‹ Épisodes des journées de juin 1848;Chapitre 6 sur 30 · LA CASERNE DES GRÉS · texte numérisé non relu

LA CASERNE DES GRÉS

Le poste. — L’homme au fwin. — Réveil de l'insurrection. — Attaque et défense du Panthéon. — Contenance de notre gardien. — Vains efforts pour obtenir des renseignements. — Nos espérances. — La cour de la caserne. — Scène de meurtre sur la place du Panthéon. — Premier échec des insurgés. — Capture de prisonniers. — Sortie de la caserne. — Trajet de la rue des Grés à la rue de Tournon.

Je m’approchai à tâtons, et me hissai sur le lit de camp; il ne restait pas pour m’étendre la plus petite place. Je dus m’estimer heureux , m’étant mis à la découverte, de palper un petit espace laissé vide sur la planche, entre un matelas et la muraille. N’étais-je pas assuré, d’ailleurs, d’avoir d’un côté au moins, dans le mur, un assez bon coucheur?

Tous les prisonniers n’étaient pas à jeun ; ils avaient, pour la plupart, le verbe haut et abondant. Le premier aspect de tout cela était si peu sérieux, qu’on eût dit, comme en temps calme, d’une simple nuit passée au poste.

Au bout d’une demi-heure, il se fit un grand tumulte dans la chambre à côté. Un groupe d’hommes, vociférant et se culbutant, entraînaient un prisonnier.

Celui-ci avait un fusil, ou, pour mieux dire, il l’avait eu, car on venait de le désarmer. Légèrement exalté par le vin, il redemandait son arme avec obstination. En attendant, on le fouillait, comme on m’avait fait, on lui visitait les mains

et les lèvres pour rechercher des traces de poudre; on mettait à nu sa poitrine pour s’assurer si , au-dessus du sein droit, la peau ne portait pas l’empreinte de la crosse.

Le prisonnier, rudoyé et tiraillé en tous sens , voyait sa blouse s’en aller en lambeaux et son arme lui échapper. Son indignation était grande, mais son fusil, qu’il appelait son fasin , était surtout l’objet de sa sollicitude. Lorsqu’on l'interrogea sur son nom et sur sa demeure, il n’hésita pas un instant , et il ajoutait avec fierté : — « Je suis Parisien ! je suis Français! — » Un moment après, la clef grinça dans la serrure et il nous fallut faire place au nouvel hôte.

C’était un ouvrier de belle figure, de 24 ans au plus. Son langage et son geste étaient ceux d’un homme de cœur dont la bravoure est à l’éprouve. Il concevait volontiers le combat, mais loyal. 11 réclamait sans cesse son fasin , et la faculté de s’en servir en face de n’importe qui. Son humeur était gaie, sa diction facile et entraînante, son esprit leste, son cœur brave; un vrai Parisien, il l'avait dit lui-même. Cet homme, d’un tempérament héroïque, incapable, j’en suis sûr, d’une bassesse dans la défaite, d’une infamie, d’une atrocité dans la victoire, n’en était pas moins tenu pour un pillard , un brigand , un assassin , comme on nous appela tous.

Moi faisant ces réflexions et d’autres, eux riant et criant au milieu des parenthèses faubouriennes, la nuit s’écoulait. Un septième compagnon nous arriva, c’était un enfant du peuple, de neuf ans environ. Pour l’arracher à une mort certaine on lui avait ouvert les portes de notre prison. Ainsi, le même réduit, à la même heure, se trouvait être pour l’un de nous un lieu de refuge, un asile sûr; pour tous les autres, une première station sur une voie périlleuse, féconde en funérailles.

La surexcitation passagère qui les agitait , tombant avec les fumées du vin et domptée par un repos forcé, les laissait enfin de sang-froid. Quelques-uns avaient si peu le soupçon

de la vérité, qu’ils s’imaginaient devoir être remis en liberté le jour venu, après douze heures de violon, comme des tapageurs nocturnes.

L'homme au fusin jugeait plus juste, bien qu’il ne prévît pas tout.

— Parbleu ! disait-il , nous y sommes pour longtemps. Prisonniers politiques , diable ! je suis sûr qu’on va nous mener au Luxembourg. Ah! si j’avais mon fusin!

C’était son ordinaire conclusion.

Pour obtenir, sur le sort qu’on nous réservait, quelques notions plus précises, il résolut de s’adresser au sergent qui tenait le guichet. Il s’approcha de la serrure et frappant quelques coups :

— Sergent ! sergent !

— Que voulez-vous ?

— Va-t-on bientôt nous lâcher?

Et comme le sergent ne répondait pas :

— Eh ! dites donc?

— Ce n’est pas mon affaire. Restez tranquilles, autrement vous n’y gagnerez rien.

C’est tout ce qu’on put obtenir du sergent. La fatigue et aussi , sans doute, un retour de chacun sur soi-même, firent naître le silence. La caserne était calme et la rue aussi. Rien ne donnait signe de vie , si ce n’est les sentinelles au pas lent; par intervalles, le retentissement des crosses frappant le sol, la voix des officiers, et, plus fréquemment, ces cris sinistres et monotones comme une mélopée funèbre, ces cris que tout le monde a entendus dans l’insomnie de ces nuits , ces voix filant dans l’ombre et se propageant d’un angle à l’autre , dans les rues, sur les places , le long des quais : — Sentinelles! prenez garde à vous!

Tout à coup, les sentinelles perdues, de toute la vitesse de leurs jambes, se replièrent sur la caserne, et un cri significatif, bref et tranchant, — aux armes! — nous tira en sursaut de nos ennuis. Nous prêtâmes l'oreille.

Les gardes républicains se précipitèrent sur leurs armes, se rangèrent en bataille devant la caserne, et d’un pas assez ralenti, mais ferme, se dirigèrent vers le Panthéon.

La bataille se réengageait. Nous étions au petit jour; une vague lueur nous venait de l’unique fenêtre qui éclairait notre bouge. Un feu de peloton éclata comme un tonnerre dans la direction de la rue Soufflot, l’artillerie réitéra de sa voix tonnante. Vers le bas de la rue Saint-Jacques la meme voix sourde gronda. La rue des Mathurins nous renvoya des échos formidables. Les rues s’embrasaient à l’entour.

Durant cette sombre harmonie, un bruit lointain, constant, venant de la place Maubert, de la rue Mouffetard, des barrières du faubourg, accompagnait comme une voix en sourdine cet orchestre sans nom , sublime dans son horreur .

La décharge provocatrice qui avait vomi sur le Panthéon une grêle de balles, resta sans réponse. Nouvelle décharge, nouveau silence. Une troisième fois, avec un épouvantable concert, les fusils des bataillons et les canons des artilleurs soufflèrent sur les barricades une avalanche de plomb et de fer.

Après cette longue et terrible provocation , une décharge unique, qui témoignait hautement de l’accord des combattants, riposta à Pimproviste. Trois fois interrogée, la barricade avait enfin signé sa réponse, et le message meurtrier, volant sur l’aile du plomb avec accompagnement de tonnerre, dut émouvoir et éclaircir les rangs épais des assaillants, comme un vent d’automne agite en les effeuillant les cimes des arbres dans un bois.

Nous étions, pour ainsi dire , sur le théâtre du combat; nous pouvions en suivre de l’oreille toutes les péripéties. Pour ma part, possédant, comme je la possédais, la connaissance des localités, j’aurais pu dire, par à-peu-près, tel coup de fusil part de là.

L’attaque était donc furibonde. Il y avait de ce côté, on

le comprenait sans peine , abondance de gargousscs et de munitions de toute espèce. La défense était des plus énergiques, mais avisée, cauteleuse, avare de poudre et de plomb; on semblait prévoir, on prévoyait (pie les munitions manqueraient avant la fin de la journée.

Pour nous, nos esprits n’étaient plus captifs dans la prison , ils avaient pris leur vol. Ils planaient sur le champ de bataille , ils suivaient les différents points sur lesquels la lutte s’acharnait.

Nos espérances allaient se fortifiant. Nous nous attendions, d’un moment à l’autre, à voir la caserne envahie par les insurgés et , sous leur puissante intervention , la liberté forcer nos portes.

La lutte une fois engagée , comme nous l’avions fait la veille, plus la victoire était disputée, plus notre position devenait périlleuse. Il ne nous était plus donné de peser dans la balance où s’équilibraient nos vies, et notre sort dépendait d’un mouvement du plateau. Il y avait entre nous, claquemurés, désarmés, hors du combat, et les barricades de la rue, il y avait forcément la plus étroite solidarité. Nous comptions parmi les combattants, victorieux avec eux, avec eux vaincus; nous vivions de leur vie, nous mourions de leur mort.

L'homme au fu-sin , est-il besoin de le dire? était désolé de voir cette chaude affaire s’engager et se vider sans lui ; il se consumait dans l’impatience et le regret. A voir ce qui se passait en lui, il n’avait pas un moindre mérite à rester impassible sur sa planche, que Montézuma sur son lit de braise ardente.

Les insurgés, retranchés sous les portiques et sur les ailes du Panthéon, manœuvraient et se défendaient en maîtres. Deux barricades, fortes comme des bastions, flanquaient le monument. L’une d'elles commandait la rue d’Ulm (car l’attaque était simultanée) et causait de vrais ravages parmi les assiégeants. Le canon de la troupe tirait de la rue Soufilot,

perpendiculairement sur le fronton, et un peu obliquement sur les deux ailes. Les boulets traversaient la nef dans le sens du grand axe; l’un d’eux fit sauter la tète à la statue de l’Immortalité qui se dresse sur le perron du chœur. Le percement de la rue Soufïlot, alors en construction, tourna au préjudice de l’insurrection et favorisa la stratégie militaire, en permettant de construire les batteries à une trop longue portée pour les fusils des insurgés. Cette disposition des lieux aurait pu devenir bien autrement redoutable pour la troupe, si, par une de ces combinaisons qu’on n’a pas malheureusement toujours présentes à l’esprit, on avait élevé une barricade colossale, en jetant hardiment à bas les deux maisons neuves, à ce moment inhabitées, qui font encoignure avec la rue Saint-Jacques, et, pour ne pas être pris par derrière, doublé cette barricade d’une seconde, vers le milieu de la rue qui est très-courte, et qui abondait en matériaux de construction.

De cette façon, une grande partie de la place du Panthéon, la rue Saint-Jacques, à droite et à gauche, la rue d’Enfer, la rue Saint-Hyacinthe, et meme la place Saint-Michel se trouvaient commandés par l’insurrection, dont le Panthéon restait le fort principal. Ce fort, un corps d’armée n’eût pu l’attaquer de face, sans se trouver entre deux feux, et sans se mettre dans l’impossibilité de faire agir le canon. Seule, la contre-barricade pouvait être attaquée directement par la rue d’Enfer, mais sur peu de développement et à courte portée, par un bataillon ou deux seulement en mesure de combattre et toujours sans artillerie, à moins de s’exposer à faire clouer les artilleurs sur leurs pièces, comme cela a eu lieu sur la place de la Bastille.

Les derrières de la caserne des Grés, mis à découvert par les démolitions et par les terrassements opérés lors du percement de la rue nouvelle, étaient faciles à aborder et à incendier, si les besoins de la défense l’exigeaient, ainsi que cela été pratiqué, en face du Panthéon, sur l’École de Droit,

prise et reprise deux fois, par les insurgés sur les mobiles, par les mobiles sur les insurgés. En somme, le Panthéon me

taient des fortifications presque naturelles, que de front où l’on avait contre soi une étendue de terrain sur laquelle pouvaient manœuvrer des milliers d’hommes.

Quoi qu’il en soit, les feux de peloton des insurgés rivalisaient de précision avec ceux de la troupe, et laissaient bouche béante les officiers de la garde nationale. Nous aurions pu confondre leur fusillade habilement nourrie, avec celle de la ligne ou des mobiles’, si le Panthéon, qui absorbait d’abord dans ses vastes flancs et répercutait ensuite les détonations des barricades, ne les avait renvoyées, comme un bourdon gigantesque, d’une voix sonore, un peu voilée, mais ample, retentissante, immense. A cet écho, signe certain, nous ne pouvions nous tromper. Rien ne peut mieux faire juger de la force des insurrections, quand elles veulent prendre un caractère sérieux, que la force même des troupes employées à les réprimer. On n’évalue pas à plus de G, 000 le nombre des hommes des ateliers nationaux qui ont pris part au combat. Un vingtième seulement a manqué à la paye, qui ne fut point suspendue dans la crainte de lancer une armée entière au secours des premiers insurgés. Quelques hommes résolus se présentèrent à la paye, et restèrent fidèles aux barricades. 11 y avait en ce moment, à Paris , outre 180,000 hommes de gardes nationales, dont les deux tiers, au moins, nous combattirent :

16,000 gardes mobiles ;

2,500 gardes républicains ;

2,000 gardiens de Paris ;

25,000 hommes de troupes.

De cette dernière masse, 15,000 fantassins, 500 cavaliers, 000 artilleurs, 569 hommes du génie ont marché au

feu. À ne considérer que la prisedu Panthéon, elle a occupé, indépendamment de plusieurs bataillons des 11e et 12° légions et des mobiles commandés par le général Damesme, puis par le général Créa : 450 hommes du 75° de ligne ; 75, du 7e léger; 800, du 14e léger; 600, de l'infanterie de marine; 120, du G° cuirassiers; 44, du génie; 4 pièces d’artillerie.

Outre ce point de concentration où la discorde civile secouait scs torches les plus dévorantes, le combat gagnait, s’étendait de proche en proche, se propageait aux alentours. Les abords de la rue des Grés étaient menacés. Les corps stationnés sur la place de Sorbonne s’ébranlèrent; la rue de Cluny fut occupée. À cinquante pas de notre prison, le feu s’engageait; d’un autre côté, la place Saint-Michel était le théâtre d’un nouveau combat. C’est dans une de ces oscillations que nous avions l’espoir de voir venir jusqu’à nos portes le Ilot populaire. Partout, autour de nous, des hommes se battaient, s’égorgeaient; seule, la caserne dormait comme un point obscur dans un disque lumineux, ou comme un roc immobile, à fleur d’eau, au milieu des vagues qui se courroucent, le blanchissent d’écume, et font se demander au spectateur sur la rive, si cet athlète rebelle ne sera pas bientôt submergé.

Le sergent, notre gardien, qui était déjà un excellent homme, si l'on veut bien donner ce nom à un homme qui n'était pour nous qu’indifférent et sans aigreur, lorsque tous les autres étaient ou brutaux ou agressifs, était devenu d’une aménité fort louable, et qui lui eût fait le plus grand honneur, si l’issue du combat, encore douteuse, ne se fût présentée comme une circonstance atténuante. Nous traitions encore, à celte heure, de puissance à puissance, et il voulait bien avoir pour nous les égards qu’il attendait à son tour, dans le cas où la fortune, par un jeu de bascule fort simple, l’eut couché, à notre place, sur notre grabat, et eût fait passer, de ses mains dans les nôtres, les clefs de la prison.

Par intervalles, le feu se ralentissait, et, suivant que les derniers coups nous le faisaient conjecturer, nous perdions espoir, ou nous nous laissions aller aux plus folles illusions. Mais tout à coup, le feu qui se traînait, paresseux, débile, mourant, se redressait intense, tumultueux, étourdissant, et tout se retrouvait mis en question. On eut dit alors que, dans une subite éruption, les eaux profondes du bassin de l’Estrapade, ayant rompu leurs digues et crevé leurs conduits, jaillissaient comme une lave incandescente, en colonnes de mitraille, avec un épouvantable fracas.

La situation restait la même, et la barricade n’ayant rien rabattu de son fier langage, les plus impatients voulaient h l’instant sommer nos gardes d’ouvrir les portes à deux battants. C’était, certes, un peu trop se hâter. 11 n’y avait pas pour nous péril dans la demeure, et, dans une démarche inconsidérée, non-seulement nous nous ôtions toute chance d’évasion, mais nous brûlions, en pure perte, nos vaisseaux derrière nous.

Je lis prévaloir mon avis : — Que voulez-vous faire? leur dis-je; il n’y aurait qu’un homme dans la caserne, qu’il serait encore notre maître à tous. 11 lui suffirait d’une botte de paille pour nous enfumer comme des renards.

L’argument fit sensation. On se tint coi.

Mais comme l’impatience commande, on voulut au moins procéder par insinuation. L’homme au fusin héla le sergent de sa voix la plus douce. Le connaissant pour être coutumier du fait, le sergent fit la sourde oreille. Harcelé, il répondit d’un ton qui ne demande pas à lier un entretien :

— Que voulez-vous? voyons.

Et comme il fallait trouver un motif :

— De l’eau î répondit l’homme au fusin.

En même temps il saisit le broc, mais le broc était plein. Il ne fut pas longtemps embarrassé, il vida le broc sur le parquet et le tendit au sergent qui le rapporta à plein bord. De vains efforts furent dépensés pour entamer une couver-

sation. La porte se referma. Nous n’avions gagné à cette tentative que quelques litres d’eau sur le parquet et autant dans le broc. Force nous fut d’attendre.

Le grand jour avait paru. Notre réduit, qui était formé de quatre murs nus et sales, surmontés d’un noir plafond à solives saillantes, nous sembla plus triste encore et plus détestable. La fenêtre ouvrait sur la rue des Grés. Elle était à châssis dormant, grillée de fortes barres de fer, et garnie en dehors d’un appareil en bois, espèce de voile inflexible qui nous défendait la vue de la terre; car la planche qui portait obliquement sur l’appui de la fenêtre, s’ouvrait en s’évasant vers le ciel, et découpait, en perspective, un large pan dans l’atmosphère bleuâtre.

Les barreaux de fer étaient loin de nous choquer autant que cet autre obstacle plus frêle, mais qui ne nous laissait d’autre faculté que celle de noyer au hasard notre vue dans le bleu céleste : pour un prisonnier, trop monotone distraction!

L’un de nous, depuis un assez long temps, avait obtenu la permission de sortir; il ne revenait pas. Persuadé qu’il avait trouvé moyen de s’évader, chacun voulut essayer de cette dernière planche de salut.

Ce fut infructueusement; plusieurs sortirent pour rentrer un instant après.

Mon tour se présenta. J’arrivai, après avoir compté quelques marches, dans une assez grande cour entourée de toutes parts de murs de clôture, et avoisinée, du côté de la rue Soufllot, par de vieux bâtiments en démolition. Ce premier coup d’œil me fit à l’instant concevoir quelque espérance, et mon cœur en battit plus vite d’émotion.

J'étais prêt à tout, et disposé à sauter par-dessus la muraille ; ni la résolution, ni la force, ni une certaine adresse ne me manquaient pour cela. Espoir de courte durée! Dans un des côtés de la cour une sentinelle se promenait l’arme

au bras, et sans nul doute, avec une tout autre mission que celle d'y respirer l’air frais du matin.

J'avais beau me morfondre en réflexions, tous les calculs du monde ne pouvaient rien changer aux forces extérieures dont la fatalité nous avait imposé le joug. A quoi m’aurait servi d’affronter des dangers, de franchir des obstacles, de grimper au haut d’un mur, sinon à assurer ma perte, en fournissant moi-même aux canons visibles ou invisibles qui suivaient nos pas, un admirable point de mire au moment où, par-dessus la crête de la muraille, mon corps se détacherait en vigueur à l’horizon transparent?

Je pesais, en revenant sur mes pas, ces décourageantes considérations. Je humais l’air vif et fortifiant, je l’aspirais à pleins poumons. Une vague odeur de poudre avait imprégné l’atmosphère, et lui donnait cette saveur montante, qui gonfle les narines, élève le cœur et échaulfe le cerveau. Les batteries étaient à cent cinquante mètres, au plus, de distance, et l’haleine du matin chassait, sur son passage, d’épais nuages de fumée qu’elle amincissait bientôt, en les soulevant dans l’espace et en en dispersant les parfums.

Jamais contraste plus complet entre le ciel et la terre ! Ciel doux, clément ; ciel gai, ondoyant et lumineux; air pur, matinal, renouvelé, rajeunissant; terre sombre, inhospitalière, inhumaine, homicide!

Si peu méditatif que soit un homme, il ne saurait se dérober toujours à l’influence des choses extérieures, et s’empêcher de faire une comparaison.

Je ne songeais guère à rentrer dans mon bouge, et je décrivais habilement dans la cour une courbe qui me ramenait au point de départ, mesurant, du reste, mes pas, et en atténuant le bruit. Je pensais ainsi échapper à la surveillance, toujours un peu insoucieuse, d’une sentinelle.

A peu près à la même heure , une scène tragique entre toutes se passait sur la place du Panthéon. Je l'ai apprise d’un témoin oculaire.

Des soldats de laligne avaient arrêté, derrière le Panthéon, un ouvrier dont les poches étaient fournies de cartouches. Rien de plus simple en temps de guerre. Le prisonnier, ramené par deux soldats, était arrivé sur la place où était établie une espèce d’ambulance et une salle d’arrêt dans laquelle on concentrait provisoirement les prisonniers.

Quelques mobiles l’avisent au milieu de ses deux conducteurs; on s’aborde, le prisonnier leur est confié. Deux mobiles des plus humains, tenant chacun par un bras le captif, l’entraînaient vers l’ambulance.

Le groupe arriva en vue d’une compagnie de mobiles chez lesquels le sens moral , atrophié par l’ivresse du vin et par les ardeurs de la lutte, était momentanément disparu, sans voix pour se faire entendre, sans force pour commander.

Malheur à l’homme, quand la partie brutale l’emporte! les oiseaux de proie, ceux que dans l’histoire naturelle on classe parmi les ignobles , et qui, dans les hauteurs de l’atmosphère, flairent au loin la chair morte, ces monstres sont dépassés dans leur rôle infâme, de la distance qui, en tout état de cause, sépare l’homme de la brute.

— Lâchez-le! lâchez-le! crièrent à l instant ces pourvoyeurs de la mort.

Et les deux mobiles, obéissant à un sentiment contraire, serraient au milieu d’eux le prisonnier, afin de le protéger de leurs corps.

- — Lâchez-le ! lâchez donc ! nous tirons quand même ! répétèrent les mêmes voix ; car les misérables, pour se distraire, voulaient tirer à la course au milieu de la place, un prisonnier éperdu, pantelant, traqué, menacé de tous côtés par les canons ajustés qui plongent sur sa poitrine.

Et déjà, après un suprême avertissement, le groupe était couché en joue.

Alors les deux mobiles, à la hâte, s’éloignèrent de cet homme voué à la mort. Au même instant, les fusils détonent, et le prisonnier foudroyé s’abat sur la terre ; il s’abat,

et instantanément il se relève. Il semblait avoir pris à ce contact des forces nouvelles.

Il était sanglant, criblé de balles, blessé à mort, et pourtant, il se dirigeait à pas précipités, les bras tendus en avant, vers la porte de l’ambulance où il espérait trouver son salut.

Un mobile se détache, il s’élance : l’élan du tigre n’est pas plus sûr ni plus prompt.

Il allonge sa main, comme il eût fait d’une griffe altérée de sang, vers le prisonnier dont le pied allait passer le seuil de la porte; il saisit par derrière un pli de sa blouse, et le ramène par devers lui, continuant par bonds sa course de vampire, et l’entraînant au large.

Il lâchait à peine sa victime, qu’une seconde décharge se lit entendre. Deux hommes s’abattirent : le prisonnier et le mobile.

Le prisonnier couvrait le sol comme une masse inerte ; il était mort, peut-être, avant d’avoir touché la terre. Mais le mobile s’était à moitié soulevé, semblable à un homme endormi qui se réveille. On l’eût dit intact, et pas une goutte de sang ne souillait son uniforme. Seulement, avec des yeux effarés, la bouche entr’ouverte , il murmurait une plainte inintelligible.

On s’empressa autour de lui, et on entendit clairement ces paroles : « Déshabillcz-moi ! déshabillez-moi ! » qu’il prononçait, ou pour mieux dire, qu’il jetait avec cet accent guttural, inarticulé, rapide, qui est le langage des mourants. En même temps, avec un geste cadencé, machinal, il approchait sa main de son côté gauche et l’éloignait alternativement, à mesure que ces mots : « Déshabillez-moi! déshabillez-moi ! » tombaient de ses lèvres, de plus en plus faibles.

C’est alors que scs camarades purent apercevoir sur sa tunique, à l’endroit du cœur, une déchirure étroite, telle qu’on la remarque après le passage d’une balle. Le sang,

néanmoins, ne jaillissait pas; ses flots s'épanchaient dans les cavités du thorax ou sur la poitrine même, entre la chair et la chemise.

Lorsqu’on eut enlevé sa tunique au moribond, il ne resta plus qu’un cadavre; on avait déshabillé un mort!

Si jamais le hasard a revêtu les apparences d’une puissance providentielle, d’une intelligence souveraine qui récompense ou qui punit, c’est, à coup sur, dans cette circonstance.

Que ce soit une balle perdue, au hasard lancée ou déviée de sa route; que ce soit une balle adroitement dirigée, comme eût pu en envoyer une , par un mouvement spontané, immédiat, quelque mobile indigné, révolté dans sa nature intime, le bourreau n’en avait pas moins suivi sa victime de près, et lui-même il avait été précipité dans l’abîme qu’il venait d’ouvrir pour un autre !

Je continuais ma promenade silencieuse dans la cour de la caserne, trop heureux si j’avais pu avoir cette cour pour prison , lorsque la sentinelle me fit comprendre que j’avais laissé sur le lit de camp une place vide.

J’obéis, et d’un pied lent, de cette démarche qui semble demander au sol une chaîne pour l’y fixer, je retournai dans notre cellule commune.

Pendant ce temps, sur divers points, la victoire se décidait tantôt pour nous, tantôt contre nous. La lutte, du côté de la Sorbonne, avait atteint ce degré d’exaspération qui indique que la question est à la veille d’être vidée.

Un mouvement d’artillerie , dont le passage ébranla les maisons d’alentour, nous fit croire à une retraite après une défaite subie, ou à un renfort contre une défaite imminente. Les lourdes masses roulèrent au grand trot sous notre fenêtre, et notre oreille les suivit dans leur course jusqu’au moment où le grincement du fer sur le pavé fit place aux ondulations sonores de l’air après une détonation.

Le dénoûmcnt approchait. Cette manœuvre leur réussit. Un certain nombre d ‘insurgés se trouvèrent réduits à l’alter-

native de mettre bas les armes , ou de se faire exterminer, en faisant payer cher leur défaite, qu’ils ne savaient pas devoir payer, eux-mêmes, encore plus cher en la cédant. Car pour nous, il n’y avait pas de promesse d’honneur, et pourquoi auraient-ils respecté leurs paroles, ceux qui n’ont pas observé leurs engagements écrits, ceux qui d’une proclamation solennelle où il était parlé, entre autres choses, de frères, de victimes , à’ oubli, ont fait un monument d’imposture, un piège tendu au courage par la ruse?

Les prisonniers furent conduits vers la caserne des Grés, et le convoi s’arrêta devant la grande porte d’entrée. Mais pour des raisons quelconques, au lieu de les incarcérer dans le bâtiment, on jugea plus convenable de leur donner une autre destination, et on nous adjoignit à eux. J’en conclus que la partie n’était pas encore si belle pour les défenseurs de l’ordre , puisqu’ils ne se jugeaient pas eux-mêmes à l’abri d’un coup de main qui aurait pu emporter la caserne, et leur jeter sur les bras de nouveaux adversaires.

Le jeune enfant dont j’ai parlé suivait paisiblement nos pas ; son âge ne lui permettait guère d’entrevoir les dangers qu’il courait, si son sort restait attaché au nôtre. Ne pouvant comprendre, pour ma part, que cet être inofïensif comptât parmi des prisonniers de guerre, je rappelai à un lieutenant que les portes de la caserne s’étaient ouvertes à cet enfant pour l’abriter pendant la nuit, et non point pour l'emprisonner. J’eus la satisfaction de voir mon protégé sortir des rangs.

Nous descendîmes la rue des Grés , nous traversâmes la place Saint-Michel , nous passâmes par les rues des Francs- Bourgeois et de Vaugirard. Arrivés derrière l’Odéon, devant la grille du Luxembourg, les gardes nationaux qui occupaient cette position se mirent à rugir sur notre passage, et, ouvrant les grilles avec empressement :

— Àmenez-nous ça ici, criaient-ils, nous allons les fusiller! Ah! ces brigands! où les menez-vous donc?

Le capitaine de l’escorte, avec line énergie qui nous rassura , commanda à scs gardes républicains de serrer les rangs et de mettre l’arme au bras. Nous passâmes le long de la grille, et c’est à travers scs barreaux, — singulier effet du hasard ! atroce similitude ! — que des gardes nationaux se démenaient et hurlaient comme des tigres en cages. Échappés à ce danger, nous continuâmes notre route jusqu’à la caserne de Tournon, notre seconde étape.

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