‹ Episodes et portraits: Deuxième sérieChapitre 2 sur 32 · UN PORTRAIT DE FREDERIC II · texte numérisé non relu

UN PORTRAIT DE FREDERIC II

Le duc de Nivernais, ambassadeur extraordinaire en Prusse, s'entretint fréquemment avec Frédéric au commencement de l'année 175G à Berlin et à Postdam; il assure qu'il l'observa et l'étudia pendant trois mois, janvier, février et mars, presque chaque jour, et tout ce qu'il dit alors sur le caractère du roi et sur son genre de vie mérite d'être connu (1 .

La vie de Frédéric était réglée mililairoment, 11 se levait de bonne heure et se mettait aussitôt à la besogne, lisant toutes ses lettres, écrivant ou faisant écrire à la marge par ses secrétaires la minute de la réponse.

Il assistait ensuite à la parade, rentrait chez lui à 11 heures et travaillait jusqu'cà midi et demi avec ses ministres.

(1) Lucien Perey, Le duc de Nivernais, pp. 309, 378-381, 385, 393-397.

Ghuquet. F.pisodos et l^orti'a.ils. 3

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A midi et demi, dîner. Pas de chère délicate. Des plats énormes, une grande abondance de viande ou plutôt de volaille, parfois vingt perdreaux, trente pigeons, quinze poulets couchés les uns à côté des autres sur trois plats d'une prodigieuse dimension. Gibier, volaille, légumes, fruits, provenaient du domaine royal, et la dépense était, par conséquent, modique : la cuisine quotidienne ne devait pas coûter plus de trente écus. 11 y avait ordinairement vingt-cinq à trente convives, tous hommes. Les dames étaient admises à certains jours, lorsque le roi dînait avec la reine ; ce qui n'arrivait que rarement.

Le dîner durait une heure. Mais la conversation se prolongeait souvent jusqu'à 3 heures, car Frédéric causait très volontiers, et il ne causait que guerre, belles-lettres et politique. Pourtant, sur la politique, il laissait habituellement la parole aux étrangers : il ne manquait jamais de tirer d'eux quelque éclaircissement utile, quelque détail important.

Les invités partis, il sci^romcnait dans ses jar. dins qu'il aimait beaucoup: sur un sol ingrat et sous un rude climat, il avait eu tant de peine à les créer ! Terrasses, allées, cascades, tout était ordonné dans le goût français, et tout paraissait mesquin à qui avait vu Versailles.

Après avoir terminé sa promenade, le roi se faisait lire des livres de littérature et d'histoire ; mais il ne cessait d'interrompre le lecteur par

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des réflexions, voire par de fort longs discours.

De 7 il 9 heures avait lieu le concert. Le roi qui jouait de la flûte avec talent, y prenait une part active. A 7 heures précises, il entrait dans la salle, sa musique sous le bras, et il distribuait lui-même les parties aux musiciens. On exécutait fréquemment ses propres compositions. Mais elles étaient médiocres. Son ancien maître qui osait tout lui dire, jusqu'aux vérités les plus dures, avait coutume de tousser chaque fois qu'il remarquait une faute dans l'œuvre de son royal élève, et il toussait souvent.

Le souper était infiniment plus gai ({uc le diner. Mais il y avait moins de convives ; on n'y causait pas politique, on n'y observait aucune étiquette, et Frédéric y déployait son esprit ingénieux, moqueur, agressif dans tout son éclat et toute sa vivacité.

Il n'y avait donc pas de cour. Seule, la reine ([ui ne venait jamais à Postdam, tenait une cour à Berlin. Le roi voulait qu'elle fût parfaitement servie et qu'^( on ne lui manquât en aucune manière » ; mais il ne vivait pas avec elle et il ne la voyait que chez la reine douairière. Il n'entendait pas toutefois que son exemple fut suivi, et son frère, le prince Henri, bien que disposé à l'imiter, devait vivre avec sa femme.

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Voilà la vie de Frédéric, telle que la décrit le duc de Nivernais. Voici maintenant, selon l'expression de notre diplomate, un a petit crayon » du roi, un rapide croquis de son caractère. Le duc a remanié plus tard cette étude pour en faire un portrait de Frédéric IL Mais l'esquisse l'emporte sur le portrait ; elle a quelque chose de plus naturel et de plus franc.

Il est, dit le duc, « impétueux, vain, présomptueux, méprisant et inquiet, mais en même temps ferme, courageux, attentif, bienfaisant et équitable, ami de la vérité et de la raison qu'il embrasse fortement toutes les fois qu'il se donne le temps de les acquérir. 11 est très pressé d'acquérir, peu touché de jouir et très frapj^é de la crainte de perdre. Les grandes idées se présentent volontiers à lui, et il les préfère toujours à d'autres. Il aime la gloire et la réputation, quoiqu'il ne fasse aucun cas de l'estime du vulgaire. 11 est précipité dans ses jugements ; ce qui résulte nécessairement de sa vanité et de sa présomption qui, malheureusement pour lui, sont étayées jDar une grande vivacité et perspicacité d'esprit ».

Nivernais loue le savoir et la mémoire du monarque, sa facilité de travail, sa ténacité. Quoiqu'il ait plus de goût pour l'étude que pour ladminis-

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tration, Frédéric se livre patiemment aux travaux qu'exige son métier de roi, parce qu'il veut avoir le renom d'un prince laborieux. 11 a « la tête forte et capable d'une longue contention. Il a l'esprit net et étendu. Il est éloquent parce qu'il a une grande abondance d'idées. Il est défiant et le devient chaque jour davantage : il croit, en général, que tous les hommes sont sans principes, et on pourrait penser que cela vient de ce qu'il n'en a pas assez ».

Selon Nivernais, Frédéric se connaît lui-même, connaît très bien

quid ferre récusent, Quid valeant Iiumeri.

« Il sait ce qu'il a et il sait ce qui lui manque ; mais de cette justice intérieure qu'il se rend, il résulte quelque chose de bizarre : c'est qu'il est foit modeste sur ce qu'il a, et fort avantageux sur ce qu'il n'a pas. Il connaît et sent tous ses défauts, mais il est plus occupé à les cacher qu'à les corriger ».

Le duc compare Frédéric à Julien : comme .lulien, Frédéric a été maltraité dans sa famille ; comme Julien, il a cultivé les lettres et la johiiosophie, et « dans cette étude, il a pris l'amour de l'ordre et la très juste opinion que tout homme doit travailler dans la place où il se trouve et concourir, en remplissant les devoirs de son état, au main-

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tien et à la rigueur de l'ordre général. Aussi il exige que chacun fasse son métier et ne fasse que cela. Par là, toutes les libertés sont gênées, mais par là toutes les besognes sont faites. »

Nivernais croit avec raison que Frédéric n'apas de penchant pour la guerre, qu'il la craint, mais que cette crainte même le précipitera dans la guerre, et le duc semble prévoir et annoncer la surprise que le roi réserve à l'Europe : la soudaine invasion de la Saxe. « Frédéric ne se laissera jamais attaquer le premier, tant par vanité et par humeur que par prudence; son plan fixe est de prévenir toujours ses ennemis et de déconcerter leurs projets par une brusque attaque. Il a actuellement la tête pleine de soupçons et d'ombrage contre ses voisins, et ces matières inflammables qui fermentent en lui comme dans un volcan, peuvent produire une explosion subite et violente. Malheur à ses ennemis, si leur partie n'est pas fortement liée! jMallieur à lui, si une ligue bien concertée le force ii un elTort soutenu pondant longtemps ! «

D'un bout à l'autre de ce crayon, Nivernais se montre fin et sagace, et ses dernières phrases étaient prophétiques : la guerre allait éclater; Frédéric ferait pendant longtemps un « effort soutenu », mais laligue de ses ennemis ne serait pas « bien concertée n, ni leur pai'tie "■ fortement liée ».

Dans une lettre qu'il écrivait le 22 janvier 1750

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au ministre des affaires étrangères, M. de Rouillé, Nivernais rapporte un mot de Frédéric : le roi a « une crainte prodigieuse » des Russes, il ne redoute pas la cour de Vienne, mais la Russie lui impose au dernier point : elle est, selon lui, une puissance formidable parce qu'elle est inépuisable en hommes, parce qu'il ne peut lui faire aucun mal, et qu'elle, au contraire, peut aisémentle ruiner en ravageant la Prusse sans qu'il puisse y mettre obstacle. Ces paroles de Frédéric avaient vivement frappé Nivernais, et il demandait au comte de Broglie : Les Russes sont-ils donc des gens si terribles? Frédéric avait raison; il eût succombé si les Russes, après s'être tournés contre lui, n'avaient pas renoncé à la lutte (i).

(1) Après la inorl de la Isarino Elisabeth et ravènemenl de Pierre III.

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