les murs de ces édifices, produits glorieux de la Révolution, flamboyaient ces trois grands mots : liberté, égalité, fraternité ! suivis de cet autre tout petit rnot: ou la mort. Les trois premiers étaient à l'usage des bourreaux, le dernier à l'usage des victimes; car être accusé dans ce temps infernal, c'était être condamné, et être condamné, c'était mourir. Or, les pieuses filles qui avaient donné refuge à notre jeune héros et à son vénérable compagnon, avaient encouru deux fois la colère de la nation et la vindicte des lois, en cachant chez elles un prêtre et un émigré. Dénoncées par un voisin qui espérait obtenir le prix du sang, promis par le gouvernement à quiconque lui livrerait des suspects, leur demeure fut investie dans la nuit du 11 au 12 septembre 1793. Les gardes municipaux fouillèrent la maison dans tous ses recoins et ne tardèrent pas à trouver le jeune Barthélémy et le prêtre de Saint-Sulpice, qui ne s'étaient pas donné la peine de se cacher. Préparés à ce moment depuis de longs jours, ils l'attendaient avec un cœur tranquille et une physionomie sereine. Leur seul chagrin fut de voir arrêter en même temps qu'eux leurs charitables hôtesses; mais ils se consolèrent en pensant qu'elles-mêmes en étaient toutes consolées par avance et que, comme eux, elles désiraient la mort plutôt qu'elles ne la redoutaient. Hélas ! dans ces temps de honte et de misère, quelle âme un peu haute pouvait tenir à la vie et ne pas aspirer à la délivrance de la mort ? Quand le crime est triomphant et souverain, quand la patrie est en proie aux méchants et la chose publique aux mains d'hommes de sang et de

boue, il n'y a que deux rôles pour les gens de cœur: protester en cherchant à délivrer leur pays de ses bourreaux, ou protester en se laissant égorger tranquillement par eux. Le premier rôle est plus souvent celui des hommes politiques et des hommes de guerre, le second est celui des femmes, des personnes d'église et généralement des âmes où Dieu domine souverainement. Ce fut celui des martyrs sous les empereurs païens, ce fut aussi celui des innombrables victimes de la Terreur.

Nos quatre suspects furent donc arrêtés ensemble et conduits au corps de garde, puis à la maison d'arrêt la plus voisine. Entassés dans une même chambre, ils y passèrent la fin de la nuit et la journée suivante. Le 13 au soir, on les reconduisit dans leur demeure pour assister à la levée des scellés. Cette opération, faite par la municipalité, )dura trois ou quatre heures, et quand ce long inventaire fut terminé, on le fit signer par les quatre prisonniers. Alors on les ramena à la prison et on les tint la nuit entière à les interroger sur les effets, papiers et livres qu'on avait trouvés dans la maison. Cette première enquête se prolongea jusqu'à neuf heures du matin, et ils commençaient à peine à se reposer des fatigues de ces deux nuits passées sans sommeil, quand on vint les chercher, les uns après les autres, pour leur faire subir un nouvel interrogatoire.

Quand vint le tour de notre héros, il répondit aux deux premières questions d'usage.

— Quel est votre nom?

— Barthélémy Bimbenet de la Roche.

— Votre âge?

— Vingt et un ans.

Mais quand on arriva à l'interroger sur sa profession et ses antécédents, ignorant si l'on était au courant de toutes les circonstances de sa vie, craignant de compromettre par des révélations inutiles les personnes qui l'avaient secouru, soit qu'il ait eu un moment de faiblesse ou que, pris à l'improviste, il se soit embarrassé dans des faux-fuyants, il donna d'abord quelques indications inexactes, « desquelles, écrivait-il quelques jours après, je demande bien sincèrement pardon à Dieu, Vérité incréée devant qui on ne doit jamais parler contre sa pensée. »

Du reste, cette dissimulation si excusable devant de pareils juges, et qu'il se reprocha depuis si amèrement, ne fut pas de longue durée; car bientôt après les questions générales arriva la question décisive et précise qu'il attendait avec anxiété:

— N'avez-vous point cherché du service avec les ennemis de l'intérieur ou de l'extérieur?

« La question ne me fut pas plus tôt faite, racontet-il lui-même, que je me sentis d'une manière toute particulière en présence de Dieu, et dans une impossibilité morale de taire la vérité. »

— Un honnête homme, répondis-je, ne peut farder la vérité; ainsi je vous affirme que j'ai fait la dernière campagne avec les Princes, et que je ne suis rentré qu'après avoir été licencié.

Cette réponse, qui renfermait un arrêt de mort, fut accueillie par le silence profond de l'auditoire.

— Qu'avez-vous fait depuis l'époque de votre rentrée en France jusqu'à ce jour?

— J'ai voyagé de côté et d'autre et j'ai été où mes affaires m'appelaient.

— Avez-vous quelques connaissances ici?

— Je ne réponds point à cela, je ne compromets personne.

— Voyiez-vous quelques amis?

— Oui.

— Qui?

— Je ne les nomme pas.

Après quelques autres questions insignifiantes on lui demanda :

— Qui donc vous a excité à faire une démarche si incivique et si contraire aux intérêts du peuple?

— La religion et l'honneur, répondit-il simplement. Gn avait trouvé dans un tiroir un petit crucifix et

un chapelet qu'il avait fait indulgencier à Ath.

— Connaissez-vous cela ? demanda le digne magistrat.

— Oui, c'est à moi.

— Qu'en faites-vous donc? poursuivit le juge d'un ton ironique.

— J'avais le bonheur de le dire tous les jours, et c'était ma seule consolation.

— N 'avez-vous rien à dire contre votre interrogatoire ?

— Non.

Et il signa très lisiblement ce qu'il avait avancé. « Je l'aurais signé de mon sang! écrivait-il, si c'eût été nécessaire pour la validité. »

Après cet interrogatoire, un gendarme le reconduisit à sa prison, et, profitant d'un moment où, il n'était pas observé, il lui saisit la main, la serra fortement et lui dit en pleurant: « Brave militaire 1 » De tout temps il s'est trouvé des geôliers moins impitoyables que les juges, surtout quand ils appartenaient à l'armée.

« La nuit suivante (du 14 au 15), continue notre héros dans la relation écrite de son arrestation, à une heure du matin, on vint nous éveiller et nous faire lever. De bonnes berlines nous attendaient dans la cour, et nous marchons vers Paris, en poste, escortés de trois gendarmes.

» Nous eûmes le bonheur, mon compagnon et moi, de voir nos mains chargées de fers.

» Nous fûmes traités avec bien de la douceur, et nous arrivâmes le dimanche 15 à notre nouveau gîte (la Conciergerie), où nous attendons avec joie le moment qui nous fera posséder les biens solides et durables de l'éternité.

» Je ne peux vous cacher que je baisai plus d'une fois, le long du chemin, des fers aussi honorables que ceux dont on nous avait chargés, et mon cœur ne nagea jamais dans tant de délices que pendant ce voyage. Nous vîmes avec attendrissement que la plus grande partie des personnes qui nous approchaient le long du voyage, avaient la tristesse peinte sur le visage, et de là, nous jugeâmes qu'elles n'étaient pas encore à la hauteur des principes montagnards.

» Malgré cette petite gêne (de nos fers) nous fîmes nos exercices comme à l'ordinaire, ce qui attira l'ad-

miration de nos gardes et leur bienveillance, d'un d'entre eux surtout, qui, ayant reçu de l'éducation et fait d'assez bonnes études, paraît instruit de sa religion, qu'il professe même intérieurement. Nous lui vîmes plusieurs fois verser des larmes, et l'après-dînée il voulut même ne pas nous remettre nos fers. Nous l'exigeâmes, craignant qu'on ne lui fît un crime de son humanité en arrivant ici. Je lui donnai un petit livre de piété pour se souvenir de moi. Il s'est recommandé à nos prières, et, en nous quittant, il dit à mon cher compagnon: « Mémento mei, Fater ; c'est-à-dire, souvenez- vous de moi, mon Père. » C'est avec ces consolations qu'ils arrivèrent le 15 septembre à la Conciergerie, où ils furent écroués surle-champ et d'où ils ne devaient plus sortir que deux fois, la première pour être transférés momentanément à la prison des Carmes, encore ruisselante du sang de tant de nxartyrs, la seconde pour aller à l'échafaud.

^ ■ ^ gj

Cbapitre Quatrième.

La Conciergerie.

ON conduisit d'abord le jeune Barthélémy et l'abbé Ploquin, son compagnon, dans un misérable cachot réservé aux malfaiteurs de la pire espèce, où se trouvaient entassés une vingtaine de ces braves gens, comme les appelait notre héros. Les deux prisonniers firent leurs prières, se jetèrent sur une paillasse infecte et dormirent d'un sommeil tranquille tout le reste de la nuit. Le lendemain, on vint leur ouvrir vers les huit heures du matin, et ils eurent la liberté de se promener dans la cour pendant une grande partie de la journée. Là Barthélémy eut la joie de rencontrer des hommes de Dieu, des âmes vraiment célestes avec lesquelles la sienne entra immédiatement en une communication intime. Dans ce temps de saturnales, oij la lie de la société était montée à la surface des choses humaines, la pure liqueur était tombée tout au fond; et tandis que des scélérats remplissaient les tribunaux, les grandes charges, les palais et les offices publics, c'était dans les prisons qu'il fallait aller pour y rencontrer les plus honnêtes gens de la chrétienté.

La joie de notre jeune chrétien fut grande en trouvant de si dignes compagnons de sa réclusion, et plus que jamais' il bénit Dieu de l'avoir amené dans ce vestibule de la mort, oii il goûtait déjà les prémices des joies du Ciel. Parmi ses nouvelles connaissances, il y

en eut deux qu'il aima particulièrement de la plus tendre affection, le vénérable abbé Emery, supérieur de la Communauté de Saint-Sulpice, dont nous aurons occasion de parler souvent dans le cours de ce récit, et l'abbé Sonier, qui ne passa avec lui que peu de jours à la Conciergerie, et qui ne tarda pas à le quitter pour aller au tribunal révolutionnaire et de là à l'échafaud. Il mourut saintement, avec la sereine allégresse des martyrs, en compagnie de la vénérable supérieure de l'Abbaye-au-Bois, coupable comme lui d'amour pour Jésus-Christ et de fidélité à son Eglise. La mort de ces saintes personnes fut pendant longtemps un des sujets d'entretien et de consolation des prisonniers de la Conciergerie.

Dès le lendemain de l'arrivée de Barthélémy, son compagnon, l'abbé Ploquin, obtint une petite chambre assez convenable, comme la plupart des autres détenus. Quant à lui, il ne voulut pas d'abord en demander une semblable, et il passa les dix-sept premières nuits de sa captivité dans l'infect cachot où on l'avait jeté. Pendant ces dix-sept nuits, il n'eut d'autre lit qu'une mauvaise paillasse qu'il devait partager avec trois malfaiteurs enfermés en ce lieu, et que souillait une immonde vermine. Chaque jour, ses pieux compagnons, qu'il retrouvait dans la cour de la prison, insistaient près de lui pour qu'il sollicitât une cellule particulière; mais ils ne purent l'y déterminer, et ils finirent par lui faire avouer que, s'il tenait tant à cette étrange cohabitation, c'était d'abord par esprit de pénitence et d'humilité, puis par esprit de charité pour les malheureux qui

pourrissaient dans ce fétide cachot. H espérait les tou» cher par ses paroles ou du moins par ses exemples, et

faire descendre dans cette espèce d'enfer quelque rayon de lumière, d'espérance chrétienne et de repentir. Mais

on lui fit enfin comprendre et l'expérience lui montra que, ne passant que la nuit avec eux, il ne pouvait leur parler de Dieu sans exciter la fureur des plus endurcis, provoquer leurs blasphèmes et se faire assommer par eux. Et, comme l'admirable jeune homme hésitait encore et ne pouvait se décider à renoncer à l'espoir de cet apostolat, ses compagnons le menacèrent, pour vaincre son obstination, de ne plus avoir de commerce avec lui pendant le jour s'il continuait à avoir commerce avec l'ordure et la vermine pendant la nuit. Cette menace innocente qu'il prit au sérieux le détermina enfin à acquiescer aux désirs de ses amis, et il obtint comme eux une chambre particulière, qu'il conserva pendant tout son séjour à la Conciergerie. Des personnes charitables de la ville lui envoyèrent des vêtements de rechange, les siens étant si imprégnés de saleté qu'ils étaient hors de service; et il ne lui resta de cette sublime tentative d'apostolat que la gloire de l'avoir entreprise et le regret de n'avoir pu y réussir.

Le surlendemain de l'arrivée de Barthélémy à la Conciergerie, on lui fit subir un second interrogatoire à peu près semblable au premier. Il répondit avec la même fermeté, et avoua de nouveau sans la moindre réticence le fait de son émigration et de son service dans l'armée des princes, qui assurait sa condamnation. Les magistrats (car ces bourreaux s'appelaient des magistrats, et ces loups furieux expédiaient les brebis dans les formes) lui demandèrent d'un ton ironique:

— Vous croyez donc que les peuples ne peuvent se passer de rois?

— Non, répondit-il simplement, la triste expérience que nous faisons le prouve assez.

— Vous seriez donc charmé qu'il y eût un roi?

— Oui, je crois que le gouvernement républicain, bon en lui-même, ne convient nullement à mon pays.

Ce fut son dernier interrogatoire jusqu'au jour de sa condamnation et de sa mort. Il attendit ce jour avec autant de calme que de certitude, se demandant chaque matin si le soleil qui se levait ne serait pas pour lui le dernier soleil, ayant la tête en quelque sorte sous le couteau de la guillotine sans que cette terrible perspective altérât en rien la sérénité de son âme.

La lettre suivante, adressée par lui à son intime ami, M. L'hermite, à la date du 20 octobre, un mois après ce qu'il appelait l'heureux moment de son arrestation, montrera quels étaient alors ses sentiments de paix, de résignation et d'abandon complet à la volonté divine.

Le 20 octobre 1793 de Jésus-Christ.

JESUS, MARIE, JOSEPH

« J'ai reçu avec bien de la satisfaction, mon très cher ami, la lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire. Je n'ai été nullement surpris de vos sentiments de résignation aux ordres de notre divin Maître, et je vous en félicite. (M. L'hermite avait en effet, lui aussi, besoin de résignation, car son père, vénérable vieillard, était alors détenu avec notre héros à la Conciergerie.)

» Je suis bien content que maman ignore ma position ; faites tous vos efforts pour lui procurer tous les motifs

de consolation dont elle a grand besoin dans sa situation, car je sais que depuis deux mois elle garde le lit. J'ai prié le porteur de la présente de ne point parler de moi devant elle, dans la seule crainte que cette nouvelle ne réveillât tous les sentiments de la nature et n'abrégeât des jours que je serais trop heureux de conserver au prix des miens... J'imagine que si sa santé s'affaiblissait au point de faire craindre pour sa vie, vous trouveriez dans votre prudence et votre sagesse le moyen de lui procurer les secours que son état exigerait : je me repose sur vous de cette délicate affaire... Vous me marquerez par le présent porteur qui part dans deux jours pour revenir ici, l'état de sa santé. Ne me déguisez rien; je m'attends à tout, et, grâce à Dieu, je commence à savoir faire des sacrifices. »

Je n'ai pas besoin de faire remarquer quelle tendresse et quelle délicatesse de cœur, et en même temps quelle tranquille énergie respirent dans cette page touchante. Voilà bien l'affection chrétienne dans sa belle et forte simplicité.

« J'ai vu ici, continue notre héros, MM. B. et F., qui ont pris toute la part possible à ma situation. Celuilà surtout n'a pas oublié l'intime liaison qu'il avait avec mon père, et j'ai vu avec attendrissement couler de ses yeux des larmes que l'amitié seule lui arrachait sur ma position, qu'il disait être fort triste. Je lui ai cependant assuré que j'étais plus heureux que lui, et que le but du grand voyage que j'étais sur le point d'entreprendre avait pour moi plus d'appât que la fortune de trois à quatre cent mille livres dont il jouissait.

» Ce brave homme a fait pour moi des démarches qu'on ne pourrait attendre que du plus tendre des pères. Je ne l'ai pas vu depuis ce temps; mais on m'a assuré qu'il avait fait parler à l'accusateur public (c'està-dire à ce tigre à face humaine qu'on appelait Fouquier-Tinville). Son but est d'éloigner au moins mon affaire. Il m'a ouvert son portefeuille et m'a forcé de recevoir de l'argent. Je n'en voulais pas, croyant d'abord que je ne ferais pas un long séjour dans cet exil, mais ces messieurs disent qu'il y a des moyens à employer pour se sauver. J'adhère à tout pourvu qu'il ne m'en coûte pas le plus léger mensonge,

» Au surplus, je leur ai fait connaître mes sentiments... Si Dieu prolonge mes jours, qu'il soit béni! J'espère avec sa grâce ne les employer qu'à sa gloire et à ma sanctification. Je leur ai cependant fait observer que la société ne perdrait pas beaucoup à ma mort, et que j'espérais, moi, y gagner, d'autant plus que je n'envisage que les biens solides de l'autre monde, infiniment préférables à ceux qu'on goûte sur la terre. De quelque manière que les choses tournent, je suis très reconnaissant envers ces messieurs, et si je ne me trouve pas à portée de le leur témoigner, c'est une dette sacrée que je vous laisse à payer.

» J'ai fait part de votre lettre à notre ami: il est reconnaissant de votre souvenir et ne vous oublie pas, de même que votre vénérable père qui est ici depuis deux ou trois mois. Il y est tout accoutumé. Nous sommes assez souvent ensemble. Il est, comme vous pouvez l'imaginer, bien résigné. C'est le patriarche de la maison.

» Nous ne manquons ici d'aucuns secours et d'aucunes consolations de toutes les manières. On nous procure de la ville le résultat de Vinstrument précieux (il désigne ainsi le corps de N.-S. J.-C); ainsi jugez dé notre bonheur. On peut le goûter, le sentir, mais non le dépeindre.

» On expédie ici deux ou trois personnes par jour, l'un portant l'autre; on y est si familiarisé qu'on n'y pense plus.

» .... Adieu, je suis toujours le même à votre égard, à la vie et à la mort, et ultra.

» Je n'ai pas besoin de vous dire de présenter mes respects à toutes les personnes qui me sont attachées. Je les porte toutes dans mon cœur et elles seront toujours l'objet de mes plus tendres sollicitudes. Le petit frère m'est fort cher; faites-lui bien sentir les vanités de ce monde, la brièveté du temps, la longueur de l'éternité, et surtout la tranquillité dont on jouit quand la conscience n'est point assiégée par les remords. Adieu. Oremus pro invicem, prions l'un pour l'autre. »

Tels étaient les sentiments dans lesquels cet admirable jeune homme attendait la mort, et la mort de l'échafaud, mortem autem crucisl

Cbapitte Cinquième.

La reine Marie-Antoinette à la Conciergerie.

Au moment où Barthélémy écrivait cette lettre, une grande victime venait de quitter la même prison et d'accomplir son sacrifice. Une des têtes les plus royales qui aient porté le diadème, une des femmes les plus malheureuses qui aient passé sur le trône et dans le monde, Marie- Antoinette, reine de France, fille de l'impératrice Marie-Thérèse, veuve de Louis XVI, mère du roi Louis XVII, venait de mourir sous le couteau de la guillotine.

Les prisonniers de la Conciergerie savaient que leur malheureuse reine était renfermée tout près d'eux, sous le même toit, dans un cachot dont ils pouvaient apercevoir le grillage de fer. Après Dieu, elle était le sujet constant de leurs préoccupations, de leurs entretiens, de leur respectueux amour. Ils se racontaient en pleurant ses souffrances indicibles, la scène déchirante de ses adieux suprêmes au roi Louis XVI, le désespoir plus affreux encore qui brisa son cœur lorsque, ses enfants lui furent arrachés, lorsqu'elle vit son fils, son pauvre fils de huit ans, devenu son roi par l'assassinat de son père, enlevé brutalement à son amour, et livré aux soins infâmes de l'ami de Marat, du cordonnier Simon! Ils cherchaient à l'entrevoir de loin, à lui faire parvenir le témoignage de leur dévouement, hélas ! inutile ; ils priaient pour elle, ne pouvant faire autre chose,

et ils demandaient à Dieu, pour ce front découronné des grandeurs humaines, la couronne plus belle et moins fragile des félicités éternelles.

Notre héros raconte dans ses lettres qu'il la vit plusieurs fois passer comme elle se rendait de son cachot au tribunal révolutionnaire, et qu'elle portait dans sa démarche et dans sa physionomie un calme et une majesté incomparables. Il raconte aussi sur ses derniers moments quelques détails pleins d'intérêt que nous rapporterons tout à l'heure. Mais nous croyons devoir combler les lacunes de son récit, en rappelant d'abord les principales circonstances de son séjour à la Conciergerie, et en nous arrêtant quelques instants devant cette figure royale, une des plus imposantes de l'histoire par la triple majesté du rang, du malheur et de la vertu.

Morte sur l'échafaud à trente-sept ans, on peut dire que Marie-Antoinette eut une agonie qui dura quatre ans. Cette agonie commença le 6 octobre 1789, dans cette nuit d'horreur où la populace envahit le palais de Versailles en demanda.nt la tête de la reine; elle finit avec sa vie le 16 octobre 1793. Assassinée dans sa réputation de femme et de souveraine par les plus infâmes calomnies que la malice humaine ait jamais inventées, assassinée dans sa dignité royale qu'elle prisait si haut par les journées hideuses du 19 juin et du 10 août, assassinée comme amie par la mort de madame de Lamballe, comme épouse par le meurtre de Louis XVI, comme mère par l'enlèvement de ses enfants qu'elle savait livrés aux mains les plus scélérates de France,

elle mourut mille fois avant de recevoir le coup suprême qui finit ses maux avec son existence. Les trois mois

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