‹ Épisodes des journées de juin 1848;Chapitre 13 sur 30 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

l’hospice DE LA CHARITÉ.

Départ et trajet. — Une salle d’hospice. — Douce impression sur nos esprits de la présence des élèves et des infirmiers. — Indélicatesse des gardes nationaux. — Belle conduite de M. Roux ù niôlel-Dicu. — Le no 7 ; son histoire en quelques mots. — Enlèvement de plusieurs blessés pour Saint- Lazare. — Agonie et mort du n° 4 de la salle Saint-Jean-de-Dieu. — La toilette d’un lit d’hospice. — Descente à la salle Sainte-Vierge. — Notre position considérablement améliorée nous laisse le regret et le chagrin de savoir nos frères plus malheureux dans les casemates. — Le dernier n° du Peuple constituant. — Le nn 42. — Le n° 41 .— Le n° 40 bis. — Le n° 41 bis. — La mère, l’étudiant et l’aumônier.

A peine ces mots avaient été prononcés : A la Charité ! que des hommes se groupèrent autour de nos pliants. Ils avaient apporté pour chacun de nous une de ces civières destinées au transport des malades. C’est un carré long, en planches, coupé obliquement en forme de plan incliné, vers l’extrémité supérieure où doit reposer la tète. Une toile, soutenue par des cerceaux, forme au-dessus une espèce de tente, et le fond est recouvert d’un matelas.

Les femmes de l’ambulance nous enveloppèrent, sans nous habiller, avec une couverture, et nous firent glisser doucement dans cette espèce de boîte. La toile ramenée sur nos tètes et fixée par des épingles nous déroba à tous les regards, et nous protégea, pendant le trajet, contre le contact de l’air et l’invasion d’une trop vive lumière.

Au bout d’un certain temps, nous arrivions à la Charité. Quand on nous eut découverts pour nous aliter, le spectacle qui s’offrit à nos yeux fut celui d’une salle d’hospice. Un parquet rouge, reluisant; des murs ternes; des lits à rideaux blancs et perpendiculaires; çà et là, autour de leurs lits, quelques infirmes essayant leurs forces. Des femmes vêtues de bleu et de blanc, bizarrement coiffées, le front ceint d’un bandeau et balançant pour la plupart à leur ceinture un bruyant trousseau de clefs, nous regardaient avec une expression toute particulière, mélange de pitié et de curiosité, car nous étions pour elles des hôtes extraordinaires, bien que, sans doute, elles n’eussent pas perdu le souvenir des blessés de février. C’étaient les sœurs de charité.

C’est une étrange chose qu’un hospice ! c’est un lieu de douleur, c’est une enceinte peuplée par les maladies, la misère, les tourments aigus, l’insomnie, tous ces monstres que les anciens plaçaient à l’entrée de leur Tartare; c’est aussi un asile, un refuge, un abri contre le dénûment de l’indigence, et contre l’égoïsme des heureux. Ilégésippe Moreau, à l’hôpital , envoyait son adresse à ses rares amis. Il avait enfin un domicile.

Paris livre, chaque année, à la terre, où tout retourne, 50,000 cadavres. Sur ce nombre, 12,000 sont fournis par les hôpitaux. Plus d’un tiers! Sur huit hommes qui se rencontrent, trois devront mourir à l'hospice !

Des sentinelles étaient disposées, de distance en distance, dans toute l’étendue du long parallélogramme qu’occupaient cinquante ou soixante lits.

Ces gardes veillaient, jour et nuit, sur tous nos mouvements. Ils empêchaient que les malades ne se communiquassent leurs craintes ou leurs espérances. Si parfois, inspirée par la fièvre ou arrachée par la douleur, quelque syllabe, quelque parole confuse s’échappait de nos lèvres, nos gardes, dans leur zèle aveugle, criaient : Silence ! à des hommes qui ne pouvaient les entendre, ni les comprendre.

Comment peindre l’impression que produisirent d’abord sur nous les soins obligeants, les paroles calmes, les allocutions encourageantes des infirmiers et des hommes de service? La voix de ces mercenaires nous parut douce et affectueuse, comme celle d’un père, d’une mère, d’une sœur.

Lorsque les jeunes élèves en médecine s’approchèrent de nos lits, faisant les apprêts d’un pansement aussi soigneux et intelligent dans ses détails que salutaire dans ses effets, il nous sembla encore que nous étions protégés par eux, comme par un bouclier invincible, contre les fantômes menaçants que nos imaginations malades ne cessaient d’entrevoir et d’évoquer.

Nous étions incessamment visités par des groupes de gardes nationaux qui , avant de partir pour leurs départements, étaient curieux de voir de près ce que pouvait être un insurgé. Plusieurs fois ils nous donnèrent une pauvre idée de leur bravoure et de leur délicatesse. A leur entrée dans la salle, ils dégainaient hardiment et faisaient sonner le parquet sous les talons de leurs bottes, circulant ainsi le sabre nu.

Ces airs de matamore choquaient tout le monde. Les infirmiers s’en indignèrent, et l’un d’eux eut la hardiesse de faire entendre à ces héros qu’à l’hôpital on a l’habitude de ne voir reluire d’autre acier que celui du chirurgien.

Quelques-uns de nos visiteurs, m’ayant pris, je ne sais pourquoi, pour un garde national blessé, s’étaient penchés vers mon oreille, et m’avaient fait, en guise de consolation, de secrètes confidences dont l’horreur me révoltait. Si ces récits n’étaient pas dictés par une atroce forfanterie, tout ce dont j’avais été témoin ou victime se trouvait dépassé.

On nous avait d’abord déposés dans la salle Saint-Ferdinand, où j’occupais le n° 9; quelques jours après, on nous transporta un étage au-dessus, dans la salle Saint-Jean-de- Dieu. Pour éviter désormais toute méprise ou pour faciliter

la surveillance, on fixa au lit un ccriteau qui portait en grosses lettres bâtardes : Blessés cle juin.

Notre nouveau local nous était spécialement consacré ; nous n’étions là que des insurgés : je ne veux pas dire que nous étions maltraités, il s’en faut de beaucoup. Généralement, les chirurgiens des divers hôpitaux ont fait preuve d’indépendance et de générosité. La noble réponse de M. Roux, à l’Hôtel-Dieu (le fait est authentique), ne doit pas être oubliée. Comme M. A. Marrast lui demandait combien on comptait dans les salles de défenseurs de l’ordre et d’insurgés, l’interpellé répondit par ces simples paroles :

— Pardon, monsieur, je ne saurais vous le dire ; je ne connais ici que des blessés et des malades.

Un malheur commun rapproche et unit. Au bout de huit jours nous nous plaignions et nous nous aimions les uns les autres. Notre destinée pourtant n’était pas de rester longtemps ensemble.

Le n° 7 était un jeune homme de dix-neuf ans ; il avait le bras gauche amputé près de l’épaule. D’une humeur gaie et indépendante, ce malheur n’avait pu changer son heureux caractère.

Il nous égayait tous, autant du moins que cela est possible pour des hommes dont les vies et les libertés sont en question. Après avoir été blessé, il avait fui dans une de ces rues tortueuses qui avoisinent le Louvre inachevé. Il frappa inutilement à plusieurs portes, cherchant un asile et des secours.

Une porte enfin s’ouvrit, le jeune homme souleva, de sa main droite, son bras gauche, brisé et pendant, comme une branche d’arbre qui ne tient plus que par l’écorce.

A cette vue, la bonne femme qui l'avait reçu laissa couler des larmes abondantes, et lui prodigua tous les soins empressés, mais insuffisants, que lui conseillait sa belle âme. Le lendemain , le besoin d’un chirurgien étant devenu impérieux, il fut conduit à l’ambulance du Palais-National , d’où il fut dirigé, avec nous, à l’hôpital de la Charité.

Le n° 4 était de nous tous le plus grièvement atteint. Il avait reçu un coup de feu dans le haut de la poitrine; la balle avait traversé le poumon gauche, elle ne put être retirée qu 'après une opération aussi mauvaise que le mal. La blessure fut reconnue mortelle, dès l’abord, mais ce sont de ces secrets que les chirurgiens gardent pour eux. Le malade ne devina rien, et quand la crise commença, le délire vint.

J'ai peu connu d'hommes aussi vigoureux que ce blessé. Son corps robuste lutta plus de huit jours contre les envahissements de la mort. Plusieurs fois sa plaie se rouvrit pour donner passage à un large ruisseau de sang. 11 vécut tant qu’il lui en resta quelques gouttes dans les veines, comme une lampe brûle et éclaire jusqu’à ce que la dernière goutte d’huile ait été aspirée par la capillarité de la mèche et consumée dans le foyer.

Dans ces circonstances, on vint nous annoncer que tous ceux qui pourraient supporter le transport allaient être conduits à Saint-Lazare.

Le n° 1, le n° 5 (c’était moi), le n° 4, furent seuls épargnés. Ce qu’il y avait d’inconnu dans la nouvelle condition qui allait leur être faite les effrayait. Plusieurs versèrent des pleurs et ne voulurent pas se lever, bien que, peut-être, ils le pussent. Il fallut les emporter. Seul, le n° 7 conserva cette égalité d’humeur qui nous l’avait rendu si cher, et qui lui aura été bien utile à lui-même pour traverser les nouvelles épreuves qui l’attendaient.

C’est ainsi que je restai seul avec le numéro 1 , car le numéro 4 agonisait lentement et douloureusement. Le délire qui l’agitait déjà et qui le menait dans la tombe, pour ainsi dire, les yeux bandés , lui enleva , sans doute, le sentiment de ses souffrances, et, comme un puissant enchanteur, l’endormit dans la mort.

Il vomissait les flots de sang qui s’épanchaient dans sa poitrine, rejetait ses couvertures, et, dans ses mouvements

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