‹ Épisodes de la terreurChapitre 8 sur 13 · Chapitre huitième · texte numérisé non relu

Chapitre huitième

Barthélémy est transféré à la prison des Carmes, et ramené à la Conciergerie. — Sa dernière lettre. — Son testament.

VERS le 15 janvier, Barthélémy, détenu depuis quatre mois à la Conciergerie, fut transféré avec M. Ploquin, son compagnon de captivité, dans la prison des Carmes. Il m'a été impossible de trouver d'autres motifs à cette mesure tout exceptionnelle que la volonté miséricordieuse de Dieu, qui voulait donner aux détenus de cette dernière prison le spectacle des vertus de notre héros et le secours de son apostolat. Ce secours ne leur fit point défaut, et par ses exemples, par ses exhortations brûlantes, par l'ardeur de son zèle, il amena bien des pécheurs pénitents aux pieds de son vénérable compagnon de captivité, et rendit beaucoup d'âmes à Jésus- Christ. Du matin au soir il priait Dieu ou il parlait de Dieu, et, d'après le témoignage des prisonniers détenus avec lui, pendant les cinq semaines qu'il passa aux Carmes, sa vie fut celle d'un ange descendu sur la terre. A l'exemple des saintes femmes dont parle l'Evangile, qui suivaient le Seigneur, subvenant à ses besoins et à ceux de ses apôtres, répandant des parfums sur ses pieds et sur sa tête sacrée pour l'ensevelir par avance, et veillant encore pieusement sur son tombeau, il s'est trouvé, dans tous les temps, de fidèles servantes de Dieu pour assister ce même Seigneur Jésus souffrant

dans la personne de ses pauvres, de ses prisonniers et des confesseurs de sa foi. Au temps des premières persécutions, ces courageuses chrétiennes pénétraient dans les cachots des martyrs, pansaient leurs plaies, leur prodiguaient des soins mêlés de tendresse et de respect, et, même après leur mort, elles recueillaient leurs dépouilles et donnaient à leurs reliques d'honorables sépultures. La Terreur, en ramenant les mêmes horreurs, ramena les mêmes dévouements. Le service des prisons était organisé partout, grâce à la complicité silencieuse des geôliers et des gendarmes, et, comme les premiers martyrs, les chrétiens confesseurs de la foi, en 1793, eurent leurs servantes et leurs bienfaitrices.

Parmi ces saintes femmes, madame de Candé, l'une d'elles, avait en quelque sorte adopté notre jeune héros et subvenait à ses besoins avec un dévouement maternel. Presque chaque semaine, pendant toute la durée de sa détention, soit aux Carmes, soit à la Conciergerie, elle trouva moyen de pénétrer jusqu'à lui, et lui procura, ainsi qu'à M. Tabbé Ploquin, ce qui était nécessaire à leur existence. Elle leur apportait du linge blanc, faisait blanchir leur linge sale, raccommodait leurs vêtements, et avait même obtenu la permission de leur fournir un lit de sangle, avec des matelas, des couvertures et des draps. Les pieux prisonniers acceptaient ces soins et ces aumônes bien plus par esprit de pauvreté et de charité que par amour du bien-être, et il s'était formé entre eux et leur bienfaitrice une profonde et touchante intimité. C'est une chose consolante pour le cœur et pour la foi que de voir des âmes saintes

et compatissantes mêlées à toutes les scènes, même les plus effroyables, des malheurs de l'Eglise, et grâce à Dieu, il n'est pas de lieu ni d'époque, depuis l'avènement de Jésus-Christ, où l'enfer ait tellement dominé qu'il ne se soit trouvé quelque ange de lumière au milieu des plus horribles triomphes de l'esprit de malice et de ténèbres.

ENTRÉE DES CARMES, RUE DE LA MONTAGNE SAINTE-GENEVikVE.

Le lundi, 24 février, Barthélémy et l'abbé Ploquin furent ramenés à la Conciergerie, et ils ne se trompèrent pas un instant sur le sens de cette nouvelle translation. C'était bien cette fois la dernière station de leur chemin de croix. Hs prirent donc leurs dispositions suprêmes et se préparèrent à mourir. Dès le commencement de sa captivité, Barthélémy, prévoyant bien quelle en serait l'issue, avait fait son testament

sous la forme d'une lettre adressée à l'un de ses frères. Voici cette lettre, d'une inspiration toute chrétienne. Nous la ferons suivre immédiatement de sa lettre d'adieu, écrite la veille de sa mort et qui complète admirablement la première.

€ JESUS, MARIE, JOSEPH

» Tu as dû apprendre, mon bon ami, mon arrestation. Je te fais passer un petit état que j'ai intitulé mes dernières volontés. En cas que la divine Providence permette que je finisse mes jours dans ce pay^, tu voudras bien les remplir religieusement et avec la plus scrupuleuse attention.

» Je t'engage à faire le bonheur de notre respectable mère, à l'embrasser pour moi, si elle sait que je suis ici. Si elle l'ignore, tant mieux. Je te laisse de même, auprès de toute ma respectable famille, l'interprète des derniers sentirtients d'un parent et d'un ami qui les porte sans cesse dans son cœur et qui certainement ne les oubliera pas devant Dieu, s'il a le bonheur d'y paraître avant eux.

» Surtout, quelque chose qui arrive, point de vengeance; ne pensons qu'à apaiser la colère du Seigneur, justement irrité contre nous.

» Je ne manque ici d'aucun secours... Dieu soit béni! Je te souhaite la paix du cœur, une grande charité, l'accroissement dans l'amour de Dieu, une grande persévérance dans la foi de nos pères: mourir plutôt mille fois que de chanceler sur ce dernier article !

» Enfin, je finis en te réitérant que Dieu veut que

nous soyons des saints, et que nous serions des lâches d'abandonner l'étendard sacré de la croix pour suivre les vaines et folles maximes du siècle pervers et corrompu dans lequel nous existons.

» L'H ermite a une place chérie dans mon cœur. Je ne m*inquiète pas de lui, je sais sa manière de penser. Guide-toi sur cet ami fidèle... Tu en as grand besoin. Tu es d'un âge où l'on croit ne jamais mourir et où le monde a des appâts bien dangereux. Prends-y garde, mon bon ami, préfère l'éternité au temps; l'un passera et peut-être bientôt, et l'autre ne finira jamais. Lis de temps en temps ce que mon amitié me dicte, et tu me sauras un jour gré de t'avoir donné ces petits avis qui seront peut-être les derniers de ton trop heureux et trop fortuné frère.

» P. S. Je te réitère l'amour que tu dois à la plus respectable de toutes les mères. Le quatrième commandement de Dieu est terrible, mon cher ami, penses-y souvent. Sèche ses pleurs, et n'oublie jamais les douleurs qu'elle a ressenties en te mettant au monde, l'éducation chrétienne qu'elle t'a procurée, etc., etc.

» Respecte tes frères comme tes aînés et appliquetoi toujours à faire leur bonheur et leur consolation.

» Remplis mes dernières volontés religieusement... Je ne désire plus rien en ce monde; je vous embrasse* tous bien sincèrement, et je suis, dans les entrailles de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de sa bienheureuse Mère, tout vôtre, etc.

» Invoque souvent l'illustre Marie, et dis-lui souvent avec le grand évêque d'Hippone, saint Augustin:

» Maria, o Nomen sub quo nemini desperandum! O Mater Dei, mémento met.

» Marie, ô le doux Nom, sous la protection duquel personne ne doit désespérer de son salut! O sainte Mère de Dieu, souvenez- vous de moi.

» Dis-lui souvent dans les circonstances présentes:

» Gaude, Maria Virgo: cunctas hœreses sola interemisti in universo mundo.

» Réjouissez-vous, Vierge Marie: seule vous avez terrassé le démon de l'hérésie dans tout l'uïiivers. »

Telle est cette lettre, qu'on peut appeler son premier testament. Voici celle qu'il écrivit le 24 février 1794, la veille de sa mort; elle est également adressée à un de ses frères, à celui qui était prêtre de Saint-Sulpice, et ce fut la dernière qui tomba de sa plume et de son cœur.

« JESUS, MARIE, JOSEPH

» Mon très cher frère,

» J'ai reçu samedi vos lettres; je m'apprêtais à y répondre, et déjà celle de maman était faite, lorsqu'on vint nous chercher pour nous transférer à la Conciergerie. En y arrivant, nous reçûmes notre acte d'accusation et nous montons demain à notre jugement, à neuf heures. Veuillez donc prier pour moi tous les jours de votre vie; de mon côté, je ne vous oublierai point, et vous serez toujours, ainsi que nos frères persécutés, l'objet de mes plus tendres solhcitudes. J'es-

père que ma mort vous causera plus de joie que de tristesse; faites tous vos efforts pour la faire envisager sous ce point de vue à notre respectable mère. Les lettres qu'elle m'a écrites m'ont bien consolé, surtout en m'apprenant qu'on remplira scrupuleusement mes dernières volontés : je vous les réitère de nouveau.

» Je crois que l'homme qui nous a dénoncés et qui était locataire de nos demoiselles, est dans la misère; je désirerais que vous lui fassiez passer cent livres; il a plusieurs enfants et n'a pas probablement reçu cette somme, qui était l'espérance de sa dénonciation.

» Adieu, mon cher frère et ami, nous nous reverrons dans l'éternité, et cela ne sera pas long. Le Seigneur vous réserve à de plus grands maux que nous; que sa sainte volonté soit faite!

» Si vous recevez quelques effets que j'ai prié qu'on vous fît passer, vous les garderez en mémoire de moi et comme un gage sincère de notre amitié fondée sur les bases les plus sacrées et les plus saintes.

» Assurez toutes mes connaissances de mon inviolable attachement; priez-les de penser quelquefois à moi, comme je penserai à elles jusqu'à l'heureux moment où nous serons tous réunis dans le sein du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

» Que Dieu vous comble tous de ses bénédictions, ce sont les vœux que je forme sur le point de paraître devant son auguste Majesté.

» Adieu! je suis dans les entrailles de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de sa sainte Mère, votre frère et votre ami.

» Le cher frère (M. l'abbé Ploquin, son compagnon de captivité et d'échafaud) vous embrasse; pensez à lui, il ne vous oubliera pas non plus.

» Le petit bonhomme (son plus jeune frère) est dansun métier bien scabreux (dans les dragons). J'ai bien à cœur son salut; veillez-y, s'il vous plaît.

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