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Episodes et portraits: Deuxième série

Primi — les Français l'appelaient ainsi par son nom de baptême — est né en 1G48 à \ aiallo, village de la Haute-Italie, dans la vallée de la Sesia. Il appartenait à une ancienne et célèbre famille du pays, les Fassola de Rassa, qui prétendaient se rattacher à la maison des Visconti, parce qu'un Fassola avait épousé une Visconti dans la seconde moitié du xm° siècle. Son grand'père et son oncle furent l'un après l'autre capitaine général des milices, et son père avait fondé une société d'achat et de vente de grains ; aussi les ennemis de Primi disaient-ils plus tard qu'il était fils d'un marchand de serge et de droguet.

11 se voua d'abord aux études ecclésiastiques et à vingt ans il était chanoine de Yarallo. Mais il avait des goûts littéraires, et il fît en 1GG7 un roman, en 1G71 une histoire du sanctuaire de Varallo, en 1072 une histoire de la vallée de la Sesia. Il avait en outre l'humeur aventureuse, l'envie de voir des empires et des royaumes. Au Chcquet. Episodes et Portraits. 1

1 EPISODES ET l'OIiTHAÎTS

mois de janvier 1G73 il arrivait à Paris et c'est alors que commencent ses iMémoires, tels que r>I. Lcmoinc les a traduits et pul^liés d'après les manuscrits de la bibliothèque î>léjanes (1).

11 obtint aussitôt un très vif succès. Coquettement attifé et « plus semblal>le à un gentilhomme qu'à un docteur », il était dans la fleur de la jeunesse, dans tout l'éclat d'une beauté quasi féminine, et iM'"" de Sévigné disait qu'on l'aurait pris pour la duchesse INÎazarin. Il avait de la hardiesse, de la sagacité, de la mémoire : en peu de temps, grâce à l'abbé de la Baume et aux deux Vendôme qui l'hébergèrent et qui se firent un malin plaisir de l'initier aux mystères de la cour, il connut les liaisons des grands personnages, leurs amitiés et leurs haines ; il répandit habilement le bruit qu'il avait pratiqué la graphologie et les sciences occultes ; il se qualifia de comte de San Wajolo on Saint-^Iayol.

Déjà, durant son voyage d'Italie ii Paris, il avait brillammcnl joué son rôle de devin. A

(1) Primi \'isconli. Mémoires sur la cour de Louis XIV traduits de lilalicn cl puljliés avec une introduction, des api)cndiccs cl des notes par Jean Lemoine. Paris, Cal- UKinn-Lévy. 1909. in-8', XLvnt et 4-13 p. M. Jean Lemoine s'est acquitté de sa lâche dédileur avec grand soin et une profonde connaissance du sujet. Son introduction sur la vie de Primi Visconli éclaire nonilirc de détails obscurs et redifie nombre de particularités incxocles. Son commentaire est al»ondant cl net Ses apl»cndiccs, choisis avec goût, sont Irés inslrucliCs.

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Xevers. à la table dhôte. il avait dit que le domestique était amoureux, malheureux, et désireux de partir pour l'Italie ; le domestique sortit delà salle et refusa de rentrer en criant que Prinii était sorcier. La réputation de notre Italien commençait et il fut stupéfait d'avoir pronostiqué si juste.

Il continua : un président, affligé d'un ulcère fétide, avait pris place dans la diligence ; Primi lui fit entendre qu'il serait infailliblement assassiné au bout de son voyage et à la première station, le président soulagea le coche de sa présence.

En peu de temps, Primi fut la coqueluche de Versailles et de Paris. Lui-même raconte comment il s'y prend pour deviner le nom et le destin des îîcns. Il reconnaît à lliôtel Séj^uier la comtessc de Guiche parce qu'il se rappelle qu'elle est venue s'établir chez la chancelière Séguier, son a'ieule, et comme il sait l'impuissance du comte de Guiche, il lui dit, aux éclats de rire des assistants, quelle est vierge et martyre. Il reconnaît M""^ de Montpcnsier sous son voile et malgré sa voix contrefaite parce qu'elle est grande, prompte, pétulante, et il lui parle de Lauzun. Il étonne la reine par sa pénétration : mais elle ne lui cache même pas la signature des lettres qu'elle lui montre. 11 lui affirme qu'elle est enceinte du ij février : mais il l'a vue ce jour-là prier avec une ferveur extraordinaire et il n'ignore pas que, lorsqu'elle a commerce avec le roi, elle communie le

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matin suivant pour remercier Dieu. Il lui annonce le 2 mars que Valenciennes tombera le il, et sa prédiction se vérifie ; mais il a calculé c{ue Maestricht s'est rendu après douze jours de siège et il a compté quinze jours pour Valenciennes. Quand il dit à la fille de Colbert, M"'"" de Saint- Aignan, qu'elle n'est bonne à rien qu'à prier Dieu, c'est le frère de la dame, Seignelay, qui souffle cette réponse à l'oreille de Primi, et cjuand, à la vue d'une lettre du roi, il assure qu'elle est d'un vieux bavard qui fera fortune avec sa plume, il se souvient que Rose, le secrétaire du cabinet, imite la signature de Louis XIV. Il pense que Chatcauvilain périra de malc mort, et Chatcauvilain est tué cjuelques jours plus tard ; mais ce gentilhomme menait la vie la plus désordonnée, il avait rompu avec son père le duc de Vitry, et il s'écriait dans un dîner avec les Vendôme : « Voyons qui de nous blasphémera le mieux ! » De même, Primi trouve que le chevalier de Rohan a l'air d'un chef de mécontents, que la prison et l'échafaud sont peints sur son visage, et bientôt Rohan est arrêté, décapité ; mais Primi ne savait-il pas que Rohan avait l'audace de manifester son antipathie pour le roi et qu'on le soupçonnait d'intriguer avec l'étranger .' Il prophétise que les alliés repasseront le Rhin au mois de janvier 1G75 ; mais ne savait-il pas, par les rapports de l'ambassadeur vénitien, qu'ils étaient en désaccord '.'

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Ce n'est donc pas un devin de métier, et il l'avoue au roi qui lui sait gré de cette confidence ; il dit à Monsieur qu'il n'est astrologue que pour rire, au chevalier de Rolian cjue les prédictions ne sont pour lui qu'un amusement, à M""^ de Louvois cju'il n'a ni science ni subtilité d'esprit, qu'il a simplement de la chance ; il se borne, pour nous servir de ses propres expressions, à raisonner par conjectures, à chercher le vraisemblable.

Mais il passe pour un homme merveilleux et il est à la mode. Durant quelques mois, les princes, les seigneurs, les dames l'accablent d'invitations ; il ne peut faire un pas à Versailles sans être admiré, accosté, salué. A Paris, mêmes empressements et mêmes poursuites ; on l'appelle, on le tire par Ihabit et par la main, on le montre au doigt, et pour obtenir son amour, la comtesse de Gonor l'envoûte en perçant au cœur une petite statue de cire avec une grande aiguille d'acier. De province, il reçoit des monceaux de lettres, et c'est pourquoi, lorsqu'éclata l'affaire des prisons, lorsque La Reynie voulut arrêter Racine et jeter à la Bastille la moitié de la France, il faillit être inquiété.

Il avait ses entrées à la cour et Louis XV lui avait donné une pension. Primi voulut davantage. Il s'était fait historien et personne ne le regardait plus comme devin ; on le tenait pour un émule de l'abbé Vittorio Siri, historiographe du roi, et

lui-même, pour mieux connaître les événements qu'il désirait retracer, fréquentait des hommes d'épée, des diplomates, et notamment le maréchal d'Estrades qui lui fournit nombre de renseignements sur la paix de Nimègue. En 1082 il publiait le premier volume dune histoire de la guerre de Hollande. Mais il disait dans cet ouvrage que Madame ne s'était rendue ii Douvres en 1070 que pour ménager une alliance entre la France et l'Angleterre contre les Provinces-Unies. L'ambassadeur anglais se plaignit; le livre fut saisi et Primi enfermé à la Bastille. Relâché au bout de six mois, il reçut, en dédommagement de son incarcération, une nouvelle pension.

L'année suivante, il jouait un rôle politique; le prophète de Paris devenait prophète en son propre pays; que dis-jo? il devenait le chef de son pays. Les vallées delà Sesia, assez mal soumises à l'Espagne, le nommèrent en 1083 régent général, et il fut un remarquable administrateur, négociant avec les autorités du ^lilanais, assurant l'approvisionnement régulier du blé et du sel, perçant des roules, construisant des ponts, diminuant les impôts, détruisant les bandits. Mais l'Espagne s'alarma; il dut fuir au mois de décembre 1084 et après mille aventures, gagna Turin et de là Pigncrol.

Il se fixa désormais en France el il oblint en 1087 des lettres de naluralité. La même année il épousait une jeune veuve, riche d'ailleurs el fort

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appétissante, Marguerite Léonard. Elle avait consulté Prinii par deux fois: la preniière fois il lui avait déclaré qu'elle perdrait bientôt son mari — un maître à la Chambre des comptes, du nom de Charles Ilerbin — et qu'elle convolerait en secondes noces avec un prince; la deuxième fois, il lui dit tout net que ce prince, c'était Primi, comte de Saint-Mayol. Le père de Marguerite fit opposition au mariage et publia de violents factums contre le séducteur; mais le roi protégeait Primi, et jus([u'à sa mort ([ui advint à la fin de 171.'}, le comte de Saint-.Mayol vécut dans le calme et l'aisance.

Il avait rédigé pour le roi et ses ministres de nombreux mémoires qui nous importent assez peu aujourd'hui. Son ouvrage principal, son ouvrage unique à nos yeux, c'est le Jourmtl qu'il composa pour un de ses compatriotes et qu'il n'osa sans doute publier dans la crainte d'un nouvel cmbastillement. Ce Journal va de 1G73 à 1681 et Primi y retrace ses aventures, et selon son expression, ses péchés.

Certes, il nous inspire d'aboicl (iuel({ue déllance. C'est un intrigant.il se tient aux écoutes, il cherche à surprendre tous les secrets, il fait le bon valet et il llatte les gens qui le consultent. Ja-

mais il n'a la gaucherie de ce pauvre augustin que la marquise de Vassé s'empresse de congédier lorsqu'il lui prophétise qu'elle précédera son mari dans la tombe. Voyez comme il en use avec une dame d'ailleurs spirituelle et bien disante, la nièce de Saumaise, cette comtesse de Brégy qu'Anne d'Autriche, amoureuse de Mazarin, avait prise comme chandelier. A plus de soixante ans, déjà grand-mère, M""" de Brégy qui se croit encore jeune, aspire à devenir la favorite du roi, et Primi qu'elle interroge, lui répond qu'elle succombera certainement, et qu'elle succombera en un jardin, à Trianon, dans l'aile qui donne sur une pièce d'eau ; sur quoi, la comtesse s'écrie avec joie : « O ciel, je succomberai! », et Primi devint son meilleur ami.

Il est, au reste, l'ami de toutes les dames et peut-être met-il trop de complaisance dans le lécit de ses bonnes fortunes; il les raconte avec la même fierté que ses horoscopes et ses tours de forces divinatoires. Cependant il n'est pas antipathique au lecteur. 11 parle quelque part de ces Italiens, coureurs d'aventures, ou, comme il dit, de ces Pantalons qui viennent en France chercher fortune, et il cite plusieurs d'entre eux, un Basadonna et un Venieri qui trouvent une Providence dans la duchesse de Vitry, un Pregnani qui fait le métier de devin, un Antonio CafTaro qui désarme de son fleuret les plus forts escrimeurs et qui d'une seule main empoigne une femme et la

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tient en l'air sans qu'elle puisse regimber, ^lais Primi n'est pas de ces « Pantalons », et il n'a pas l'outrecuidance, l'impudence de l'ambassadeur vénitien Giustiniani qui se vante d'avoir été l'amant de !M"^'- de Grignan lorsqu'elle était M"® de Sévigné. Certaines de ses conquêtes ne sont guère honorables et il confesse ingénument qu'il n'a pu vaincre la résistance de l'unique femme qu'il ait réellement aimée, d'une femme dont il rafTola durant dix ans, de cette M"*" de Saint-Géran que M™^ de Sévigné appelle une jolie femme et que Saint-Simon regardait comme une femme extrêmement aimable, charmante d'esprit et de corps.

Aussi croyons-nous à la véracité de Primi. Ses dires s'accordent toujours avec les témoignages des contemporains.

M""® de Sévigné raconte que le roi, apprenant de Louvois la levée du siège de Macstricht, embrassa dans sa joie le frère du défenseur de la place, l'abbé de Calvo, et lui donna une abbaye. Primi écrit de même que le roi apprit de Louvois la levée du siège, qu'il embrassa l'abbé de Calvo qui pourtant avait l'air d'un crapaud, et lui donna l'abbaye du cardinal Spada qui venait de mourir.

Le marquis de Sourches représente le maréchal de La Feuillade comme un homme vif, impétueux, inquiet qui tirait vanité des moindres choses et qui, malgré ses défauts, arrivait tou- Ghuquet. Episodes et Portraits. 1.

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jours à ses fins. Piimi fait de La Feuillade une peinture semblable.

Saint-Simon dit que Tabbé de Lionne était extrêmement riche en Ijénéfîces, mais trop libéral. Primi rapporte que l'abbé possédait un grand nombre de bénéfices et qu'il comblait de largesses ses parents, leur donnait jusqu'à cent mille francs à la fois.

On lit dans Bussy-Rabutin que le duc de la Ferté, le marquis de Biran, le chevalier Colbert et d'Argenson, étant pris de vin, blessèrent un pauvre oublieur ou marchand d'oublis qu'ils trouvaient joli garçon et qui se défendit, que le roi fit blâmer La Ferté par I^ouvois et que Colbert battit son fîls outrageusement. ÙNIeme récit clans Primi : le ministre « a rompu la tète au chevalier Colbert avec une pelle ».

Les portraits C|ue trace Primi sont rcsscmblauls et il y amis sa finesse et sa perspicacité.

Voici le roi. 11 n'est pas beau et il a le visage marqué de petite vérole. Mais ses traits sont réguliers et ses yeux très expressifs. 11 a de la prestance et un air majestueux et vraiment royal. S'il n'était que courtisan, il se distinguerait parmi les autres; s'il n'était j^as roi, il mériterait de l'être

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11 n'avait pas de vivacité dans son enfance ; mais Mazarin disait : Laissez faire le temps, le roi vous étonnera tous », et le comte Fuensaldagne lui trouvait déjà l'apparence d'un homme mûr (1).

Primi loue son bon sens, son jugement sain, son esprit curieux et sagace, sa mémoire étendue. Le roi éclaire les afîaires les plus embrouillées; il est au courant des plus petits incidents de la cour; il se rappelle tout homme qu'il a vu se rappelle, fût-ce un an après, le mois et le jour où il a promis une gratiiication, un bénélice.

11 est très réglé dans les actes de sa vie : il se lève à 8 heures, il tient conseil de 10 heures à midi et demi, entend la messe à 1 heure, visite les favorites jusciu'à2 heures; puisvientle dîner, la chasse, la promenade et souveut un second couscil ; au soir et jusqu'à 10 heures, jeu, théâtre, bal; à 10 heures, souper et nouvelles visites aux favorites.

Ln public, il est toujours grave et très différent de ce qu'il est dans son particulier. Il compose alors son attitude et semble être sur un théâtre. On nesaitpasquaud il gagne ou quand il perd une bataille ; on ne La jauiais vu se mettre en colère; on ne l'a jamais entendu jurer, u 11 a, dit Primi,

(1) C'est le mot de M"'^<Je Molteville: « Quoique jeune, il était déjà grave cl dans ses yeux envoyait un air sérieux qui marquait sa dignité. »

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l'air d'un grand simulateur et des yeux de renard » (1).

Guiche l'appelle marquis de la parade ou marquis de filigrane parce qu'il se plaît aux revues et aux costumes. N'importe, il est actif, et son activité dépasse toute croyance. Il tient l'Rurope en mouvement et en haleine. Quand il sort du château avec tous les gens cjui lui font cortège, on croirait voir la reine des abeilles qui sort dans les champs avec son essaim (2).

Aussi rien n'égale sa puissance. Sa moindre parole est un oracle. Dès qu'il ouvre la Louche, les courtisans, baissant la tête, s'approchent et se serrent pourl'écouter. Tous cherchent à se faire remarquer du roi et celui qui rencontre son regard, se croit déjà mis sur le pinacle. Qu'il prononce le nom d'un personnage, et ce personnage est incontinent « soit recherché comme un saint, soit tenu à l'écart comme un damné ».

(1) Cf. les mois de Sainl-Simon {Mêm., éd. Boislisle, XX, p. 321), sur celle « longue habitude qu"il avait contractée d'clre le maître de soi, et de savoir se posséder et se masquer parfaitement ».

(2) N'esl-ilpas curieux que Saint-Simon ail fait la môme comparaison en 1715 {Mém., éd. Chéruel, lome VIII, p. 77) : « Au milieu de tous les autres hommes de sa taille, son port, sa beauté et la grande mine qui succéda à la beauté, jusqu'au son de sa voix cl à la grâce naturelle el majestueuse de toute sa personne, le faisaient distinguer jusqu'à sa mort comme le roi des abeilles. »

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Voici la reine, le dauphin, la dauphine, Monsieur.

Marie-Thérèse, reine de France, se contente, dit Primi, du peu qu'elle peut avoir. Le roi la traite avec honneur; il mange, il dort, il converse avec elle, comme s'il n'avait pas de maîtresses, et elle n'ose même pas bouder. Elle passe la journée en dévotions ou elle se divertit avec ses bouffons ou des petits chiens. Ses bouffons, au nombre de cinq ou six, gambadent autour d'elle, et elle appelle celui-ci mon ami, celui-là pauvre garçon, et cet autre mon cœur. Ses petits chiens, bien mieux traités que les bouffons et grassement nourris, ont carrosse et valets qui les mènentàla promenade, tandis que les bouffons, maigres et faméliques, ont peine, de temps à autre, à « gratter une pistole ». Le soir, de 8 à 10 heures, elle joue à l'hombre ; mais malgré son application, elle est si simple qu'elle perd toujours. Une fois, devant elle, le duc de Montausicr parle de la dauphine, et il s'écrie naïvement : « On ne la connaîtra qu'à la longue; on disait bien dans le commencement que Votre Majesté avait do l'esprit ! )) Il remarque sa bévue, il s'arrête, les courtisans éclatent de rire, la reine n'a pas compris. Le dauphin a été élevé dans la crainte et lorsqu'il épouse la fille de rélccteur de Bavière, il prend femme comme il prenait sa leçon quand il était écolier. On lui a donné les meilleurs maîtres, et pourtant il n'a rien de vif,

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rien d'cvcillé; il est timide et il parait stiipidc.

La dauphine n'aime pas à faire grande toilette l^our aller avec le roi à la messe et an dîner; elle n'aime pas à tenir cercle, à mener nne vie régulière et uniforme qui ressemble à l'existence d'un religieux. IMais elle se résigne. Elle flatte le roi, elle tâche de lui plaire, elle lui obéit en toutes choses « comme si elle avait été élevée en France », elle ne se mêle pas des affaires de l'Etat, elle loue les jupes des duchesses, elle ne parle plus que chiffons.

Monsieur, frère du roi, a l'air dune femme : il se farde ; il se pare de rubans et de bijoux ; il ne porte pas de chapeau dans la crainte de déranger sa periuque ; il a, parce qu'il est petit, des chaussures à si hauts talons qu'on le croirait perché et f{u'on se demande comment il peut se tenir debout. Et cet homme indolent, mou, elTéminé, coquet, couvert de fanfreluches, a fait preuve de bravoure et, à Cassel, le 11 avril 1()77, il allait à la bataille comme s'il allait au bal! Mais le roi le surveille et le bride. 11 sait que Monsieur a voulu prévenir l'esprit de la dauphine contre M'"*^ de INIaintenon, et à table, lorsque ^Monsieur étend la main et touche avant lui un plat, il dit sèchement à son frère: « Vous ne savez retenir ni vos doigts ni votre langue ». Là-dessus, Monsieui', comme à son ordinaire, dissimule, prend une mine humble et contrite: « il vit plus en courtisan qu'en frère à l'éaard du roi. r>

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Voici les favorites : la duchesse de La Yallière, M"" de iMontespan, M'^" de Fontanges, M"''' de Maintenon.

La duchesse de La Yallière est maigre, elle boite légèrement; mais elle a une taille élégante, un visage gracieux, des yeux d'une douceur ravissante, et elle aimait tant le roi, elle s'estimait si heureuse de l'avoir pour amant qu'elle n'aurait pas voulu lui demander une épingle.

]M'"° de Montespan a la taille moyenne et proportionnée, les cheveux blonds, de grands yeux d'azur, le ne/ aquilinet bien formé, la bouche petite et vermeille, de très belles dents, en un mot un visage parfait. Son plus grand charme peut-être, c'est la grâce piquante de son esprit, c'est sa façon de saisir les ridicules du prochain, c'est le tour — ce tour unique à la maison des Mortemart, comme disait M""^ de Caylus — qu'elle donne à la raillerie. Aussi a-t-elle véritablement régné ; elle a été la vraie reine; elle dépensait plus d'un million par an. Mais elle a pris de l'embonpoint, et une fois, en 1078, lorsqu'elle descend de carrosse et montre sa jambe, « je pus voir, dit Primi, que cette jambe était presque aussi grosse que moi ». Vainement, durant deux ou trois heures par jour, elle s'étend toute nue sur un lit et se fait frictionner, oindre de pommades et de parfums. Vainement elle tâche de regagner le roi chez qui perce une pointe de dévotion, par de

pieuses pratiques et en allant toute seule clans les églises.

M"^® de Fontanges est grande, fort jolie, bien faite, mais très blonde, et les femmes qui la jalousent, assurent qu'elle est rousse : or, il y a en France un préjugé contre les rousses ; on veut qu'elles soient méchantes et qu'elles ne sentent pas bon. Elle meurt bientôt, « martyre des plaisirs du roi » ; si le monarque, dit Primi, traite M"'" de INIontespan comme une reine, il traite M"^ de Fontanges comme une servante.

Primi voit naître l'ascendant de M'"*' de Maintenon. Toute la cour s'étonne de la faveur de cette femme venue d'Amérique, veuve du poète Scarron, et pour qui la charge de gouvernante des enfants naturels du roi semblait être le comble de la fortune. Mais elle devient dame de la garderobe et chaque jour le roi lui rend visite. Seraitelle sa confidente ? ou son entremetteuse ? ou son secrétaire, l'habile personne qui rédige les Mémoires du règne ? ou même sa maîtresse, puisqu'il y a des hommes qui préfèrent les vieilles aux jeunes? Et les courtisans recherchent les tares de la nouvelle favorite : ils chuchottent que Yillarceau a été son amant. Serait-ce vrai? Marcilly, le médisant Marcilly, qui fut un dos soupirants de M'"''Scarron, affirme à Primi qu'elle était vertueuse et que, si pauvre qu'elle fût, elle refusa jadis trente mille écus de M. de Lorme, le premier commis du surintendant Fouquet. N'est-

ce pas le cas de rappeler le mot de M""^ de Lassay à son mari ? Lassay soutenait dans une société que ]M'^® de iNIaintenon n'avait jamais failli, et il le soutenait obstinément; « comment faites-vous, lui dit INI"'" de Lassay, pour être si sûr de ces choses-là ? »

Voici les ministres.

Voici Pomponne, doux, dépourvu de vigueur et qui tombe en disgrâce à cause du jansénisme de ses parents, les Arnault, et parce qu'il annonce trop tard au monarque le succès de l'alliance négociée à Munich (1).

Voici Louvois et Colbert qui veulent se primer l'un l'autre, mais que le roi « tient en équilibre ».

Colbert, froid, sec, sombre, ne s'amuse qu'avec ses filles et leurs compagnes, et son abord est tellement sévère qu'il glace les quémandeurs. Le Tellicr le donna à Mazarin qui le légua au roi, et le rigide et impitoyable Colbert a rétabli les finances : elles rendaient avant lui soixante millions au plus, elles rendent maintenant cent dix millions. Il a, par l'institution de la Chambre de justice, réduit à la misère des milliers de familles

(1) C'est ainsi, dit joliment M"" de Scvigné, que nous chassons noire portier lorsqu'il ne nous donne pas le billet que nous attendions avec impatience ; mais « on s'est bien servi de l'occasion et il y avait près de deux ans qu'il était gâté auprès du roi. »

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qui n'ont pu justifier l'augmentation de leur fortune. On dirait que le trésor royal lui appartient, tant il le défend avec ténacité. Mais il n'ose plus, comme autrefois, reprocher au roi ses dépenses, car, s'il éconduit sans pitié les étrangers, il n'est pas sourd aux sollicitations des siens : il a fait venir de Reims à Paris tous ses parents et les a pourvus de bons emplois ; un instant, la maison des Colbert compte trois secrétaires d'Etat !

Louvois, gros, gras, suant, très ambitieux, dur, violent, vindicatif, orgueilleux, adonné aux femmes et tâchant de leur plaire par tous les moyens, par l'excessive recherche de sa toilette et par des lettres d'amour que lui fabrique un poète gagé, Louvois fait attendre les princes et les généraux dans son antichambre. Il veut jouer à l'homme de guerre, bien qu'il n'ait servi qu'un an dans le militaire 1, et commander à deux

(1) Les contemporains le nommaient le Connétable, comme iU nommaient Çolhert l'Amiral, et des couplets de l'époque le dépeignent ainsi : {Feuilles d'histoire, I, p. 437).

A voir la mine de Louvois Et son gros visage d'ivrogne, Oui pourrait croire en bonne loi Qu'un homme à si mauvaise trogne Tût, par son esprit sans pareil, L'intelligence du soleil ?

Il était grand homme d'Etat Dès sa plus tendre adolescence.

Jamais ne lut chef ni soldat; Il en a pourtant la science...

grands capitaines comme Turenne et Condé qui sont nés, pour ainsi dire, répée à la main. Il ne peut souffrir que Colbert, ministre de la marine, ait l'expédition de Sicile dans ses attriliutions, et par haine contre Colbert et dans le dessein de ruiner linflucnce de Colbert, il remontre à Louis XIV que l'entreprise a coûté trente millions, qu'on aurait avec cette somme conquis la moitié de la Flandre, qu'il faut retirer les troupes de Messine pour ne pas compromettre la réputation du roi, que l'Angleterre se prépare à seconder ri'lspagnc dans la Méditerranée, qu'il vaut mieux brûler les galères fran«;aises dans le port que de les laisser à la merci des Anglais (1). Le roi écoute Louvois ; il dépêche La Feuillade en Sicile avec mission de ramener les vaisseaux et l'armée : puis, se ravisant, il ordonne à La Feuillade de se maintenir dans l'île ; mais La Feuillade a déjà cinglé pour Toulon.

Voici les généraux, Créquy,Sc]ion]jci'g, Luxcm- ])ourg, Condé.

Battu à Konz-Saarbrûck, Créquy rentre dans les bonnes grâces tlu roi parce que sa femme fait la cour à M"® de Louvois et parce qu'il se montre aussi humble avec le ministre qu'il était jadis arrogant.

(1) Au reste, Louvois avait raison ; << il fallait évacuer la Sicile avant dy être cnrermé. » (Roussel, Louvois, II, p. 4G5.)

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Schonberg s'est élevé par sa propre valeur, Luxembourg-, petit, bossu, fourbe, plus plat qu'un valet devant Louvois, perd l'occasion de secourir Pliilippsbourg parce qu'il n'ose marcher en avant s'il n'a pas des instructions formelles de la cour (1). Aussi est-il très embarrassé lorsque le 14 août 1678, le prince d'Orange, fou de rage, à la nouvelle delà paix, attaque brusquement les Français dans leur camp de Saint-Denis non loin de Mons. Il n'avait pas le temps de prendre les ordres de Versailles. Mais, dit Primi, il eut la chance d'avoir de bonnes troupes qui se défendirent de leur propre mouvement; leur général faisait le mort; chacun devint général. Primi semble donc détester Luxembourg : il l'accuse d'avoir décrédité ses compagnons d'armes auprès du roi et il rapporte que le comte de Gramont, le héros des }Jémoires d'IIamilton, se dépitait de voir Luxembourg s'enrichir; « je l'ai, disait Gramont à Primi, nourri pendant des années entières lorsqu'il n'avait pas un sou ».

Coudé que Primi n'aborde qu'en 1679, lui paraît digne de sa renommée: goutteux dans tous ses membres, inculte d'extérieur, la barbe pleine de tabac, les cheveux gras, l'air d'un brigand; mais fort instruit, presque universel, et quels

(1) " Il accable de courriers, écrit M""' de Sévigné. Hélas! M. de Turenne n'en envoyait jamais; il gagnait une bataille, elon l'apprenait par la poste. »

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yeux ctincelants ; la vraie physionomie d'un aigle (1) !

Voici Turenne, ce Turenne dont la mort produit un tel émoi dans Versailles. « Nous avons, dit alors Louis XIV, perdu le père de la patrie », et les courtisans semblent consternés, la pâleur couvre leur visage; hier ils blâmaient l'ambition de Turenne, ils louaient le ministre de ne lui confier que de petites armées parce qu'il serait capable de trancher du souverain; ils sentent aujourd'hui ce qu'il valait et que sur lui reposait le salut de la frontière. Primi avait vu Turenne de très près ; il lui avait, certain soir, quelques mois avant Sasbach, montre divers mémoires sur les affaires du temps, et Turenne l'avait exhorté à écriie l'histoire de la guerre, Turenne s'était longuement entretenu avec lui. Primi rapporte la conversation, et cet endroit est peut-êtrele plus remarquable, le plus curieux des Mémoires -jOn croit entendre le maréchal lui-même. Il parlait peu, il avait une réputation de laconisme et de tacilurnité (2), ses confi-

(1) Ce mot ctailcourant, cl Bussy-Rabulin dit dans son Histoire amoureuse des Gaules que le prince Tiridalc (ou le grand Condé) avait l'air néglige et peu de soin de sa personne, mais les yeux vil's clla physionomie dune aigle (" aigle >> était encore féminin).

(2) Par sa mère, Elisabeth de Nassau, duchessc de Bouillon, n'élail-il pas le peLil-lil~ de Guillaume le Taciturne ".'

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denccs ont stupéfait Primi ; mais il était sans cloute dans un de ces moments où Ton s'épanche malgré soi et il s'exprime franchement, sans ambage ni détour, sans aucune de ces obscurités dont parle Retz. C'est bien le langage qu'il a du tenir, et cette belle et mémorable effusion de cœur nous rend pleinement son caractère. Aussi faut-il citer le passage entier et pour lui donner toute sa saveur et tout son piquant, le reproduire dans le style direct : « Le roi, dit le maréchal, veut commander en campagne bien qu'il n'y soit pas : Louvois fait le connétable et un jour les généraux seront contraints de prendre ses ordres, bien qu'étant à cent lieues de là; le prince de Condé lui-même se dégoûtera quand il verra la direction des armées aux mains de gens qui mériteraient plus le titre de valet que celui de capitaine ; mais le roi y est résolu dans l'espoir de recueillir j^our lui seul la gloire des belles actions, et il ne restera aux généraux que la honte des défaites ». Puis Turennc juge les généraux: « Condé est incomparable pour l'action, et il dit volontiers qu'une bataille iic coûte qu'une nuit de paysans. Montecucolli a dans la défensive une astuce inimaginable, mais il n'est pas capable d'offensive. Le prince d'Orange est encore un écolier. Parmi les maréchaux, La Ferté et Du Plcssis sont estimables, mais vieux; Bellcfonds n'est bon qu'à raisonner; Créquy serait, sans sa vanité et son langage romanesque,

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un Jjon capitaine, mais il faut qu'il soit battu une fois pour se corriger. Les meilleurs lieutenantsgénéraux sont Navailles et, par-dessus tous, Schonberg. Pour moi, j'aime à faire la guerre avec une petite armée ; on peut distinguer les troupes et exécuter les marches sans perdre de vue ni les emplacements ni les soldats, ce qui doit être le principal des soins d'un général. Mais les grandes armées engendrent la confusion, elles consomment une quantité énorme d'approvisionnements et on ne trouve pas tonjours pour elles de bons campements. Du reste, la cour me laisse avec peu de troupes ; mes ennemis s'imaginent que je serai ainsi exposé à des situations jiérilleuses, et ces ordres qu'on donne pour rabaisser magloirc, ne serviront qu'à la rehausser ! ».

Voici encore des grands seigneurs et des personnages de la cour: le duc d'Enghien, le duc Mazarin, le duc et le chevalier de Vendôme, l'archevèquc de Reims, le marquis de Villars, La Fcuillado, Lauzun, Villeroy, les deux Dangeau.

Le duc d'Enghien a de l'esprit et de la valeur, mais il est petit et laid ; on le prendrait pour le fils d'un palefrenier, s'il n'avait pas au cou l'ordre du Saint-Esprit, et, sans rextrêmc affection que lui porte le vainqueur de Rocroy et de Lcns, on douterait en effet de son véritable père, puisque la princesse de Condé a été enfermée à Châteauroux à la suite d'une blessure qu'elle reçut en

24 ÉPISODES ET PdUTP.AITS

voulant séparer deux laquais qui se battaient pour elle dans sa propre chambre (1).

Le duc Mazarin, ce dévot personnage, qui fit détruire les plus beaux tableaux de la collection du cardinal parce qu'ils représentaientdes nudités, est tombé dans le mépris et l'oubli après que le roi Ta qualifié de fou, et il voit les courtisans affluer autour de lui lorsque le roi déclare qu'il a de l'esprit.

Le duc de Vendôme ne pense qu'au jeu, et l'essentiel pour lui, c'est d'avoirl'argent qu'il jouera à la bassette; mais il a beaucoup de talent et c'est le prince le plus agréable de la cour.

Le chevalier de Vendôme est tellementépris de M'"® de Ludres qu'en ses crises de passion ils'en-

(1) Primi écrit deux laquais ; il faut lire : un laquais et un page. Voici du reste l'histoire d'après M"'" de Sévigné ou, comme elle dit, Texlraordinairc aventure. Claire-Clémence de Maillé-Brézé avait pris de l'affection pour un de ses valets de pied, nommé Duval. Mais ce Duval souffrait impatiemment la bonne volonté qu'elle témoignait aussi pour son ancien page, Louis de Rabutin. Un jour de janvier 1671, devant Rabutin, Duval manqua de respect à la princesse ; Rabutin, pour le châtier, lira son épée; Duval dégaina pareillement; la princesse, en séparant les deux adversaires, fut légèrement blessée à la gorge. On arrêta Duval. La princesse fut étroitement enfermée à Chateauroux ad mullos annos, jusqu'à son dernier instant, et elle ignora môme la mort de son mari. Quant à Rabutin, il s'enfuit, se mit au service de l'empereur, se distingua, se maria richement, et, dit Saint-Simon, il parvint en Allemagne avec réputation aux i)rcmiers honneurs militaires.

PUIMl VISCONTI 2o

ferme des semaines entières clans sa chambre ; il n'a qu'une guitare, du papier et de Tencre, et il ne cesse de jouer et d'écrire, ne dormant pas, ne mangeant pas, ne prenant que quelques tasses de chocolat pour se soutenir.

L'archevcque de Reims, frère de Louvois, grand, gros, gras, rude, a la voix, les gestes et les manières d'un sanglier.

Le marquis de Villars, le père du futur maréchal, ambassadeur de France à Madrid, est un homme d'aspect imposant qu'on surnomme Orondate et que sa morgue fait prendre pour un Espagnol.

La Feuillade a la taille haute et les cheveux blonds. Il est propre aux coups d'audace et aux grandes entreprises: beau parleur, faiseur de grands gestes, fougueux, impatient, voulant avoir sur-le-champ ce qu'il désire, agité, aiïairé, semblable à une àmc en peine ou plutôt à un fou, mais très habile, se tenant toujours sur ses gardes, plaisant au monarque par ses façons libres et adroites, ennemi de Louvois et ami de Colbert, se levant de bon matin et se promenant dans la cour du château pour interroger les gens, car son plaisir, son intérêt, c'est de tout savoir. Un soir, le roi grisa quelques-uns de ses courtisans pour connaître leur façon de penser; La Feuillade feignit d'être plus ivre que les autres; il dit qu'il aimait le roi, non comme roi, mais comme galant homme, par sym- Ghuquet. Episodes et Portraits. 2

26 ÉPISODES Er l'ORTHAITS

pathic personnelle, et dès lors il eut la confiance entière de Louis XIV.

Lauzun, petit, laid, graisseux, sale, pareil à un Tartare, faitde grandes promesses et manque de jugement ; mais il est plein d'audace, de feu et de vivacité.

Yilleroy a pour lui son extérieur, sa stature ; mais quel fat, et n'a-t-il pas une méchante infirmité? « C'est, dit Primi à Ginstiniani,un cloaque vivant ». « Oui, répond Giustiniani, et pour le fréquenter, il faut se bouclier le nez ».

Dangeau mène un grand train, après avoir gagné deux millons au jeu, honnêtement d'ailleurs et sans soupçon de tricherie (1), et les courtisans l'accusent de pédantisme parce qu'il cultive les lettres. Son frère l'abbé, studieux, instruit, travaille avec ardeur et jusque dans la nuit, mais commence à la fois plusieurs ouvrages, sans jamais les terminer.

Voici enfin quelques écrivains : Choisy, Pcllisson, Racine, Boileau.

L'abbé de Choisy perdit un jour à la raquette avec l'ablié de Lionne l'énorme somme de cent mille écus; mais il a passé du jeu à l'élude, et son

(1) « Je voyais l'aulrc jour Dangeau, écrit M"" de Sévigné (20 juillet 1776), cl j'admirais combien nous sommes sols auprès de lui: il ne songe qu'à son affaire et gngne où les autres perdent ; il ne néglige rien ; il itrolitc de loul; il nesL point distrait. >

application étonne tout le monde ; il a traduit en français le premier livre que Primi ait publié en France, la Campagne de 1G77.

Pellisson dont la moustache ressemble à une omelette rôtie, n'était d'abord qu'un pauvre poète prôné par M'^® de Scudéry, et il dut sa fortune à Fouquet : il écrivait les lettres d'amour du surintendant. 11 a fait l'histoire de l'Académie française; mais, selon Primi et malgré les airs mystérieux qu'il prend comme s'il était dans les secrets du roi, il n'a pas assez de talents et il ne reçoit pas assez de renseignements pour faire une histoire du règne de Louis XIV.

Racine etBoilcau étaient, de même que Pellisson, historiographes du roi, et Primi a vu ces deux hommes, ces deux inséparables, les philosophes, ainsi qu'on les appelait. Racine lui paraît pédant. En revanche, il assure que Boileau est homme de jugement et que ses satires sont pleines d'esprit. 11 apprécie surtout les deux amis comme historiographes. Suivant lui — et il cite sa source, le secrétaire royal Rose — Racine doit cette place d'historiographe à M'"» de Thianges, sœurde M'"'' de ^lontcspan : M""^ de Thianges afl'ectionnait Racine à cause de sa belle carrure et de sa ressemblance avec M. de Marsillac qu'elle avait autrefois aimé. Quant à l'œuvre historique de Racine et Boileau, Primi ne la connaît que par le maréchal d'Estrades dont il raj^porte l'opinion. « Racine, dit superbement d'Estrades à Primi,

28 KPisoDF.s T.r roiîxnAiTS

prête h Alexandre des sonliments do plébéien (1): je crviins (lu'il n'en fasse autant dansTliistoire du roi. car c'est un homme du peuple. CesMessieurs feraient mieux de s'en retoui'uer à leurs rimes. - In S(/ir. ehez M'"'' de Mainlenon. les deux j^oètes ont lu des fragments de leur histoire ; le maréehal d'Rstrades était présent, et il raeonte à Prinii que le vol seeouait la tète et tie temps en temps disait tout bas à la favt)rite : « gazettes, gazettes ! ^^

Prinii mentionne dans son JomniaJ M""' de Sévigné et la eomtesse de Grignan. 11 trouve que M"'*" de Sévigné aime beaueoup les eompliments. qu'elle fait des éloges pour en reeueillir, et Bussy-Uabutin dit pareillement de sa eousine qu'elle aime leneens et donne de la louange pour en recevoir. 11 vante l'esprit de M""' de Grignan ; mais il regrette qu'elle ait les yeux petits et le nez mal formé. Pourtant, ajoute i^rin\i. le eardinal de Ketz ne pouvait vivre sans elle, et lors- (|u"il vt^yait le duc d'F.nghien trop assidu auprès tle la comtesse, il allait s'enfermer dans son abbaye de Saint-Louis en jurant qu'il vivrait dorénavant loin du monde et déposerait sa dignité

(1) Le maréchal rappelle le gentilhomme campagnard du repas r/J/cu/e (Boileau. satire III) qui relève sa moustache et déclare dun Ion de docteur :

Je ne sai;; pas pourquoi Ion vante IWlcxandre ; Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien do ItMidre, Les héros chez Ouinaull parlonl bien autroniont.

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de cardinal. « Il n'en fera rien, juge Primi, et le roi qui craint de perdre une voix au conclave, ne lui permettra pas de renoncer au chapeau. »

Aux portraits de Primi et aux anecdotes attachantes et ^Taiment curieuses qu'il raconte, se joignent des ^tics judicieuses et quelquefois pénétrantes sur les ma.'urs, les institutions et le gouvernement de la France.

S'il déplore la légèreté des Français, il loue leur activité, leur vive intelligence, leur heureuse promptitude : « ils vont vite en tout et personne ne les égale pour concevoir et pour réaliser tout ce qu'ils entreprennent. »

11 méprise le Parlement : cette assembl»:".'. a son avis, ne se compose que d'ignorants, de gens qui ont payé leur charge, et par suite, elle rend des sentences stupides,

11 remarque que les seigneurs de France ont l'horreur des comptes (1 et qu'ils se laissent ruiner par leurs intendants : « ils ne veulent pas s'occuper de leurs adaires ; bientôt ils sont à pied et l'on voit les régisseurs en carrosse tirer leurs maîtres derrière eux triomphalement. »

\'i On s€ rappelle le mol de LaBrovère : « Les grands négligeai de rien connaître à leurs propres allaires ; ils ignorent 1 économie et la science d'an père de famille ; ils se loaent eux-mêmes de celte ignorance «

CacfjtcT. Episodes et l'ortraiU. -•

îl note que les hommes d'épce tiennent le premier rang dans la société, que les gens de lettres ne sont nullement considérés et que le moindre courtisan, quelque ignorant Cju'il soit, prend des airs de connaisseur et juge sur le ton le plus tranchant les ouvrages de l'esprit. « En France, on n'estime que les titres de guerre (1), et celui-là seul paraît noble qui suit la carrière des armes ; qui ne sert pas à la guerre est méprisé ; les dames ne veulent d'autres amants que des officiers. Les lettres et toute autre profession sont dédaignées et l'on regarde comme vil l'homme de qualité qui sait écrire ; les seigneurs d'Urfé ont honte que leur aïeul Honoré d'Urfé ait fait l'Aslrée. Cependant, chacun veut donner son avis sur les choses et il est très curieux d'entendre les jeunes gens de la cour parler de tout ; ils se croient les plus beaux génies de l'univers et ils savent à iDcine lire, » La cour est tout, et le reste n'est rien. On ne compte pour quelque chose que si l'on vit près du roi. Les gentilhommes de province qui restent sur leurs biens, sont regardés « comme zéro ». Lorsque le marquis de Chàteaumorand est assassiné par un soldat aux gardes, Louis XIV ne dit-il pas puljliqucmcnt : « Je connais la maison

(1) Lisola dit de môme : « Comme ils ne cullivenl pas les lettres et que leur condition ne leur permet pas de s'appliquer aux arts mécaniques, il ne leur reste que la guerre. »

PRIMI YISCONTI 31

de Châteaumorand, mais pas le marquis; certainement c'était quelqu'un de peu, car il ne venait pas à la cour » ?

Mais les réflexions les plus remarquables de Prirai concernent l'autorité du roi et le ton de dévotion que Louis XIV impose à la cour dès

Les princes du sang n'ont plus d'autre distinction que celle de la naissance et les princes de grande maison, jadis si dangereux à la couronne par les factions et les guerres civiles qu'ils fomentaient, ont perdu de leur importance et de leur prestige. Plus de duels. Les courtisans, autrefois si friands de la lame, ne se provoquent plus, ne se battent plus. Ils ont peur du roi, comme les écoliers de leur maître ; ils vivent sous Louis le quatorzième comme des novices sous un Père directeur; ils ne se distinguent plus du commun ; on dirait autant de capucins, et qui ne sont capables que d'obéissance. Au reste, les nobles n'ont pas plus de richesse que d'influence : ils sont exclus des emplois lucratifs, ils se ruinent au service, ils n'ont d'autre ressource que de fumer leurs terres, de « troubler leur sang par des mésalliances ». C'est la bourgeoisie, c'est le peuple qui fournit au monarque ses ministres, ses financiers, ses commis. Il choisit les ministres et les financiers parmi les commis parce qu'ils sont instruits, et les commis jusque dans les rangs des laquais. Il « traite

32 ÉPISODES ET POPTRAITS

largement » ses ministres; il leur accorde tout ce qu'ils demandent afin qu'ils soient exacts, fidèles et intègres, car il craint qu'ils ne le volent : il immola Fouquet parce que le surintendant, à force de malversations, était devenu plus riche que le roi. Mais en réalité, ce souverain toutpuissant, si jaloux de son autorité, se laisse conduire par ses ministres. Il a beau prendre pour secrétaires d'Etat des jeunes gens « qui ont à peine l'usage de la raison » afin de montrer au monde que c'est lui qui gouverne ces jouvenceaux ignorants des affaires (1) : ceux qu'il élève ainsi savent le flatter, le tromper, et il adopte les mesiures cju'ils désirent.

Primi voit commencer la seconde période du règne, la période de l'hypocrisie et du déclin. « La mode, dit-il dès 1G78, veut maintenant qu'un courtisan amoureux soit considéré comme ridicule ; les dames étaient autrefois l'objet de soumissions et de révérences; aujourd'hui on marche sur leurs jupes, les pieds pleins de bouc ;

(1) C"est ce que dira Sainl-Sinion en 1707, que le rui, servi par de foiL jeunes gens, croyait montrer qu'il n'avait besoin que de lui-même pour gouverner, et en 1711, qu'il avait des favoris « dont il redoutait autant l'apparence d'être gouverné comme il leur en abandonnait la réalité debonne grûce. » Cf. le mot de l'anonyme qui dit dans les Soupirs de la France esclave : « Le roi veut paraître tout faire ; si on l'en croit, il ne se laisse pas gouverner, et jamais il n'y eut au monde prince plus esclave de ses ministres. »

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il est honteux de leur donner la main et rarement on les salue; peu à peu, par la politique du roi, la cour devient un couvent : je parle de ce que l'on voit à rextérieur. » Tout le monde, en effet, fait profession de dévotion; mais cette dévotion consiste à épier les péchés d'autrui et tous la pratiquent dans une vue intéressée, les hommes pour avancer ou pour rentrer en grâce, les femmes pour avoir un renom de vertu. Primi ne cesse, dans les dernières pages de ses Mémoires, en 1080, en 1081, d insister sur ce point, La France n'est plus la même qu'il y a vingt ans. Ce n'étaient alors que bals et que banquets ; maintenant, chacun vit retiré; pas de dépense, pas d'amusement; un homme est perdu s'il passe pour vicieux et débauché. Ces Français qui à l'étranger semblent si capricieux, si insolents, si fous, sont ici modestes, sages, « et le royaume paraît un séminaire ». A la cour, les conversations ne roulent que sur la chasse, les chevaux et l'ajustement.

Vers la fin de son Joutiiaî, sans s'exprimer nettement, à mots couverts et comme h son corps défendant, Primi blâme donc ce roi qu'il exaltait au début. 11 faut lui en savoir gré. Primi a discerné ce qu'il y avait de solide dans Louis XIV, son bon sens, son sérieux, son application, et il reconnaît, de même que Cosnac, que son maître était rempli d'habileté, de justice et de véritable mérite. Mais il ne s'aveugle pas sur les

défauts du roi, sur son orgueil et son égoïsme, sur ses profusions. Dans un accès d'enthousiasme, il dit une fois que ce monarque est un saint et que nul homme n'est plus réglé, plus exemplaire, à part les péchés de l'amour et l'ambition. Il a marque néanmoins cette ambition de Louis XIV, son désir de dominer, d'« agrandir son royaume », de « prendre des Etats à l'un ou à l'autre », et il lui reproche Versailles, ce pays ingrat où il n'y a que sables et marais malsains, où l'air est mauvais à cause des grands remuements de terres, où l'eau est putride, où tout le monde tombe malade, où le monarque a dépensé cent millions de francs sans avoir encore fait en 1680 la dixième partie des travaux nécessaires.

Que penser de cette société que Primi nous présente, de cette société si charmante, si élégante de surface et d'apparence ? Quelle moralité ou plutôt combien peu de moralité ! Primi rapporte que Monsieur tire de la fange des rues pour le nommer son capitaine des gardes le beau chevalier de Chàtillon et qu'à son lever le chevalier de Lorraine, son favori, M. d'Effiat, son premier écuycr, le marquis de La Vallière et le duc de Créquy parlent desjeunesgenlilshommes de la cour et de leurs grâces comme d'autres ont

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coutume de parler des jeunes filles. Que de corruption dans cette cour que les Italiens comparent à une maison de joie et à une cocagne! Primi ne connaît guère qu'une seule femme qui échappe à la médisance, INI"'*' de Saint-Géran. Mais Madame s'amourache du comte de Guiche ; le duc et la duchesse de Brissac se séparent parce Cfue l'un et l'autre n'ont d'inclination que pour leur propre sexe; ]M""' de Lionne se donne, elle et son argent, au comte de Sault, au chevalier de Rohan, à toute la cour ; la duchesse de Bouillon vole d'amant en amant et son mari ne s'en inquiète pas pourvu quil ait sa part; la marquise de Ram])urc met sa chemise devant ses Ilotes et voudrait changer d'amoureux comme de logement, selon l'usage de Paris, à chaque quartier ou trimestre; M"'* Bron, M"'" de Rannes, ]\Imo d'Ambray, la maréchale de Clércmbaut, la duchesse de Cleveland se disputent le chevalier de Chàtillon ; toutes les dames ambitionnent de devenir la naitresse du roi, et nombre d'entre elles déclarent à Primi que ce n'est offenser ni son époux ni son père ni Dieu même que de se faire aimer de son prince. « Comment en vouloir au souverain, s'écrie Primi, avec tant de diables occupés à le tenter? » Celle que le monarque a distinguée ne voit-elle pas, dès qu'elle paraît, les duchesses, les princesses du sang seleverdevant elle, fût-ce en présence de la reine, et se rasseoir sur un signe de sa main ? Ces marques de respect

36 ÉPISODES ET POnTIiAITS

que les dames témoignent à M""^ de Ludres n'apprennent-elles pas à !\Iarie-Thérèse une infidélité nouvelle dont personne ne l'avait encore informée ? Et quel spectacle que ce roi qui vit publiquement avec ses favorites, la reine les recevant ainsi que leurs enfants comme si elle remplissait un devoir, INI™* de Montespan et ^NI"*^ de Fontanges assistant à la messe, l'une du côté de l'Évangile et l'autre du côté de l'Epître, sous les yeux de leur amant, et priant, le chapelet ou le livre d'heures à la main, le regard levé vers le ciel dans une sorte d'extase ! « Ah ! dit Primi, la cour est la plus belle comédie du monde ! »

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