LA CASERNE DE TOURNON
Nouveaux périls. — Le lieutenant Carte. — La sellerie des anciens gardes municipaux. — Moral des prisonniers. — Incident. — Les Ircmbleurs. — Réaction contre la propagande delà peur. — Noire horizon s’assombrit de plus en plus. — Appréhensions. — Détermination de ma part. — Départ pour l’Abbaye.
La caserne de Tournent faillit tenir les promesses de la grille du Luxembourg, et un moment, nous nous y trouvâmes suspendus entre la vie et la mort.
On nous fit stationner dans la cour', en attendant que certaines dispositions fussent prises. Cette attente était on ne peut plus dangereuse. Nous faisions cohue; les rangs étaient déformés, et je 11e nous voyais plus sous la discipline militaire, la seule protection qui nous restât! E11 contact avec nos gardes, nous pouvions, à tout instant, en être brutalisés ; leurs yeux, d’ailleurs, nous couvaient avec impatience.
Le garde républicain qui m’avait arreté se trouvait dans l’escorte; il ne tarda pas â me reconnaître. Il était dans un état d’ivresse repoussant; il ne lui restait de forces et de volonté que ce qu’il en faut pour vouloir une mauvaise action, et, l’ayant voulue, pour l’accomplir.
Après m’avoir nargué et signalé aux ricanements de ses camarades avec le courage facile que lui permettaient les circonstances, il allongea sa main vers ma figure, et, avant
que j’eusse pu faire un mouvement pour me détourner, il m’avait enlevé les lunettes dont je me sers, étant myope.
Je le vis porter maladroitement les lunettes devant ses yeux , et aussitôt , s’apercevant qu’il n’y voyait pas mieux qu’à travers une glace dépolie, il me tendit la main pour me les rendre; un nouveau garde républicain, qui voulait, à son tour, s’amuser à mes dépens, me repoussa, et prit les lunettes à ma place. Cet incident, puéril en lui-même, et sans portée, devait me mettre à deux doigts de ma perte.
J’attendais patiemment, en apparence, mais, au fond, avec une irritation contenue, que mon importun eût satisfait sa plate curiosité. Il tourna et retourna cinq ou six fois l’objet dans ses doigts avec l’ignorance curieuse d’un sauvage. Puis, l’ayant élevé, à tout hasard, devant ses yeux, il demeura immobile, écarquillant ses rouges paupières. Ce temps ne fut pas long ; il n’y vit pas plus clair que l’autre, attendu qu’aucun d’eux n’était myope; pour lui, les choses ne pouvaient se passer aussi naturellement; il me regarda de l'air d’un homme qui soupçonne quelque sortilège ; j’allongeai le bras pour reprendre mes lunettes, et je les tenais, lorsque le premier garde républicain , d’un mouvement brusque, les saisit, les tordit dans ses doigts, et en jeta les morceaux qu'il pulvérisa sous scs talons avec une précipitation bestiale.
Déjà l’impatience me gagnait à me voir ainsi joué; ce dernier coup m’enflamma de dépit et d’indignation ; je ne pus retenir un geste menaçant, ni une apostrophe violente que je leur lançai en style de corps de garde, langage le plus intelligible de tous pour leurs esprits.
Je ne fus que trop compris. Mon imprudence réveilla leur bile et leurs colères assoupies. Au même instant (je n’avais pas encore fini de parler) , cinq ou six canons de fusil obliquèrent vers ma tête; quelques-uns, à bout portant, me heurtaient et me fouillaient la poitrine. Je restai comme pétrifié, froid, immobile, et pâle, sans doute, au-
tant qu’une statue de plâtre. Si quelqu’un d’eux, plus ivre ou plus avide de sang, crispait scs doigts sur la gâchette, c’était fait de moi ! j’étais tué, ou pour le moins, je payais trois jours plus tôt le tribut sanglant que je devais à la balle.
Cette situation, on le conçoit bien, ne pouvait se prolonger au delà de quelques secondes sans tourner mal. Les officiers étaient intervenus en meme temps que le mouvement avait eu lieu : les canons de fusil se redressèrent, et pour couper court, ils me poussèrent dans un autre groupe.
J’étais en proie à une souffrance intérieure inexprimable ; que de déchirements dans une colère qu’il faut refréner! c’était un premier éclair impétueux dont je n’avais pas été maître, me trouvant pris à Fimproviste. Cette lutte d’un moment prit toutes mes forces, je fus sur le point de défaillir. Une chaleur brûlante me monta plusieurs fois à la tète, et j’en éprouvai à peu près la sensation qu’eût produite une langue de feu venant me mordre à la face. Ma vue s’était troublée, et se perdait dans une épaisse atmosphère cendrée et rougeâtre. Je m’adressai â un sous-lieutenant de la garde mobile à cheval, pour qu'il voulût bien me servir de guide et me prêter son appui dans le cas oû il faudrait marcher, car je me sentais incapable de me diriger, voyant à peine l’homme qui était à mon côté. Il me répondit d’un ton froid, mais digne. Ce maintien me fournit une occasion que je cherchais :
— Connaissez-vous, lui dis-je, le citoyen Carte, lieute¬
nant dans votre corps?
— Oui, je le connais.
— Si vous pouviez me faire avoir avec lui un entretien d’une minute, vous me rendriez un service que je n’oublierais de ma vie.
— Cela n’est pas possible ; il me faut garder les rangs. Au reste, le citoyen Carte n’est pas dans la caserne, et je crois qu’il est blessé.
Une malheureuse nouvelle de plus ! Je pris pourtant mon
parti. J’avais, après un moment de mûre réflexion, l’esprit et le cœur remis. Je me dis que c’était l’heure, ou jamais, de mettre à profit une éducation en quelque sorte privilégiée, et de puiser, dans des considérations morales et rationnelles, des motifs de calme, de sang-froid, si déjà une complexion naturelle ne me les fournissait. Ce double stoïcisme ne fut pas un vain mot; sous l’empire de la raison et de la volonté, je le traduisis en une immédiate réalité, et je me fis, par réaction, une cuirasse philosophique, si je puis parler ainsi, et une force passive qui me rendirent insaisissable, pendant le reste de cette longue épreuve, à la colère qui aveugle, où à la peur qui paralyse.
Cependant on nous ouvrit les portes de notre nouvelle prison ; ce n’était pas autre chose qu’une écurie donnant sur cette même cour ; nous opérâmes militairement un demitour sur le flanc droit, et par un simple défilé nous fûmes introduits dans le séjour qui nous était assigné.
Nous ne nous y trouvâmes pas trop mal ; il restait encore de la litière pour les chevaux ; tout hommes que nous étions, nous ne la dédaignâmes pas. L’écurie était pavée, aérée, spacieuse, bien entretenue ; on voyait clairement que sa destination n’était pas de loger des hommes!
Je viens de dire que nous ne nous trouvions pas mal, on nous prouva sur-le-champ, comme si on avait lu dans notre pensée, que nous y étions trop bien; on nous fit échanger notre écurie contre la sellerie qui se trouvait à côté, séparée seulement par une forte cloison en maçonnerie. J’explique notre retraite par la crainte où ils étaient que nous ne missions le feu à la paille.
Nous étions dans la sellerie des anciens gardes municipaux. Notre logement était un peu étroit pour le nombre de ses hôtes insolites. Le parquet était formé de froides dalles de pierre ; la fatigue ne tarda pas à nous forcer de nous y étendre ; mais alors la superficie se trouvant véritablement insuffisante à recevoir tous nos corps, nous y suppléâmes
par un expédient. Des appareils en bois assez solides étaient disposés, sur deux rangs, tout le long des murs, pour recevoirs les lourdes selles des municipaux.
Les murailles se trouvèrent tapissées de don Quichottcs de nouvelle espèce, à califourchon sur des chevaux de bois, et il no manqua pas, parmi nous, de loustics, pour faire remarquer que nous étions bien tous des chevaliers de la triste figure .
Dans cette situation, nous eûmes, derechef, tout le temps de réfléchir ; d’autant plus que les cris, les hourras, et l’arrivée de nouveaux prisonniers ne laissaient pas que de nous donner à penser. Vers le milieu de la journée, la caserne n’avait plus assez de caves, d’écuries, de selleries, de corridors, de réduits quelconques; tout regorgeait de prisonniers; or, on ne songe jamais tant à se débarrasser des gens que quand on s’en trouve embarrassé à ce point.
Un blessé se trouvait dans un peloton de prisonniers auxquels on fit partager les jouissances de nos chevaux de bois.
C’était un homme jeune, un blondin, petit, gras et même potelé; sa figure était la moins belliqueuse du monde; et, comme chez les enfants, la vue de son sang qui lui rougissait le corps à partir de la ceinture, était, peut-être, pour une grande part, dans ses cris et dans sa frayeur. La balle l’avait atteint au flanc gauche ; la blessure était fraîche, et beaucoup de sang en sortait. Par un de ces caprices fort communs dans les coups de feu, la balle lui avait cinglé les chairs par un mouvement demi-circulaire : la plaie était peu profonde. Cette solution de continuité se trouvant audessus de la hanche, si le blessé se penchait du côté gauche, il froissait, l’une contre l’autre, les lèvres de la plaie; si, au contraire, du côté droit, il entr’ouvrait la plaie, et déchirait, d’une façon douloureuse, les fibres entamées. Impossible à lui de trouver une position où il ne se tordît et n’ondulât comme sur un gril chauffé au rouge.
Plusieurs de mes compagnons le trouvèrent trop bruyant;
leurs âmes, d’une plus forte trempe, ne comprenaient pas celte douleur enfantine, car le blessé versait d’abondantes larmes, et ses cris leur étaient importuns et désagréables.
— Ah ! bah ! oui, disait l’un d’eux, si on voulait me tenir quitte pour deux fois autant, j’accepterais bien. Parce qu’une balle l’a rifflê... Je vous demande un peu !
Je n’étais pas fâché de me trouver avec des hommes énergiques, mais je les aurais désirés plus compatissants; il est vrai que les rudes natures regardent certains sentiments comme une faiblesse, et que toute faiblesse les fait sourire de pitié.
J’avais devant moi, à peu de chose près, les deux termes du cœur humain : tempérament faible, mou, timide, facile à pétrir et à dompter ; tempérament audacieux, imbridablc, inaccessible h la peur, mais dur, inflexible, barbare ; l’un de cire, l’autre de fer. Je me demandai, moi, l’ennemi des justes-milieux , s’il n’y avait pas entre ces deux extrêmes un point intermédiaire où l’homme, plus complet, souffre et sympathise avec la douleur, qu’il comprend, en même temps qu’il lutte et réagit contre cette douleur, qu’il surmonte. Je me serais estimé heureux, si j’avais pu être cet homme.
Un chirurgien entra dans la sellerie, examina le patient, donna ordre de l’emmener, et mit fin à ce petit incident qui fut presque aussitôt suivi d’un autre. C’étaient des cris furieux d’une part, suppliants de l'autre : cris de menaces, cris de détresse. Des gardes luttaient entre eux, se repoussant, jurant, criant et rugissant; ils se disputaient un homme.
— Dans la cour! dans la cour! criaient les uns.
— Non pas. Non! pas dans la cour! criaient les autres.
A tout cela, nous ne comprenions rien d’abord ; nous ne
tardâmes pas â y voir clair. 11 s’agissait de fusiller un homme, et la question qui était pendante, c’était de savoir si on le fusillerait dans la cour ou pas dans la cour, c’est-àdire, dans le jardin, ou tout autre part.
Qu’importe au victimé qu’il soit fusillé dans une cour ou sur les toits? que pouvait faire aux exécuteurs, d’immoler un homme dans un lieu de préférence à un autre? le caractère de l’acte était-il, à leurs yeux, modifié par le lieu qui en serait le théâtre, et n’était-ce plus fusiller un homme, que de le fusiller ailleurs que dans la cour? Où, diable! les scrupules vont-ils se loger?
Quelques hommes, pourtant, nous semblèrent conjurer, de tous leurs efforts, l’orage qui grondait sur la tète du prisonnier. Leurs voix étaient seules et ne rencontraient pas d’écho. J’étais heureux de les entendre, mais consterné de voir que nous seuls les entendions. Leur parole solitaire s’élevait comme une protestation perdue, comme une consécration du droit violé, comme un anathème anticipé sur la réprobation générale.
Le groupe tumultueux s’éloignait peu h peu, et les clameurs nous arrivaient plus faibles, non qu’elles eussent diminué d’intensité, mais parce que la distance nous les transmettait amoindries, vagues, confuses. On avait donc décidé que ce ne serait pas dans la cour?...
Parmi nous, les cœurs s’étaient ouverts aux inspirations de la peur. Les trcmbleurs se lamentaient et faisaient de leurs terreurs une dangereuse propagande. Ils allaient d’un homme à l’autre, et d’une voix éteinte :
— Voyez-vous; nous serons fusillés ! je vous le dis, allez, nous serons fusillés ! nous serons fusillés !
Et dans leur panique, ils ânonnaient sans cesse ce triste refrain :
— Nous serons fusillés ! nous serons fusillés !
Or, comme la peur est contagieuse, et comme, plus que la faim, la peur est mauvaise conseillère, il fallait, pour en prévenir les dangers, prévenir d’abord la contagion.
La peur va toujours — et j’ai eu cent fois occasion de le constater — directement contre ses fins. Elle craint un danger, elle le fait naitre; elle appréhende la mort, elle
l’attire. J’essayai d’abord de faire, par la persuasion, une propagande contraire. Erreur! la peur ne se discute pas! il faut qu’une force extérieure l’enchaîne et la muscle là où il n’y a pas assez de volonté pour la vaincre et la dompter. Il fut décidé que quiconque se ferait lâchement prophète de malheur serait, à la première fois, invité au silence, à la seconde fois qu’il y serait contraint, car une peur n’est vaincue que par une autre. Nous étions assez d’hommes énergiques pour avoir raison de tous ceux qui l’étaient moins, ou qui ne l’étaient pas du tout.
A ce prix nous obtînmes, sinon du calme et de l’impassibilité, du moins, de l’immobilité, du mutisme. Il était temps : nos rumeurs intestines avaient éveillé l’attention du garde républicain qui faisait faction à notre porte, et nous avaient déjà valu de sa part une impérieuse injonction. Cet homme s’était montré assez raisonnable pour que nous n’eussions à faire des reproches qu’à nous seuls, s’il était amené à faire feu selon la consigne.
Le silence qui s’ensuivit fut tel que les moindres bruits du dehors étaient perceptibles à nos oreilles. Des mobiles lavaient leurs canons de fusil dans une cour latérale. Par un soupirail qui ouvrait de ce côté , nous saisissions leur conversation presque entière.
Nous cherchions à lire dans leurs libres propos , comme dans un oracle , et à interpréter notre destinée. Nous n’eûmes pas cette satisfaction , car leur entretien coupé , allant par soubresauts , sans suite et sans lien , nous transportait d’un faubourg de Paris à l’autre, et si, par instant, il nous faisait connaître quelque hideux exploit, nous n’osions voir là matière à conclure à une loi générale.
Pendant ce temps, les baguettes tintaient dans les canons, alternativement poussées et ramenées; l’eau, chassée et comprimée par la bourre, jaillissait par la lumière avec un léger sifflement. Tous ces bruits s’accordaient avec nos pensées.
Qui ne le voit? dans ce drame de la plus grande unité,
tout sc tient, (oui se relie. Ici la cause, là les effets; ici l’enclume, là le marteau; ici les victimes, les condamnés, là,,., je ne dirai pas les bourreaux, non... Le rôle du bourreau est passif, quoi qu’il en semble, pour le moins autant que celui du patient; son rôle est passif, mais accepté, par suite, infâme.
Nos maîtres n’élaient pas ainsi : instruments d’action et d’extermination, c’étaient encore des hommes libres, autonomes, républicains, pouvant agir ou s’abstenir, moraux, par conséquent, et responsables devant leurs concitoyens... A leurs concitoyens de prononcer ! Pourquoi leur enlèverais-je cette responsabilité qui fait la grandeur de l’homme, bien que , parfois , elle l’écrase? Amoindrir ne serait pas juger, avilir ne serait pas condamner .
La journée passait, et la faim aiguillonnait nos estomacs vides. Comment se substanter avec de l’eau pure? Nous criâmes la faim !
Avec une générosité dont nous ne devions plus, nulle part , retrouver les effets , on nous fit passer des aliments, de la soupe en quantité suffisante. Un sergent-major, qui avait la haute main sur tout ce qui nous concernait, sc conduisit de manière à mériter de nous un bon souvenir.
Des preuves de sympathie , ou , pour parler plus juste, de compassion , nous furent données par plusieurs gardes républicains. Il n’était pas nécessaire d’avoir un esprit trop pénétrant pour comprendre que cette pitié était un plus mauvais symptôme que les traitements les plus durs. Il ne fait pas bon être tant à plaindre ! Chez un homme qui s’appartient, un coup d’œil peut résumer une confidence. C’est ce qui eut lieu pour un jeune garde républicain auquel je pus adresser quelques mots, étant sorti avec lui dans la cour. Son silence obstiné à la plupart de mes questions, le jeu de sa physionomie, l’expression de ses regards, me frappèrent d’un terrible contre-coup. Je tins, dès lors, pour assuré que nous étions balancés sur un abîme.
En effet, étions-nous si loin du Luxembourg? Combien
fallait-il de minutes pour nous conduire dans ses jardins , sous ses vastes allées sombres, dont l’épais feuillage n’a pas étouffé de nocturnes détonations? Et d’ailleurs, en face de l'édifice imposant qui élargit ses ailes aux quatre points de l'horizon et dont la Médicis posa la première pierre, le bassin polygonal, comme une immense cuvette, n’offrait-il pas ses eaux à des milliers de Pilâtes, pour se laveries mains, non plus avant, cette fois, mais après le sang versé?
Qui nous dira les mystères de ces nuits qui jetèrent l’épouvante et le trouble dans le cœur des habitants d’alentour, témoins involontaires d’un drame joué dans l’ombre, au bruit sourd des tambours et des détonations, aux Tuileries, au Luxembourg, au Champ-dc-Mars ?
Le soir venait, et nous redoutions d’avance la nuit affreuse qu’il nous faudrait passer dans notre étroite prison, où la plupart de nous garnissaient les murs, perchés sur les porte-selles, d’où la fatigue et le sommeil ne manqueraient pas de les précipiter.
Il était encore grand jour lorsqu’on nous donna l’ordre de former un groupe de six hommes. Les six premiers qui se trouvaient plus près de la porte sortirent.
Le temps qui s’écoula avant qu’on ne vînt redemander un nouveau groupe, fut assez long pour que les esprits se fussent égarés à la suite de mille fantômes, pires que la réalité.
Ces sentiments avaient tant gagné de terrain, que personne ne voulut répondre au second appel. C’était, comme toujours, cet anxieux moment de la transition, ce saut redouté, cette peur qui prend l’homme en face de l’inconnu, et le fait se cramponner au présent, si affreux qu’il soit, comme à une planche de salut.
Pour moi, je m’étais tracé une ligne de conduite : je me présentai. Cinq hommes prirent de leur côté la même résolution, et le groupe fut complété sans qu’on ait dû s’apercevoir de notre embarras.
Les raisons qui me déterminèrent toujours, en semblable
circonstance, à passer des premiers, étaient simples. Je me considérais comme lin homme perdu dans une carrière, ne comptant qu’une chance de vie sur quatre-vingt-dix-neuf chances de mort. Qu’y a-t-il de mieux à faire que de pousser droit en avant , jusqu'à extinction de forces? N’cst-ce pas ainsi qu’on peut espérer de trouver l’issue qui est votre unique chance de salut? Pour me rapporter à notre cas particulier, n’était-il pas évident qu’en me déplaçant, je multipliais mes chances de rencontrer un auxiliaire , et qu’au reste, si notre arrêt était rendu, la mort vers laquelle nous ne voudrions pas marcher viendrait, elle, vers nous? Où est la nécessité de finir lâchement?
Bien que ce raisonnement ne m’ait pas réussi, je le tiens encore pour juste. Le lieutenant que j’avais fait demander rentra le lendemain matin. 11 n’était pas blessé. Prisonnier des insurgés à la manufacture des Gobclins, dépouillé de ses insignes d’officier, il avait couru le danger plus grave d’être fusillé par représailles. La ligne, qui au bout de quelques heures s’était réemparée de la position, l’avait délivré et reconduit dans sa caserne. Le sous-lieutenant lui transmit ma réclamation, et Carte fit des recherches inutiles dans tous les réduits de la caserne où étaient tassés des prisonniers. Il courut à l’Abbaye (où nous allions en ce moment), se fit ouvrir le livre d’écrou, et, ayant lu mon nom, déclara vouloir communiquer avec cette personne. Mais avant toute chose, le greffier lui mit sous lesyeux une feuille de sortie sur laquelle je me trouvais porté, sans que ladite feuille fournît aucune indication sur l’endroit où nous avions été dirigés.
Et là-dessus mon ami revint à Tournon, déplorant mon sort, m’a-t-il dit, et consterné de l’inutilité de ses démarches.
Des diverses parties de la caserne sortirent des groupes semblables au nôtre. Tous réunis , nous formâmes un convoi d’une trentaine de prisonniers. Nous passâmes de la caserne dans la rue de Tournon, et nous descendîmes du côté de la Seine.