TRAVAIL, SOLIDARITÉ DES PEUPLES
Nous ne quitterons pas cette bonne et hospitalière salle sans dire un dernier mot de ses hôtes. Il y en avait de différents caractères. Les uns appartenaient ou passaient pour avoir appartenu à l’insurrection, c’était nous. Les autres, au contraire, étaient des gardes nationaux, des soldats de la ligne, des gardes républicains blessés de l’autre côté des barricades. Une troisième catégorie comprenait, comme on l’a vu, les malades ordinaires de l’hospice.
J’occupais le n° 58; mon voisin de droite, le 57, était un Auvergnat, jeune homme de 25 ans, remarquable pour la douceur de son caractère et une grande fermeté dans les souffrances, nullement ostentatoire.
Il avait reçu une balle dans le pied gauche, entre le cou-depied et la naissance des orteils. Le projectile resta au milieu des os fracturés.
Rien de moins républicain que ce pauvre garçon. Mais,
par exemple, il aimait JVapouléoun. Que de fois m’en parlat-il avec une confiante illusion et un certain enthousiasme vraiment dignes d’un meilleur objet ! C’était un insurgé bonapartiste.
Il n’était pas sournois, mais parlait peu, et, dans ce cas, presque exclusivement avec moi. Lorsque son pied lui accordait quelque trêve, il s’abandonnait à un petit chantonncment monotone, strident, exécuté la bouche fermée, et figurant le bourdonnement du taon dans une chambre close. On ne lui permettait pas toujours cette innocente distraction. C’était suffisant pour mettre en insurrection la moitié de la salle. Dans le calme plat de ces jours uniformes, on profitait de la moindre occasion pour créer un incident.
Pour cette raison, l’infirmier nous était infiniment précieux. Nous lui devons tous une large dose de reconnaissance pour les fous rires qu’il nous a parfois valus; car, on rit à l’hospice, même quand les pontons, ou, qui pis est, les salles de dissection, vous attendent.
Henri (c’est le nom de l’infirmier) était un ancien soldat d’Afrique, nullement dépourvu d’originalité, ni de bon cœur, ce qui vaut mieux. Il avait le front chauve, bien qu’à peine d’un âge mûr, et, nouveau Caton, il apprenait à lire dans un livre de messe que la mère lui avait fourni. Ce n’était pour lui qu’une manière de tuer le temps. Pendant deux mois que je l’ai vu, je n’ai pas constaté l’ombre d’un progrès.
Il cirait le parquet deux fois par jour. À intervalles réglés, il s’arrêtait pour prendre haleine, le pied sur la brosse et les mains sur le balai. C’est alors qu’il essayait d’amuser tout le monde, aux dépens de quelques-uns. L’Auvergnat n’était pas épargné. On lui ouvrait sur Madagascar (on parlait alors de déportation) une perspective aussi lointaine que désagréable. L’effet était produit lorsqu’on avait arraché quelques naïves exclamations auvergnates comme chacun en connaît.
Un mois durant, nous nous sommes égayés avec cette idée de déportation. Il n’y a pas de pays au monde dans lequel nous n’ayons voyagé, sans sortir de nos draps; pas de coq-à-l’âne que nous n’ayons fait à ce sujet. On ne se donnait plus de rendez-vous qu’en Cochinchine ou au cap de Bonne-Espérance.
Celte insouciance et ce parti pris, moitié réels, moitié feints, sont caractéristiques de notre peuple.
Le 59 avait un coup de baïonnette dans l’œil, et, sous le sein gauche, un coup de feu qui, en l’effleurant, lui avait dénudé plusieurs côtes. Si la barbe faisait le socialiste, il n’y en eût pas eu au-dessus de lui. Le fait est qu’il n’était rien, si ce n’est une faible tète qui perdit tout son lest dans ces terribles journées, et qui, je crois, ne s’est jamais remise d'un pareil coup.
Il sortait des caves de l’iiôtel de ville. Ils y avaient eu de l’eau jusqu’à la ceinture, sans préjudice de toutes les autres tortures que nous avions endurées dans le caveau des Tuileries.
Il fut apporté à l’hospice dans un complet délire, criant de réjouissantes extravagances ou d’épouvantables propos. La fièvre et la barbe aidant, il se fit dans l’hospice une réputation terrible qui le rendit pendant huit jours l'objet de la curiosité générale. C’est à lui qu’il faut attribuer ce mot d’un anthropophage ou d'un dilettante :
— Je demande des côtelettes de garde national! qu'on me serve des côtelettes de garde national !
Les élèves essayèrent, sur cette donnée, d’une foule d’observations physiologiques et phrénologiqucs, auxquelles le bonhomme répondit en faisant couper sa barbe.
Marchand de lacets dans la banlieue, aussi ignorant que le sont les paysans des environs de Paris, les plus ignorants et les plus madrés de tous, il en avait de moins la finesse, mais il possédait un insatiable goût de bavardage. Qu’il parlât. ou qu’on lui parlât, ce lui était indifférent : il fallait
parler. Le 41 et le 40 bis , qui s’amusaient de sa crédulité, lui débitaient à loisir des contes à dormir debout, dont le dénoûmcnt était une mystification pour le naïf auditeur. Il ne s’en rebutait ni ne s’en fâchait.
Le 44 était une plus belle, une plus riche nature. C’est un de ceux qui ont gardé le plus complet silence, la réserve la plus sévère. Il avait été atteint d’une balle dans le genou de la façon la plus meurtrière. L’articulation brisée, la rotule déplacée, le tibia endommagé, et par suite de la fracture du genou, le fémur déjeté, telles en étaient les conséquences. Il avait reçu cette blessure dans la rue Mouffctard, et il était peintre en bâtiments.
Dès les premiers jours, l’amputation parut imminente; on lui en parla. Il déclara vouloir garder sa jambe à tous risques et périls. Ce qu’il lui fallut de force d’âme pour persévérer dans cette résolution, tant ses douleurs furent atroces, son état, voisin de l’agonie, nul ne saurait l’exprimer. Et encore n’avait-il, pour le soutenir, d’autre espoir que de conserver une jambe soudée, ossifiée, tout d’une pièce.
Ses traits étaient beaux et d’une noble expression ; son front grand, d’une pureté de dessin rare; son nez presque aquilin; sa lèvre garnie d’une épaisse moustache, et le menton d’un bouquet de poils en forme de royale . Il se faisait raser très-exactement. Quand une pâleur bleuâtre et une maigreur extrême eurent altéré cette figure, elle n’en fut que plus idéalisée.
A le voir ainsi, comme un marbre froid, couché sur le même flanc, la tête collée contre la même joue et légèrement rejetée en arrière; les yeux entr’ouverts, et seuls signifiant encore la vie et la pensée, on eût dit une belle et poignante personnification de la douleur de l’homme.
Tous les jours, à midi, ce tableau se complétait par la présence de sa femme, jeune fille du peuple et digne d’un tel mari. Chaque fois, elle apportait un frais bouquet d’œillets rouges. Les fleurs sont aimées du blessé qu’une lésion
organique retient dans son lit, et dont la tête est restée libre, le cœur chaleureux. Elles remplacent, pour lui, l’air, le soleil, le mouvement, la nature absente.
Le dimanche et le jeudi, jours des grandes visites, la salle prenait un air de fête. Chaque lit se parait de fleurs nouvelles et se garnissait de visiteurs sympathiques. Il y avait moins de bruit que dans nos heures de solitude où perçaient des éclats de voix, mais un murmure, un bruissement confus, décelaient la présence d’un monde nouveau, consolateur et ami.
Les parents, les amis, en passant le seuil, prenaient quelque chose des douleurs aiguës du malade, et le malade partageait, à son tour, les tourments de leur anxieuse sollicitude. Deux éléments disjoints se rapprochaient, se comprenaient, et ne formaient plus qu’un seul être, dans lequel se réunissaient les souffrances de la chair et les déchirements du cœur.
Rien de chargé dans cette peinture. Notre laisser-aller et notre stoïcisme nous étaient un sentiment égoïste, un bouclier personnel, qui tombaient devant la douleur d’un ami, d’une mère, d’une femme, d’un fils, et ne nous aveuglaient pas plus sur nos devoirs que sur notre situation.
Il faut que le lecteur se reporte à cette époque. L’idée de ces mauvais jours va s’affaiblissant, parce que de jour en jour le passé recule, et que tout s’use dans la société, même l’état de siège et ses sombres attributs : les conseils de guerre, les casemates, les nocturnes convois pour le Havre, les arrêts sans appel des commissions militaires, les flancs cuivrés des pontons, tout, jusqu’au tranchant du sabre dont la victoire a jeté loin le fourreau.
Dans le centre de la salle dont nous occupions une extrémité, et dans laquelle nous formions une sorte d’extrême gauche, se trouvaient divers blessés qui n’attendaient que leur guérison.
L’un d’eux était un grenadier de la ligne, atteint d’une
balle au-dessus du genou, dans le faubourg du Temple. Cet homme, dont je n’ai pas oublié le nom à cause de son fameux homonyme — il s’appelait Thiers — lequel a déjà vu passer pas mal de révolutions sans en remporter la moindre égratignure, cet homme, dis-je, ne nourrissait contre les insurgés aucune prévention, aucun ressentiment. Il jugeait simplement qu’ils avaient été dans leur rôle et lui dans le sien, tous également à bon droit.
La croix lui avait été promise, elle lui fut donnée. Je ne vis pas trace en lui du moindre chauvinisme. Tout cela me surprit beaucoup. Il reçut la visite de son colonel. Un grenadier, de son colonel! C’est bien plus que du général, car les rapports sont plus étroits. Pour le soldat, cela va droit au cœur. Aussi fut-il triplement heureux! orgueilleux? changé? peu ni prou. C’était une bonne nature.
Une de ses grandes préoccupations était de savoir où était passé son uniforme. Cette grave question en primait beaucoup d’autres dans son esprit. 11 prouvait, comme deux et deux font quatre, que l'intendance était bien capable de prélever sur sa masse le montant d’un nouvel uniforme, comme si ce n’était pas malgré lui qu’on l’avait déshabillé?
C’est là, soit dit en passant, un des effets de l’esprit d’administration, d’ordre, de série, de discipline pointilleuse et procédurière qui ont fini par subalterniser le moral du soldat, lequel, s’il n’est en campagne, se spécialise dans les casernes, devenant de moins en moins homme , de plus en plus chose.
Le n° 27, un blessé de la garde nationale, reçut aussi la croix de la Légion d’honneur. Cette distinction, si amoindrie qu’elle soit à cette heure, se trouvait fort au-dessus de son infime médiocrité. Il en était écrasé. Je n’ai pas choisi mon type, mais il ne pouvait m’en tomber sous la main un plus propre à s’accorder avec mes préventions.
C’était un garçon de 28 ans, mince, maigre et sec. Il n’était pas laid, mais sa figure et son air déplaisaient. Des traits
tirés, un œil fatigant, toujours levé, les commissures des lèvres un peu plissées, la bouche pincée, la physionomieallongée dans son ensemble, un mélange de ton rogue et de voix métallique sur une note aiguë : tel était l’homme.
Il abusait de sa position, posait en maître, et nous étourdissait de son timbre éclatant. Ce brave avait toute l’allure d’un hâbleur à qui une bonne fortune avait poussé dans le gros de la cuisse une balle peu dangereuse.
Il espéra recruter le grenadier. Le grenadier lui demanda la permission de continuer sa partie de domino qu’il jouait, d’ordinaire, avec un mécanicien anglais amputé au poignet.
Dès qu’il put marcher, il s’approcha de notre zone d’un pas inégal et visiblement affecté ; il nous passa comme en revue, nous interrogeant d’un air qu’il croyait supérieur, et qui n’était que ridicule, ou bien, il nous parlait avec un sans-gêne, une familiarité que nous repoussions. Il n’en fallait, certes, pas tant pour réveiller le chat qui dort ! 11 trouva maille à partir avec le 41, le vert Breton. Pour ma part, je m’en serais longtemps voulu si je ne lui avais pas dit ce que je pensais, et de ses pareils, et de lui. Notre fanfaron cria beaucoup, d’autant plus qu’il était surpris et dérouté; mais il ne revint pas à la charge.
Les commissions militaires fonctionnaient. Les journaux nous apportaient chaque jour la longue nomenclature des transportés. On n’avait pas encore statué sur nous. Si ma blessure a failli me coûter la vie, elle m’a valu la liberté; car ce qui m’eût été impossible dans les casemates me fut facile à l’hospice. Je m’étayai sur le dévouementdc quelques amis, et sur les bonnes intentions de quelques représentants de la gauche qui intervinrent avant une plus ample instruction. Il convenait de se hâter. Si on avait le temps de rapprocher les faits qui m’étaient imputés, de mes petits faits et gestes depuis février : délégué du Comité révolutionnaire dans mon département, président de club à Paris,
signataire de l’afliche électorale des onze candidats socialistes de juin, je me tenais pour perdu.
Depuis quelques semaines que nous étions convalescents, le directeur de l’hospice, pour sauvegarder sa responsabilité en cas d’évasion, avait requis l’emploi d’un gardien de Paris. La surveillance s’exercait de jour et de nuit. C’étaient de fort bons républicains qui se comportèrent très-honorablement. Ma blessure étant à la tête, je fus un des premiers à pouvoir me promener dans la salle, ce que le 41, qui en avait pour plusieurs mois de lit sans relâche, appelait déjà « courir comme un cerf. » Le directeur partageait évidemment son avis. Le gardien ne me cacha point que je lui étais recommandé, et me pria de l’avertir quand je voudrais descendre dans le jardin, afin qu’il pût m’accompagner. Son procédé ne manquait pas de courtoisie, ni celui du directeur d’une certaine défiance à mon endroit qui n’était pas sans fondement. Je rêvais, en effet, au moyen de me donner cette liberté qu’on s’empressait peu de me rendre, car nous touchions à la fin d’aout, et j’avais à craindre qu’on ne m’envoyât aux forts comme convalescent.
C’est à ce moment que nous perdîmes le 42, dont nous ne croyions pas la mort si prochaine. La nuit du 27 au 28 lui fut une nuit cruelle. Nous la veillâmes avec lui, tant ses plaintes furent déchirantes. Au point du jour, la crise redouble. A la crise succède le calme. Vers huit heures du matin , il demande à boire , et puis à manger. Une lingère lui fait avaler quelques cuillerées de potage. Tout à coup, il s’arrête, et regarde le 41 :
— Eh! lui dit-il, retenez donc votre chapeau, il va tomber. Tenez, il tombe.
De chapeau, il n’y en avait pas l’ombre. Le 41 cherchait le sens de cette hallucination dont le malade n’avait pas encore donné d’exemple, lorsque nous vîmes la bonne retirer vivement le bras, en jetant un cri. Le 42 venait d’expirer sans convulsions. Seulement, par deux fois, il abaissa
et releva avec force la mâchoire inférieure, la bouche ouverte dans toute sa grandeur. C’est de ce mouvement, semblable à celui d’un animal qui va mordre, que la fille de service avait été effrayée.
Une demi-heure après, un homme vint fixer au pied de son lit un petit carré de papier blanc, constatant l’identité du décédé et l'heure du décès. C’est le passe-port du cadavre.
Puis on fit la toilette du lit... puis encore, selon l’habitude , à midi vinrent la femme et la sœur du trépassé. Pauvres femmes ! elles s’étonnèrent grandement de voir le lit vide et proprement refait, elles soupçonnaient si peu la vérité !
Nous ne voulûmes rien leur dire, et nous les renvoyâmes au directeur. Plies s’éloignèrent sans qu’elles parussent avoir deviné; elles n’étaient pas au bout de la salle que nous entendîmes deux sanglots. Elles s’arrêtèrent en portant leurs mains vers la figure , puis précipitèrent leurs pas. Elles ne retournèrent point la tête.
Ceci se passait le 28. Le 29 août, jour pour jour deux mois après mon entrée dans l’hospice , je reçus l’avis que j’étais libre.
O grand médecin des opprimés, soleil de la liberté! dès ce jour je ne demandai plus de remède qu’à tes rayons.
Et vous, compagnons d’infortune, phalange maudite dont j’ai quitté les rangs et non point déserté le drapeau, moins heureux l’année suivante, nous nous expatriâmes pour éviter Belle-Isle, sans qu’il nous ait été donné, au 15 juin, de sceller de notre sang le principe de la solidarité des