LE£ DÉLÉGUÉS DES ATELIERS NATIONAUX AU CITOYEN GOUDCUAUX
«t Citoyen Goüdchaux,
« Est-ce bien vous qui avez été le premier ministre des finances de la République conquise au prix du sang, par le courage des travailleurs ; de cette République dont la première promesse a été d’assurer le pain de chaque jour
à tous ses enfants, en proclamant le droit de tous au travail? Ce travail, qui nous le donnera, si ce n’est l'État, lorsque l’industrie a fermé partout ses ateliers, ses magasins et scs usines? N’avons-nous pas reçu les premières et les plus profondes blessures dans le duel social du crédit aux abois, avec l’enfantement des institutions nouvelles? Hier, martyrs pour la république sur les barricades, aujourd’hui ses défenseurs dans les rangs de la garde nationale, les travailleurs pourraient la considérer comme leur débitrice; ils aiment mieux la regarder comme leur mère. Voudriezvous qu’elle fût pour eux une marâtre?
u Pourquoi ces clameurs, ces préventions injustes, ces accusations calomnieuses contre les Ateliers nationaux? Ce n’est pas notre volonté qui manque au travail, c’est un travail utile et approprié à nos professions qui manque à nos bras. Nous le demandons, nous l’appelons de tous nos vœux ! .
« Des ouvriers préfèrent, dit-on, recevoir 1 fr. 15 c. par jour à ne rien faire dans les Ateliers nationaux, tandis qu'ils pourraient gagner 6 à 8 fr. chez leurs patrons. De grâce, qu’on nous indique les maisons qui offrent ces avantages ; qu’on nous signale les noms des ouvriers récalcitrants gui abusent ainsi du pain de la misère. Leur place n’est pas dans les Ateliers Nationaux!
« Pourquoi les Ateliers nationaux excitent-ils autant votre réprobation, citoyen Goudchaux? Ce n’est pas leur réforme que vous demandez, c’est leur suppression complète. Mais que fera-t-on de cette masse de cent dix mille travailleurs, attendant, chaque jour, de leur modeste paye, les moyens d’existence pour eux et leurs familles? Les livrera-t-on aux mauvais conseils de la faim, aux entraînements du désespoir? Les jettera-t-on en pâture aux factions liberticides ? Vous préféreriez, sans doute, que les fonds versés dans les Ateliers nationaux fussent remis à des chefs
d’industrie et à des entrepreneurs qui les emploieraient d'abord à solder leurs billets en souffrance. Vous êtes banquier, citoyen Goudchaux .
« Ouvriers appelés à la construction de l’édifice social, organisez , instruisez , moralisez les Ateliers nationaux , mais ne les détruisez pas. La République démocratique ne peut vouloir cet attentat fratricide.
»t Vive la République! »
Réponse des ouvriers qui ne sont pas du bon Paris , aux paroles qu’a prononcées M. Dupin, le royaliste, à l’Assemblée nationale.
» Monsieur Dupin,
« Nous ne sommes pas des gens qui demandons V aumône. La République a promis par le travail de faire vivre tous ses enfants; donnez-nous du travail qui nous permette de vivre comme des hommes libres doivent vivre, et vous verrez, Messieurs les satisfaits , si nous sommes des lazzaroni , ne demandant pas mieux que de nous nourrir des deniers publics. Ce n’est pas nous, du reste, qui avons demandé qu’on instituât les Ateliers nationaux , et ce ne sont pas les hommes qui ont fait le 24 février que vous embrigaderez militairement. Peuple de votre mauvais Paris, vous ne nous trouvez beaux que sur nos barricades. Dans ces moments-là nous sommes magnifiques, généreux, grands, braves, héroïques même; il n’est pas de flatteries que vous ne nous prodiguiez, et sur tous les tons vous faites nos louanges ; nous sommes, enfin, quand vous tremblez, quand vous craignez la vengeance, le Peuple du bon Paris. Oli ! c’est qu’alors vous savez que nous pouvons vous faire demander grâce, Messieurs les satisfaits. Tant qu’il y aura des caves
pour vous cacher les jours que, poussés par la souffrance, éclate notre colère, nous ne vous verrons jamais en face. Ce n’est que gardés par 40,000 soldats, à l’ombre de 40,000 baïonnettes, que vous osez épancher votre bile, en prodiguant au peuple l’outrage que nous ne savons pas punir. Gardez-vous d’oublier, Messieurs les Monarchistes, que ce n’est pas pour rester vos esclaves que nous avons fait une troisième révolution. Nous avons combattu votre organisation sociale, seule cause du désordre et de la misère qui ravale et qui dévore la société actuelle, et où la force brutale fait seule la loi . Inspirés par l’esprit de justice, par le saint amour de nos droits, nous voulons nous régir par ces institutions dont l’harmonique sagesse émane de Dieu même; nous sommes certains, par l’association, de pouvoir nous appartenir, et de n’avoir plus de maîtres. La Liberté, la vraie Fraternité, la vraie Indépendance et la Paix universelle, toutes ces belles paroles ne sont que des mots morts qu’on lit sur nos drapeaux, mais dont les cœurs sont vides. Sans l’association, il n’y a dans ce monde, chez tous les peuples, qu’asservissement éternel, qu’anarchie; des maîtres et des esclaves.
«i L’aumône que vous nous faites n’est vraiment qu’une aumône; elle devrait être quelque chose de plus digne, c’est-à-dire, une restitution. De vrais Républicains ne font pas l’aumône, ils donnent à leurs frères, et leurs frères leur donnent, ils agissent comme Dieu. C’est nous, M. Dupin, qui avons pris sous notre sauvegarde vos fortunes et vos propriétés pendant les trois journées. A ce seul titre, riches égoïstes aux instincts de Caïn , vous avez à rougir de ne
nous faire qu’une aumône. > .
. « Plaignez-vous, Messieurs les satisfaits , Messieurs les hommes d’élite, du fardeau qu’en ce moment le pauvre peuple fait peser sur vous ! Reprochez-nous les vingt-trois sous de pain que vous nous donnez de si mauvaise grâce ! En ccs jours de crise et de mi-
sère profonde où tous les travaux sont suspendus ! en ces jours ou il ne manque plus que la famine, où la mère, manquant de nourriture, n’aura bientôt plus à donner à son enfant, à sa pauvre créature qu’un sein desséché ou un lait corrompu par la faim! Plaignez-vous, Messieurs, cela ne vous empêche pas de manger les meilleurs morceaux et de
boire le champagne à votre dessert. » .
. « Vous avez exploité et vous
voulez toujours exploiter le producteur, et la société ne paraît si difficile à réorganiser que parce que vous seuls y mettez des entraves, en écartant de la vérité des milliers de nos frères, que vous influencez autant par vos positions qui leur imposent, que par les mots d’utopistes, par lesquels si déloyalement vous nous désignez. » .
Dans toute autre circonstance , quelques expressions de ccs écrits mériteraient moins d'attention, et pourraient passer, comme par exemple : le lait corrompu par la faim , pour une amplification, un mouvement oratoire, mais ici, signées par un brigadier des Ateliers nationaux, dictées par cet instinct populaire et par les souffrances qui firent, quelques jours après, l’insurrection de juin , elles empruntent un relief horrible, et nous font connaître, a l’avance, cette misère poignante , qui est venue s’épanouir aux feux des barricades, mordant avec ardeur la cartouche substituée au pain qui manque depuis trois mois !
Ce droit de réplique, que le peuple perdit radicalement au 10 décembre en se donnant un maître , n’aurait point manqué, depuis, d’occasions de s’exercer, et aurait écrit l’histoire de la Révolution sur feuilles volantes, à la façon des anciens interprètes de la divinité qui livraient aux vents des arrêts assurément fort judicieux, à en juger par 1 empressement des solliciteurs à les recueillir. Que dire à ces
traînards de l’insulte, à M. Thiers, à M. Roulier, qui n’attendirent pas moins de deux ans : l’un, pour jeter aux masses l’épithète de vile multitude; l'autre pour qualifier de catastrophe la révolution qui le sortit du fond de l’eau , et qui, allant à la dérive, l’échoua sur un portefeuille?
Du travail ou du plomb ! voilà le héraut d’armes. L’arène est ouverte et la Révolution lancée. Des scènes épouvantables s’accomplissent ou vont s’accomplir. Voici déjà la part du feu. Barrière de Fontainebleau! Général Bréa ! Deux noms liés par la même légende réactionnaire. Il faut y joindre la place Saint-Jacques...
La justice organisée des hommes a sévi. Dans ce jeu-dela-mort où s’étaient engagés tous les acteurs du drame de Juin, elle n’a eu d’anathème que pour les vaincus. C’est l’habitude.
Hommes de préjugés divers, et vous tous, qui dans une juste horreur du sang avez stigmatisé cette catastrophe et enveloppé ses tristes héros dans une réprobation instinctive, suspendez votre malédiction. Oui, c’est une chose déplorable que le meurtre du général Bréa, mais déplorable, alors, comme tous les meurtres de Juin. Que dans la mort, au moins, la balance soit égale. Si tous les fantômes des fusillés sortaient de leur fosse commune et du doigt montraient ceux qui les ont lâchement détruits, pour ces derniers aussi relèveriez-vous l’échafaud?
Voici deux tableaux. Acceptez-lcs comme pendants.
Dans un centre insurrectionnel , un général assaillant s’avance en parlementaire. La barricade se tait; le reçoit. Les clauses ne paraissent pas acceptables. Le parlementaire va se retirer. Tout à coup un homme s’écrie :
— C'est le fusilleur des prisonniers du Panthéon. Soyez sourds à ses paroles. C’est ainsi qu'il les a trompés !
Un frisson parcourt la foule. Au meme instant, un mouvement de troupes s’opère. Des voix éplorées partent des fenêtres. Des femmes s’y penchent les bras et le corps en avant :
— Voici les mobiles! les voici! gardez-vous!
Sous l'influence de faits tout récents, du sang déjà versé ; dans l’exaspération de la misère, de la lutte acharnée, le crime fut consommé, confirmant cette sentence, vieille comme le monde : « Qui frappe par le fer, par le fer doit périr. »
Dans une coalition, — insurrection européenne contre la France, — des traîtres ouvrent une brèche à la frontière française. Un homme oppose à cette invasion les barricades de ses armées et de son génie militaire. Plusieurs de ses lieutenants, après un premier abandon, se rallient à sa voix. Ils succombent avec la patrie, le drapeau noblement roulé sur leur poitrine. Ils se régénèrent dans la gloire et dans le deuil national. Mais ici encore : malheur aux vaincus!
Le protecteur de la retraite de Russie, qu’un dernier malheur attendait pour le grandir dans sa chute, est un des vaincus.
Voyez maintenant, par une froide et pluvieuse matinée d’hiver, ce groupe qui, dans une demi-obscurité, traverse le Luxembourg. Qu’arrive-t-il?... Comme l’a dit le poëte marseillais qui ne pensait pas encore à exalter dans le Constitutionnel de 1849 l’expédition de Rome; comme il l’a fait dire à Némésis aux cinglantes lanières :
Les apprêts furent courts; l 'assassinai fut prompt:
On lui troua cinq fois la poitrine et le front.
Hommes de 1815, qui assassinez vos ennemis loin du champ de bataille, meurtriers juridiques de Ncy, c’est en-
core par vous que sur l’écliafaud réinauguré, Daix et Lalir ont payé autant de sang qu'ils en firent couler.
Qu’est-il resté, devant l’enquête ordonnée par l’Assemblée, qu’est-il resté, devant les conseils de guerre, de tous les faux bruits exploités en vue de pousser les esprits à l’aveuglement, à l’exaspération, par la rage et par la terreur, au massacre, par l’aveuglement? Il n’est rien resté. Les cigares empoisonnés ; les eaux-de-vie, les boissons diverses, les jambons, les saucissons, les aliments préparés pour donner la mort et distribués par des vivandières-locustes; les mobiles sciés, pendus, éventrés; les dragons amputés aux poignets, mutilés obscènement; les têtes coupées sur les trottoirs, les suspensions de cadavres aux réverbères; les balles mâchées, les projectiles envenimés : autant d’exécrables fictions auxquelles l’évidence a fait rebrousser chemin jusque dans le giron paternel, et qu’explique assez, outre l’encouragement au fratricide , le besoin de ravir à des insurgés la gloire d’avoir combattu loyalement, et d’avoir tenu pendant quatre-vingts heures, contre la garde nationale, les mobiles, la garde républicaine, l’armée, les canons, forçant à une dépense de deux millions de cartouches, d’après l'estimation même du général Lamoricière.
Ce qui est constant et avéré, c’est la trahison envers des hommes qu’on a fusillés après les avoir admis à capitulation ; ce sont les démonstrations hypocrites , les crosses des fusils présentées, pour surprendre la bonne foi des insurgés; les massacres dans les rues, dans les caveaux, dans les casemates, dans les pontons; et, partout : les sévices, les abus, les vexations, les tribulations, les tourments de tout genre.
Période unique dans les fastes révolutionnaires ! Le lendemain du combat, une armée de vaincus, 13,000 captifs, se voient river leurs fers au sein même de la nation. Tant de tués , tant de prisonniers ; c’est comme une bataille en règle. Ce n’est plus une émeute ni une insurrection. Que de généraux tués, de compagnies anéanties, de bataillons en-
tamés, de régiments éclaircis! Le peuple ne perd point de généraux, il est son général à lui-même, mais que de soldats , combien de ses membres il laisse sur le terrain !
Qui vous croira, rapports officiels? Vous comptez, ditesvous, 1,400 et quelques morts? Eh bien, moi je vous dis que s'il vous était donné de ressusciter ces 1,400 hommes, en les prélevant sur la somme des morts, leurs efforts combinés, si robustes qu’ils fussent, seraient impuissants à traîner sur des chariots les cadavres de leurs frères de la tombe !
En ce moment, des milliers de nos frères sont entassés dans les entre-ponts, amenés et ramenés, de rade en rade, d'un continent à l’autre, sur les vagues de l'Océan et de la Méditerranée, sans doute afin que, dans ces rudes traversées, les malheureux reclus périssent de privations, de fatigue et de désespoir, ou bien afin que, démoralisés par la souffrance, ils renient leur foi politique et demandent grâce ; le souvenir des premiers 'pontonniers de 1848 nous est plus présent. Dans cette narration épisodique, quelques détails nous semblent trouver naturellement leur place. Ils sont extraits de la correspondance d’un transporté à la casbah de Bone. Nous y voyons que la captivité, les dangers, la proscription sont l’école de la Démocratie et la trempe des caractères; que ces hommes de juin, que la société a cru devoir rejeter de son sein, pour son salut, travaillent, étudient, se moralisent et s’enseignent les uns les autres; qu’au milieu d’éléments hétérogènes, dans la prison collective, les Républicains-Socialistes surent entretenir le foyer sacré, et défendre de toute atteinte la dignité du drapeau; qu’en un mot, le Républicain est moralement invincible. Ce qu'il fut toujours.
<t Mon cher René,
« Je t’ai dit dans ma dernière lettre que je pressentais un changement, mais je ne me figurais pas que ce pouvait être pour porter encore de plus lourdes chaînes. Je suis à Belle-lslc. Nous attendons d’un jour à l’autre notre embarquement pour l’Afrique. Toi qui m’as connu dans les forts, qui m’entendis, tu ne croiras point que je cède sous la souffrance morale. Nous sommes ici absolument comme dans les forts; les baraques sont presque aussi grandes que les casemates, et nous n'y sommes que trente-huit. Avec les planches qui étaient sous les paillasses, chacun s’est fait un bois de lit. Nos baraques sont parallèles et forment huit rues : rue de l’Industrie, rue Barbés, rue de la Fraternité, que j’habite, etc. Je suis de la 24e section, dite de la Liberté. Nous en avons ainsi trente et une. Des hommes d’action, du 24 Juin, des Enfants rouges, du Progrès, du Peuple, de l’Union, de la Démocratie, de la Concorde sociale, des Égalitaires, des Humanitaires, des Jacobins, du tocsin des Travailleurs, des enfants de Paris, de la Jeune Montagne, ^tc., etc. Nous avons au midi la citadelle, au nord des postes fortifiés et des lunettes; à l’ouest la ville, et la campagne derrière l’enceinte; au levant, la mer. Les rues forment deux quartiers; entre les deux, est une place pourvue d’un poste de gendarmerie à meurtrières ; par leurs extrémités, les rues aboutissent à deux préaux, l’un au sud, l’autre au nord. Le premier, qui est immensément grand, a vue sur la mer qui nous montre scs mille barques de pêcheurs côtoyant les bords, et, çà et là, quelques bâtiments. Oh! que le prisonnier est heureux quand il peut s’adresser à cette superbe nature ! que le soleil lui semble bon! Ab ! mon ami, tu n’as pas eu le temps de comprendre ce que c’est que la captivité. Et pourtant, combien mieux sommes-nous là que sur les pontons ! mais, hélas ! nous ne sommes pas tous dans le
camp. Je ne veux plus y penser et j'y pense toujours.
« Je vais te donner quelques détails sur notre manière de vivre, qui est supportable. Nous sommes par dortoirs de 58 hommes; il y a autant de délégués que de dortoirs et, parmi eux, on tire au sort cinq membres, pour former une commission de surveillance sur tout ce qui touche à nos besoins : effets d'habillements, blanchissage, état des vivres, etc. Nous avons trente-trois centilitres de vin par jour, et deux fois la soupe. Ici, comme sur la Bidon , nous avons organisé des écoles : Écriture, lecture, calcul, géométrie, géographie; tout ce que nous pouvons. C’est entre nous; les écoles sont gratuites. Tout cela, crois-moi, a fait un grand bien. Moi, qui travaille toujours, je ne m’ennuie pas. Le dimanche, le jeudi et le mardi, spectacle. Les autres jours sont consacrés au chant devant la tribune aux harangues élevée dans le Forum.
Enfin, mon ami, c’est une petite colonie qui aurait été encore beaucoup plus gentille , s’il n'y avait eu des dissensions. Mais dans une agglomération comme la nôtre, comment éviter cela? C’est difficile.
« Belle-Isle-en-mer, 14 novembre 1849.
« Sur ht Guerrière , 1 1 décembre 1849.
« Mon cher ami,
u Tu vas me demander quelle vie je mène en apprenant que je suis ramené sur la Guerrière. Tu ne t’étonneras plus quand tu auras lu ce qui va suivre. Tu sais que je partis de ce maudit ponton avec la qualification d 'homme dangereux. J’avais fondé un club, ce qui, connu du commandant, me gagna quelques notes, et me valut la confiance de mes camarades. S’il y avait des réclamations à faire, j’en étais chargé.
Ajoute à cela que je tenais école, et que je faisais lecture du journal à haute voix, tu trouveras, je n’en doute pas, de quoi formuler un bon acte d’accusation. C’est le mien. J’ai eu à peine le bonheur de jouir de Belle-lsle ; car c'est un palais à côté du ponton.
«Deux mois après mon arrivée, le colonel, par suite d’ordres qu’il avait reçus d’étouffer, coûte que coûte, le Socialisme, nous tyrannisa de toutes manières. Il nous retrancha du bois de chauffage et nous fit livrer du vin détestable. Il s’imagina qu’on viendrait en masse, comme par le passé, faire des réclamations , et que de cette manifestation sortirait un prétexte de massacre. Le secret ne fut pas assez bien gardé ; nous savions qu’il avait été dit à certains : « Ne vous mêlez pas des réclamations qui seront faites, car le colonel est disposé à faire jouer les fusils. » Deux départs de transportés redevenus libres, devaient avoir lieu ; aussitôt effectués, on ne craignit plus de nous maltraiter, ce dont nos amis auraient pu saisir l’opinion publique , s’ils en avaient été témoins. Le jour du dernier départ, un de nos camarades, pour avoir crié : — « Vive la sociale, quand même! » — fut retenu à la détention et sc vit frustrer de la liberté au moment de passer la porte.
« Nous nous rendons sur le Forum, où, joyeux du renvoi de nos frères qui recouvrent leur liberté après dix-huit mois de séquestration, nous faisons retentir l’air de nos accords patriotiques. Cependant, comme il fait très-froid, quelques camarades restent dans les dortoirs, faisant un peu de feu, avec quelques mauvaises planches provenant du mobilier des partants. David, gardien chef, qui veut absolument trouver du désordre où il n’y en a pas, visite chaque section, contre son habitude. 11 entre dans la section des Enfants de Paris, n° 50. Autour du poêle, cinq hommes, paisiblement assis, sc chauffent, mais avec des débris de planches, et n’ayant pas mis le couvercle du poêle. Ab ! mon cher, si lu l’avais vil s’exclamer : — « Où donc avez-vous eu ce bois?
Qui vous permet de brûler ainsi des planches appartenant à l’administration? » — Les détenus reprirent : — « Qui vous permet, à vous, de retenir le bois qui nous est dû?» — « Cela ne vous regarde pas, » répond David; puis, se ravisant : — « Vous voulez mettre le feu à la baraque; je vais chercher la garde. » — Immédiatement prévenus, nous nous rendîmes sur les lieux , et David fut très-étonné de nous y trouver. Quand il nous vit l’attendre avec fermeté, il fit faire retraite à ses soldats, au milieu desquels il se mit, puis, il leur commanda de se retourner et de nous coucher en joue ; il croyait nous mettre en fuite, mais nous restâmes là, impassibles, méprisant cet homme, ses injures et ses menaces.
n Bientôt on accourut au Forum, ou nous étions retournés pour reprendre nos chants démocratiques, et on nous avertit que la troupe envahissait le grand lieu de nos promenades. En effet, nous voyons au travers des palissades (car on vient de fermer nos portes), un bataillon du llme de ligne, état-major en tête, comme si les Anglais eussent été aux portes de la citadelle. Nous nous étions portés dans la rue de la Fraternité ou se trouvaient les camarades menacés. Les compagnies se rangent en bataille devant nos rues. Nous sommes surpris d’entendre le colonel s’écrier :
« — Brigands, forçats, canailles, vous allez me payer mon dérangement.
« Un des nôtres répond :
u — Colonel , vous savez, mieux que personne, que nous sommes d'honnêtes citoyens.
« — Non ! vous n’êtes qu’un tas de canailles, que je saurai bien mettre à la raison !
u Nous ne pouvions répondre plus dignement à une si odieuse conduite que par le cri de : « vive la République « sociale ! »
«i II en est outré. Un autre collègue ajoute :
u — Amis, le colonel nous insulte; soyons plus grands et
plus généreux que lui. Il nous provoque , ne lui répondons point. Nous sommes chez nous , restons-y calmes et dignes ; et si le colonel veut nous massacrer, comme il vient de le dire, il le peut. Nous ne reculerons point.
« — Quel est ton nom, misérable? s’écrie le colonel, u — Je m’appelle Tassilier (Victor), du dortoir 25. u — C’est bien, brigand ! je te tiendrai dans une heure. Et
vous tous, canailles, je vous f . sur les pontons.
« Nous acclamâmes ainsi cette apostrophe :
« — Nous irons en criant : Vive la République sociale !
« — Tas de forçats , rentrez ou je commande le feu. u Nous restons immobiles. Il ordonne alors d’abattre les portes des barrières et de foncer sur nous à la baïonnette, u — Pointez sans pitié ; la pointe au corps, en avant! u Nous aurions recule feu, mais nous ne pouvions résister à une charge. Nous ne voulions pas nous révolter. A quoi bon? les artilleurs étaient sur les bastions, mèche allumée; ils n’attendaient que le signal. Nous rentrâmes vivement dans nos dortoirs. Plusieurs camarades durent à leur lenteur de recevoir des coups de baïonnette.
u Toutes les portes des sections furent fermées. Un lieutenant et un grenadier se présentent à la section des Jacobins, et en demandent l’entrée à coups de crosse. Un jeune homme, Masselin , leur ouvre avec confiance, et, aussitôt, le grenadier lui porte un coup de baïonnette , qu’il évite fort heureusement. Le lieutenant, désappointé, s’élance sur le jeune homme avec une incroyable rage, et lui enfonce son sabre dans l’aine droite. Il voit tomber la victime à ses pieds, ce qui le fait fuir comme un lâche, après avoir ramassé son sabre que la violence du coup a fait sortir de son poing. Nous ignorons encore aujourd’hui si le blessé en réchappera. Tous les dortoirs sont visités pour trouver Tassilier. Un capitaine d’état-major et plusieurs officiers pénètrent dans la section où l’homicide a eu lieu. — u Nous allons passer pour «des assassins,» dit l’un d’eux après avoir considéré la plaie.
On se retire sans avoir trouvé le citoyen que l’on cherche. Le colonel promet de revenir le lendemain , compliquer le drame commencé , et lui donner un dénoument. Je ne te peindrai pas notre agitation et notre indignation, je te laisse juge-
« Le lendemain, vers dix heures, nous reçûmes une liste sur laquelle se trouvaient sept noms , envoyée , disait-on , par le colonel. Elle n’était pas signée, mais on lisait au bas : « Si à midi les hommes désignés ne sont pas à la citadelle, j’irai les enlever de force, décidé que je suis à verser le sang s’il le faut. »
u Nos amis requis par l’autorité sont résolus à se constituer prisonniers aussitôt que la force viendra , mais ils veulent voir se déployer l’appareil militaire. Tous les camarades se promettent de les suivre. L’heure est arrivée : les deux préaux sont occupés par deux bataillons du 1 lm® ; le tocsin a sonné, et les paysans se tiennent prêts, car on leur a dit que nous voulions nous révolter; et qui sait, a-t-on ajouté, ce qu’il en résulterait pour vous? Le colonel se présente, avec des soldats, à la section des Droits de l’homme, et demande Aubain. « Nous sommes tous Aubain, » dirent à l’unanimité les citoyens de la section, en sortant du dortoir. Le colonel donna l’ordre de les repousser, et de saisir Aubain. Les militaires refoulèrent la section, et armèrent leurs fusils, sur le point de faire feu dans la salle, lorsque quelques gardiens, qui étaient venus pour s’emparer d’Aubain , prévoyant le danger, se montrèrent aux soldats, et ceux-ci remirent l’arme au bras. On fit un appel de plusieurs noms, et tout le monde y répondit en se précipitant au dehors , malgré les baïonnettes qui barraient le passage.
« Quelques-uns furent désignés par la haine du colonel, et emmenés dans le grand préau. Là , on les reçut à coups de baïonnettes, à coups de sabres, à coups de crosses. Les coups pleuvaient de tous côtés avec une férocité incroyable. L’un des nôtres reçut deux coups de sabre qui firent une entaille
de six à sept lignes de profondeur, et deux coups de baïonnettes qui pénétrèrent à deux pouces dans les chairs. A sa dernière blessure, il essaya de déloger le fer de la plaie, et dans ce moment il reçut la balle qui l’a tué. C’est pour couvrir cet assassinat, que le bruit a etc répandu que noire pauvre camarade avait tenté de désarmer le fusilier. Mais aujourd’hui, la vérité est connue.
« Quand, de la rue, nous entendîmes les détonations, nous courûmes au secours de nos frères; les palissades fermées nous arrêtèrent. Le colonel, qui était de l'autre coté, ordonna de faire feu; le commandant refusa d’obéir, « ne « voulant pas, » a-t-il dit, « souiller son épée de sang inno- « cent. » Cependant le commissaire Thaurin, envoyé par le gouvernement bonapartiste, bouillonne de voir la répugnance se manifester, et le zèle des soldats se ralentir. Il leur promet des récompenses , et c’est alors que quelques nouveaux coups de feu sc font entendre. Les balles nous ont épargnés, elles ont traversé les palissades et sont venues mourir contre le mur. Nous nous retirons, car les préparatifs de massacre continuent, et ce serait sacrifier la vie en pure perte. Les sbires se présentèrent dans toutes les sections où il y avait des hommes à empoigner. Les arrestations une fois faites, le colonel rentra dans Palais.
« Les libations dans lesquelles le colonel avait puisé sa surexcitation ayant cessé leur effet, ces sanglantes brutalités sans motifs sérieux se montrèrent dans leur nudité, et il fallut songer aux moyens d'envelopper tout dans une dernière bagarre. C’est encore du vin qu’on prit conseil. Aussitôt que l’énergie lui fut ainsi revenue , le colonel reparut avec une compagnie du génie, ayant pelles et pioches, et une autre compagnie de voltigeurs ; ils pénètrent dans le Forum; nous sommes à nos palissades, pour être témoins de ce qui va se passer. Le colonel ordonne d’abattre la tribune aux harangues , dont il avait lui-même, auparavant, facilité la construction. Il les exhorte en ces termes : « Soldats! si ccs
misérables font un geste, profèrent un cri, soyez sans pitié, agissez! » En même temps , il se tourne vers nous en nous provoquant du regard. Nous nous retirons silencieusement.
11 Voici le projet de massacre tel qu'on l’avait conçu : La compagnie de voltigeurs avait mis les armes en faisceaux, et s’en était écartée, pour nous faire concevoir l’idée de les prendre, et de nous venger : les troupiers auraient fui ; et des créneaux, pratiqués sourdement, auxquels il n’y avait plus qu’un coup de crosse à donner pour faire un jour, auraient fonctionné , ainsi que les pièces placées sur les remparts. Nous avons su éviter le piège. Le colonel et Thaurin, son complice, se retirèrent faisant triste mine devant l’échec complet de leurs desseins.
« Bientôt on nous apprit que nous ne pourrions recevoir ni envoyer aucune lettre. Cela se comprend! Ne fallait-il point préparer le public par la calomnie? Pendant quinze jours, nous restons sous cette loi du séquestre , mais au bout de cinq jours, le colonel est tout surpris de voir paraître, dans la Réforme, une énergique accusation d’assassinat contre MM. Pierre et Thaurin, et de tentative de massacre sur les personnes de cinq cents détenus. On a cherché à amoindrir la force de cette accusation , en dénaturant les faits et en y substituant d’infâmes mensonges , mais la vérité perce , et nous finirons par la faire briller de tout son éclat.
u Le colonel demanda et obtint notre transfert sur les pontons. Tu dois bien penser que connu par les recommandations de deux commandants de mes ex-pontons , je ne pouvais manquer d’être compris dans la catégorie des forcenés , comme dit le colonel.
« Nous embarquâmes à bord de V Archimède . On avait communiqué les ordres les plus sévères à notre égard; le commandant du bord n’en crut que ce qu’il voulut, et nous traita avec une douceur et une humanité qui lui font le plus grand honneur, ainsi qu’à tout l’équipage. Nous avons joui d’une liberté sans bornes, et n’en avons point abusé. Nous avons
fait une propagande très-active , et , aux officiers aussi bien qu’aux matelots , nous avons offert des petits cadeaux- d'os travaillés par nous ; ils ont accepté avec plaisir, et même avec une satisfaction égale à la notre.
« Nous relâchâmes pendant deux jours dans la baie de Doucrney, et arrivâmes à Brest après quatre jours de traversée.
<( Quels furent notre étonnement et notre angoisse de revoir nos pauvres camarades, étiolés, amaigris ! des hommes sans forces, presque sans volonté, sans vêtements, à peine couverts de haillons , comme de véritables naufragés abandonnés au milieu des eaux! Oh! mon ami, quel affreux spectacle surtout pour ceux qui avaient quitté les pontons depuis dix mois ! c’était à n’en plus croire ses yeux; le cœur se soulevait, se resserrait avec force devant cette incroyable apparition. Dans notre protestation, nous avons interpellé le ministre à ce sujet , ainsi que sur le mensonge qu'il a débité à la tribune, en disant qu’il n’y avait plus d’hommes sur les pontons. Puissent les journaux démocratiques porter notre protestation à la connaissance de tous les patriotes, et les faire se souvenir de leurs frères qu’il faut délivrer et venger! L. G. »
« Ponton la Guerrière , ce 9 février 1850.
« Mon cher René,
« . Bientôt je serai parti pour ce pays d’Afrique dont
nous parlâmes ensemble il y a bien longtemps; j’ai voulu te prévenir et t’adresser mes adieux fraternels. Nous parlions de liberté... Eh bien! en voilà, j’espère! je n’en pars pas moins, avec courage, pour cette nouvelle contrée. Si meurtrier que soit le climat, il me respectera, je crois, comme ont fait tous les autres. Un jour encore, cher ami, nous nous
presserons la main , et nous nous reverrons, car cet avenir prospère, tant désiré, viendra. Alors seront dissipés les chagrins amassés pendant une longue souffrance. J’en prends mon parti, il en adviendra ce que pourra; c’est un sacrifice que je fais à la cause; encore s’il pouvait lui être de quelque utilité ! Tu dois savoir comment vont les affaires, toi qui es libre? Nos libertés qui sont descendues en terre en feront germer d’autres. Mais je dois songer à te dire adieu, car quoique je pense bien que nos relations ne cesseront pas, je puis dire qu’elles seront moins fréquentes ; il est à supposer que notre nouvelle administration ne sera pas aussi tolérante. L. G. »
« Algérie, casbah de Bone, ce 14 mars 1850.
« Mon cher René,
« . Ce qui me console et ce qui console aussi mes ca¬
marades dans l’exil , c’est la foi qui nous anime et qui se rencontre chez tant de nos frères. Que nous importent la souffrance et la tyrannie, n’avons-nous pas une force qu'elles ne pourront jamais user? Ils ont cru nous abattre , nous faire céder, nous convertir! ils sont plus raisonnables, ces hommes corrompus et vils, en songeant à jouir de leurs derniers jours de règne, car l’heure de la justice sonnera, et cette heure nous trouvera encore debout, j’ose l’espérer. Mais il faut que je donne une autre direction à mes idées, le courrier va sortir et ne repartira que dans dix jours.
«(Nous sommes partis de Brest le 19 février (mardi) 1850. Nous étions le lendemain , à dix heures du matin , à Belle- Isle. Nous montions le Gomer , et nos amis, auxquels on ne voulut pas nous réunir, embarquèrent dans VAsmodèe. Dans chaque bâtiment nous étions au nombre de 224. On attendit jusqu’à quatre heures du matin pour lever l’ancre. Le
vent soufflait alors en sens contraire, mais point trop fort. Avant de quitter le golfe de Gascogne , nous fûmes assaillis par une tourmente. Nos marins avaient tout prévu, car ils avaient abaissé les vergues, et fait bien des préparatifs qui, de leur aveu, se faisaient rarement. Le vent se mit à souffler avec une impétuosité effrayante; la mer se courrouça en proportion de la violence de ce terrible courant d’air. Le ciel était d’un sombre inexprimable, et donnait à cette scène un aspect navrant de tristesse. Plusieurs bricks, qui s’étaient hasardés en mer par ce mauvais temps , eurent leurs voiles déchirées, leurs mâts brisés, et ils furent mis hors d’état de continuer leur navigation. Heureusement que, nous rencontrant sur leur passage , nous avons pu leur porter secours. On les voyait emportés par les vagues, sans pouvoir faire usage de leurs gouvernails. Nous, qui avions de trèsforts bâtiments, nous enfoncions dans l’eau jusqu’aux bastingages ; les vagues nous submergeaient de part en part.
«Nous eussions été bien malheureux sur le navire, si nous n’avions su prendre le dessus. Ce qu’on voulait, c’était nous opprimer comme par le passé. Moyennant une bonne contenance et un langage digne, nous nous y fîmes une position honorable et suffisamment libre ; nous obtînmes une nourriture convenable, au lieu du régime auquel on avait tenté de nous soumettre. Tout cela, malgré leurs gendarmes.
« Nous avons porté la propagande parmi les matelots, qui sont rudement menés; on les traite un peu comme des esclaves. Ils se montrèrent remplis d’égards, et témoignèrent meme de l’admiration pour notre ferme résignation. Nous leur avons laissé beaucoup d’écrits et de chants patriotiques dont ils étaient enivrés. Les gendarmes eux-mèmes, aujourd’hui, ne nous parlent plus que la coiffure à la main.
«t Je me trouve maintenant près de remercier les aristocrates, car ils m'ont fait acquérir bien des connaissances de toutes manières. Nous avons porté secours à de faibles embarcations. Ce spectacle réalisait les rêves que j’avais faits en
songeant à un naufrage. La nuit arrive et la tempête sévit toujours. Le lendemain, dès qu’il lit jour, on chercha à découvrir V Asmodèe , mais nous l’avions perdu de vue. On supposa qu'il avait relâché à Cadix, et aussitôt on navigua vers sa rade ; on n’y trouva point le bâtiment. Nous y séjournâmes deux jours. Ah ! mon cher ami, quelle belle contrée, quel beau sol! La rade est très-grande, et ronde comme celle de Brest; elle est garnie de sites magnifiques. Cadix est en face de Centrée dans une assiette majestueuse. Sa façade est très-étendue et décorée de constructions modernes d’une belle symétrie. Les fenêtres sont fermées de jolies persiennes d’un effet enchanteur. Sur chaque maison, se trouvent de charmantes petites terrasses, où, le soir, on vient prendre le frais en famille, les quais sont très-propres, elles abords en sont fort animés. Les eaux de la mer y étaient de mille couleurs, par les sables que les vents y avaient jetés , et que le ciel dorait. De nombreux orangers et oliviers nous envoyaient une odeur suave et des brises qu'on se plaisait à respirer. O11 renaît dans ces pays-là. Le lendemain, à cinq heures du soir, nous reprîmes notre route, et ne tardâmes pas à entrer dans la Méditerranée. Nous jouîmes encore là d’un beau paysage, c’est le détroit de Gibraltar, la baie d’Algésiras et, un peu plus loin, Tanger. Nous arrivâmes en vue de Bouc, le 4, à G heures du soir, et nous n’avons jeté l’ancre que le lendemain matin. Deux heures après, nous atterrissions. Rien n’avait été préparé pour nous recevoir. Dès l’abord, on voulut nous mener à la baguette, plus durement encore que ne le sont les militaires; nous avons réussi à arrêter ces transports, en leur faisant voir qu’ils ne feraient pas tout à fait de nous ce qu’ils voudraient.
« Quand nous avons gravi la montagne, beaucoup de compatriotes et d’Arabes, qui avaient entendu parler de nous, s’étaient portés sur notre passage, pour nous donner des marques de sympathie, et nous faire comprendre que
partout notre cause a des amis. Nos maîtres les firent refouler par les sergents de ville et les mouchards. Ils se demandaient comment, les portes de la ville étant fermées, une foule si compacte avait pu s’en échapper.
«Nous mîmes le pied sur la terre d’exil, en entonnant des chants patriotiques , que nous fîmes entendre tout le long de notre route, et qui ont été applaudis. Nous vîmes le sceau de la domesticité sur les joues de pauvres nègres. Comment ne point songer à réformer une société si marâtre? Nous avons couché, la première nuit, sur la paille, et, maintenant, nous dormons dans des hamacs par chambrées de quarante. La nourriture n’est pas bonne : de mauvaise soupe, le matin, et du riz, le jour. Le premier jour, ils nous ont distribué du pain exécrable ; des chiens n’en auraient pas voulu manger en cas ordinaire. Nous avons fait le tapage de rigueur, et le pain qui nous est donné maintenant est passable. Mets-toi bien dans l’idée, mon cher ami, qu’il nous faut être toujours en défense. C’est la guerre perpétuelle; à chaque station il nous a fallu conquérir des conditions tolérables d’existence, et encore, qu’est-ce que j’appelle conditions tolérables? Nous n’avons que vingt-quatre centilitres d’un vin qui n’est pas bon. Nous prenons nos repas dans des réfectoires contenant cent douze personnes. Nous n’avons qu’une très-petite cour pour nos promenades. Le tabac est bon marché ; les cigares coûtent deux francs le cent. Nous avons institué des cours de toutes sortes. La fraternité règne aujourd'hui entre nous comme cela ne fut jamais, en dépit de nos geôliers, qui ne cherchent qu’à nous désunir.
La lettre suivante contient un détail de famille et de vie intime, mais les sentiments qui y sont exprimés sont si nobles, qu’il y a plus d’utilité que d’indiscrétion à la publier. La lutte que soutient le républicain dans la rue et dans les prisons est celle qui frappe le plus les yeux; croire que c’est
la plus rude, la plus accablante, serait une grande erreur. Qu’on se représente les mille obstacles qui font barrière à l’émancipation de l’homme jeune au moment où il sort de la vie de famille pour entrer dans la vie sociale. Là est le grand ennemi. De tous les combats c’est le plus meurtrier pour la Démocratie, car c’est celui qui lui enlève le plus d’adeptes. L’autorité paternelle, l’affection de la mère, l’entourage des proches et des amis, la somme totale des intérêts, concluent à la routine, et opposent, sans vergogne, à la morale peu lucrative des intérêts et des droits généraux, la morale plus stimulante des intérêts particuliers, des immunités personnelles. Tout cela doré et paré de façon à tromper ou à séduire. Joignez à ces motifs l’anti-propagande non moins pernicieuse, de l’ignorance qui prend ses sentiments pour des raisons, de l’erreur de bonne foi, des préjugés enracinés, des haines instinctives : autant d’ennemis sourds et aveugles qui ne transigent ni ne se rendent. Ces influences se rencontrent dans tous les milieux, et se combinent, entre elles , dans toutes les proportions. L’homme qui, riche ou pauvre, refuse de sacrifier aux faux dieux, foule sous ses pieds les fétiches de sacristie et d’arrière-boutique, et ose embrasser la statue de la Liberté, ne fait point un pareil acte sans un grand préjudice pour ses intérêts les plus immédiats, pour ses affections les plus chères. Longtemps il s’en ressentira.
« Bone, le 6 août 1851.
« Mon cher René,
« . Je suis aujourd’hui, comme il y a trois ans, sans
nouvelles de ma famille, et sans espoir de voir jamais entrer dans le cœur de mon père une idée, un sentiment d’humanité, je dirais de pardon, s’il y avait faute, comme il le
prétend. Non, mon exil, mes trois années de captivité, n’ont pu les toucher, ni lui, ni ma mère! Ali! sans doute, c’est que leur fils est bien coupable, bien méprisable ? Oui, mon ami, il l’est beaucoup à leurs yeux, car il combat cette société décrépite et dissolue. Ceux qui veulent le bien-être matériel et moral de l’humanité, ceux qui veulent établir sur ce sol de la civilisation l’égalité sainte, ne sont-ils pas des communistes, des pillards, des voleurs? Oui, apparemment, puisque les riches l’ont dit : Eli bien, mon père l’a cru ; et puisque son fils est rangé parmi ces destructeurs de la famille et de la propriété, puisqu’il est au nombre de ces hommes sans foi ni loi, son père ne doit-il pas le renier? Si, certainement, car la société, ou du moins certains hommes, nous ont chassés comme des infâmes. Le cœur me saigne, quand je songe que l’ignorance est la source du crédit accordé à de si audacieux mensonges, à de telles impudences. Cette condamnation de l’opinion publique n’a point su nous abattre. Nos cœurs remplis de l’amour de la République nous fournissaient un calme et une force que nos accusateurs ne sauraient jamais trouver. Ab ! si leurs âmes s’élevaient comme les nôtres vers tout ce qui est beau, grand et juste! Mais non, l’ambition, l’égoïsme, la cupidité, la paresse et la sensualité, voilà le partage de ces hommes qui, de tout temps, ont assujetti une partie de l’humanité et se sont réservé le droit de jouir du fruit de ses labeurs. Mais ces autres hommes qui possèdent, aujourd’hui, au plus haut point, le sentiment de leur indépendance, et qui veulent s’affranchir de l'ignorance et delà misère, n’abandonneront pas leur tâche avant de l’avoir remplie, ou ils se verront exterminer jusqu’au dernier.
« Non, jamais je ne trouverai grâce devant mon père, ancien militaire, vieille moustache, cœur de fer, ayant amassé le peu de bien qu’il possède à la sueur de son front, et qui croit toujours que nous allons le lui ravir. Pauvre père ! combien est grand votre aveuglement! Tu sais, mon cher,
que quand les vieilles gens se sont fourré quelque chose dans la tête, il est excessivement difficile de l’en faire sortir ; mon pcrc a donc dédaigné de répondre aux lettres que je lui adressais, et dans lesquelles je m’efforcais de le détromper sur notre compte. J’ai su, par une personne qui est dans l’intimité de la famille, que mon père trouvait mes raisonnements bons et justes; mais, disait-il pour défense, ils ne viennent pas de lui, ils lui ont été dictés par des ambitieux et des intrigants qui exploitent sa jeunesse, et lui font des promesses irréalisables. Oh! mon cher René, j’ai bien souffert, dans les premiers temps; j'ai mûrement réfléchi, dans cette al ternative de perdre l’estime et l’affection de mes parents, ou de manquer à mes devoirs de citoyen. Beaucoup trop de raisons militaient en faveur de mes convictions démocratiques pour que le doute fût longtemps permis, et, malgré tout, j’ai dû renoncer à l’estime de mes parents, jurant, pour ma part, de les aimer toujours, et me promettant d’avoir assez de force pour leur pardonner le mal qu’ils me font en écoutant les conseils de ceux dont le rôle est, icibas, de souffler toutes les discordes et d’engendrer tous les maux. Dans une dernière lettre, j’ai voulu qu’ils apprissent mes plus secrètes intentions ; je leur ai marqué que la route de la justice, du bien, de l'honneur, était la seule que je me proposais de suivre, et que, bien qu’ils me refusassent leur appui pour ce difficile trajet, je n’en comptais pas moins arriver au port, sain et sauf, et honorable pour tous. J’ai reçu, il y a six mois, sur les sollicitations d’un de mes amis, quelques lignes de mon frère. Je lui ai répondu surle-champ. Mais de sa part plus de nouvelles. Enfin, ma sœur, pour la première fois, vient de m'écrire quelques mots en cachette. Voilà, mon ami, pour ma famille.
Ce n’est donc plus par centaines , mais par milliers que se comptent ces captifs dont les fers sont alourdis, dont les
blessures sont récentes. Les anciens ont payé leur tribut à la mortalité, et les survivants sont devenus les indigènes de l’exil africain. Ils en sont maintenant à souffrir pour leurs frères, et non plus tant pour eux. C’est ainsi que leurs peines ne devaient point finir. Nouka-Hiva, Cayenne, Lambessa, latitudes meurtrières, sur lesquelles un exécrable bourreau signe, en caractères sanglants, le meme nom qui s’inscrivit comme victime à Sainte-Hélène! et nous autres, les fils des républicains de 91, nous nous traînons, amoindris, exténués, misérables, autour de nos frontières, là même où nos pères repoussèrent le flot du despotisme envahisseur, par le flot de la liberté. Ils abordaient des armées, nous nous heurtons à la gendarmerie ! La République-Prométhée est scellée contre le roc avec des tenons de fer; Bonaparte-vautour s’enivre dans son sang et veut lui manger le cœur, ce cœur inépuisable, éternel, qui survivra à son dévora leur, dans cette épouvantable tempête, où les éléments se combattront, et d’où le mythe antique fait sortir la ruine du Tyran et la délivrance de l’Opprimé !
Cavaignac a fait le prélude du deux décembre , ou pour mieux dire, l’assemblée, qui décréta la moralité des baïonnettes, et couva maternellement l’usurpation dans ses bras. La loi des réactions en a renvoyé le contre-coup à son héritière ; le peuple de Paris, instruit à ne voir dans les assemblées que l’arsenal de la contre-révolution, au lieu de l’arche révolutionnaire, a laissé sombrer le vaisseau de la représentation. C’est que la trahison n’avait cessé de se manifester; la Constituante mitraille le peuple, élevant à la hauteur du salut public, le respect du suffrage universel , et la
Législative, au nom de ce même salut public, escamote le suffrage universel, et s’apprête à faire feu contre quiconque se lèvera pour défendre ce qui, l’année précédente, a élé proclamé le droit commun. Ainsi, le commettant veut avoir action sur son mandataire, il est fusillé ! L’élu usurpe sur l’électeur, et il fait loi ! Le 25 juin et le 51 mai ont fait le coup d’état.
En France, quelque chose commande les esprits qui veut que la réaction ne recule jamais, et que chacun marche droit à l’abîme qui est au bout de son principe ; celui-là seul qui suit le bon principe ne s’engloutira pas.
Avant de se dissoudre, la Constituante s’est troublée ; on l’a vue se tordre sur ses bancs dans le cilice du remords ; mais le boulet était bien rivé, et il tire au fond! C’était l’effroyable apparition des victimes de Juin sous le spectre de l’amnistie! — Caïn, qu’as-tu fait de ton frère? Et à l’instant, avec un secret tremblement, chacun de s’écrier : Moi ! non, ce n’est pas moi! c’est l’incapable, celui-là, voyez, l’incapable : à lui la responsabilité. — O mensonge ! ô fourberie! On m’accuse, moi! et qui? l’impitoyable! Voyez, ses mains sont encore rouges du coup terrible qu’il a porté sur les écluses de l’insurrection, qui ont vomi sur lui le sang! Voyez, c’est lui !...
Et dire que ce ne sont pas là des drames inventés, des cauchemars sortis de la fièvre brûlante ! dire que ces hommes ont des noms, qu’ils s’appellent Trélat, qu’ils s’appellent Falloux.
Ah! vous croyiez peut-être que cette évocation du passé, c’était l’abjuration, le repentir, la réparation à la face du monde ! Allez demander aux femmes sans maris, aux enfants sans pères, aux pères sans enfants, aux frères sans leurs frères, si on leur a rendu leurs maris, leurs pères, leurs enfants, leurs frères, et vous verrez, alors, que l’œuvre de malédiction persiste, et qu’il n’a pas été donné à cette assemblée de rejeter, dans un sublime effort, le roc qui l’op-
presse, et de se retirer le front haut, le cœur léger et le pied ferme.
Cet acte de réparation, de justice, d’humanité , mais de justice surtout, que l’indulgence et la longanimité populaires avaient faussement appelé du nom d 'amnistie, cet acte ira pas été accompli. La justice éternelle reste tout entière à satisfaire ; l’iniquité est consommée ! et l’assemblée a passé devant nous, avec sa constitution débile, aux feuillets à moitié déchirés ; avec son décret de l’état de siège et de la transportation gravé sur des tables de fer; avec les boulets des Romains dans les jambes; avec l’épée de Damoclès sur la nuque !
La Législative, elle, après avoir offensé le Souverain comme une vile multitude, — et un coup de langue est pire qu’un coup de lance! — persiste dans ses errements, enterre la République romaine précédemment assassinée, et, dissertant, tiraillant, intriguant, conspirant, complotant, rêvant dictature, verse dans l’ornière, un coup d’état dans les lianes!
vu
Une nuit, — nuit à jamais mémorable et maudite! — la France est surprise pendant son sommeil, prisonnière sous un vaste filet, aux mailles fortes et serrées, et qui ne laisse aucune place libre , de la frontière belge à la Méditerranée, de l'Océan aux Alpes, au Jura et au Rhin. C’est le guetapens du 2 décembre, ce hardi coup de main, que des complices n’avaient cessé de démentir par avance ; que des amateurs politiques, ayant pour mission de prendre et de faire prendre des vessies pour des lanternes (que la trivialité du mot nous soit pardonnée), avaient cru conjurer aux accents paragraphes de leur lyre babillarde: que des faiseurs de
premiers-Paris avaient prouvé impossible , alinéas en main; qu’une foule de sots, d’esprits pusillanimes et nonchalants se refusaient à croire, par peur et par hébétude; contre lequel nos représentants républicains n’ont point voulu se prémunir ou faire face au 17 novembre, mais que les difficultés du moment, et l’opinion ajournaient à bref terme. Aussi, la France n’a point été attaquée en permanence sous les armes, mais atteinte et secouée au milieu d’un pressentiment. Atteinte assassine, mortelle secousse. Le malandrin, roi de l'espèce, et désormais le patron de tous lesTestalunga de Corse et de Calabre, qui opprime encore la France, a opéré avec 500,000 hommes de bande, armés jusqu’aux dents, appuyés par autant d’espions, de recéleurs, de vedettes et de transfuges. La capture est faite, et cette capture est en proportion de ces moyens d’action. La France est un butin, hommes et choses.
Contre ce vol à main armée de la souveraineté nationale, par le despotisme, de la propriété nationale, par le budget, il ne s’est levé, pour la défense de la souveraineté et de la propriété communes, que les terroristes et les partageux présumés de mai 1852. Évidemment, ces intrépides amis de la Révolution n’entendaient point s’en tenir au rôle de conservateurs, mais telle est la moralité des faits résultant de l’initiative bonapartiste, que le bénéfice de champions des droits du pays, est acquis aux insurgés de décembre. C’est un point à constater, au détriment des partisans de l'ordre , et pour la responsabilité des événements que l’état présent nous semble promettre, gros qu’il est d’un avenir plein d’orages; avenir tout prochain.
A l’exception de Paris , qui trouve toujours assez de forces pour remuer ses chaînes , sinon pour les rompre, les grandes villes de France n’ont pas bougé. L’effort du complot s’était appesanti sur les centres, pour prévenir le rayonnement de l’insurrection. Néanmoins, des villes considérables ou des points importants ont pris part au mouvement,
et, souvent, l’ont commencé; comme, par exemple, Orléans, Amiens, Reims, Thiers, Bourg, Caliors, Valenciennes, Esta gel.
A Anzin, au Mans, à Perpignan, à Carcassonne, à Dijon, à Alby, à Privas, à Agen, à Mâcon, ce mouvement a été plus profond ou plus prolongé. Sur divers lieux, tels que Digne, Manosquc, Vidauban, Forcalquier, la Palisse, Clamecy, Béziers, Bédarrieux, etc., etc., l’insurrection s’est maintenue un moment victorieuse, et a acheté, au prix de son sang, un succès non moins difficile que passager.
Pour se faire une idée de la France pendant ce mois de décembre, dont l'histoire complète n’a point encore paru sous nos yeux, il nous faut embrasser, par la pensée, le réseau des baïonnettes partout tendu ; les meilleures positions prises; l’état de siège appliqué à un tiers des départements; tous les organes de la publicité : journaux, Moniteur, affiches, ordres du jour, décrets, proclamations, circulaires ministérielles, missives préfectorales , dépêches télégraphiques, instruits à donner le change, h jeter le trouble, l’hésitation, en trompant, calomniant et dénaturant à loisir; et pour seconder tout cela : le secret des lettres violé, la liberté individuelle anéantie, les patriotes colletés dans leurs lits, empoignés sur le seuil de leurs portes, ou paralysés par des mandats d’arrêt, plusieurs heures avant le jour, et avant les événements. Dans cette situation, sans signal, sans chefs, sans direction , — malheureusement ! — l’insurrection se déclare spontanément d’un point cardinal à l’autre; des petites villes, des bourgs, des hameaux, s’arment et marchent par colonnes, de la circonférence vers le centre, de la campagne sur la ville.
C’est ainsi que dans l’Ailier des insurgés se portent vers Moulins, et sont refoulés par la troupe; que d’autres triomphent à Saint-Léon et à Jaligny, au Donjon et h Palisse, font prisonniers les maires et les administrateurs, et déciment, sous leurs balles, les gendarmes assaillants.
Dans la Nièvre, à Clamecy, le succès est le prix du combat; à Neuvy on en vient aux mains avec la ligne.
A Saint-Àmand, h Auxerre, à Pousseaux, à Surgy, à Andryel, a Bruges, a Sougèrcs, à Dijon, à Mâcon, à Loulians, a Chagny, et à Fontaines, le tocsin sonne, les fusils jouent, la résistance au coup d’état s’y produit sous toutes les formes, et le sang des patriotes se mêle au sang des soldats.
A Poligny, dans le Jura, l’insurrection victorieuse administre la ville, organise les forces républicaines, et n’est délogée que par les forces combinées de la gendarmerie et de la ligne.
Dans le Gard, grande commotion et levée en masse, mais pas un général pour tant de soldats. Succès isolés à Anduze, à Ledigan, à Saint-Ambroix , a Lasalle, à Saint- Jean-du- Gard.
A Audi, dans le Gers, les républicains luttent contre les hussards, et donnent le rare spectacle d’un corps sans discipline, osant combattre, en rase campagne, contre la cavalerie, avec les seules ressources que fournit le courage individuel.
A Béziers, la fusillade se prolonge, pendant plusieurs heures, entre la troupe et les habitants ; â Bédarrieux la gendarmerie est assiégée dans scs casernes et forcée par une vide fusillade; à Marmande, l’idée révolutionnaire s’appuie sur la presque unanimité, et fournit a la ville de nouveaux fonctionnaires.
A Grane et a Chabrillant, dans la Drôme, plusieurs milliers d’hommes soutiennent un double combat contre l’infanterie et contre la cavalerie; car les proportions de ces conflits ont grandi dans certaines localités, et c’est a ce point, que le Var et les Basses-Alpes ont soutenu, pendant vingt jours, l’effort d’une guerre en règle de la part de l’armée.
Quelles que soient les entraves que le despote ait multi-
pliées contre la circulation de la vérité, si forte cpie soit l’inquisition qui pèse encore sur la pensée, les bulletins de nos grands capitaines de décembre ont été suffisamment corrigés par l’opinion publique, pour que nous puissions, à notre aise, renvoyer aux pensionnés de l’Elysée, à de misérables folliculaires, les prétendues atrocités de ces Hussites du xixe siècle, qui n’ont pas fusillé un seul homme désarmé, et qu’on regrette, qu’on pleure aujourd’hui, pauvres exilés, pauvres transportés, dans les villes où ils restèrent les maîtres, et qui furent le théâtre de leurs barbaries!
Si Paris, la place d’armes de la République, si ses finibourgs, les grands lutteurs, au lieu de donner de tout le collier, se sont contentés de sauver l’honneur du drapeau, les manifestations des départements présentent un caractère d’autant plus sérieux qu’elles sont spontanées, initiatrices, et non point un écho facile de la victoire populaire. Vingt départements se déclarent, avec audace, pour la Révolution; c’est autant qu’il en resta de fidèles à la Convention, en faveur de la grande œuvre accomplie en dépit des guerres civiles et des guerres extérieures ; dix autres départements s’ébranlent, s’interrogent, se compromettent et garantissent leur appoint pour les luttes futures. Quel bataillon sacré! le Bas-Rhin, la Marne, les Hautes-Pyrénées, les Basses-Pyrénées, le Lot, le Lot-et-Garonne, l’Aude, l’Hérault, l’Aveyron, le Gard, le Tarn-et-Garonnc, la Haute-Garonne, les Pyrénées-orientales, la Drôme, l’Yonne, la Côte-d’Or, Saône-et-Loire, la Sarthe, le Gers, le Jura, la Nièvre, l’Ailier, le Var, les Basses-Alpes, les Deux-Sèvres, la Haute- Vienne, l’Ardèche, l’Ain, le Loiret, Ille-et-Vilaine, la Meurthe et la Seine. Depuis 1848, la République a dû pousser bien de nouvelles racines dans le pays, pour qu’elle recrutât de si braves défenseurs, au milieu meme de populations qui ne l’accueillirent, en février, qu’avec hostilité ou indifférence. Le tocsin sonne, et partout où ce tocsin se fait entendre, le paysan accourt avec empressement; le tocsin,
dans les campagnes, c’est la générale par excellence. Au cœur de l’hiver, on ne craint pas d’ouvrir la guerre ; et si les neiges ne sont point un empêchement pour une levée de boucliers de vingt-quatre heures, comment tenir les champs, avec elles, nuit et jour, comment camper, comment vivre, comment marcher, comment combattre? Devant la neutralité du plus grand nombre, l'issue de cette courte guerre était marquée d’avance; la victoire se décide volontiers pour les gros bataillons; la gendarmerie et l’armée, prétoriens acquis au pouvoir par la solde, la discipline, l’ambition, la corruption à tous les degrés, depuis le million du commandant de place, jusqu’aux centimes, jusqu’aux rasades du simple fusilier, devaient naturellement donner raison à l’usurpateur de la souveraineté nationale.
Ce que les stipendiés de la presse déccmbriste appellent la jacquerie de 1851 , n’est pas moins, à nos yeux, que le phénomène le plus significatif, le plus important, pour l’avenir, de tous ceux qui ont apparu pendant cette première moitié du xixe siècle; c’est l’avénement des paysans, ou, pour parler plus juste, des populations rurales : fermiers, propriétaires, marchands de bestiaux, notaires, médecins et simples cultivateurs, à la politique active, et, par conséquent, leur participation immédiate au grand courant des idées nouvelles et du mouvement révolutionnaire. La Révolution a passé de sa sphère première de propagande, à une sphère plus large, qui est l’action coopérative des masses; elle a sauté des bancs de l’école au champ de manœuvres; elle marche de l’initiation à la conquête, du principe à l’application. C’est un événement national. L’ouvrier des champs a rejoint l’ouvrier des villes. La distance a été franchie d’un
bond. Et le riche tribut de persécutions, levé à travers les départements, par la terreur bonapartiste, comble le déficit et nivelle les sacrifices, les souffrances, les martyres, entre le citadin et le campagnard républicains.
Jusqu'au 2 décembre, le faubourien a pu se souvenir, avec amertume, des marches forcées des gardes nationaux de la banlieue sur Paris; peut-être même qu’il y a là un des motifs qui ont conseillé au peuple l’abstention. Mais qui ne voit que la banlieue a eu, aujourd’hui, ses journées de juin, et que, par l’étroit sentier de la solidarité, dont les droits ne sont jamais impunément méconnus, elle a retrouvé et rajeuni les traces sanglantes des transportés, dans les casemates, sur les pontons, en Afrique?... Des deux parts a été reçu le baptême de sang et de feu; nous ne voyons plus, dans la démocratie, qu'une forte phalange, dont les soldats, tous égaux, tous frères, tous frappés, tous passés sous les mêmes fourches caudines, dévorent secrètement leur affront, et attendent, pour briser le joug, l'heure marquée par les destins.
La proscription actuelle des Républicains a des précédents, mais elle est sans égale pour l’intensité et l’étendue. Nous avons les proscrits africains, les proscrits océaniens, les proscrits continentaux, les proscrits incarcérés, les proscrits internés, les proscrits libres, traînant, avec eux, la chaîne de la surveillance, non moins lourde à porter que les fers visibles, que le forçat favorisé promène, le long des quais, auprès des bagnes.
Mais ce n’est pas tout, il y a une proscription dans la proscription. Toutes les frontières ne sont point un refuge, et, parmi elles, celles qui le sont nous rendent restreinte ou
capricieuse leur hospitalité nominale. C’est un pèlerinage perpétuel, commandé par line loi inexorable. Rien ne le borne, ni les fleuves, ni les monts, ni les mers. Des groupes de proscrits sillonnent les chemins, comme des pestiférés; la gendarmerie forme autour de nous un cordon sanitaire, et la misère, comme une louve affamée, suit nos pas dans ce désert. Du Piémont, souvent le démocrate errant cherche un asile en Suisse; la vieille République helvétique, réduite à faire de la diplomatie, à déchiffrer des protocoles, éconduit hors de ses frontières le pauvre voyageur, avant qu’il ait secoué la poussière de scs souliers , et, comme ces bourrus bienfaisants, tout en le poussant par les épaules, elle laisse tomber le viatique dans le sac du fugitif. La Belgique alarmée n’a garde de lui ouvrir les bras sans conditions; il lui faut justifier de moyens d’existence; il lui faut exhiber un lirman délivré par la haute administration du sultan du 20 décembre, faute de quoi, on le rejette sur le littoral britannique. On le rejette est le mot. Pour le moindre retard ,
la moindre contravention, c’est la prison cellulaire jusqu’à Ostende; à Ostcndc, c’est la prison du dépôt jusqu’à l’embarquement. Le bateau le décharge à Douvres, et Douvres le sépare encore de trente lieues de la ville où il pourra trouver ses amis. Trente lieues à faire à pied , avec le pain emporté de la prison ou reçu en échange de quelques deniers le long de la route , pour quiconque n’a pas d’autres ressources, et c’est le plus grand nombre!
Londres nous reçoit tous et nous supporte sans peine, perdus dans l’océan de sa population , mais isolés par notre ignorance de la langue, par nos mœurs, par nos convictions, par notre nature même. Dans ce gîte assuré, un seul ennemi, le plus implacable, il est vrai, peut encore relancer la proscription au repos. Cet ennemi est la faim. Et aussitôt plusieurs de la troupe se remettent en marche sur les voies tracées par l’émigration irlandaise et naviguent vers les États-Unis. Ah! qu’il en a coûté à ces vaillants Républicains
de passer sur un autre continent, quand plusieurs d’entre eux avaient déjà attendu, depuis deux ans, l’occasion et les moyens de concourir à leur propre délivrance, et de combattre , au péril de leurs vies , pour le triomphe de la Révolution ! Ni le désespoir, ni l’abattement, ni l’indifférence ne les éloignent; la nécessité les contraint. Ils ont emporté avec eux le drapeau rouge sur lequel se trouvaient écrits ces mots : Liberté, Égalité, Fraternité, car ils se rendaient au milieu d’un peuple ami; quant à nous, nous avons conservé, en face des despotismes européens, en face de nos oppresseurs, celui qui porte notre cri de guerre : République démocratique et sociale ! Il faudra bien, qu’un jour ou l’autre, les deux drapeaux se rejoignent, vaincus ou vainqueurs ; notre foi nous dit vainqueurs !
Vit-on jamais pareil spectacle dans le monde? roulement d’abord, puis accumulation, puis dispersion. Reconnaissance des bataillons de l’avenir et propagation du mouvement. Un cordon de proscrits ceint la France dans ses embrasses , la réchauffe de son contact; contrairement à l’habitude, la force vitale persiste aux extrémités, dans toute son énergie, et alimente les centres exténués. D’autres proscrits, captifs, symbolisent dans leurs chaînes l’oppression de la République, et créent des devoirs à leurs frères libres; d’autres, poussés par la fatalité, émigrent vers les États-Unis, et vont se mêler à de nouvelles générations , dans ces pays que la politique et le commerce conduisent à d’immenses destinées. De rudes et infatigables hommes du Nord, des déshérités et des opprimés , grossissent surtout les forces de cet Hercule au berceau qui ne saurait tarder beaucoup de faire contrepoids à l’ancien monde ; ce sont des Polonais , des Hongrois, des Allemands, des Irlandais, à la suite desquels des natures méridionales, les Italiens, les Français, les Espagnols, portent les vestiges de leurs civilisations.
Si la persécution contre les juifs, au moyen âge, a fait trouver les lettres de change; si l’expulsion de quelques mil-
liers de familles protestantes, sous Louis XIV, a donné naissance à la fortune industrielle de certains pays, quels devront être les résultats de la grande proscription européenne et démocratique du xixe siècle? Puissent ces combattants , fiers missionnaires d’évangiles nouveaux, sans bigoterie, sans imposture, sans superstition, colporter en tous lieux le livre vivant de la République universelle !
Les proscrits des différentes contrées où la Démocratie a été frappée, se font chaque jour, du plus au moins, sur le terrain commun de l’exil , des emprunts et une éducation réciproques. Le Polonais, limite déjà envahie du cosaquisme; l’Italien, qui travaille avec persévérance à la destruction du royalisme catholique et de la tyrannie papale, tabernacles du passé, trop étroits pour y emprisonner le monde moderne; le Roumain et le Valaque, broyés contre l’apathie ottomane, par l'agression russe, comme le grain entre les deux meules; le Hongrois, pierre d’achoppement de l’Autriche, négation agissante et armée des empires hétérogènes; l’Irlandais, réduit à servir d’ilote à son orgueilleux, à son rapace dominateur; le Radois, le plus socialiste des Révolutionnaires , le plus révolutionnaire des Socialistes; l’Allemand , qui mûrit et digère sa révolution politique comme il fit de sa révolution religieuse, impossible à faire dévier du cours lent et profond de ses idées ; l’Espagnol qui se déchire, depuis vingt ans, dans les ténèbres politiques, aussi peu satisfait du drapeau sous lequel il combat, que de celui contre lequel il est armé, cherchant sa pensée dans les guerres civiles, et ne sachant enfin ce qu’il a voulu et ce qu’il voudra, qu’une fois sorti de sa péninsule ; leFrançais, évocateur hardi, auberccau meme d’une révolution, de ce génie terrifiant du Socialisme, qui a précipité la République au milieu des tempêtes; c’est ainsi que les caravelles de Christophe Colomb furent éprouvées par les tourmentes que déchaînait contre elles, du haut de son promontoire, le géant Adamastor, au moment solennel où elles passaient dans les eaux d’un nouvel hémi-
sphère. Tous ces peuples écrivent leur page sur le livre de l’Humanité; ils apportent tous un enseignement; ils cornbattent tous, par un côté , l’ennemi commun et universel; ils n’ont qu’à s’interroger pour se comprendre et pour décupler leur action.
Certes, si jamais le principe de la solidarité des peuples a été l’objet d’une propagande irrésistible, d’une démonstration éclatante, comme le soleil dans un ciel pur, c’est, à coup sûr, pendant ces dernières années. Elle résulte de ces rencontres multipliées de fugitifs, sur les grands chemins, sur les ponts des navires , sur toutes les frontières, boulevards de l’expatriation, où nous débouchons par bandes, comme des sangliers traqués, sur la lisière des bois; des difficiles entretiens où chacun s’essaye à balbutier une langue rebelle ; de ce séjour prolongé dans les grands centres, qui favorise l’échange des idées et qui crée des relations ; de ce malheur commun, antithèse du bonheur commun qu’il réveille dans les esprits , en même temps que le souvenir des efforts perdus dans l’isolement qui les vit se produire, et le regret cuisant des occasions manquées; les occasions! ces fdlcs éphémères du coup d’œil et de la fatalité, qui demandent à se
voir barrer le passage avec l’instantanéité de la pensée, car la vitesse de leur vol est incommensurable, et l’électricité ne les rattraperait point!
Qui donc, dans ces provinces libres des Etats-Unis, tout entières à la production, à l’industrie, à l’échange, indépendantes sur un sol vierge conquis sur la nature, et non point arraché, feuillet par feuillet, du cadastre de fer de la
féodalité; qui donc, si loin du bruit de nos canons et de nos chaînes, si loin du fracas de nos discussions , de nos débats, de notre propagande, si loin du tableau déchirant de tant de victimes frappées à mort, de tant de martyrs massacrés, suppliciés, de tant de sang et de larmes répandus, a su intéresser l’opinion publique aux questions européennes, mettre à l’ordre du jour le principe d’intervention , unir par
les esprits ce qui est séparé par de si grandes distances, donner à de si nobles préoccupations , à des vues si neuves et si révolutionnaires , l’empreinte nationale et la sanction officielle des candidatures présidentielles, qui, sinon les épaves des commotions européennes, que, chaque jour, l’Atlantique charrie complaisamment sur ces bords hospitaliers? L’envahissement des idées a suivi l’envahissement des hommes qui sont arrivés là , par milliers , comme un aperçu complet de la race proscrite: militaires, savants, philosophes, artistes, moines, prêtres, nobles, roturiers, prolétaires des villes et des champs , familles entières avec ascendants et descendants, tous persécutés par la misère ou par la réaction, deux choses qui ne manquent pas de rapports. Ils se sont présentés à l’étude, à la curiosité, à la sympathie du pays, témoignages visibles et tangibles de la grandeur des événements, ardents propagateurs de la justice de leur cause.
Ces caravanes maritimes qui font le commerce des idées entre l’Europe et l’Amérique, se suivent de si près que leur action n’est jamais interrompue, et le courant grandit toujours, car les émigrants qui, sciemment ou à leur insu, viennent enter sur le tronc sauvage le rameau de la révolution, loin de charger le sol de parasites, le fécondent de leurs sueurs, dotent le travail d’industries nouvelles, ou s’ajoutent aux impulsions données, et par là, hâtent euxmêmes le moment où, par une heureuse récurrence, le nouveau monde rendra à l’ancien, plus, peut-être, qu’il n’aura reçu.
Gardons-nous de crier bravo ! et d’applaudir à tous les horions qui nous sont souvent portés au défaut même de la cuirasse, mais reconnaissons ce qu’un mal temporaire nous vaut de bien éventuel par la leçon qu’il comporte. Le caractère frondeur, léger, évasif parfois, du peuple français, devra s’assombrir un peu, se retremper, se concentrer, par suite des événements du 2 décembre. Ce sera le fruit amer, mais fortifiant, du sang et des larmes versés, des misères
endurées, des libertés ravies , des chaînes traînées dans les bagnes et sur les grandes routes, des exécutions, des transportations, des exils, des séquestres, de la ruine, de la poursuite, de la suspicion, de la prévention, de la surveillance de la haute police, de l’espionnage occulte, de la dénonciation, de cette guerre sans merci qui a été déclarée à un tiers de la France, la partie la plus vivante, la plus généreuse, la plus brave , la mieux inspirée !
Faisons un retour dans l’intérieur de la famille, au foyer de laquelle la légende républicaine a désormais pris sa place et, avec elle, l’éducation qui toujours l’accompagne. Il y a quatre ans, le poids de la persécution pesait entièrement sur quelques initiateurs et, depuis le 9 thermidor jusqu’à nos jours, le fléau réactionnaire, comme le bâton de Tarquin, n’abattait que les pavots les plus élevés.
Il s’agit bien de bâton 7 aujourd’hui, c’est de la faux qu’il s’agit; « la faux , » dit le terrorisme monarchicn , « qui ne discute pas avec V ivraie ! » et la faux va moissonnant, dans les mansardes , dans les chaumières, sans oublier, sur son passage, aucun de ses anciens tributaires. Tel qui avait passé sa vie courbé sur une charrue, sans connaître d’autre cours d’eau que celui qui fertilise son champ, s’est vu forcé de traverser les mers, d’habiter les Sodomcs du xixc siècle, et, pour la première fois, s’est rencontré, face à face, avec cette civilisation barbare qui le dévore. Que penseront tant de veuves improvisées , tant d’orphelins décrétés h volonté , enfants de la première jeunesse qui commence à réfléchir, enfants à l’aurore de la virilité, qui veulent agir; que penseront-ils de ceux qui , au nom de l’ordre et du salut , apportent la perturbation et la ruine sous le toit du travailleur, et , dans leurs maris, dans leurs pères, prétendent frapper l’ennemi public? Puisse le chemin de l’exil être pour ces générations le chemin de Damas, ouvrir leurs yeux aux horizons nouveaux de la République et du Socialisme !
Les idées arrivent aux niasses par des sentiments, et ces
sentiments naissent des grandes situations. Les blessures faites au cœur de la famille, l’émotion que produisent cent mille hommes annihilés, laissant vides leurs places à l’atelier et au logis, et dans ce logis, vide, pour la plupart, la huche au pain, nous sont un sur garant d’une émergence d’idées fortes et nouvelles, et d’un irrésistible entraînement vers la régénération prochaine. Le sentiment du droit collectif, qui se développait au sein de la Démocratie à mesure que ses principes se rattachaient un plus grand nombre d’adhérents, diminuait l’initiative révolutionnaire, dépersonnalisait le républicain , menait à l’affaissement des caractères, et menaçait de la disparition de ces tempéraments héroïques qui sont, dans un moment donné , une incarnation meme du droit; mais la persécution du 2 décembre, dans son œuvre sans pitié, sollicite tous les courages, remet l’énergie à l’ordre du jour, et pousse à l’élévation des caractères. Cette grande épreuve est comme un van, la poussière s’échappe ou passe à travers, le grain se trie et s’épure, plus propre à la semence.
Telle est l’histoire : le martyrologe des peuples ; un récit de catastrophes où s’abîment parfois des races entières pour léguer à leur descendance, quoi? une idée.
A tout prendre, les générations sont égoïstes. Elles croient que les plus grands maux de l’humanité sont les maux qu’elles endurent. Elles ne tiennent point compte de ce qu’ont souffert , avant elles , les générations ascendantes. Elles sont tombées dans l’oubli de ce qu’a coûté de sang et de larmes la moindre parcelle de liberté qu’elles trouvent sous leur main, dans cette sébile aux trois quarts vide, gardienne de l’écrin du prolétaire et que les peuples, depuis
des siècles, tendent, au bout d’une pique, sur le passage des Révolutions. En tournant la tète en arrière, elles verraient la raison de leurs épreuves.
Si quelque considération est de nature à faire abhorrer les royautés, c’est, sans contredit, le spectacle des calamités qu’elles ont déchaînées sur les peuples, du sang qu’elles ont répandu pour cimenter leurs trônes, et, d’autre part, la vue des cataractes sanglantes qui se sont ouvertes dans notre société moderne pour la dissolution du vieux monde cl l’agonie du despotisme.
Rude escalade que celle de la Liberté! Rome, Milan, Venise, Prague, Vienne, Berlin, Peslli, Brescia, Livourne, Messine, Bade et Comorn, Paris, Paris surtout, c’est à ce grand assaut que vous venez d’échouer! Échec apparent bien plus que réel.
C'est en présence de ces faits, c’est sous l’empire toujours grandissant de ces idées que se pose la question de l’avenir.
Là-dessus, l’aveugle réaction conteste ou dénature les faits; calomnie les hommes et les idées, nie les principes et la destinée humanitaire. C’est l’aveu du philosophe de Rhodes. Cet insensé, sur son lit de souffrance, niant la douleur en l’apostrophant, fournissait la plus éclatante affirmation de la douleur qui ait été arrachée à la faiblesse de l’homme.
Hommes de réaction , c’est vous qui réagissez contre le salut de la société. Aventurés sans boussole sur l’océan révolutionnaire , vous vous y débattez sans cesse au sein des memes erreurs. Vous descendez un courant rapide sur une embarcation démâtée et sans agrès, encombrée de munitions de guerre. Emportés comme la flèche, vous ne le sentez pas, mais en voyant fuir, sur le rivage, les hommes chassés comme par un ouragan , vous les appelez sur votre navire qui mène au gouffre, quand vous devriez nager vers eux sur la terre ferme.
Vouloir le retour en arrière, c'est supprimer tout d’abord quatre ans de révolution écoulés depuis Février; quatre ans remplis de faits et d’idées. C’est supprimer les problèmes discutés, les questions posées, les solutions écloses pendant ce laps de temps qui aura plus fait pour l’humanité que les dix-liuit années du monarque constitutionnel.
C’est passer sous silence les événements de Juin et de Décembre , comme si c’étaient là des accidents fortuits, sans liens avec le passé, sans portée dans l’avenir, d’autant plus terribles et d’autant plus déplorables qidils seraient sans cause et sans résultat. Tant de sang n’a pu être versé sur la terre et s’en effacer si vite , qu’on puisse à la deuxième heure, repasser dessus comme sur un marbre bien lavé, pour reprendre impunément les traditions du passé, continuer les comédies arislophancsques, et les hauts faits souillés de sang et de boue de la grande politique, inaugurée sous le dernier règne.
Entre hier et demain, entre le passé et l’avenir, le présent, c’est-à-dire la Révolution , sert à rompre les ponts. Il ne reste plus qu’un abîme sans cesse s’élargissant, infranchissable, — on le verra, - — et dans lequel il faut disparaître, si on ne préfère le laisser loin derrière soi.
L’heure est venue. J^a nécessité parle. 11 faut accepter sans réserve les propositions les plus rigoureuses de la révolution. Tous les enfants de 89, bourgeois et autres, auront dû, ce nous semble, en prendre leur parti, et la propagande socialiste, pour être vraie, n’a pas à cacher sa nature révolutionnaire. Chercher à séduire l’ennemi n est pas un sûr moyen de vaincre, surtout quand l’ennemi est prévenu. Est-ce que la Révolution peut porter un autre nom que la
Révolution ? Pourquoi débaptiser l’histoire et refaire le dictionnaire, quand il n’est que trop vrai que le mot n'est pas suranné? Le souvenir du 2 décembre offre de si claires démonstrations aux esprits les plus lents à comprendre ou les plus hésitants à opiner, que tout homme en France, à peine de crétinisme, peut aujourd’hui se prononcer en connaissance de cause. Ni surprise, ni duplicité. Il y a dualité dans l’état social, antagonisme et tiraillement. Que dans l'un des deux termes, chacun se classe avec franchise. Le Socialisme, la République et la Révolution se tionnent et ne peuvent faire qu’un ; tout le reste appartient à la contre-révolution et converge vers l’absolutisme , qui est le dernier anneau de la spirale. Républicain ou cosaque!
Le siècle discute et lutte. Partout où la voix de la conscience, appuyée par l’intelligence et la raison, domine la voix de l’intérêt particulier, la cause de la révolution est gagnée. C’est ainsi qu’elle se recrute pour le combat. Le socialisme, par lui-même, n’a rien de pacifique, puisqu'il est régénérateur, et que le mouvement, pas plus que la résistance, n’est pacifique. Il a bravement arboré son drapeau en juin 48, il continuera dans cet esprit. Voudrait-on le désarmer, et le livrer pieds et poings liés à la dialectique de l’école, où est, dans ce système, le rôle du peuple qui ne fait son livre qu’avec les bribes tombées de la table des savants, comme Lazare son dîner avec les miettes du riche, du peuple qui rumine incessamment et discute à coups de fusil?
Le chef des Égaux, Babœuf, était communiste, nul, aujourd'hui, ne peut se flatter d’avoir des aspirations plus droites vers l’égalité, mais tant s’en faut qu’il s’opposât à l’œuvre révolutionnaire, que lui et les siens, triomphant de leur répugnance, consentirent à conspirer avec des ex-conventionnels complices de la mort des deux Robespierre, de Couthon, de Saint-Just et de Lcbas, et que, personnellement, il paya de sa vie, a la cour de Vendôme, sa coura-
geuse initiative pour reconquérir la Constitution de 93. Son socialisme, comme celui de ses contemporains, aussi étendu que possible par ses tendances et sa compréhension, était très-borné à l’analyse, et restreint dans un cercle étroit d’observations et de connaissances. Son caractère était essentiellement agraire. C’est qu’aussi il précédait la grande industrie moderne, le grand commerce ,1c grand échange, la grande circulation , qui sont des moyens de simplification, des voies nouvelles et plus larges menant chacune, par des côtés divers, à l’escalade de la citadelle.
La science, sœur puînée de la démocratie, donne avec elle, tête baissée, dans la voie du progrès. Elle aide à pétrir un nouveau monde. La question sociale est un problème qui ne se résout pas uniquement dans le cerveau des penseurs et des statisticiens économistes. Les industriels, les inventeurs, tous les hommes de sciences expérimentales, les navigateurs, travaillent à une solution, et cela, d’une manière si absolue, que, jusqu’à ce jour, les théories sociales ont été comme une synthèse des faits scientifiques et industriels. D’échelon en échelon, les besoins sociaux se définissent par des formules ou par des actes qui correspondent à ces besoins. L’aristocratie terrienne a provoqué la révolution agraire par la vente des biens nationaux; la commandite capitaliste, la royauté des écus a posé le problème de la solidarité industrielle et de la gratuité du crédit. La gratuité du crédit, l’abolition du droit d’aubaine, est en socialisme ce que le suffrage universel, ce que la souveraineté permanente et directe du peuple est en politique; les deux se cherchent et s’appellent.
Malheureusement, dans les transitions toujours trop longues d’une époque à une autre, la partie permanente qui supporte directement tout l’effort de cette œuvre, souffre, use scs forces à remplacer celles qui se déplacent dans la rupture de l’équilibre, et, tandis qu’Atlas ne portait le monde que sur ses épaules, le producteur le porte sur ses
bras, proscrit par la machine ou en concurrence avec elle. Ces masses ouvrières, qu’on accuse d’ètre révolutionnaires, ont subi dix révolutions, ont été ruinées dix fois, par les variations du salaire, par la diminution des bras employés, par la hausse du prix des denrées de première nécessité, etc., avant qu’elles ne se soient décidées à donner du tintouin à messieurs delà finance, du coton, onde la terre. Ajoutons que quels que soient les salaires, le régime politique, l’état de l’industrie, les patrons, les boutiquiers, les capitalistes, sous Louis XVI comme sous la Terreur, sous le Directoire comme sous le Consulat, comme sous l’Empire, comme sous la Restauration, comme sous la Monarchie de juillet, comme après la Révolution de Février et du 2 décembre, ont su et sauront palper de gros bénéfices, tandis que la masse n’a été et n’ira qu’à peine vivotant, jusqu’à nouvel ordre.
La Révolution est prête en ce sens que, depuis qu’elle lutte, elle s’est constitué un terrain sur lequel elle peut s'implanter, fructifier et reproduire , espèce d’humus formé par tous les détritus des choses tombées, richesses acquises et accumulées, arsenal de forces et de vérités. Après avoir, pied-à-pied, depuis un siècle et demi, fait son chemin à travers les institutions absolutistes, féodales et sacerdotales, elle se trouve au cœur de la place, partout au milieu de l’ennemi, mais assez forte de ses défaites pour fournir encore son étape. Les Socialistes-révolutionnaires, les Républicains, en un mot, sont un tiers de la France, le suffrage universel, qu’on ne saurait dire, en notre faveur, un dynamomètre grossissant, en accuse des millions. Ces hommes sont-ils des zéros, ou leurs droits sont-ils des fictions? Prétend-on les exterminer pour leur donner tort? En faire les Albigeois, lesVaudois du siècle, et espère-t-on passer outre? On tue des sectaires dans leur isolement, on brûle des hérétiques dans leurs chapelles où ils se sont séquestrés avec leur bagage d’erreurs et de vérités, mais on ne supprime point des millions d’hommes, dont le nombre est encore la
moindre force, et qui, partie vivante et intégrante de la société, disséminés sur toute la surface, disposés sur tous les degrés , incarnent en eux mille vérités , mille besoins , mille nécessités, qui s’impliquent les unes les autres, et dont la société entière est solidaire. Aussi bien, la mission qui nous appartient est de combattre les réactions, qui ne sont que des temps d’arrêt où se mesure l’espace franchi, et de travailler au plus prompt avènement d’une cause dont le triomphe est assuré, il est vrai, mais duquel il serait puéril de discuter la date ou l’étendue avant de l’avoir produit ; car toute génération ne peut créer que des choses relatives dans ces deux termes, qui sont infinis : le temps et le progrès !
C’est ce qui nous fait un devoir d’ètre révolutionnaires.
Le pouvoir sorti du coup d’état se dresse comme un rempart circulaire qu’on ne pourrait ni surmonter, ni tourner. Il faut le miner sourdement, et se préparer à faire brèche.
Ce coup d’état est un larcin de nouvelle espèce, un vol à la révolution, exploitation audacieuse des sentiments démocratiques d’un peuple. Le despotisme nouveau, en proclamant la déchéance morale et foncière des races royales, se pare habilement d’une sanction populaire, et, déjà sur le pavois par la force des baïonnettes, se fait consacrer par le suffrage.
Le succès de ce criminel attentat a été favorisé par le caractère national qui incline plutôt vers l égalité que vers la liberté, — l’égalité ne consistât-elle qu’à avoir un maître commun, — et qui préfère l’action à la délibération, — l’acte fut-il une usurpation. — Agir e’est prouver. Le peuple français est profondément révolutionnaire. Trop discuter l’ennuie. Il convient de ne pas l’oublier. Si une semblable
nature se prête aux revirements les plus soudains, quelquefois les plus contradictoires, et fait obstacle à un développement progressif, raisonné, il faut convenir qu’il comporte des révolutions radicales, et, pour ainsi dire, des créations instantanées, au sein de la société. Nous sommes ainsi ; c'cst notre manière de procéder. Et peut-être est-là le plus sûr moyen de faire accoucher l’humanité? Car, enfin, où mène l’Angleterre, quel avenir avenir offrirait-elle au monde, avec sa liberté nominale et son paupérisme constitutionnel ? De cette belle prospérité, qui paye l’écot? L’Irlande asservie et sangsurée, l’émigration continue, déversant dans l’Amérique du nord et dans l’Australie, le trop-plein des réservoirs de la misère, toujours affleurés, jamais vidés. Faudrait-il, à chaque grande nation , une Irlande et une Australie?...
Une certaine présomption habituelle à chaque époque, l’amour des choses faites ou faciles, nous ont fait souvent répéter : ce rfest plus maintenant comme autrefois ; telles et telles choses sont aujourd’hui impossibles; nos mœurs ne permettraient plus cela ; telles gens , telles idées sont mortes. Et ce qui ne devait plus être, est; l’impossible est passé à l’état de fait accompli ; les gens qui devaient dormir dans la tombe, se promènent au grand soleil et nous mordent à belles dents ; les idées, soi-disant passées, fonctionnent, offusquent le bon sens, et blessent la conscience publique. Rien n’est mort, tout se meurt; mais il faut savoir achever. Si quelque chose est bien mort, nos enfants le verront dans cinquante ans.
La royauté de droit divin use, il est vrai, ses loisirs, d’intrigue en intrigue , de proclamation en proclamation , comme une Vente de simples conspirateurs; mais encore est-elle là, prête à pêcher en eau trouble, et poussée en avant par le Nord, d’où ne nous viendrait pas la lumière.
Leroi-citoyen est mort en exil, et il n’a duré que dixhuit ans, tandis que ses aînés comptaient presque autant
de siècles, c'est fort juste; mais il laisse nombre de roitelets qui se contenteraient, au besoin, d’une présidence, sauf à nous préparer une deuxième édition du 2 décembre.
La noblesse n’est plus qu’honoraire ; ses parchemins sont a la discrétion d’un decret, et ses blasons ne représentent guère que la valeur des pièces de cent sous payées au peintre d’ornements. Oui, mais ils sont les vedettes de toutes les restaurations, plantés comme des fiches de retour, et leur survivance est une négation de l’unité républicaine.
Le clergé, autrefois nourri par son Dieu, émarge au budget comme la gendarmerie, déchu de ses privilèges célestes et étiqueté par Mirabeau : . Salarié, mendiant , voleur. C’est juste, mais son pape est encore à Rome; et si, du haut de scs quarante mille chaires, il ne sait plus allumer le flambeau de la foi au cœur de ses fidèles, il excite les passions, réchauffe les préjugés, distille la calomnie.
Il n’y a plus ni royauté, ni noblesse, ni clergé, mais il y a encore des rois, des nobles et des prêtres. Eux disparus, rien ne reste. Ils ont subjcctivé dans leurs personnes, l’institution qui a défailli dans la société, et, comme des gens qui ont avalé un toxique , ils ne succombent qu’après d’affreuses convulsions. Ce ne sont pas les révolutionnaires , proprement dits, qui perturbent et paralysent la société, ce sont les convulsionnaires .
Avec eux le temps des superstitions expire, les vieux drapeaux sont abattus; c’est à peine si quelques pans de leurs flammes se distinguent sous la poussière du passé qui les envahit. N’avons-nous pas entendu le gouvernement du 2 décembre se dater du xixe siècle, se faire fort de son origine récente et révolutionnaire contre les hallucinations monarchiques , et s’investir de la tyrannie décennale , au nom de la souveraineté du peuple? L’hypocrisie, a-t-on dit, est un hommage que le vice rend à la vertu. Le même rapport existe entre l’élection du 20 décembre et le suffrage universel. U ne s’agit point, pour nous, d’en être les
dupes, mais de constater la méthode, et de voir si, par exemple, Fautocrate-président ne serait point, lui-même, un fossoyeur de royautés. Dans la période de la Révolution, Louis Bonaparte n’est qu’un accident, fort grave, d’ailleurs, et dont notre devoir nous fait une loi de hâter l'évanouissement. Il n’est qu’un accident, car la question n’est point entre son gouvernement et celui de ses prétendants-rivaux ; nous n’en sommes plus aux guerres des Armagnacs et des Bourguignons; partant, rien n’est résolu. Dans notre débat social, l’Égalité se pose en antithèse du privilège, la Science en antithèse de l’ignorance. Voilà le Sphinx. £t certes, ce n’est pas dans la constitution élyséenne, que nul s’avisera de trouver le mot de l’énigme, bien que le législateur se soit flatté d’avoir rétabli la pyramide sur sa base , négligeant de nous dire s’il compte en habiter le sommet aigu ou les côtés glissants, et paraissant avoir oublié, dans scs rêveries géométriques, que l’humanité vit plus à l’aise autour d’une sphère.
Ces derniers événements nous ont enseigné, avec toute évidence, que chacun doit faire son métier et ne point trop Finasser, sous peine de devenir sa propre dupe. Nous avons vu des généraux et des sabreurs , au lieu de jouer aux soldats, ce qui était leur affaire, s’isoler de leurs casernes, jouer aux hommes d’État, à la diplomatie, aux commissions, aux scrutins, tout entiers à leur nouvelle profession. Ce n’étaient plus que des petits bonshommes en habit noir; quatre hommes et un caporal les ont arrêtés dans leur frac; ils eussent été invincibles sous leurs épaulettes. Les roueries parlementaires nous ont joué le même mauvais tour. Des hommes chers au peuple , propres à l’action , profonds dans
leurs études, et, en forte partie, sincères dans leur dévouement à la Révolution, se sont noyés dans les bureaux, dans les majorités relatives, dans les votes d’appoint, eux, chargés de planter des jalons, de s’affirmer par initiative, de lever l’étendard des minorités ; eux, envoyés là pour veiller aux poudres, sentinelles avancées du parti, placées, par une favorable occurrence, dans les retranchements même du camp ennemi! Tout parti a sa vie propre. Il faut qu’il en vive, sinon, il s’étiole et périt comme la plus belle des plantes sur une mauvaise terre. Ainsi, pour les Républicains-Socialistes qui ont pour base d’opération, le Droit, il leur appartient de créer le sentiment de la Force qui mène à la conquête du fait. Nos adversaires, qui ont pour base la force, décrètent le droit qui justifie l’emploi de la force. C’est à eux que s’applique cette pensée de Pascal : — «Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » — Parmi des hommes qui ont arboré un drapeau et qui constituent un parti, l’indifférentisme n’existe pas. 11 y a la peur ou l’audace, l’action ou la passivité, et ce dernier cas est toujours un aveu tacite de faiblesse. La douceur, l’abandon, le laisser-aller, l’oubli des hommes et des choses, peuvent être une imprudence, plus ou moins fatale, mais qui ne manque pas de grandeur, dans le triomphe. Sous le carcan de l'oppression, poussons à l’énergie. Vaincus, non domptés, rugissons dans nos fers. Même sous l'invasion de la force, surtout alors, devrions-nous dire, la Révolution n’abdique jamais. L’abdication est la condamnation de soimême, et, du moment qu’on s’est condamné, les exécuteurs ont beau jeu.
Le xvme siècle, témoin de la splendeur de Louis NIV, a vu crouler son trône et guillotiner son petit-fils. Le xixe siècle, témoin des splendeurs Napoléoniennes et des défaites signalées de la Démocratie européenne, que ne verra-t-il pas? La République-Sociale a fait pressentir son avènement et, aussitôt, d’une limite à l’autre du continent, s’est formée
contre elle la ligue de tout ce qu’elle voulait atteindre. Pour empêcher l’humanité de suivre sa ligne dans les champs de l’avenir, on rouvre la cellule du passé et on l’y enterre. Viendra l’éruption. Le congrès de la paix a par trop anticipé sur les événements, prenant pour un moyen ce qui ne saurait être qu’un résultat. Il n’est qu’une appréhension du congrès de la guerre, et a servi à dénoncer une situation par son idée contraire , à peu près comme les sociétés de tempérance dans les populations adonnées à l’ivrognerie. L’esprit de combat est immanent sous la blouse et sous l’uniforme , pronostic de la grande crise. Gardons-nous de la redouter dans l’intérêt du Socialisme; ce sont là des moyens proportionnés au but. Voilà tout. Autant de soldats enrégimentés de la Seine à la Néva, autant d’agents révolutionnaires voués au conflit. Les canons fondus pour la compression vont traverser le monde, attelés à la Révolution. Ces innombrables bataillons, au milieu de la paix, trouvent leur raison d’être dans les événements qui les attendent, et qui, donnant une solution dans le fracas et le grondement européens, vont décharger la terre désarmées permanentes, comme un orage désobscurcit le ciel et lave le sol, emportant avec des immondices, des moissons, des arbres et des créatures vivantes.
Cette conflagration est latente; sans la craindre, les républicains doivent s’y attendre et y préparer leurs courages, afin de ne pas être pris à l’improvistc, et de ne point rester au-dessous d’une mission aussi grandiose. Les faits militaires de la première Révolution et qui, malheureusement, ont fini par l’absorber, auront leurs corrélatifs. Mais leur caractère sera changé et leur danger aura disparu. Aux guerres de conquête, succéderont les guerres pour la solidarité.
La révolution de Février, et, principalement, les mouvements et les réactions qui lui ont succédé, nous ont appris à connaître la vieille histoire. Des faits qui, sur la foi de mauvais travaux historiques, nous avaient paru, jusqu’à ce jour, incompréhensibles, repoussants ou condamnables, nous sont expliqués par des situations analogues ou conséquentielles. Par là même, se trouve démontrée leur légitimité. La Révolution est comme une chaîne dont tous les anneaux se marient et se solidarisent. Insensé celui qui dit que le premier chaînon ne supporte point l’effort du dernier! Insensé celui qui s’isole devant la responsabilité de la logique et de l’histoire !
Guillotinés de Thermidor, mânes héroïques de la Montagne, ô vous dont le souvenir, depuis un ample demi-siècle, habite les gémonies de l’histoire et le pilori de la polémique, aviez- vous prévu que, déjà si loin de votre supplice, une nouvelle République n’aurait pour vous, ni bonnes paroles, ni hommages ; qu’elle craindrait, au contraire, l'invocation de vos mémoires, et le témoignage compromettant de vos actes? Vous attendiez-vous à une seconde exécution par les mains d’aucuns républicains d’un autre âge, âmes molles, étrangères à l’héroïsme; esprits cultivés, puits de science, têtes sans chaleur, sans élan; écrivains profonds, publicistes habiles, plumes rapides et fécondes, mais sans éclair et sans foi, et comme imprégnés, depuis la restauration qui les vit naître ou se développer, de l’atmosphère épaisse et calomnieuse des Loriquets? s’ils ont exploré l’ossuaire où dorment confondus les athlètes de la Révolution , c’est pour en évoquer vos squelettes muets, qu’ils ont fait comparaître à leur barre, mouvoir, agir, penser, qu’ils ont broyés sous leur
logique, pour la plus grande gloire de l’école, et dont ils ont jeté les cendres aux quatre vents, comme athées, despotes, crétins et buveurs de sang ! Inutiles, pitoyables concessions à la médiocrité, à la peur, à la haine, aux préjugés, au fanatisme ! Ab ! si vous pouviez vous lever, et parler aux générations modernes ; rappeler les terreurs de la Bastille, les détresses du pacte de famine , les grondes émotions du canon de Verdun, le gouffre béant de la conspiration royale, l’altière et antinationale domination de Y Autrichienne!...
Quel est le mètre qu’on vous applique? entre vos temps et les nôtres, où est la commune mesure? S’il est vrai que nous soyons si en avant de vous, aujourd'hui vieux patriarches d’une révolution accomplie ; si vous n’êtes plus que des antiquailles meublant le musée de l’histoire, n’est-ce pas là votre gloire et votre justification? Notre monde dédaigneux et vain de sa science, n’est-il pas votre œuvre? n’avez-vous pas payé notre rançon? ne bénéficions-nous pas, ingrats héritiers, de l’œuvre terrible et nécessaire accomplie par vous, ainsi que du sang expiatoire qui a jailli de vos artères, sous le triangulaire tranchant? Trop de vertu isole, trop de logique épouvante; c’est dans cette austère solitude que vous avez marché à l’échafaud, au milieu du déchaînement des plus viles passions. Le roi traître à la nation, la reine complice, le maire de Paris, bourreau du peuple au Champ-de- Mars, la femme assassin d’un agonisant sans défense, les Girondins transfuges de la Révolution, recueillent, sur leur passage, quelques fleurs, quelques larmes, et se réfugient dans le sein d’une postérité imbécile qui leur dresse des autels et chante leur apothéose, vous seuls pourrissez encore sur la claie de l’infamie, où de rares initiés vous apportent, avec le tribut solitaire de leurs sympathies , quelques feuillets de l’histoire, quelques parfums de poésie ! En attendant votre tombeau, publions votre épitaphe : « Le temps nest point arrivé où les hommes de bien peuvent servir impunément la patrie. Les défenseurs de la liberté ne seront