CHAPITRE PREMIER
ÏA\\ guise de préface.
— Qui vivra, verra.
(Dicton populaire.)
Ce que c’est que ce livre. — Physionomie de l’insurrection de juin. — Quelques placards des ateliers nationaux. — La barrière Fontainebleau. — Lendemain du combat. — Calomnies. — Quelques lettres d'un transporté.
— Belle-lsle- en-Mer ; assassinat d’un transporté; retour sur les pontons; arrivée en Algérie; casbah de Bone. — Où est le prélude du 2 décembre.
— Coup d’État. — La France surprise. — Coup d’œil sur les départements. — Ce que c’est que la Jacquerie. — La proscription. — Son étendue.
— La démocratie européenne. — Émigrations vers les États-Unis. — Retour vers la famille du proscrit. — La persécution est la trempe des caractères. — La réaction ne saurait reconquérir le passé. — État de la Révolution. — Rien n’est mort, tout se meurt, il faut savoir achever. — Tout parti a sa vie propre, dont il doit vivre. — Le présent apprend à connaître le passé. — Les guillotines de Thermidor. — Nos pères. — La réaction logique nous ramène à la tradition et nous inHige le supplice de la responsabilité. — Enseignements. — La ligue des opprimés. — Le républicain démocrate socialiste ne se nomme plus Initiateur, il se nomme Légion.
Ce récit n’est point un conte, œuvre de l’imagination, ni même une étude historique dont les matériaux laborieusement amassés laissent toujours place à l’erreur. Ce n’est ni
éi'isonus.
une fantaisie littéraire, ni un pamphlet; c’est une histoire toute simple et, néanmoins, dramatique.
Deux histoires sont à faire de la Révolution de juin. L’une, de la rue : les combats, l’attaque, la défense. La mort y est encore belle; l’humanité méritante; le sujet héroïque. L’autre, souterraine, hideuse, désolante, semble avoir voulu cacher ses horreurs dans les entrailles de la terre ou dans les murailles des forteresses, « ces murs , dit u le poëte, qui étouffent les sanglots, absorbent l’agonie. » Cette dernière, on ne la saura jamais toute. Les récits des morts nous manqueront toujours.
D’un fait individuel sortira une vérité générale.
Ce drame est le mien. Mais il y entre tant d’acteurs, tant de catastrophes le remplissent, tant d’enseignements en ressortent que sa portée s’étend plus loin. Parlons, nous preuves vivantes, pour ceux qui ne parlent plus. Parlons aussi pour d’autres qui ont souffert et qui continuent de souffrir en silence. Si du moins nous n’avions que des erreurs à relever, des préjugés à combattre ; mais il nous faut dompter la calomnie, monstre vivace et multiforme, dont la morsure est une plaie violente et envenimée pour ce pauvre corps social dont les préjugés sont la maladie chronique.
Calomnie! telle est l’arme perfide que des bras à l’épreuve de la fatigue forgent contre nous sur l’enclume de la polémique. D’autre part, elle se manie dans l’ombre et elle frappe à l'imprévu des coups d’autant plus redoutables.
Nul mouvement populaire n’a été épargné. Dans les révolutions qui, depuis quatre ans, agitent la France, et lui frayent si péniblement une voie vers la liberté, je n’ai pas vu que les pertes que nous y avons faites, nous aient jamais coûté aussi cher que les odieuses imputations dont nous avons été noircis.
Depuis le 2 décembre, la proscription fauche largement dans les rangs de la démocratie et dépeuple la France; mais ce n’est pas tout que cette démocratie soit atteinte dans ses
nombreux soldais, il faut qu’elle soit frappée au cœur par l'imposture et la calomnie. Dans ce but, le despotisme, comme un empoisonneur public , travaille, en l’absence de toute liberté, dans les officines ministérielles; prévient ou réprime toute discussion, toute révélation, à la tribune qui est morte, et dans les journaux qui se meurent; impose à son armée de fonctionnaires civils ou militaires, l’aplatissement du caractère, l'hypocrisie religieuse, la haine et le dénigrement de la République. Heureusement que la révolution, ainsi attaquée, se roidit et se concentre, par là même augmente ses forces, et fait une levée en masse de ses soldats et de ses idées, pour conjurer de sa tête le danger de mort.
Grand procès que celui de juin 1848 et non encore jugé. Il s’instruit chaque jour. L’histoire enregistrera l’arrêt.
Qu’est-ce que ces funèbres journées ? Une de ces calamités qui retombent sur la tète des partis et les vouent à l’exécration, ou bien, une de ces crises qui, dans la marche de l’humanité, suivent pas à pas le progrès, ou l’enfantent, pour mieux dire, dans la fièvre des révolutions?
Ceux qui, dans la révolution de février, s’obstinent à ne voir qu’un heureux coup de main, ne consentiront pas, sans doute, à voir autre chose dans l’insurrection de juin, qu’un coup de poignard manqué.
En février, ce concert unanime de la population, cet immense mépris dont furent couverts un roi honni et tout un monde officiel croulant, ne sont-ils qu’un pur accident du hasard ?
En juin, cette levée en masse du travail et de la misère, — deux mots qui hurlent d’être ensemble ! — ces groupes de combattants où figure la famille entière , homme ,
femme et enfants; cette résistance désespérée; cette conduite sublime dans la bataille ; cette fermeté héroïque dans la défaite ; ce long martyre, sont-ce là des symptômes qui décèlent une borde de lâches brigands, avides de sang et de rapines, embusqués dans les grandes villes, au milieu des broussailles de la civilisation, pour la ruine des sociétés?
Les idées ont pour leur avènement, leur jour et leur heure. Elles ont aussi leur enfantement. On en suit dans l’histoire les traces évidentes.
Ne cherchons pas loin. Dès 1850 la révolution sociale fermentait au sein du peuple lyonnais, mystérieuse et pensive légion de prolétaires qui, les premiers, sous la pression de la machine, dans l’exploitation sans merci de l’industrie manufacturière, couvaient les secrets de l’avenir.
Quelque chose survit dans les ruines du faubourg de Yaise et de la Croix-Rousse, quelque chose d’inattaquable aux boulets et à la mitraille, ce sont cinq ou six mots, un rien, une simple formule : — Vivre en travaillant ou mourir en combattant.
A partir de ce jour, la formule s’élabore, se concrète dans tous les esprits. Cette opération préparatoire, analytique, la réduit à sa plus simple expression. Le travail , c’est la vie; le non-travail, c’est le principe négatif, mortifère.
Désormais, il suffira de l’énoncer dans les rapports étroits de l’effet à la cause, et les ouvriers parisiens, simplifiant la protestation lyonnaise, vont laisser tomber de leur bouche, ce mot, le plus funèbre du langage humain : — du travail ou du plomb!!
Ce cri de ralliement, ce n’est pas dans une boutade que le peuple l’a poussé ; loin de là , les déboires, l’offense , les provocations le trouvèrent bien patient, lui, Souverain, parqué dans les Ateliers nationaux, et y vivant misérablement, au jour le jour. Il subissait, en attendant mieux, cette aumône organisée. Le premier à en rougir, il n’aimait point trop qu’on la lui reprochât , car il comptait cette passive
acceptation parmi ses plus grands sacrifices en faveur de la jeune République. Plusieurs fois il répondit par des placards aux contrôleurs avares et insidieux , aux dénonciateurs, aux calomniateurs, aux perfides, aux sots, aux dupes, aux ambitieux, aux fauteurs de désordre et de guerre civile, qui tiraient sur lui à brûle-pourpoint, — ô détournement du mandat! — du haut de la tribune constituante. Et que d’hommes de cœur, d'esprit et de travail ; combien d’artistes, d'hommes spéciaux, de gens de lettres, d’excellents pères de famille, d'ouvriers de choix, de natures laborieuses, combien de vieillards et de jeunes hommes, tous méritants, faisaient nombre parmi ces 110,000 travailleurs voués à l’oisiveté ou à une besogne stérile et avilissante, et qu’on traitait volontiers de parasites et de va-nu-pieds, comme si les parasites avaient été là, comme si les parasites allaient nu-pieds ! L'histoire , qui grossit ses pages de tant de mentions inutiles et d’oiseux propos, ne parlera point de ces affiches cl’un jour, dédaignera ces philippiques populaires, qui ne sont pourtant dépourvues ni de valeur, ni de moralité. En voici quelques extraits : l’ex-ministre des finances après Février, le futur président de la Législative évincée au 2 décembre, se trouvent sur la sellette.