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CURÉ DU LOUROUX-BÉCONNAIS

A Terreur fit tant de victimes qu'elles suffiraient à former un grand peuple dans le royaume de la mort. Depuis les premières persécutions dirigées par les Césars contre le christianisme naissant, on ne vit jamais tant de sang couler, tant d'horreurs s'accomplir, tant de variété dans les supplices, de raffinement dans la cruauté, de méchanceté et de fureur dans les bourreaux. Cependant, il y a entre ces deux époques sanglantes de l'histoire une différence fondamentale. Toutes les victimes des persécutions païennes étaient ferventes, chrétiennes, mouraient pour Dieu et dans sa grâce. Au contraire les victimes de la Terreur peuvent se diviser en trois classes: celle des scélérats ou des complices de la Révolution mis à mort par le gouvernement sanguinaire qu'ils avaient contribué à fonder; celle des politiques, ■des simples gens de bien, des personnes de toute classe et de toute opinion, condamtnés et exécutés pour des causes diverses plus ou moins étrangères à la foi; enfin la classe des chrétiens, prêtres, religieux ou simples fidèles de tout rang, de tout âge et de tout sexe, dont l'attachement à l'Eglise de Jésus-Christ fut le seul crime, et qui à ce titre méritent le nom de martyrs. Cette dernière classe est innombrable; elle comprend

ces héroïques populations de la Vendée et de la Bretagne, ces paysans, ces pauvres femmes, ces enfants qui aimèrent mieux mourir que de se soumettre aux caprices impies d'un gouvernement révolutionnaire, qui se battaient pour leurs prêtres persécutés, qui les cachaient au péril de leur vie, et dont la pensée sublime peut se formuler dans cette parole naïve et si grande d'un vieux Vendéen qui avait pris part dans sa jeunesse à la guerre contre les bleus : « Nous n'avons pas bougé, malgré notre indignation, tant qu'on nous a laissé nos prêtres et nos églises; mais quand nous avons vu qu'on faisait des misères au bon Dieu, alors nous nous sommes levés pour le défendre. »

Ce peuple des martyrs de la Révolution s'il est connu de Dieu, est inconnu des hommes. Dans les batailles de la foi comme dans celles de l'ambition et de la politique, l'histoire ne sait rien des soldats, sinon qu'ils se sont bien battus et qu'ils sont morts les armes à la main; elle ne s'occupe et ne peut s'occuper que des chefs. Les chefs du peuple catholique, ce sont ses pontifes, ses prêtres, et aussi ces chrétiens insignes, ces hommes et ces femmes héroïques, qui, dans tous les temps, ont attiré par leurs bienfaits et leurs vertus les regards et l'admiration du mionde. C'est ainsi que, dans le martyrologe, à côté des noms à jamais sacrés des apôtres, des souverains pontifes, des membres de la hiérarchie ecclésiastique, brillent ceux des philosophes comme saint Justin, des capitaines comme saint Sébastien, saint Maurice et tant d'autres, des femmes et des vierges illustres comme sainte Cécile, sainte Agnès et leurs angéliques compagnes.

Si les actes des martyrs de la Terreur avaient été

rédigés et conservés comme ceux des martyrs du paganisme, l'histoire de l'Eglise compterait une belle page de plus. Des figures admirables, des vertus et des morts sublimes continueraient et compléteraient les exemples et les leçons des premiers siècles de l'ère chrétienne; la France posséderait toute une nouvelle floraison de saints, et, comme le disait un ministre du Souverain Pontife à un grand vicaire du diocèse d'Angers qui sollicitait à Rome le corps d'un martyr des Catacombes, nous n'aurions eu qu'à fouiller le sol labouré par la Révolution pour y trouver des reliques.

Si beaucOitip de ces trésors sont à jamais perdus, si les documents font trop souvent défaut pour reconstituer non seulement la vie des martyrs de la Terreur, mais même le récit de leur mort, il y a heureusement des exceptions, et depuis plusieurs années des recherches ont été faites, des travaux entrepris pour combler cette lacune regrettable de l'histoire de l'Eglise. En certaines provinces de l'Ouest, les résultats acquis sont déjà importants, et dans son remarquable ouvrage sur les saints personnages de V Anjou, le savant Bénédictin dom Chamard a consacré près de deux cents pages aux victimes de la Révolution. Il a été puissamment aidé dans son travail par les souvenirs d'un témoin oculaire, M. l'abbé Gruget, curé de la Trinité d'Angers, qui, pendant toute la période de la persécution, vécut caché dans cette ville, assista les victimes, les vit monter à l'échafaud et recueillit jour par jour leurs paroles et leurs actes. Il laissa 27 cahiers, écrits de la sorte sur ce champ de bataille de la charité, que leur possesseur actuel, M. le comte de Quatrebarbes, communiqua à dom Chamard, et qui ont la valeur et l'in-

térêt historique des actes des martyrs rédigés, aux premiers siècles, par les notaires attitrés de l'Eglise de Rome. Qu'on nous permette, avant d'arriver au prêtre admirable dont nous voulons ici raconter l'histoire, de citer quelques traits d'horreur et de sainteté empruntés aux écrits de M. l'abbé Gruget et de dom Chamard, et qui mettent vivement en relief le caractère de la persécution révolutionnaire dans l'ouest de la France.

Je ne parlerai i>as des milliers de prêtres déportés, fusillés au champ des martyrs, morts de misère, de froid ou de faim dans les prisons d'Angers, ou noyés dans la Loire par les ordres de Francastel, l'émule et le digne collègue de Carrier. Le refus de serment à la Constitution civile du clergé, c'est-à-dire le refus d'apostasie, étant la seule cause de leur condamnation, établit clairement leur droit au titre de martyrs. Je ne citerai qu'un nom de prêtre, celui de l'abbé Poirier, vicaire de Saint-Miartin de Beaupréau, qui, à toutes les questions de ses juges ou plutôt de ses bourreaux, répondit cette seule parole: « Je suis prêtre catholique, et jamais je ne trahirai ma foi. » On lui arracha les ongles, on lui coupa les mains, les bras, puis les jambes, et enfin la tête. Son corps fut exhumé en 1808 avec celui d'un autre prêtre, son compagnon de supplice^ sur les indications de pieux paysans témoins de leur martyre, et leurs reliques reposent derrière une plaque de marbre dans la muraille du sanctuaire de l'église paroissiale de Saint-Florent-le- Vieil.

C'est dans le peuple de femmes, de jeunes filles, d'ouvriers et de paysans qui moururent pour leur foi, que je veux choisir de préférence quelques exemples.

pour montrer que le troupeau chrétien fut digne de ses pasteurs, et qu'il mérite de partager avec eux les honneurs et la vénération de l'Eglise.

Recueillir et cacher les prêtres insermentés était, on le sait, un des crimes les plus fréquents et les plus impitoyablement punis par les agents de la Terreur. Aussi le nombre des Vendéens, hommes et femmes, qui périrent pour cette cause, est incalculable. Parmi ces humbles martyrs, nul n'a laissé un plus présent souvenir dans les traditions populaires qu'un vieillard infirme, du village de la Boutouchère, nommé Fouchard, qui, vivant des charités d'un ecclésiastique caché dans les environs, connaissait sa retraite. Les patriotes de Saint-Florent-le-Vieil, furieux de ne pas trouver leur victime dans une ferme où ils la croyaient enfermée^ saisirent le pauvre vieillard et lui dirent: « Tu sais où est caché le calotin. Dis-nous où il est. — Jamais! répHqua Fouchard. — Tu nous le diras, ou tu es mort. — Jamais! » A ces mots ils se jettent sur lui, lui arrachent les ongles, lui coupent le nez, les bras, les jambes, en lui criant à chacune de ces opérations barbares : « Tu ne veux pas nous le dire ? — Jamais ! » répétait invariablement le martyr. Alors ils lui arrachèrent la langue et l'achevèrent à coups de fusil.

Les habitants de la ferme de la Ridle recueillirent ses dépouilles mutilées, et les ensevelirent sous un jeune cormier près de leur habitation. Les désastres de la guerre et les malheurs de tout genre qui suivirent avaient fait oublier le lieu où reposait le corps du martyr, quand, en 1859, le fermier, ayant déraciné le cormier devenu vieux, découvrit ses ossements et les transporta avec un religieux respect àj'abri du mur

de sa demeure. Or, depuis ce temps, ajoute dom Chamard, on a observé que les ronces qui poussent sur ce tombeau sont tachetées de veines rouges, comme si lui sang vermeil en formait le suc; et les gens du pays racontent diverses guérisons obtenues par l'intermédiaire du martyr ou par le simple attouchement de ces ronces.

Les femmes montrèrent contre l'impiété révolutionnaire le même courage que ce saint paysan. Quoi de plus touchant que ces trois jeunes filles, nommées Marie Rouleau, Victoire et Perrine Gusteau, qui, arrachées de leur village, conduites dans une prison d'Angers et de là au tribunal, firent joyeusement le signe de la croix en entendant leur arrêt de mort, puis montèrent en souriant sur la fatale charrette et entonnèrent ce naïf et charmant cantique du Père Montfort, si populaire

en Vendée:

« Avancez mon trépas, Jésus, ma douce vie I Car mon âme s'ennuie De rester ici-bas, Ne vous y voyant pas.

J'y gémis en tous temps Comme la tourterelle, Et me plaignant comme elle, Je n'ai point d'autres chants Que mes gémissements.

Étant loin de vos yeux, Après vous je soupire ; Finissez mon martyre, Otez-moi de ces lieux, Placez-moi dans les cieux.

S'il faut pour ce bonheur Que je perde la vie, Qu'elle me soit ravie ; J'y consens de grand cœur, O mon divin Sauveur ! »

L'acte de foi le plus inoffensif était regardé et puni comme un crime capital. Au village de Chanzeaux, le général Grignon, commandant une colonne républicaine, aperçut d^ns l'église l'autel couvert de fleurs et de verdure. — « Qui a osé mettre ici des fleurs ? » demanda-t-il d'un ton furieux. On lui montra deux pieuses femmes, Mlles Blanchard et Picherit, qui, depuis leur enfance, remplissaient ce pieux office. — « Otez ces fleurs, leur dit le général. — Nous ne le pouvons pas, répondirent-elles simplement; ce serait presque un sacrilège. L'église où nous avons été baptisées n'est déjà que trop profanée. — Otez ces fleurs, ou vous serez fusillées. — Nous aimons mieux mourir. » On les arrêta à l'instant, on les traîna sur la place, où se trouvaient déjà un vieillard et douze pauvres femmes arrêtées dans leurs chaumières.

Tandis qu'on les interrogeait pour la forme, Grignon dit à un soldat de faire creuser une large fosse à la sortie du bourg et il ajouta en ricanant: « Amène un piquet et trente hommes; puisque le lit est fait, ce n'est pas trop de deux femmes de chambre pour coucher chaque jeune fille. »

Les quinze victimes, en se rangeant autour de la fosse, entonnèrent le Salve Regina. — « Vainement, ajouta M. de Quatrebarbes, qui donne le nom de tous ces martyrs, Grignon, voyant des larmes baigner le visage de ses soldats, entonna la Marseillaise: l'hymne de sang ne put interrompre le chant sacré; et quand il se termina, les saints martyrs montaient au Ciel. »

Citons encore, pour finir, la mort admirable de deux Filles de Charité de l'Hôtel-Dieu d'Angers, la Sœur Odile et la Sœur Marianne, qui marchèrent au lieu du

supplice avec des chants d'actions de grâces, et qui dirent à ceux qui voulaient leur voiler la tête: « Non, nous ne cacherons pas notre visage. Est-ce donc une honte de mourir pour Jésus-Christ? Nous voudrions que la ville entière nous contemplât et apprît de nous comment on meurt pour la foi. » On les fusilla avec beaucoup d'autres victimes. La Sœur Marianne seule ne tomba point; elle n'avait que le bras cassé. « Pardonnezleur, nlon Dieu! disait-elle comme saint Etienne, ils ne savent pas ce qu'ils font. » Les bourreaux se jetèrent sur elle, et la massacrèrent à coups de sabre et de baïonnette.

Devant de telles morts, que nous avons citées en exemple parmi des milliers d'autres du même genre, on comprend la vénération populaire dont le Champ des martyrs fut l'objet constant depuis le commencement du siècle, les prières faites, les miracles innombrables obtenus sur les ossements de ces héros chrétiens, ensevelis dans huit fosses immenses dont une simple croix fut pendant bien longtemps le seul signe distinctif. Depuis 1852, une chapelle recouvre ces reliques, les pèlerins continuent d'y affluer chaque jour et Dieu y multiplie les prodiges.

Maintenant que nous avons donné une idée du peuple des victimes, racontons ce que la piété des fidèles a pu recueillir sur la vie et la mort d'un des pasteurs les plus saints de ce troupeau d'élite, M. l'abbé Noël Pinot, curé du Louroux-Béconnais, guillotiné à Angers, le 21 février 1794, dans des circonstances qui ont vivement frappé l'imagination populaire et dignement inspiré de grands écrivains. M. l'abbé Gruget, témoin caché de son supplice, lui a consacré un récit aussi détaillé qu'é-

mouvant, et, dans ses nombreux cahiers, il revient à trois reprises différentes sur cette mort sublime.

Une ordonnance épiscopale de Mgr Angebault, évêque d'Angers, en date du 26 août 1864, a dans les termes suivants, que nous reproduisons sans en rien omettre, ordonné une enquête sur les circonstances encore ignorées de sa vie:

« Vu une lettre du 11 août 1864 par laquelle M. Brouillet, curé de la' paroisse du Louroux-Béconnais, nous atteste la vénération extraordinaire dont est entourée dans ladite paroisse la mémoire de M. Noël Pinot, l'un de ses prédécesseurs, guillotiné à Angers en haine de la foi le 21 février 1794;

Vu les détails pleins d'édification qui ont été recueillis déjà sur la vie et la mort de ce digne confesseur de la foi par M. l'abbé Gruget, vénérable prêtre de ce diocèse, contemporain de M. Noël Pinot;

Considérant qu'il importe à la gloire de Dieu, à l'honneur de la sainte Eglise et à l'édification des fidèles, de recueillir avec soin et d'environner de tous les caractères désirables de vérité la vie et les actes des pieux personnages que Dieu semble lui-même avoir désignés plus particulièrement au souvenir et à la vénération des peuples;

Que des faits de guérisons extraordinaires, et dans lesquels on aime à reconnaître une intervention spéciale de la Providence, auraient eu lieu, assure-t-on, à la suite de prières et d'invocations privées adressées à ce pieux confesseur de la foi;

Que sur ces faits, comme sur toutes les circonstances de la vie et des vertus de M. Noël Pinot, il importe de prendre des informia.tions régulières et canoniques.

pendant qu'il existe encore dans la paroisse du Louroux-Béconnais des personnes qui ont connu ce vénérable prêtre ou qui ont recueilli de la bouche de leurs pères et mères des renseignements auxquels le temps et l'oubli n'ont pu enlever encore leur précision et leur valeur :

Nous avons nommé et par les présentes nommons M. l'abbé Brouillet, curé du Louroux-Béconnais, notre commissaire pour, en notre nom, procéder à une enquête canonique sur la vie et les vertus de M. Noël Pinot, ancien curé de ladite paroisse, guillotiné à Angers le 21 février 1794. »

Suivent les formules d'usage et la signature du prélat.

En 1875, un des vicaires généraux du diocèse, se rendant à Rome, présenta au Saint-Père une note succincte sur le martyre de M. Noël Pinot, note qui semble avoir frappé le Souverain-Pontife. Mais l'affaire en resta là, et jusqu'ici nous ne sachions pas que l'enquête ordonnée (par l'évêque d'Aîngers ait eu d'autre suite au point de vue de l'introduction de la cause. Cette enquête eut du moins l'avantage de compléter les renseignements, les témoignages relatifs à cet admirable serviteur de Dieu, et c'est à l'aide des documents recueillis et mis en ordre par M. l'abbé Brouillet que nous sommes en mesure de donner une relation assez détaillée, sinon de toute la vie de M. l'abbé Pinot, du moins de son ministère sacerdotal, de son jugement et de sa mort.

MONSIEUR Noël Pinot naquit à Angers dans la paroisse Saint-Martin, le 19 décembre 1747, d'une famille obscure mais très honorable et très chrétienne. Ce fut dans cette ville qu'il reçut le baptême, plus tard la consécration sacerdotale, et enfin la grâce suprême de cette onction et de ce baptême de sang qu'on appelle le martyre. De son enfance et de sa jeunesse on rie sait rien, sinon qu'il grandit dans unf atmosphère de foi et de vertu, qu'il aima Dieu dès ses premières années, et que sa piété précoce le désigna de très bonne heure au clergé de sa paroisse comme une âme 'd'élection faite pour le service direct de Jésus- Christ et de son Eglise. Son intelligence, son zèle à s'instruire égalaient sa dévotion; au séminaire, il édifia ses condisciples et ses maîtres par ses qualités naturelles comme par ses vertus, et dès qu'il eut atteint l'âge canonique, il fut admis aux ordres sacrés.

Revêtu du sacerdoce, il se distingua aussitôt par un grand zèle pour le salut des âmes, et tout spécialement pour le soin des pauvres et des malades. Sa tendre charité voyait dans ces déshérités du monde les membres souffrants de Jésus-Christ, et il leur prodiguait avec un amour infatigable des secours matériels et spirituels destinés à soulager et à féconder leurs souffrances. Frappé de cette vocation du jeune prêtre, qui est la vocation sacerdotale par excellence, son évêque le nomma de très bonne heure aumônier des Incurables d'Angers, Dans cet asile de douleurs les plus poignantes de l'humanité, (puisqu'étant inguérissables elles sont privées de ce qui fait supporter tous les maux, l'espé-

rance), Tabbé Pinot trouvait un champ d'action et de dévouement digne de sa charité. Il se donna tout entier à cette paroisse de la souffrance, où les plus heureux sont ceux qui approchent le plus de la mort chrétienne, délivrance et couronne de leurs m^ux, où les enfants ne connaissent pas plus la joie et le sourire que les vieillards, et qui serait une image de l'enfer si la foi, l'espérance et la charité de Jésus-Christ n'en faisaient, sous l'action des saints, un vestibule du Paradis. La tendresse du jeune aumônier pour tous ces pauvres gens était pour eux une première consolation, en attendant les tendresses étemelles de l'autre vie. Ils lui rendaient amour pour amour, le respectaient comme un saint, et, malgré sa jeunesse, le chérissaient comme un père.

Les fidèles d'Angers, touchés de son dévouement à ses chers Incurables, connaissaient tous son nom et s'entretenaient de ses vertus; le clergé appréciait en outre la sûreté de son jugement, l'étendue de ses connaissances théologiques, et lui présageait de hautes destinées. Il devait justifier ces présages, mais d'une façon bien différente de ce que l'on appelle communément le succès. En des temps réguliers, le peuple d'Angers l'eût peut-être vu monter sur le trône épiscopal: aux jours de la Révolution, il devait le voir monter sur l'échafaud.

M. Pinot était arrivé à l'âge de quarante ans dans ses modestes et admirables fonctions d'aumônier des Incurables qu^d un champ d'action plus vaste fut ouvert à son zèle sacerdotal. La cure du Louroux-Béconnais étant venue à vaquer par la mort de M. Jean- Aubin Thoin, son pasteur, le chapitre de Saint-Pierrei

d'Angers, qui avait alors le droit de présentation, proposa le saint aumônier au choix de Mgr Couet du Lorrez de Vivier, évêque d'Angers, qui le confirma avec empressement. C'était le l^r septembre 1788. L'abbé Pinot ne quitta point ses chers Incurables sans une profonde affliction, et bien des larnles coulèrent au moment de son départ. Epris de l'amjour de la croix, inséparable du véritable amour de Jésus-Christ, et poussé peut-être par un pressentiment mystérieux des destinées prochaines qui l'attendaient, il choisit, pour prendre possession de sa cure et monter dans sa chaire paroissiale, le 14 septembre, jour de l'Exaltation de la sainte Croix. De semblables prédestin,ations ne sont pas rares dans la vie des saints, et c'est ainsi, pour ne rappeler qu'un exemple presque contemporain, que Mgr Affre, prenant possession du siège de Paris, commença son premier mandement à ses diocésains par ces mots prophétiques: « Je suis venu vous apporter une victime. » C'était bien aussi une victime que l'abbé Pinot apportait à ses nouveaux paroissiens, une victime d'amour et de dévouement apostolique, en attendant l'accomplissement sanglant de son sacrifice.

La paroisse du Louroux-Béconnais, située à peu de distance de la Loire, était alors comme aujourd'hui la plus considérable, en ter^ritoire, de toutes les paroisses du diocèse d'Angers. Sa population nombreuse, s'élevant à plus de 3.000 habitants, se répartissait entre des villages ou des hameaux assez éloignés les uns des autres; et pour visiter les pauvres, les malades, porter aux mourants les secours de la religion, il fallait souvent franchir de grandes distances. Bien qu'assisté d'un vicaire, le curé ne pouvait suffire à cette besogne qu'à

force de dévouement, d'autant plus que les habitants de la paroisse étaient pieux, chrétiens, fervents et pratiquants, traditions admirables des temps de foi qu'ils ont léguées à leurs descendants et qui ont traversé, sans s'affaiblir, les orages révolutionnaires et les épreuves de tout genre qui ont assailli l'Eglise de France depuis un siècle. L'œuvre confiée à M. Pinot était, on le voit, digne de l'ouvrier.

Il se livra dès le début avec une ardeur inépuisable à toutes les fonctions pastorales. La chaire, le confessionnal, les catéchismes absorbaient son temps.

Nulle fatigue du jour ou de la nuit ne le. rebutait, lorsqu'il y avait des douleurs à consoler, des âmes à sauver, des pécheurs à convertir. Toujours debout, passant du pied des autels au chevet des malades, parcourant à pied ou à cheval les chemins de sa paroisse, il se donnait tout à tous, et offrait aux fidèles comme au clergé des alentours le modèle achevé de la perfection sacerdotale.

Mais, parmi toutes ses vertus, la charité envers les pauvres et les membres souffrants de Jésus-Christ, dont il avait donné de si toucha^its exemples à l'hospice des Incurables d'Angers, restait sa vertu dominante, et le souvenir de ses aumônes est demeuré vivant dans la paroisse du Louroux-Béconnais comme une tradition impérissable. Presque tous les revenus de la cure, qui étaient alors considérables, passaient dans le sein des pauvres. Le saint curé prélevait à peine le nécessaire à une vie frugale et austère et donnait tout le reste. Encouragés par son accueil paternel, les malheureux affluaient au presbytère et n'y étaient jamais rebutés. Ils y trouvaient, en même temps que des secours en

nature et en argent, ce sourire du prêtre, ces paroles de bonté et de compassion chrétienne qui sont à l'aumône ce qu'est le sel aux aliments. Les infirmes, les pauvres timides que la honte retenait chez eux, n'étaient

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