ÉPISODES. W
convulsifs, se soulevait sur sa couche, tout prêt à s’en échapper comme un homme ingambe et vigoureux.
Dans la soirée, sa respiration devint plus brève et plus hâtée, le râle plus bruyant; sa poitrine, qui se soulevait comme celle d’un homme pantelant, rendait un bruit sourd, analogue au clapotement d’un liquide dans un vase clos.
Il me souvient de ses dernières paroles, ainsi que de tous les détails de ce tableau si navrant : Ma veste! ma veste! répéta-t-il quelquefois, avec cet instinct du mourant qui étend la main vers ce qu’il possède et qui sent venir le moment où tout va lui échapper. Ensuite, il prononça ces mots dont il serait inutile de rechercher la signification, et qui probablement se rapportaient au dernier rêve qui le berçait encore à cette heure. Donnez, que je chante! que je chante!
L’infirmier se tenait à son chevet, abreuvant sa gorge enflammée avec de l’eau de gomme, surveillant les transports, et suivant, d’un œil expérimenté, la marche progressive de la mort sur cet être qu’un faible restant de vie semblait vouloir lui disputer.
L’infirmier s’éloigna du lit. Il n’avait plus à empêcher que les derniers tressaillements ne rejetassent le cadavre sur le parquet. La mort était venue. Le pansement glissa comme feuille morte sur un tronc ; un flot de sang noir et corrompu fit éruption.
Le cadavre fut enlevé sans retard ; sa présence corrompait l’air de la salle, et, comme toujours, de la mort s’engendrait la mort.
On fit disparaître également les draps et les alèzes maculés. On souleva, l’un après l’autre, les matelas foulés dans les convulsions.
La sœur qui était survenue vers la fin de cette scène, qui avait tiré les rideaux et renfermé le mort dans sa blanche alcôve, qui s’était, ensuite, agenouillée au pied du lit, tenant dans les mains un scapulaire à tête de mort, et récitant, à
demi-voix, les prières qu’on récite en pareille circonstance; la sœur, qui avait scrupuleusement accompli ces pieuses cérémonies, avec la candeur d’un croyant, ou l’exactitude, la précision d’une machine, attendant ainsi que les hommes de peine vinssent enlever les restes mortels de celui dont elle recommandait l’âme à Dieu , n’eut pas plutôt vu s’éloigner la boîte fatale, qu’elle s’éloigna elle-même et reparut, un moment après, aidée d’une lingère, enleva les draps, comme je l’ai dit, souleva les matelas, et plaça, sur l’étroite étagère pratiquée au chevet du lit, un réchaud plein d’alcool, donnant une flamme bleuâtre et répandant, tout autour, une pâle lueur et une odeur spiritueuse.
Lorsque la combustion eut dévoré tout l’alcool que contenait le récipient; c’est-à-dire, après que la flamme diminuée et vacillante eut parcouru, d’un point à l’autre, l’étroite circonférence, sautillant, s’affaissant, se relevant comme pourchassée par un souffle ennemi, — image fidèle de l’agonie de notre infortuné compagnon ! — lorsque, faute d’aliment, une dernière lueur rouge et blanche, rayonnante comme un éclair, se fut séparée de la soucoupe et évanouie dans l’espace , la sœur revint avec ses aides , enveloppa de draps blancs les matelas carrément disposés les uns sur les autres, jeta sur le lit une couverture également fraîche et blanche, habilla de neuf les oreillers soigneusement secoués , chassa avec une large brosse la poussière des rideaux, promena un chiffon sur l’armoire et sur l’étagère, et, ces opérations une fois terminées, le numéro 4, éclatant de blancheur, frais et souriant comme le lit d’une jeune fille, était prêt à recevoir un nouveau malade, à absorber ses derniers soupirs, et à renaître, au besoin, de ses cendres, comme le fabuleux phénix, pour jouer indéfiniment ce rôle où l’homme n’apparaît que comme accessoire, obligé qu’il est de s’identifier avec le numéro du lit qui le reçoit.
Telle est la mission d’un lit d’hospice !
Nous ne pouvions guère, à nous deux, le numéro 1 et le
numéro 5, accaparer line salle entière et rester isolés. Le lendemain matin, nos infirmiers nous prévinrent que nous allions redescendre un étage, et occuper définitivement la salle Sainte-Vierge.
Le numéro 1 ne pouvait pas marcher; il avait eu le basventre ou pour mieux dire l’arcade du pubis effleurée d’une balle, et du meme coup la cuisse droite percée d’outre en outre. Le fémur était intact. Un robuste infirmier le prit à bras-le-corps, sans le blesser, en homme fait à la manœuvre, et l’emporta comme un enfant.
J’avais repris quelques forces, après plusieurs jours de prostration complète. J’étais heureux de faire à pied ce petit trajet; on jeta sur mes épaules une lourde capote gris-vert, au dos de laquelle ressortait le numéro du lit grossièrement brodé avec du fil blanc; un aide me prêta son bras, et, de celte façon, j’arrivai dans la salle Sainte-Vierge, où je devais attendre d’être dirigé sur les pontons, si je ne parvenais, toutefois, à me faire rendre à la liberté.
Tout le monde ne connaît pas l’intérieur d’un hôpital, — et, par intérieur, je n’entends pas ici l’état administratif de l’établissement, ni les stères de bois qui s’y brûlent, ni les kilogrammes de bœuf qui s’y consomment, ni les hectolitres de tisane qui s’y absorbent; j’entends parler de l’état moral, de la vie intime, des relations plus ou moins fraternelles de ses pauvres hôtes entre eux. Ce récit, si incomplet qu’il soit, pourra en donner un aperçu à tous ceux qui ont le bonheur de ne pas être mieux renseignés par leur expérience.
J’étais, ai-je dit, en voie de guérison. Les paupières qui, après une plaie contuse à la tête, comme la mienne, s’infiltrent et s’eccbymoscnt, se dégorgeaient et l’inflammation tombait d’elle-même peu à peu. Les lèvres redevenaient souples et d’épaisseur naturelle , la langue flexible et dégagée, et si les dents n’étaient pas encore raffermies, du moins elles ne suintaient plus le sang par les gencives.
Tous les symptômes alarmants avaient disparu. Le transport au cerveau, qu'on avait regardé comme imminent dès les premiers jours, n’était nullement à craindre.
Tout souffrants que nous étions, notre condition était préférable à celle des prisonniers des casemates; non que je fasse allusion au bien-être matériel, — ces considérations n’arrivaient qu’en seconde ligne; — je veux parler des satisfactions d’un ordre supérieur, celles de l’esprit et du cœur.
Nos frères, parqués dans les forts, ne pouvaient qu’avec des difficultés inouïes entrevoir à la liâte des pères, des sœurs, des femmes, des enfants, que leur captivité laissait parfois sans ressources; nous pouvions, nous, chaque jour, serrer la main à tous nos amis, nos proches, nos parents, recueillir de leur bouche des paroles de consolation et d’encouragement, et jouir de tous ces petits soins, de ces petits secours d’une main amie, si doux à rendre et à recevoir, et qui allègent de si grands maux.
Nous avions des livres, des plumes, du papier, de l’encre, et nous lisions les journaux ! En vérité , une pensée inc troublait au milieu de ces jouissances, car enfin, parmi ces 12,000 proscrits dont la condition était la meme, au fond, nous étions, par le fait, d’heureux privilégiés ; il est vrai que ce privilège était, par chacun de nous, payé comptant, au prix du sang !
Je n’oublierai jamais le jour, — j’étais encore à la salle Saint-Jean-de-Dieu, — où, à la visite du matin, un étudiant me mit dans les mains un numéro du Peuple constituant, , encadré d’un large filet noir.
Je jetai sur le journal des yeux avides; je me demandai de quel nouveau deuil on venait d’arborer le crêpe, comme si je n’avais pas dû me souvenir que la République agonisait sous le sabre !
La plume qui écrivit les Paroles d’un Croyant saluait en quelques lignes, d’un adieu solennel, les libertés républi-
caines, ensevelies dans un linceul sanglant, et enterrées, sous quelques poignées de chaux vive, avec des milliers de cadavres, dans la fosse du prolétaire. La voix biblique du Jérémie des temps modernes jetait en frémissant ces paroles éternellement répétées par la bouche de tous les tyrans : — Silence au 'pauvre !
Ce fut le premier éclair qui illumina les ténèbres amoncelées par le vent de la calomnie et le souffle d’aveugles haines sur les insurgés de juin !
Le numéro 42 n’était autre que le fou du Palais-National, le blessé du poste du Carrousel, dont j’étais enfin rapproché pour toujours, à savoir jusqu’à son heure dernière.
C’était un homme de petite taille, au teint brun, aux traits saillants, aux sourcils épais, à la barbe noire, abondante et inculte, depuis sa captivité. Il était d’humeur taciturne, car il ne parlait pas plus à sa femme et à sa sœur qui venaient chaque jour, à l’heure de la visite, lui apporter le journal et renouveler ses petites provisions, qu’il ne nous parlait à nous-mêmes. Je ne sais si c’était un effet de la maladie, ou une manière d’être inhérente à sa nature. Architecte de profession, son éducation n’était pas négligée. Il consacrait beaucoup de temps à la lecture, et pas une minute à la conversation ; il ne desserrait les dents que pour se plaindre ou pour se faire servir.
Le 41, au contraire (l’ex-numéro 1 de la salle Saint-Jeande-Dieu), causait volontiers et longtemps. C’était un Breton ; il en avait les défauts et les qualités : difficile à manier, au point d’avoir du grabuge avec son penseur, d’un caractère assez loyal pour ne s’en aliéner ni l’affection ni l’estime.
Il avait du courage moral , mais il n’endurait pas aussi stoïquement que je l’aurais cfu d’abord la douleur physique. Quelques coups de bistouri que nécessita le traitement de sa blessure lui arrachèrent des cris perçants
semblables à ecux d’une femme. Il était d’un tempérament nerveux, et calmait ses douleurs en fumant beaucoup.
Indépendamment de son esprit naturel , qui était assez piquant, il avait acquis une certaine instruction qui rendait ses entretiens plus agréables. Il avait été, si je ne me trompe, agent voyer, ou tâcheron dans les chemins de fer.
L’affluence des blesssés de juin avait expulsé de leurs lits des hommes atteints de maladies chroniques, de sorte qu’il avait fallu disposer, en supplément, des lits improvisés qui formaient, après les numéros types, des bise t des ter.
Le 40 bis était un jeune homme de 15 ans, convalescent du reste et sur le point de sortir. Actif, laborieux, serviable, il était bien vu de nous tous. Il se plaisait beaucoup à lire, peu scrupuleux en matière de littérature, et nous faisait ensuite le récit naïf de ses historiettes. Ceux qui ne connaissent pas les longs ennuis et les lentes douleurs d’un homme alité se figureront difficilement quel charme nous éprouvions à l’écouter. Il calligraphiait de petites étiquettes pour la mère , ce qui le mettait dans ses bonnes grâces, et pouvait lui rapporter, outre la maigre aubaine de quelques tapes sur la joue, un demi-doigt de lait ou de vin de plus dans la distribution quotidienne.
La mère, on le sait, est celle qui gouverne la pitance et la boisson; c’est elle qui, malgré l’ordonnance du docteur et la surveillance de l’interne, saura vous affamer un convalescent bien rationné, si elle le voit d’un mauvais œil, et affliger d’une indigestion un pauvre malade à la diète, si elle lui veut du bien.
Ces femmes aiment à gouvernailler ; elles aiment les natures obséquieuses et souples, les câlins et les dévots. Elles flairent un bon malade pour lui décocher l’aumônier, et sont en guerre ouverte avec l’étudiant qui l’écarte. Généralement un aumônier n’a rien de plus gai à conter à un ægrotant qu’on travaille à guérir avec toutes les peines du monde que de se préparer à la mort, etc., etc., etc. L’esprit du
malade est frappé, il a moins de confiance dans les soins qu’on lui donne, ou il la perd tout à fait ; il prend comme à regret ce qui peut le sauver, les symptômes s’aggravent, le moral s’en va, et l’élève, qui au pansement du matin ne retrouve plus le même homme de la veille , se dit : “ L’abbé a passé par là. » Rarement, il se trompe.
Le 40 bis était un homme jeune encore, maigrelet, pâle et débile comme un malade alité depuis tantôt une vingtaine de mois, étayant devant lui, en perspective, un laps de temps non moins considérable à passer dans les draps, et cela pour une tumeur au genou. Bien plus entravé dans ses mouvements que s’il avait eu la jambe amputée, cette immobilité forcée le faisait souvent rentrer en lui-même. Alors, tout en branlant la tête et en fixant sur sa rotule, sous les cent plis d’une longue bande, un chaud cataplasme de farine de lin, il se demandait, à demi-voix, si ce n’était pas là, comme on dit vulgairement, un emplâtre sur une jambe de bois , et si, partant de ce principe, il ne vaudrait pas mieux remplacer, au plus tôt, ce membre parasite, lourd fardeau de chair et d’os, par un appendice en bois de chêne.
Sauf la teinte un peu sombre et l’humeur légèrement morose dont la maladie, en le minant, avait empreint son caractère, son esprit était mûr, observateur et railleur.
Il avait vu passer les blessés de février, choyés et fêtés, mais qu’il avait trouvés, lui, un peu exigeants et glorieux. 11 était, au reste, d'une opinion peu avancée, et de divers caractères de son modérantisme républicain, j’ai conclu qu’il était orléaniste.
Au bout de quinze jours, nous étions connus et familiers les uns aux autres comme, en temps ordinaire, après une longue fréquentation.
Chacun, à son tour, pour tuer le temps , dut raconter une part de ses aventures. Le narrateur se renfermait alors dans une discrète réserve, au point de vue de l’action et de la politique, non, je suppose, par défiance envers scs compa-
gnons d’infortune , mais en considération de certaines oreilles qui peuvent écouter partout, bien que nous fussions entre nous, et que, débarrassés des gardes nationaux, on ne nous eût pas encore fait surveiller par un gardien de Paris.