‹ Épisodes de la terreurChapitre 12 sur 13 · MGR AFFRE, ARCHEVÊQUE DE PARIS · texte numérisé non relu

MGR AFFRE, ARCHEVÊQUE DE PARIS

point oubliés, et le saint pasteur allait à celles de ses brebis qui ne pouvaient ou ne voulaient pas venir à lui. Aux approches de l'hiver, il distribuait des pièces d'étoffe qu'il confectionnait lui-même par économie, et il

habillait des familles entières. Quand il avait épuisé ses provisions de vêtements et ses revenus, il se dépouillait de ses propres effets, donnait ses habits, son linge personnel, et ne s'arrêtait que quand il n'avait plus rien. Il arriva plus d'une fois que sa servante dut cacher les restes du trousseau de son maître au milieu de ses effets à elle-même, pour lui conserver un peu de linge de rechange. C'était à ce saint usage que passaient les revenus de la cure, et c'est ainsi qu'en dépouillant le clergé de ses biens, la Révolution, qui s'annonçait déjà par des frémissements sinistres, précurseurs de la tempête, ne fit, en bien des endroits, que dépouiller les pauvres.

Prévoyant la persécution prochaine qui menaçait l'Eglise et que l'impiété des philosophes annonçait et préparait depuis longtemps, M. Pinot fortifiait par tous les moyens la foi de ses paroissiens. Il les instruisait dans ses catéchismes, au confessionnal, en chaire, et ses paroles, appuyées sur les exemples d'une vie toute consacrée à Dieu et au bien des âmes, laissaient de profondes impressions dans l'esprit de ses auditeurs. Il formait ainsi, jour par joury le troupeau béni dont il était le pasteur, à la résignation, au sacrifice, aux luttes de la foi et de la charité, et il voyait avec joie, à mesure que le flot révolutionnaire montait, les âmes de ses paroissiens s'élever en même temps à la hauteur de tous les dévouements et de toutes les épreuves.

DEUX ans se passèrent ainsi, pleins de travaux, de fatigues et de mérites pour le saint pasteur, pleins de bénédictions et de fruits de salut pour son troupeau.

Déjà, sur bien des points de la France, les passions populaires, excitées par la misère résultant de la disette, attisées par les fureurs de la presse démagogique et par les manœuvres mensongères des agents de la Révolution, avaient éclaté en violences et en attentats de toute sorte contre les personnes et contre les biens. L'incendie avait dévoré des églises et des châteaux, le sang des nobles et des prêtres avait coulé, et la Terreur commençait par l'anarchie avant de devenir une institution légale et un moyen avoué de gouvernement. Dans les provinces de l'Ouest, la paix sociale et religieuse n'avait pas encore été sérieusement troublée, grâce à l'attachement des populations pour leurs prêtres et pour leurs seigneurs. Mais les lois de la Constituante sur les municipalités et sur la giai'de r^ationale avaient, dans la plupart des communes, fait passer l'autorité dans les mains les plus indignes, et mis la force militaire au service des plus mauvaises passions.

Le caractère irréligieux de la Révolution s'était officiellement manifesté dans plusieurs mesures désastreuses, entre autres dans le décret du 2 novembre 1789, date funèbre appropriée à une œuvre de destruction et de mort, qui déclarait les biens du clergé propriété nationale, et violait du même coup les droits les plus sacrés de l'Eglise et le principe du droit de propriété.

Quelques mois plus tard, le 15 février 1790, l'assemblée s'attaquait aux congrégations religieuses de tout Ordre, de tout sexe et de toute charité, abolissait les vœux solennels, et supprimîait, non pas de fait mais de droit, tous les établissements monastiques.

La Constitution civile du clergé, décrétée le 12 juillet de la même année et sanctionnée par l'infortuné Louis

XVI le 24 août, après une lutte de six semaines, qui témoigne de ses angoisses, de sa faiblesse et de ses remords, vint achever l'œuvre de destruction commencée dès le début de la Révolution. Usurpant les droits du Saint-Siège, confondant tous les pouvoirs, cette loi sacrilège et tyrannique supprimjait et refaisait d'un trait de plume toutes les circonscriptions ecclésiastiques, et décrétait qu'il serait pourvu par l'élection aux évêchés et aux cures dans toute l'étendue du royaume: que les évêques seraient nommés par les mêmes électeurs que les administriateurs des départements, les curés par le peuple avec confirmation par l'évêque. Enfin, elle interdisait aux évêques de s'adresser au Pape pour obtenir l'institution canonique, et brisait ainsi les derniers liens qui rattachaient au Saint-Siège l'Eglise de France. C'était la proclamation du schisme dans toute sa brutalité, et la supression légale du culte catholique; en d'autres termes, c'était la persécution religieuse annoncée, décrétée et voulue.

Devant l'indignation et la réprobation presque unanime que ce décret souleva dans l'épiscopat et dans le clergé du royaume, l'assemblée, poussée par cette fatalité de l'enchaînement des fautes, première punition des coupables, au lieu de reculer, fit un pas de plus, et, par un décret du 27 novembre 1790, elle astreignit les évêques et tous les prêtres ayant charge d'âmes, à prêter, sous peine de destitution, serment de fidélité à la nation, à la loi, au roi et à la Constitution civile du clergé. C'était décréter l'apostasie obligatoire. — La peine de la destitution n'était pas la seule édictée par ce décret de mort: le vague de ses expressions contenait déjà en germes toutes les menaces, tous les

supplices qui devaient bientôt épouvanter le monde. D'après l'article 7, les prêtres insermentés devaient être poursuivis par les tribunaux de leurs districts comme rebelles à la loi, privés de leur traitement, déclarés déchus de leurs droits actifs de citoyens, et incapables d'aucune fonction publique, sauf plus grandes peines suivant l'exigence des cas. Enfin, ceubc qui, ayant refusé le serment, continueraient à exercer leur ministère, étaient considérés comme perturbateurs du repos public. En temps de Révolution, on comprend ce que ces mots veulent dire.

Pour nous restreindre à notre sujet et ne parler que de TAnjou, les décrets de rassem,blée furent exécutés avec une impitoyable rigueur. L'évêque d'Angers, les curés, les vicaires et tous les prêtres de la ville, réputés, suivant la théorie révolutionnaire, fonctionnaires publics, reçurent la veille du jour de l'an 1791 communication du serment décrété par l'assemblée et sanctionné par le Roi. On le déféra également aux supérieurs des congrégations des deux sexes. Il était enjoint aux curés de publier la proclamation jointe au décret au prône de la grand'messe paroissiale.

L'évêque, donnant l'exemple à son clergé, refusa le serment, et fut remplacé, dès le 5 février, par un intrus, le sieur Pelletier, prieur-curé de Beaufort, assermenté et par conséquent apostat. Tous les curés d'Angers imitèrent leur (évêque, et furent chassés et remplacés comme lui. Leur sentiment unanime fut exprimé en ces termes aussi nobles que simples par le curé de la Trinité que le président du district, autrefois son ami, suppliait de prêter le serment exigé: « Je n'aurais pas attendu que vous vinssiez m'en solliciter, je me serais soumis aux ordres de l'assemblée, si ma conscience ne se refusait

absolument à ce qu'on me demande. La religion est attaquée, il ne m'en faut pas davantage. »

Quant au peuple, il subissait en murmurant l'usurpation sacrilège des intrus, fuyait leur présence et désertait les églises profanées par leurs sacrifices, pour remplir les chapelles des communautés ou les maisons privées dans lesquelles les prêtres fidèles continuaient à célébrer les saints mystères. Les curés des paroisses rurales furent mis en demeure de prêter le serment peu après ceux de la ville épiscopjale. Là plus encore que dans les villes, où la proportion des débauchés et par conséquent des impies est plus grande que dans les campagnes, l'émotion causée par les décrets de l'assemblée et la persécution des prêtres fidèles était profonde, et remuait jusqu'^aux entrailles ces religieuses populations de la Vendée. Un pressentiment mystérieux des malheurs d'un prochain avenir jetait dans tous les esprits l'inquiétude et la terreur. « On implorait le Ciel par des pèlerinages, des processions publiques. On parlait de signes effrayants, d'apparitions surnaturelles^ de miracles opérés... On racontait notamment que la Sainte Vierge était apparue à plusieurs personnes, près d'une chapelle qui lui était dédiée dans la paroisse de Saint-Laurent-de-la-Plaine. Des martyrs affirmèrent plus tard la vérité de cette apparition jusqu'au pied de l'échafaud. Un nombre infini de personnes dignes de foi, dit l'abbé Gruget dans son Journal écrit pendant la Terreur, ont assuré avoir vu la figure de la Sainte Vierge (1). »

On juge de l'impression que produisit dans ce peuple

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