VIVENT JESUS ET MARIE... AMEN
» Pour V éternité! »
Les chrétiens ne sont pas les hommes du temps, mais de l'éternité, et il convenait que cette grande parole, l'éternité, fût la dernière que ce vrai chrétien laissât après lui dans ce monde.
Quand Notre-Seigneur Jésus-Christ vit approcher de lui, au jardin des Oliviers, Judas, qui l'avait vendu pour trente deniers, il ne détourna pas la tête; il livra son visage aux lèvres du traître et, le regardant avec douceur, il se contenta de lui dire: « Mon ami, pourquoi êtes-vous venu? Eh quoi! Judas, vous trahissez le Fils de l'homme par un baiser? » La tradition ajoute que, de toutes les douleurs de la Passion, la plus cruelle pour le Sauveur fut le désespoir et la mort sans repentir du malheureux apôtre. Un peu plus tard, après que Jésus eut été crucifié, au milieu des ténèbres qui cotivraient la terre et du silence de l'agonie divine qui commençait, la première parole qui sortit de sa bouche sacrée fut celle-ci: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font! »
Vrai disciple de ce Dieu de miséricorde et d'amour, notre Barthélémy, commençant, lui aussi, son agonie, ouvre la bouche; il pense au traître qui l'a vendu, et c'est pour lui pardonner et le bénir. H l'excuse: cet homme est dans la misère, il a plusieurs enfants; il le plaint: il n'a pas probablement reçu le prix de sa dénonciation, et par une sublime invention de charité, par une de ces saintes folies qui descendent en droite ligne de l'adorable folie de la Croix, il lui lègue, lui solde lui-même le prix de son propre sang!
O grand et généreux chrétien! ce serait une pensée impie de douter que votre âme, délivrée par le fer du bourreau de la prison de son corps, soit entrée de prime abord dans la joie éternelle du Paradis; car vous avez pratiqué avec une surabondance de miséricorde le précepte du divin Sauveur: « Chérissez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous ont haï et priez pour vos persécuteurs, » et vous avez mérité que le Père céleste de tous les hommes vous pardonnât vos offenses, en pardonnant vous-même, avec une admirable effusion d'amour, à ceux qui vous avaient offensé!
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Sa condamnation. — Sa mort.
ENFIN, l'heure de la délivrance, l'heure du triomphe avait sonné. Quand Barthélémy vit luire dans son cachot l'aurore de ce jour qui devait être celui de son entrée dans le Ciel, il tressaillit d'une sainte allégresse, et, se jetant à genoux, il rendit grâces à Dieu. A neuf heures, on le conduisit au tribunal révolutionnaire, où. il se trouva sur le banc des accusés avec son cher et vénérable compagnon l'abbé Ploquin et les deux pieuses filles qui lui avaient donné l'hospitalité. Tout ce qu'on sait de leur interrogatoire, c'est qu'ils y répondirent tous les quatre avec une dignité, une joie chrétienne qui rayonnait sur leurs visages, et qu'ils entendirent prononcer leur arrêt de mort avec un profond sentiment de reconnaissance et d'amour. Dans leur humilité, ils ne s'étaient pas jugés dignes de souffrir jusqu'à l'effusion de leur sang pour le nom de Jésus- Christ. Ce fut sans doute en se voyant en face de condamnés comme ceux-là que Fouquier-Tinville conçut la pensée vraiment infernale de faire saigner les victimes avant de les mener à l'échafaud, afin de prévenir le mauvais effet que faisaient sur le peuple le spectacle de leur courage et l'héroïsme de leurs derniers moments. Cette pensée ne fut pas réalisée, je ne sais pourquoi, car elle était digne de la Terreur; mais il est certain que Fouquier-Tinville la conçut et la for-
mula, et cela est constaté dans l'acte d'accusation de ce monstre, alors que son tour vint d'être jugé et de mourir.
Après avoir entendu prononcer leur arrêt, les condamnés furent ramenés à la Conciergerie et enfermés pour quelques instants dans la salle d'attente, où le bourreau ne tarda pas à les venir chercher. En revenant du tribunal comme en allant à la mort, ils semblaient déjà ne plus appartenir à la terre, tant la félicité du Ciel resplendissait sur leurs traits et dans toute leur personne. « Leur visage, dit un témoin oculaire, portait un calme, une sérénité, une majesté qui ne s'effacera jamais de ma mémoire ! » Barthélémy surtout ne pouvait contenir l'exaltation de sa joie. On eût dit un de ces martyrs des premiers temps qui marchaient au supplice transfigurés par l'amour de Celui pour lequel ils mouraient, et qui disaient à leurs juges éperdus: « Regardez bien nos visages, pour les reconnaître au jour du jugement! »
A la vue de la guillotine, il eut comme un transport de joie, et, en naontant les marches de Féchafaud, il entonna d'une voix pure et vibrante le psaume d'actions de grâces: « Laudate Dominum, omnes gentes ; laudate eum, omnes populi. »
Le coup de mort interrompit seul le cantique sacré, et le martyr triomphant alla le continuer dans le Ciel. Les rares compagnons de sa captivité qui survécurent à la Terreur, et les témoins de ses admirables vertus et de ses derniers moments, conservèrent de lui un profond et impérissable souvenir. Pour parfaire digne- Épisodes de la Terreur. 7
ment la couronne que j'ai cherché à tresser en l'honneur de cette mémoire oubliée, et qui méritait pourtant de vivre à jamais dans l'admiration des hommes, je citerai deux lettres qui parlent de ce héros chrétien avec un amour et une vénération attendris. La première est de madame de Candé, la seconde de l'illustre abbé Emery ; l'une et l'autre sont adressées au frère aîné de l'héroïque victime, et elles seront comme les pièces justificatives des dernières pages de ce récit.
« Paris, 27 novembre 1794.
» C'est avec un grand plaisir. Monsieur, au milieu de mes amères douleurs et de mes tristes souvenirs, si je n'écoutais que les sentiments naturels à mon cœur, que je profiterais de l'occasion favorable que vous me donnez, pour vous entretenir un moment de restimabl3 frère sur lequel vous me demandez quelques détails. J'ai eu le bonheur de le voir bien souvent pendant les six mois de prison qu'il a supportés avant de terminer ses jours à peine commencés sur la terre, mais bien pleins pour le Ciel. Il se passait peu de semaines que je n'allasse, au moins une fois, tant à la Conciergerie qu'aux Carnles, où il avait été transféré après quatre mois de séJQiu* au premier endroit; que je ne me procurasse le bonheur de lui porter moi-même ce dont il avait besoin, tel que du linge blanc, en allant chercher son linge sale, que je me chargeais de faire blanchir et que je raccommodais quand besoin en était. Je lui avais préparé un lit de sangle, matelas, traversin,
couvertures, draps, etc., ainsi qu'à son respectable ami M. Ploquin; desquels objets, après leur mort, je n'ai pu rien ravoir; mais combien plus j'en aurais sacrifié de bon cœur pour les pouvoir conserver! Le bon Dieu ne l'a pas permis pour les rendre éternellement heureux, puisqu'ils étaient mûrs pour le Ciel, et pour nous laisser, avec nos regrets sur leur perte, leurs exemples à suivre.
» Celui dont vous me parlez était, dès sa naissance, prédestiné pour le Ciel; tout le temps de sa prison a été employé par lui à soupirer après la mort qui lui était préparée et qu'il désirait. H n'était sur la terre que par le corps; son âme, son cœur étaient où était son trésor, et il a vu le moment de son supplice comme le voyaient les premiers martyrs. Aussi puis- je vous assurer, non pas pour l'^-voir ni vu ni entendu moimême, parce que, pour personne, je n'en aurais eu la force, mais d'après le témoignage de personnes respectables et dignes de foi qui l'ont suivi, qu'en montant l'échelle et mettant le pied sur l'échafaud, il a entonné et chanté le psaume: Laudate Dominum, omnes gentes. Sa fin a été digne de sa vie, et, n'ayant plus ce frère sur la terre, vous l'avez comme saint dans le Ciel.
» J'avais eu le bonheur de passer avec lui et son compagnon deux heures entières à la prison des Carmes le samedi avant sa mort. Hs ont été tous deux ramenés à la Conciergerie le lundi suivant, 24 février, et ont été condamnés et exécutés le lendemain mardi. Je n'ai su leur transférement que le même matin mardi. J'ai été aussitôt à la Conciergerie, espérant qu'ils y resteraient
encore quelques jours. Lorsque je fus entrée pour voir d'autres prisonniers, entre autres M. Emery, si bon, si saint, si respectable, il mie dit qu'ils étaient au tribunal, et me remit la lettre que je vous ai fait passer presque au même moment. Ils descendirent condamnés de ce tribunal, et passèrent si près de moi qu'avec une foi plus vive que la mienne j'aurais pu me jeter à leurs pieds et me recommander à leurs prières. Je n'entendis que trop fortement la voix de l'amitié, je fondis en larmes, et je mis mon visage dans mon mouchoir pour les laisser couler sans offenser personne. Leur visage portait un calme, une sérénité, une majesté qui ne s'effacera jamais de ma mémoire. Déjà consommés en Dieu, ils ne voyaient que lui. Ils passèrent pour aller dans la chambre que j'appelle la chambre de F attente, y attendre l'heure et le moment de monter dans la charrette.
» Voilà, mon cher Monsieur, tout ce que je puis vous donner de détails. Ils sont aussi exacts pour ce qui m'a été dit que pour ce que j'ai vu moi-même, vous pouvez y compter.
» Adieu, Monsieur; je désire de tout mon cœur que ma lettre vous fasse plaisir. Elle est vraie dans tout son contenu, ce qui est son seul mérite. Elle me devient précieuse, puisqu'elle me procure le moyen de me recommander à vos prières, ainsi que le reste de ma famille, qui serait orpheline de tous ses parents et d'une quantité d'amis, si le bon Dieu ne m'eût conservée pendant ma prison, qui a duré quatre grands mois. »
On voit, par la fin de cette lettre, que madame de Candé, arrêtée et captive à son tour, avait failli payer de sa vie sa pitié pour les victimes qui l'avaient précédée à la Conciergerie. Il est probable qu'emprisonnée après la mort de notre héros, elle dut la vie à la chute de Robespierre, au 9 thermidor.
Voici maintenant la lettre de M. Emery. Elle est datée du 25 janvier 1795.
« Je n'ai point reçu la lettre que vous m'écrivîtes. Mon cher Barthélémy, votre frère, en sortant de la prison des Carmes pour revenir dans son ancienne prison subir son jugement, crut par prudence devoir la supprimer.
» Ahl quel frère et quelle consolation pour votre famille! Aucun homme n'a fait plus de sensation et n'a montré plus de foi dans les lieux de sa détention. J'en ai été témoin à la Conciergerie, et il n'y a que peu de jours qu'un chanoine de Notre-Dame et un chanoine d'Uzès qui ont vécu avec lui aux Carmes, me disaient successivement qu'il leur avait paru un ange. Il faisait, à la Conciergerie, les fonctions d'un apôtre, et tout le tenxps qu'il n'entretenait pas de Dieu quelqu'un des compagnons de sa captivité, il le passait en prières et en oraisons... Il n'a tenu qu'à lui de s'échapper de la Conciergerie, et il ne l'a pas voulu. Lorsqu'il descendait du tribunal où il veniait d'être condamné à mort, il riait, et il exhortait en riant les demoiselles qui lui avaient donné un asile et qui furent condamnées par le même jugement. Un jeune prêtre qui accompagna jusqu'à l'échafaud la charrette où il était avec M. Plo-
quiii, m'a dit que, sur toute la route, on fut frappé de la sérénité et de la gaieté qui paraissaient sur son visage. Sa joie éclata à la vue de la guillotine, et, en y montant, il chanta un psaume. Pour tout dire en un mot, vous êtes assuré d'avoir un frère parmi les bienheureux.
» La chère mère a dû recevoir une lettre dans laquelle il la priait de faire donner 100 fr. à l'homme qu'il croyait l'avoir dénoncé avec M. Ploquin. J'ai son chapelet que je vous réserve.
» Moriatur anima nostra morte justorum: Désirons tous de mourir de la mort des justes. »
Ainsi mourut, à vingt-deux ans, Barthélémy Bimbinet de la Roche, plein de foi, de joyeuse espérance et de divine charité. Comme un fruit mûr avant la saison est détaché de l'arbre et porté soigneusement dan,s le fruitier du père de famille, son âme, mûrie au soleil ardent de la vérité et de l'arnotir, toute parfumée de vertus, toute odorante de la bonne odeur de Jésus-Christ, fut cueillie, dès l'aurore, par la mjain du céleste Jardinier et conservée à jamais dans les mystiques demeures du royaume éternel.
Nous n'affaiblirons par aucune réflexion l'émouvante prédication d'une telle vie et d'une telle mort, et nous terminerons par un seul mot.
Il est raconté, dans les Actes des martyrs, qu'à la vue de leur constance et de leur joie surhumaines au milieu des supplices, souvent des païens se sentaient intérieurement changés. Ils se levaient dans l'amphithéâtre, se frappaient la poitrine et s'écriaient : « Il est grand le Dieu des m^artyrs! il est grand le Dieu des
chrétiens I » et, confessant à l'instant la foi de Jésus- Christ, ils étaient saisis, condamnés et martyrisés à leur tour.
S'il est quelque païen parmi ceux qui liront cet écrit, (et qui de nous n'est resté païen par quelque fibre secrète de son cœur?) puisse-t-il, après en avoir terminé la lecture, répéter le même cri de foi et d'amour 1 Je ne vais pas jusqu'à lui souhaiter la grâce et la couronne du martyre, mais je lui souhaite du fond de l'âme la grâce de la conversion et la couronne éternelle du repentir chrétien.
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